IV. — Conclusion sur la démocratie athénienne
Quels que soient les défauts de la démocratie athénienne, on l'a trop souvent jugée, dans l'ensemble, d'après les critiques portées contre elle par les philosophes, c'est-à-dire par des hommes dont l'idéal rationnel était inconciliable avec la liberté exubérante et féconde de la vie réelle. Pour un Socrate, pour un Platon, même pour un Aristote, la cité parfaite doit ressembler à l'âme du sage, où la raison imperturbable domine les passions, où un bel ordre harmonieux (eûxoffjxca) est la condition de toute vertu et de tout bonheur. Il est clair que la cité réelle, dans l'incessant conflit des intérêts et des sentiments, ne pouvait ressembler à cet idéal. De là tant de critiques sévères et tant de constructions utopiques. Mais cet idéal est une abstraction qui s'inspire de la géométrie et de la morale plus que d'une conception exacte de la
vie. Jamais cité de cette sorte n'a existé, pas plus sous la forme monarchique ou aristocratique que sous la forme démocratique. Celle-ci, la seule que les penseurs grecs eussent devant les yeux, a forcément attiré plus que les autres leur attention et leurs reproches. Mais il ne serait pas juste d'oublier que le gouvernement parfait ne peut se réaliser que dans les Cyropédies et les Télémaques. Ou plutôt, il faut avouer que ce gouvernement idéal est toujours, en somme, une construction assez grêle, dont la beauté même, toute géométrique, pâlit singulièrement devant la beauté de la vie. L'idéal politique de ces sages et de ces penseurs est à l'image de leur science, hardie, synthétique, élégante, mais trop jeune encore pour concevoir clairement l'infinie complexité des choses et la grandeur de la nature. Ils croient l'emprisonner dans leurs systèmes métaphysiques et ne s'aperçoivent pas qu'elle leur échappe de toutes parts. De même, ils attribuent à leur législateur idéal le pouvoir quasi divin de régler la vie collective de l'humanité, sans se douter qu'en la réglant ainsi arbitrairement, ils l'appauvrissent, et que le flux éternel des choses, aperçu déjà par Heraclite, se jouera sans fin de leurs combinaisons arbitraires, créant toujours plus de formes qu'ils n'en peuvent imaginer, et en somme plus de beauté que leur raison n'en peut concevoir. Leurs critiques de détail sont souvent
instructives et justes, quand elles s'inspirent de l'observation des faits ; mais leurs conclusions générales sont suspectes, parce qu'elles procèdent presque toujours de leur système, c'est-à-dire d'une conception arbitraire et incomplète de la réalité.
Quand on examine les faits sans parti pris, on est amené à reconnaître que la démocratie athénienne a été une des plus grandes créations du génie grec. Elle a conçu un idéal de vie collective très noble, où la loi, c'est-à-dire la raison commune, serait la règle suprême des actions, et où l'individu cependant aurait un large espace pour se mouvoir librement et développer toutes ses forces. Cet idéal, qui devait être de plus en plus celui de l'avenir, elle l'a conçu et exprimé avec une claire conscience, dès le temps de Solon, de Clisthène, de Périclès, En fait, malgré les inévitables imperfections des choses humaines, elle l'a réalisé dans une mesure assez large pour que les deux siècles environ qui correspondent à l'épanouissement de ses institutions aient été une période de fécondité incroyable dans tous les ordres d'activité humaine, dans la vie publique et privée, dans les arts, dans la pensée. L'humanité n'a guère connu de période où un groupe politique ait été plus véritablement « civilisé », dans le sens plein du mot, et qui ait laissé à l'avenir un héritage plus riche en œuvres
et en suggestions de toute sorte. C'est là, sans aucun doute, un glorieux bilan : car quel peut être, en somme, l'objet idéal de la vie d'un peuple, sinon de marquer sa place au premier rang parmi ceux dont les exemples constituent la trame de l'évolution humaine civilisée?