LANARCHIE MILITAIRE ET LA PÉRIODE INDUSTRIELLE
Anarchie et Dictature. Les guerres civiles : leur signification. Caractères de la période industrielle.
Spencer observait dans le développement humain l’invariable succession de deux périodes : militaire et industrielle. Bagehôt opposait à une époque primitive d’autorité un âge postérieur de discussion. Surnmer- Maine découvrait une loi historique : le passage du status au contrat, du régime imposé par des gouvernements despotiques, à la llexible organisation acceptée par de libres volontés. Ainsi s’exprime en trois formules diverses un même principe d’évolution. A l'origine, l’autorité guerrière et théocratique fixe le rituel, les coutumes, le dogme et les lois. La conscience commune est forte ; l’individualité accepte sans discussion, sans scepticisme, les règles essentielles de la vie sociale. L’histoire est ensuite lutte entre l’autorité et la liberté, progressive affirmation de volontés autonomes, individualisme dissolvant et frondeur.
En Amérique, le développement politique présente les mêmes fondamentales étapes. Invariablement, s’y succèdent les deux périodes militaire, civile ou industrielle. L’Indépendance réalisée, dans toutes les Républiques commence la seigneurie du militarisme. Après une période d’extension diverse, la caste militaire est
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renversée du pouvoir, on l’abandonne sans violence, quand dominent les intérêts économiques. Le « ci vilisme » règne alors en politique. Le régime militaire n’est point ici théocratique, comme dans certaines monarchies européennes : le Président ne réunit pas les fonctions religieuses et l’empire. La période civile n’amène pas non plus une réaction fatale contre l’Eglise, l’anticléricalisme ou le radicalisme. La Révolution se réduit à un changement d’oligarchies; le groupe militaire cède la place à la ploutocratie.
Comme les généraux d’Alexandre se disputaient à sa mort les provinces d’Europe, d’Asie, d’Afrique, restes épars du festin impérial, et fondaient des dynasties en pleine décadence orientale, ainsi les lieutenants de Bolivar dominent, durant un demisiècle, la vie américaine. Florès dans l'Equateur, Paez au Vénézuéla, Santa-Cruz en Bolivie, Santander dans la Colombie, gouvernent en qualité de légataires du Libérateur. Tandis que s’étend sur les destins de l’Amérique l’ombre du magnifique guerrier, les « caudillos » triomphent, consacrés par le choix de Bolivar. Le principe monarchique s’impose ainsi aux hommes inconscients: le Libérateur a laissé une dynastie américaine.
Les guerres de peuples sont alors des luttes civiles, des querelles de généraux ambitieux d’hégémonie. Unies dans l’indépendance, unies dans la vie coloniale, les nouvelles nations se séparent sous la suggestion de ces guerriers : ainsi l’Equateur, le Pérou et la Bolivie au nom de Santa-Cruz ou de Gamarra, de Castilla ou de Florès. La conscience nationale se forme rudement, sur les champs de bataille. Les généraux imposent des limites arbitraires aux peuples ; ils sont des créateurs dans l’histoire américaine, ils impressionnent les foules par leur faste, parles défilés militaires aussi brillants que les processions bigarrées du culte catholique, par les magnifiques escortes, les
décorations et les formules d’étiquette; ils s’appellent Régénérateurs, Restaurateurs, Protecteurs.
Cette première époque est trouble ; mais pleine de couleur, d’énergie et de violence. L’individu acquiert comme aux âges héroïques, comme aux temps de la Renaissance toscane, de la Terreur française et de la Révolution anglaise, un prestige extraordinaire. La main rude, ensanglantée des «caudillos» impose à la masse amorphe des formes durables. Ce sont des capitaines ignorants qui dominent dans le Sud-Américain; aussi l’évolution de ces Républiques sera-t-elle incertaine. Il n’y a point alors d’histoire proprement dite, car il n’y a pas de continuité: un « ricorso » perpétuel ramène par de successives révolutions, les mêmes hommes avec les mêmes promesses et les mêmes méthodes. La comédie politique se répète périodiquement : une révolution, un dictateur, un programme de restauration nationale. Anarchie, militarisme, sont les formes universelles du développement politique.
Comme dans les révolutions européennes, l’anarchie amène la dictature; et celle-ci provoque d'immédiates contre-révolutions. Du désordre spontané, on passe à la tutelle formidable. L’exemple français s’est répété sur une nouvelle scène : l’anarchie de la Convention annonce l’autocratie de Bonaparte. Les dictateurs, comme les rois du féodalisme, abattent les « caciques » locaux, les généraux de province : ainsi tirent Porlîrio Diaz, Garcia-Moreno, Guzmàn-Blanco... Et les révolutions succèdent aux révolutions jusqu’à l’arrivée du tyran attendu, qui domine, durant vingt ou trente ans, la vie nationale.
Le progrès matériel est œuvre de l'autocratie: en témoignent les périodes où dominèrent Bosas, Guzmàn-Blanco, Portales. Porfirio Diaz. Les grands « caudillos » abandonnent toute abstraction : leur esprit réaliste les porte à encourager le commerce,
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l’industrie, l’immigration, l’agriculture. En imposant une longue paix, ils favorisent le développement des forces économiques.
Dans l’ordre politique, dans l’ordre économique, les dictateurs professent l’américanisme. Ils représentent la nouvelle race métisse, le territoire, la tradition ; ils sont hostiles à toute tutelle de l’Eglise romaine, du capital européen, de la diplomatie étrangère. Leur fonction essentielle, comme celle des rois modernes après le féodalisme, est de niveler les hommes et d’unir les castes diverses. Les tyrans fondent des démocraties: ils s’appuient généralement sur le peuple, sur les métis et les nègres, contre les oligarchies ; ils dominent la noblesse coloniale, favorisent le croisement des races, affranchissent les esclaves.
L’anarchie est spontanée, comme celle que Taine découvrait dans la Révolution jacobine. II y a un mouvement hostile à l’organisation, à la civilisation : ainsi Artigas lutte à la fois contre le Roi espagnol, la Révolution argentine et les Portugais. Il ne veut point de sujétion; il est patriote jusqu’au démembrement, jusqu’à la mort. Güemes bataille contre Espagnols et Argentins. Les « caudillos » semblent des chefs de tribus barbares : ils défendent l’autonomie locale, la division, le chaos. Sarmiento compare Lopez, Ibarra, Quiroga, chefs violents de la sierra et de la pampa argentines, à Gengis-Khan ou à Tamerlan. « L’individualisme — dit-il — constituait leur essence ; le cheval, leur arme exclusive; la pampa, leur théâtre ». Les « montoneras » sont des hordes tartares, bronzées, dévastatrices. Leurs chefs représentent le génie du continent ; ont la fatalité, la rudesse des forces naturelles. Comme l’Igdrasil, arbre fantastique de la mythologie Scandinave, ils enfoncent leurs racines dans la terre profonde, dans l’obscur royaume de la mort.
Les idées générales de cette période sont simples.
On croit à l’efficacité des constitutions politiques, on les multiplie ; on aspire à la perfection idéologique. On croit à l’omnipotence des congrès, et on se défie du Gouvernement. Les Constitutions séparent les pouvoirs, affaiblissent l’Exécutif, le rendeüt éphémère ; divisent l’autorité en créant des triumvirats, des consulats, des juntes de gouvernement. Notable est le libéralisme des chartes. Elles établissent généralement trois pouvoirs, suivant la règle traditionnelle de Montesquieu, pour assurer l’équilibre politique; elles reconnaissent toutes les libertés théoriques, de presse, de réunion, le droit de propriété, la liberté industrielle et commerciale. Elles acceptent le jugement par les jurys, la pétition populaire, le suffrage universel, bref, tout l'idéal républicain. Elles consacrent une religion d’Etat : le Catholicisme, préparant ainsi les révolutions religieuses, les intransigeances — rouge et noire — de l'histoire américaine. L’élection est directe dans quelques Républiques ; dans d’autres, au deuxième degré, par le moyen de collèges électoraux qui désignent le Président et les membres des Chambres législatives. Du Nord au Sud, les institutions sont démocratiques : elles accordent généreusement les droits politiques. Le pouvoir judiciaire est indépendant, élu parfois par le peuple, généralement par les Congrès. Les juges dépendent souvent du Pouvoir Exécutif. La justice el la loi restent inefficaces. Le Président ne peut être réélu.
Ces constitutions imitent celles de la France et des Etats-Unis, les tendances démocratiques de la première, le fédéralisme des seconds : ce sont des Chartes hybrides et généreuses. Le régime présidentiel existe en réalité comme aux États-Unis ; les parlements sont importants par le texte constitutionnel, impuissants dans la vie politique en face de la pression des chefs militaires. La théorie du pacte
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social, l’idéologie des révolutionnaires dominent dans les discours.
Le sens defe guerres civiles est divers. On lutte pour des «caudillos» dans l’Equateur; pour des idées en Colombie : pour ou contre l’oligarchie dans ie Chili. Toutes les forces de ces nations entrent en conflit. La révolution est leur héritage commun. Les races qui peuplèrent l’Amérique furent guerrières, aussi bien les Indiens que les Espagnols, et leur esprit explique le désordre républicain. Castes et traditions sont ennemies; l’instabilité psychologique, caractère de ces peuples primitifs, lutte contre la discipline et l’autorité.
Deux classes sociales : militaire et intellectuelle ou universitaire, s’opposent depuis l’origine de la République. Elles se disputent le pouvoir, ou bien les intellectuels collaborent à l’œuvre des généraux. Les «docteurs», à l’aide de raisonnements byzantins, justifient aussi bien la dictature que la Révolution. Un député vénézuélien, Coto-Paul, faisait, en 1811, un lyrique éloge de l’anarchie.
Les généraux se méfient des avocats qui représentent la tradition intellectuelle de la colonie : Paez haïssait les jurisconsultes comme Napoléon les idéologues. Et les docteurs, vaincus par le pouvoir militaire, deviennent les secrétaires dociles de généraux et de «caudillos»; ils rédigent lois et constitutions, et expriment par des formules brillantes la rude volonté des chefs. Ils opposent à la violence de ces derniers, la subtilité; à l’ignorance des despotes, le savoir scolastique qu’ils acquirent dans les universités espagnoles.
A la lutte de classes s’ajoute la guerre de races : les métis combattent l’oligarchie nationale; la nouvelle classe américaine est hostile à l’aristocratie des capitales. Les Indiens vivent dans les villes de l’intérieur pour lesquelles continue l’isolement colonial; la métropole — Buenos-Ayres, Lima, Caracas — est
encore espagnole, et, partant, étrangère. Sur la côte, où la sensation est plus rapide et la volonté plus variable, arrivent les idées réformatrices, les exotismes en modes et en idées; la Sierra1, plus américaine que le littoral, est lente et triste, étrangère à la brillante inquiétude des capitales. Ainsi se forme un triple mouvement : des castes inférieures contre l'aristocratie coloniale; des provinces contre la métropole absorbante; de la Sierra métisse contre le littoral cosmopolite.
Les provinces veulent l’autonomie, la capitale aspire au monopole, à l’unité ; la métropole est libérale; la Sierra, conservatrice. La lutte politique change de noms, mais cet antagonisme est universel. Les chefs déguisent, sous des idées générales, leurs ambitions profondes; ils défendent l’unité ou la fédération, le régime militaire ou le régime civil, le catholicisme ou le radicalisme. Dans l’Argentine, les provinces combattent la capitale ; au Yénézuéla, la classe moyenne métisse, les oligarchies; au Chili, les libéraux luttent contre les « pelucones » propriétaires du sol; au Mexique, les fédéraux contre les monarchistes : dans l’Equateur, les radicaux s’opposent aux conservateurs; au Pérou, les « civilistes » aux « caudillos » militaires. On perçoit, dans la diversité de telles querelles, un principe essentiel : deux classes sont en lutte : propriétaires de « latifundia » et plèbe misérable, espagnols et métis, oligarches et généraux d’une barbare démocratie.
Dans chaque République, le territoire et les traditions donnent des nuances diverses à cette bataille uniforme. Dans l’Argentine, les provinces, sous les vice-rois et les intendants, jouissaient d’une partielle autonomie : le fédéralisme y avait des antécédents lointains. L’unité semble une imposition de Buenos-
1. C’est la région froide des hauts plateaux, séparée de la côte par des chaînes de montagnes.
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Ayres qui possède le trésor, la douane de la nation, monopolise la rente et les crédits nationaux. Au Chili, le pays long, étroit, avec la Cordillère au fond (tomme une frontière de granit, crée matériellement une République unitaire. Les disputes entre centralisation et fédération se terminent là bien vite. L’unité est possible au Pérou, brillant vice-royaume, centre d’un fort pouvoir séculaire. Quelques aspects de ces violentes luttes restent cependant obscurs. Dans l’Equateur, au Pérou, au Yénézuéla, au Mexique, existe l’opposition, entre la côte et la Sierra. Lima et Caracas sont des capitales voisines de la mer; Mexico et Quito en sont éloignées. Pourtant, au Pérou, luttent militaires et civils; dans l’Equateur, conservateurs et libéraux; au Yénézuéla et au Mexique, fédéraux et centralistes. Pourquoi les luttes religieuses, si longues en Colombie, n’existent-elles pas en Bolivie ou en Argentine? Pour expliquer cette diversité, il serait nécessaire d’étudier la psychologie des différents conquistadors — castillans, basques, andalous, portugais — des races dominées — quéchuas, araucaniens, chibchas, aztèques — de la proportion dans laquelle ils se mêlèrent; de la réaction du territoire varié — tropique et zones tempérées, côte et sierra — sur les différents métissages.
Grande est la confusion de ces luttes dans certaines démocraties. Les oligarques ne sont pas toujours conservateurs, ni les métis toujours libéraux. Il est des autocraties réactionnaires, comme celle de Portâtes, au Chili; il en est de libérales, comme celle de Guzman-Blanco, au Vénézuéla. Les fédéraux sont généralement démocrates et libéraux ; mais on peut en trouver aussi de conservateurs et d’autoritaires. Les démocrates du Pérou sont réactionnaires en religion ; ceux du Chili, radicaux. Le régime civil est conservateur en Bolivie avec Baptista, dans l’Equateur avec Garcia-Moreno; il est libéral au Mexique
avec Juarez, au Chili avec Santa-Maria et Balmaceda. Le militarisme est radical avec le général Lopez en Colombie; conservateur avec le général Castilla au Pérou. Quand la logique domine dans les évolutions politiques, fédéralisme, libéralisme et démocratie forment une trilogie, et les oligarques sont conservateurs et unitaires.
Les révolutions, en opposant les castes les unes aux autres et en élevant les métis, préparent une nouvelle époque. Mais une société démocratique se constitue difficilement contre les anciennes classes et l’esclavage subsiste, quoique adouci par des constitutions libérales. La classe militaire, accessible à tous, remplace l’ancienne noblesse. Les races vont se confondant dès 1850. quand des lois généreuses affranchissent les nègres et que de nouveaux intérêts économiques compliquent ces sociétés démocrates. Révolutions, dictatures, anarchie ont été des aspects nécessaires de la dissolution de la vie ancienne.
L’époque des généraux cède la place à une période industrielle dans laquelle la richesse augmente, les industries se compliquent, le travail se divise et l'association s’étend dans le commerce et dans la production agricole. La coopération, l’organisation, la solidarité qui manquaient à l’époque d’anarchie, sont des aspects de l’intense développement économique. Les intérêts créés cherchent la paix, l’ordre intérieur qui favorise leur expansion.
La politique dédaigne les querelles idéologiques et les libertés constitutionnelles acquièrent précision et efficacité. Des ploutocraties se forment, qui aspirent à gouverner contre les révolutions intérieures et les guerres étrangères : l’immigration, qui transforme les classes sociales, facilite leur avènement. Le progrès national se réalise malgré les gouvernements : c’est l’œuvre collective, anonyme. Aux individualités énergiques de l’époque militaire succède la foule labo-
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rieuse. Le « caudillo » passant au second plan sur la scène politique, des capitaines d’industries le remplacent, des commerçants, des banquiers. Le courage était le titre suprême des hommes; la richesse sert à présent de critérium pour juger les individus et les peuples. La table des valeurs humaines change : instruction, prévision, sens pratique déterminent le succès dans les démocraties industrielles. Dans l’ascension sociale des générations que l’industrie et le commerce lancent à la conquête de la vieille société patricienne, les préjugés de religion et de classe s’atténuent, et, après un siècle de luttes, les nations modernes surgissent.
Dans les Républiques australes d'Amérique, l'industrialisme domine ; dans l’Argentine, l’Uruguay, le Chili, voire le Brésil tropical. Dans la Bolivie et le Pérou, les derniers chefs ne sont pas morts, les partis sont personnalistes ; mais leur influence n’est plus aussi décisive qu’il y a trente ans. Chez les peuples septentrionaux, du Mexique à l’Equateur, l’anarchie et le « caudillisme » persistent : l’inquiétude politique n’y a pas été dominée parle principe d’autorité. La longue dictature du général Castro et de quelques présidents centro-américains démontre que, seule, cette forme de gouvernement peut maintenir la paix dans ces pays.
11 n’est guère possible do fixer le « moment historique » où ces Républiques passent du régime militaire au régime industriel. Long est le crépuscule des « caudillos ». Même dans l’Argentine, où la vie économique est splendide et compliquée, leur influence persiste. Au Pérou, en Bolivie, au Brésil, existe un militarisme latent qui peut détruire vite l’œuvre des présidents civils. Depuis dix ans, les gouvernants se succèdent, au Pérou, dans l’Uruguay et la Bolivie, sans violence révolutionnaire; mais, peut-on dire qu’a disparu pour toujours l’anarchie d’un demi-siècle?
L’ordre politique s’affirme lentement, et la relation est évidente entre le développement de la richesse, l’accroissement de l’immigration et la paix. L’évolution industrielle, elle-même, est l’œuvre de quelques « caudillos » pacificateurs : le général Pando en Bolivie. le général Roca dans l’Argentine, Piérola dans le Pérou. Battle y Ordonez dans l’Uruguay, sans oublier le plus grand de tous : Porfirio Diaz.
Economiquement, cette époque de développement matériel est supérieure à la première, toute de révolutions stériles ; elle l’est aussi au point de vue politique, car les institutions s’y perfectionnent et leur action constitutionnelle s’y définit. Les municipalités et le pouvoir législatif acquièrent une relative autonomie; ils la conquièrent contre le Pouvoir Exécutif, omnipotent à l’époque militaire. En intensité et en beauté, les années prosaïques de l’industrialisme restent néanmoins inférieures. Avant elles, des personnalités vigoureuses surgissaient, l’histoire avait la vitalité d’une tragédie, on se jouait avec le destin et la mort comme au temps de la Renaissance italienne. « La tyrannie, écrit Burckhardt, des anciennes Républiques latines, commence par développer au plus haut degré l’individualité du souverain, du condottiere. » Puis il observe le caractère tout aussi personnel des hommes d’Etat et des tribuns populaires dans l’histoire florentine1. Cette analyse est applicable aux chefs américains. Audace héroïque, perpétuelle inquiétude virile caractérisent ces luttes de « caciques ». Le cycle militaire fermé, les Républiques perdent cet intérêt dramatique. Au lieu d’écrire l’histoire des gouvernements, il faut étudier l’évolution économique des nations, les statistiques, l’industrie, le commerce. Dans la tragédie, le chœur, la foule, devient le personnage essentiel : il juge et exécute,
1. La Civilisation en Italie, au temps de la Renaissance. Paris, 1885, t. I, pp. 165 et suiv.
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il est spectateur et créateur, tandis que s’évanouissent dans la brume des ans passés les anciens héros, vainqueurs du destin et fondateurs de cités.
A ces changements politiques correspondent des transformations dans les mœurs, dans les villes qui perdent leur archaïsme. L’invasion cosmopolite impose une brillante monotonie, l’intérêt devient le seul stimulant de l’action; après la guerre permanente on a la paix à outrance, les Républiques gagnent en médiocrité et en richesse. C’est une époque de transition : on n’y distingue pas les fermes linéaments de la cité future.
Seront-ce de grands Etats ploutocratiques comme les Etats-Unis, l’Argentine et le Brésil? Le Chili qui copie l’organisation sociale de l’Angleterre, subirat-il comme l’Empire saxon les attaques de la démagogie? Le spectacle de ces nations enrichies permet seulement d’affirmer que dans l’Amérique révolutionnaire, quatre nations : l’Argentine, le Brésil, l’Uruguay et le Chili, seront, avant un siècle, des Républiques définitivement organisées.
11 reste cependant dans ces Etats d’anciens caractères de race.
« Les morts fondent la race », a écrit M. Gustave Le Bon. « Les générations mortes nous imposent non seulement leur constitution physique, mais aussi leurs pensées. Les formes de gouvernement importent peu » 1 . Dans les démocraties latines américaines, la « révolution fondamentale » dont se targuaient les politiciens a été stérile; sous le déguisement républicain, se maintient, profonde et séculaire, l’hérédité espagnole. Les formes varient, mais l’âme de la race reste identique. Les présidents-autocrates remplacent les vice-rois ; les anciennes luttes entre gouverneurs de l’Etat et évêques persistent, pour le patronat dans
1 Les lois psychologiques de l'Evolution des peuples, Paris, 1900, pp. 13 et 71.
les affaires ecclésiastiques, le prestige des docteurs, et des titres académiques. La caste dominante, héritière des préjugés espagnols, méprise l’industrie et le commerce, vit de la politique et de ses futiles agitations. Les seigneurs terriens dominent comme avant la Révolution. Subsistent les anciens latifundia , grands domaines qui expliquent le pouvoir des oligarchies. Les assemblées exercent une fonction secondaire, comme les '< cabildos », municipes d’autrefois. Le catholicisme est toujours l’axe de la vie sociale. Les « picaros » du roman espagnol, parasites hautains et ingénieux, s’imposent. La bureaucratie engloutit les richesses du fisc : elle était formée, il y a un siècle, de Castillans voraces; aujourd’hui, d’Américains sans volonté. Malgré l’égalité, que proclament les Constitutions, l’Indien est soumis à l'implacable tyrannie des autorités locales, au curé, au juge de paix, au « cacique ». Sous d’autres noms, revivent les petits despotes de l'époque espagnole.
Les démocraties d’Amérique sont donc espagnoles, quoique leur élite se soit toujours inspirée des idées françaises. Démocraties de « pronunciamiento » et d’anarchie, niveleuses et métisses, où l’individu acquiert parfois une signification héroïque comme dans les biographies de Carlyle; républiques médiévales divisées en factions et en familles irréductibles, gouvernées par des marchands enrichis; républiques grecques, hostiles à leurs propres chefs, jalouses de la vertu d’Aristide et de la sagesse de Thémistocle, mais sans l’ardeur plébiscitaire des sociétés helléniques.