III. — Les arts de la paix
La politique, quelque place qu'elle ait tenue dans la vie d'Athènes, n'en est d'ailleurs qu'une partie. A la différence de Sparte, Athènes a d'autres préoccupations que celle de la guerre. Elle ne s'est même pas absorbée dans les discussions de la place publique et des tribunaux. Elle a été à tous égards une source incomparablement riche de civilisation, et ce n'est pas un simple hasard qui a fait naître tant d'activité pacifique et tant de beauté dans la plus grande ville démocratique du monde ancien.
Nous avons vu plus haut quelles leçons de toute sorte le jeune Athénien, devenu homme, recevait de l'art et de la vie. Nous n'avons pas à revenir
ici sur l'activité intelligente de celte vie, ni sur la noblesse et la grandeur de cet art. Mais ce qu'il faut dire expressément, c'est que, si l'art et la vie, à Athènes, ont présenté ces caractères supérieurs qui en faisaient une éducation pour le citoyen, ni l'un ni l'autre n'étaient des plantes importées du dehors et venues on ne sait d'où. C'est le sol athénien qui les avait produites et c'est dans l'atmosphère de la liberté démocratique qu'elles s'étaient épanouies. De sorte qu'après avoir signalé leur action sur chaque citoyen en particulier, il faut ajouter qu'elles étaient en même temps le produit de la collectivité. Elles étaient à la fois causes et effets, comme il arrive dans toutes les choses sociales. Il est donc juste d'en faire honneur à la démocratie athénienne et de les compter parmi ses œuvres au même titre que sa politique intérieure ou extérieure.
Le trait saillant de la vie athénienne, c'est la libre floraison d'individualisme déjà notée par Thucydide. Un Platon n'était pas éloigné de voir là un bel exemple d'anarchie pure. El ce n'est pas seulement dans les choses de la politique que Platon en jugeait ainsi : sa critique s'adressait également aux occupations de la vie pratique et à la culture des arts. Il était choqué de voir un Athénien faire successivement tous les métiers et le premier venu décider du mérite d'une tragédie. C'est l'épanouis-
sèment naturel et spontané de la vie qu'il détestait sous toutes ses formes. II était en cela parfaitement logique, et il aurait eu tout à fait raison s'il était vrai que les systèmes des législateurs et des philosophes fussent capables de susciter une vie plus belle que celle que produit la nature. Par malheur, ce qui manque surtout aux systèmes, c'est la vie : ils sont beaux, quelquefois, mais toujours ils sont morts. Le grand mérite de la liberté athénienne fut au contraire de provoquer partout l'explosion de la vie. L'individualisme excessif peut avoir ses inconvénients dans la politique, qui est essentiellement action collective, et qui, à ce titre, exige une certaine coordination des efforts individuels en vue d'une fin commune. Mais les dangers de l'individualisme sont évidemment bien moindres dans les initiatives de la vie privée et surtout dans celles de la création artistique, qui exige précisément chez l'artiste une personnalité originale. Notons d'ailleurs, et c'est là un trait fort curieux .de l'art athénien, que nulle part les excès possibles de l'individualisme, ceux qui aboutissent à la bizarrerie et au raffinement maladif, ne furent contenus plus fortement qu'à Athènes par l'influence de la tradition et du sens commun. Cela peut semblera première vue paradoxal, et c'est cependant la conséquence directe des conditions où s'exerce la liberté de l'artiste athénien; celui-ci, en effet,
quelle que soit la force de son originalité, s'adresse toujours à la foule, à Tâine collective du peuple, et non à un cénacle. Qu'il fasse une tragédie, une comédie, un poème lyrique, un discours, il ne sera pas jugé par quelques raffinés, mais par un public immense, vingt fois plus nombreux que celui de nos plus grands auditoires ordinaires, et qui, justement parce qu'il est une foule, sera plus touché par une parole qui réveille en lui ses sentiments héréditaires que par d'ingénieuses recherches de pensée ou de forme. Cela n'empêche pas un Phidias, un Sophocle, un Euripide, de fréquenter les plus savants et les plus libres esprits d'Athènes ; mais cela les oblige, quand ils font œuvre d'artistes, à traduire leur pensée profonde sous des formes qui soient intelligibles et sensibles à la majorité des Athéniens. Ils seront à la fois nouveaux et traditionnels, respectueux des thèmes consacrés et capables de les rajeunir. L'art sert d'intermédiaire naturel entre les divers courants de la pensée nationale. Il peut puiser ses inspirations aux sources les plus hautes, mais il faut toujours qu'il en abreuve la foule, et, grâce à cette nécessité, il ne perd jamais le contact de l'âme populaire. Or, c'est la vie démocratique, ce sont les institutions athéniennes qui lui imposent cette précieuse obligation. Plus tard, à Alexandrie, à Pergame, il n'y aura plus de peuple véritable, de peuple habitué à déli-
bérer sur des grandes affaires et à se conduire luimême ; il n'y aura plus que des cénacles et une populace. La grandeur de l'art d'Athènes vient pour une large partie de ce qu'Athènes a été pendant deux siècles une démocratie active, intelligente et cultivée .
Il y a cependant, parmi les œuvres de l'esprit, tout un domaine qui n'est accessible à la foule en aucun temps : ce sont les parties les plus hautes de la philosophie et de la science. Le plus grand service que la foule puisse rendre aux chercheurs de vérité, c'est de les laisser libres. Or, ce service, on peut affirmer que le peuple d'Athènes le leur a rendu mieux peut-être qu'aucun autre peuple. Et ce n'est pas seulement parce que sa religion était dépourvue de théologie, ni parce que la foule ignorait ou dédaignait ce qui se passait dans les écoles. Bien que ces raisons aient leur valeur, elles ne sont pas les seules. L'habitude athénienne de laisser chacun fort libre était merveilleusement favorable au progrès de la pensée. La parole, d'ailleurs, tenait trop de place dans toute l'existence des Athéniens pour qu'on fût très prompt à s'effaroucher des libertés qu'elle pouvait prendre. L'exemple des poètes comiques suffirait à le montrer. L'acte d'un prêtre ou d'une prêtresse qui violait une prescription rituelle, ou celui d'un écervelé qui mutilait un Hermès, étaient beaucoup plus capables d'émou-
voir la foule que quelques paroles plus ou moins hardies. Les exemples d'intolérance à l'égard de la pensée sont rares dans l'histoire d'Athènes, et les plus fameux s'expliquent par des causes accessoires. Si Socrate fut condamné, c'est d'abord parce qu'il sembla chercher lui-même sa condamnation, et ensuite parce qu'il parut, au lendemain de la tyrannie des Trente, solidaire du mouvement d'idées qui avait abouti au renversement de la démocratie. Aristote, dit-on, fut aussi inquiété : mais il avait été le précepteur d'Alexandre, et l'accusation d'impiété dirigée contre lui fut la conséquence d'une violente réaction antimacédonienne au lendemain de la mort du roi de Macédoine.
Les rares exemples qu'on pourrait ajouter à ceuxlà s'expliquent de la même manière. Il faut donc reconnaître que nulle part la pensée n'a été aussi libre qu'à Athènes. Ce que la démocratie a souvent poursuivi et frappé par motif de piété, ce ne sont pas des pensées, mais des actes. La violation des lois de la cité en matière religieuse était un crime sévèrement puni. Qui pourrait s'en étonner? Mais ces lois n'enchaînaient en aucune manière la liberté de la pensée, et il serait impossible de soutenir que l'obligation de respecter les prescriptions extérieures du culte ait empêché ou retardé chez les Athéniens l'éclosion d'aucune idée digne de vivre. Quand la philosophie se développa, au iv* siècle,
Athènes fut la patrie privilégiée des philosophes. Elle le resta, et, dès le siècle suivant, toutes les grandes écoles y avaient élu domicile. Le respect de la libre spéculation fut une des traditions les plus fortes et les plus glorieuses de l'esprit athénien, et, si la foule demeura étrangère à ces recherches (comme il était inévitable), elle eut, du moins, le rare mérite de ne jamais y mettre obstacle.