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I.ES LUTTES POUR L INDÉPENDANCE

bataille. Egal à San Martin et à Sucre comme tacticien, il est comme politicien supérieur à tous les « caudillos ». Il est le penseur de la Révolution : il rédige des statuts, analyse l’état social des démo-. craties qu’il libère, annonce l’avenir avec la précision d’un voyant. Ennemi des idéologues comme le Premier Consul, idéaliste, romantique, ambitieux de synthèses en idées et en politique, il n’ouldie point les rudes conditions de son action. Son rêve latin paraît tempéré par un réalisme saxon. Il veut, disciple de Rousseau, que « la volonté du peuple soit le seul pouvoir qui existe sur la terre » ; mais devant la démocratie anarchiste, il cherche inquiètement un pouvoir moral. En 1823, il pensait que la souveraineté du peuple n’est pas illimitée; « la justice en est la base, et l’utilité parfaite y met un terme ». Ce républicain — « depuis — dit-il — que Napoléon (qu’il admirait tant) fut roi; sa gloire me semble le reflet de l’enfer» — ne voulait être Napoléon ni Iturbide, malgré le servile enthousiasme de ses amis. Il dédaigne les pompes impériales pour n’ètre que soldat de l’Indépendance. Il analyse profondément les défauts d’une future monarchie dans les anciennes colonies espagnoles. A la conférence de Guayaqual (1822) San Martin représenta la tendance monarchique ; Bolivar, le principe républicain. Leur opposition était irréductible, dit Mitre, historien argentin, car l’un poursuivait l’hégémonie argentine, l’autre la colombienne: la première respecte l’individualité de chaque peuple, et n’accepte qu’exceptionnellement des interventions ; la seconde prétend unir les divers peuples, suivant un « plan absorbant et monocratique »*. Cet antagonisme exigeait un point supérieur d’accord, une synthèse, car la doctrine colombienne amena comme réaction la formation prématurée d’incertaines démo-

J. Hisloria de San Martin. Ruenos-Ayres, 1903, p. 3, t. I.

craties, et la théorie argentine favorisa l’indifférence, l’égoïsme -et l'isolement entre des nations unies par la race, la tradition et l’histoire.

Le génie, l’orgueil aristocratique, l’ambition de Bolivar, le portent à l’autocratie. 11 exerce la dictature, et croit aux bienfaits de la présidence inamovible. « Dans les Républiques — afiirmait-il — le pouvoir exécutif doit être le plus fort, car tout conspire contre lui; tandis que dans les monarchies, le plus fort doit être le pouvoir législatif, car tout conspire en faveur du monarque. D’où la nécessité d’attribuer à un magistrat républicain plus d’autorité que n’en possède un prince constitutionnel ». Il n’oublie pas les périls d’une présidence autoritaire, il s’inquiète de l’anarchie, « l’hydre féroce de la discordante anarchie » qui croit comme une x'égétation nocive, étouffant son œuvre triomphale. Il contemple, atterré, les contradictions de la vie américaine : le désordre amène la dictature, et celle-ci est l’ennemie de la démocratie. « La permanence au pouvoir d’un même individu — écrit le Libérateur — a marqué fréquemment la fin des gouvernements démocratiques ». Mais aussi « la liberté indéfinie, la démocratie absolue sont les écueils contre lesquels sont venues s’échouer toutes les espérances républicaines ». Liberté sans licence, autorité sans tyrannie, tel est l’idéal de Bolivar. En vain, il lutte pour lui au milieu de généraux ambitieux, de peuples désordonnés : il comprend avant de mourir la vanité de son effort. « Ceux qui ont servi la cause de la Révolution — s’écrie-t-il — ont labouré dans la mer... S’il était possible qu’une partie du monde retournât au chaos primitif, celle-ci serait la dernière période de l’Amérique ». Il dénonce la misère morale de ces nouvelles Républiques avec la dureté des prophètes hébreux. « Il n’y a de foi en Amérique ni chez les hommes, ni chez les nations. Leurs traités sont des paperasses; leurs constitutions, des livres;

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les élections, des combats ; la liberté, l’anarchie ; et la vie, un tourment ».

Ce pessimisme qui fut le crrdo de sa maturité était né de l’implacable analyse des défauts américains. Bolivar comprit l’originalité et les vices du nouveau continent. « Nous sommes — disait-il — un petit genre humain ; nous possédons un monde à part, entouré de mers immenses; nouveaux dans presque tous les arts et toutes les sciences, quoique, en certaine façon, vieux dans les usages de la société civile. L’état actuel de l’Amérique rappelle la chute de l’Empire romain, quand chaque partie forma un système politique distinct, conforme à ses intérêts, à sa situation ou à ses Corporations. » « Nous ne verrons pas, non plus que la génération qui nous suivra, — écrivaitil en 1822 — le triomphe de l’Amérique que nous fondons : je considère l’Amérique comme en chrysalide; il y aura une métamorphose dans l’existence physique de ses habitants ; il y aura enfin une nouvelle caste de toutes les races, qui produira l’homogénéité du peuple. »

Tandis que les docteurs fabriquent des utopies, imitent en des statuts improvisés la Constitution fédérale des Etats-Unis, légifèrent pour une démocratie idéale, Bolivar étudie les conditions sociales de l’Amérique. « Nous ne sommes pas des Européens — écritil — ni des Indiens non plus; mais une espèce moyenne entre les aborigènes et les Espagnols : Américains de naissance, Européens de droit, nous, nous trouvons dans l’obligation de disputer aux naturels les titres de possession et de nous maintenir dans le pays qui nous vit naître, contre l’opposition des envahisseurs : ainsi notre cas est le plus extraordinaire et le plus compliqué. » « Gardons-nous d’oublier — ajoutet-il — que notre peuple n’est ni l’Européen, ni l’Américain du Nord; mais plutôt un composé d’Amérique et d’Afrique, qu’une émanation d’Europe, puisque

l'Espagne elle-même cesse d’être européenne par son sang africain (arabe par ses institutions et son caractère ».

Le Libérateur propose des formes politiques adéquates à un continent original par son territoire, sa race et son histoire. 11 défend l’autorité tutélaire : « Les Etats américains ont besoin des soins de gouvernements paternels qui pansent les plaies et les blessures du despotisme et de la guere. » Il exècre le fédéralisme et la division du pouvoir. « Abandonnons les formes fédérales : elles ne nous conviennent pas — disait-il. — Une semblable forme sociale est une anarchie régularisée, ou plutôt la loi qui prescrit implicitement l’obligation de se dissocier et de ruiner l’Etat et tous ses membres... Abandonnons le Triumvirat du Pouvoir Exécutif, en le concentrant en un Président, en lui conférant l’autorité suffisante pour réussir à se maintenir en luttant contre les inconvénients inhérents à notre récente situation. » Il donne de hautes leçons de sagesse publique : « Pour former un Gouvernement stable, il faut la base d’un esprit national qui ait pour objet une inclination uniforme vers deux points capitaux : modérer la volonté générale et limiter l’autorité publique. Le sang de nos concitoyens est différent, mélons-le pour l’unir; notre constitution a divisé les pouvoirs, confondons-les pour les unir... On doit fomenter l’immigration des gens d’Europe et de l’Amérique du Nord, afin qu’ils s’établissent ici, et y apportent leurs sciences et leurs arts. Les avantages, un gouvernement indépendant, des écoles gratuites, le mariage avec des Européens et des Anglo-Américains changeraient totalement le caractère du pays, et le rendraient instruit et prospère... Il nous manque des mécaniciens et des agriculteurs, et c’est d’eux que le pays a besoin pour avancer et progresser. » Dans les écrits de Bolivar se trouve le meilleur des programmes de réformes politiques et

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sociales pour l’Amérique, le premier traité de sociologie pour ces romantiques démocraties.

Carabobo et Junin furent ses grands triomphes militaires; la lettre de Jamaïque (1815), le projet constitutionnel d’Angostura(1819), le statut de Bolivie (1825), le Congrès de Panama (1826) sont ses admirables créations politiques. Réunir les nations américaines, en une assemblée permanente, opposer au pouvoir saxon une force latine, facteur nécessaire de l’équilibre continental, travailler en faveur de l’unité, de la synthèse, voilà le but de l’Assemblée avortée de Panama. La lettre de Jamaïque fut une prophétie que la docile réalité accomplit le siècle dernier. « Par la nature des localités, des richesses, de la population et du caractère des Mexicains, — dit le Libérateur — j’imagine qu’ils tenteront au début de rétablir une République représentative dans laquelle aura de grandes attributions le Pouvoir Exécutif concentré en un seul individu qui, s’il gouverne avec sagesse et justice, en viendra presque naturellement à conserver une autorité inamovible », et « si le parti prépondérant est militaire ou aristocratique, il voudra d’une monarchie qui, probablement, sera limitée et constitutionnelle d’abord, mais ne tardera pas à devenir absolue ». La présidence de Porlirio Uiaz, l’empire d’Iturbide et de Maximilien, appuyés par le parti monarchiste, la dictature même de Juarez, les pouvoirs que les constitutions mexicaines confèrent au chef de l’Etat, confirment les prédictions de Bolivar. « Les Etats de l’isthme de Panama jusqu’au Guatémala formeront une fédération. » Cette fédération exista, en effet, jusqu’en 1842, et aujourd’hui encore les Républiques Centro-Américaines y reviennent lentement. Panama est pour le Libérateur l’emporium de l’univers : « Ses canaux raccourciront les distances du monde, resserreront les liens conventionnels entre l’Europe, l’Amérique et l’Asie, et apporteront à

cette heureuse région les tributs des quatre parties du monde. Peut-être là seulement pourra-t-on fixer la capitale de la terre, comme Constantin prétendit faire de Byzance celle de l’ancien hémisphère ».

« La Nouvelle-Grenade s’unira au Yénézuéla pour former une République Centrale dont la capitale sera Maracaïbo, ou une nouvelle ville qui, sous le nom de Las Casas (en honneur de ce héros de la philanthropie) s’élèvera sur les confins des deux nations, sur le superbe port de Bahia-IIonda. » Bolivar maintint unis le Yénézuéla et la Nouvelle-Grenade jusqu’en 1830; puis de nouveaux chefs, comme le général Mosquera, voulurent rétablir la fédération qui aujourd’hui encore est le hul des politiciens de l’Equateur, du Yénézuéla et de la Colombie. « A Buenos-Ayres, il y aura un Gouvernement central dans lequel les militaires auront la suprématie comme conséquence des divisions intestines et des guerres extérieures. » C’est, prédite, l’histoire argentine jusqu’à l’avènement de Rosas. les luttes des « caudillos », l’anarchie de 1820. « Cette constitution dégénérera forcément en « une oligarchie ou en une monocratie ». En effet, un groupe ploutocratique domine à Buenos-Ayres. et au-dessus des chefs s’éleva la monocratie de Rosas. « Le Chili est appelé par la nature de sa situation, par les coutumes simples de ses vertueux habitants, par l’exemple de ses voisins les fiers républicains de l’Araucanie, à jouir des bienfaits que procurent les justes et douces lois d’une République. Si quelque république dure longtemps en Amérique, j’incline à penser que ce sera la chilienne.. . Elle n’altérera point ses lois, ses mœurs, ses pratiques; elle conservera l’uniformité de ses opinions politiques et religieuses. » La longue stabilité de la nation araucane, l’homogénéité de sa population, l’efficace durée de sa charte politique, le caractère conservateur de ses institutions, le développement ferme et lent du Chili jusqu’à la guerre du Pacifique et la révolution

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de 1891, réalisent pleinement les prophéties de Bolivar. « Le Pérou renferme deux éléments ennemis de tout régime juste et libéral : or et esclaves. Le premier corrompt tout; le second est corrompu par soi-même. L’âme d’un serf arrive rarement à priser la saine liberté. Elle entre en fureur dans les tumultes, ou s’humilie dans les chaînes. Quoique ces règles soient applicables à toute l’Amérique, je crois qu’avec plus de justice encore elles visent Lima. — Là, les riches ne toléreront pas la démocratie et les esclaves, ni les libérés ne toléreront l’aristocratie : les premiers préféreront la tyrannie d’un seul, pour n’avoir pas à subir les persécutions populaires et pour établir un ordre au moins pacilique. » L’évolution du Pérou démontre la profondeur de cette affirmation. L’oligarchie accepte les dictateurs militaires qui défendent la propriété et apportent la paix. — Dès 1815, alors que l’Amérique était encore un domaine espagnol, Bolivar, attentif au spectacle des forces sociales en conflit, annonce non seulement les luttes immédiates; mais encore le développement séculaire de dix nations. Il est un grand prophète. Aujourd’hui, après un siècle, le continent obéit à ses prédictions comme à un étrange fatum.

A Angostura, le Libérateur livre à la méditation des Colombiens un projet de constitution. Les bases en sont le gouvernement républicain, la souveraineté du peuple, la division des pouvoirs, la liberté civile, l’abolition de l’esclavage et des privilèges. Dans ce remarquable essai se confondent les théories de Montesquieu, de Rousseau et de Bentham, le réalisme anglais et l’enthousiasme démocratique de France. Le pouvoir législatif se compose de deux chambres : la première, d’élection populaire, et le Sénat, héréditaire suivant la tradition saxonne, formé par les Libérateurs qui fonderont la noblesse d’Amérique. Le président est une sorte de roi constitutionnel ; ses ministres,

responsables, gouvernent. Le pouvoir judiciaire acquiert stabilité et indépendance. Une nouvelle autorité, le Pouvoir Moral, complète ce cadre politique. Ce pouvoir est, dans la République du Libérateur, une imitation de l’Aréopage athénien et des Censeurs Romains : il se charge de l'éducation et d’assurer le respect de la morale et des lois, « il châtie les vices par l’opprobre et l'infamie, et récompense les vertus publiques par les honneurs et la gloire. Bolivar tendait au despotisme intellectuel et moral : ce tribunal astreindrait aux bonnes mœurs. Plus tard, le Libérateur condamne les textes de Bentham dans les Universités de Colombie, et accepte le catholicisme comme instrument de Gouvernement. L’article 2 du projet d’Angostura dit que « l’ingratitude, le détachement envers les parents, les maris, les vieillards, les magistrats, les citoyens reconnus et proclamés vertueux ; le manquement à la parole donnée en quelque matière que ce soit; l’insensibilité devant les malheurs publics ou affectant des amis ou des parents immédiats, se recommandent spécialement à la vigilance de ce pouvoir moral. » C’était la tyrannie paternelle s’exerçant sur les sentiments, la conduite et les passions.

Bolivar crée une République : le Haut-Pérou, qui s’appellera Bolivie en souvenir de son fondateur. II lui donne une Constitution qu’il veut, mais vainement, appliquer au Pérou et à la Colombie. 11 y développe les idées exposées dans l’essai d’Angostura, et y définit son idéal de République : c’est, en somme, une monarchie où le pouvoir est héréditaire. Le Président doit être inamovible et irresponsable, « car dans les systèmes sans hiérarchie, il faut — plus que dans les autres — un point fixe autour duquel tournent les magistrats et les citoyens, les hommes et les choses ». Contre l’anarchie, un magistrat inamovible; contre la tyrannie, des pouvoirs indépendants :

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le judiciaire, élu par le Congrès parmi les citoyens désignés par les collèges électoraux; le législatif composé de trois Chambres : tribuns, sénateurs et censeurs. Les premiers exercent leurs fonctions pendant quatre ans ; les seconds, pendant huit, et les derniers, permanents, « exercent un contrôle politique et moral » : ils constituent le « pouvoir moral ». Avec ce système, le Libérateur évitait l’anarchie politique, la dissolvante ambition des « caudillos », constituait deux forces stables dans d’incertaines démocraties, les censeurs ’et le président inamovible; adaptait à la République l’unité et la permanence, caractères de la monarchie constitutionnelle. Les généraux comprirent bientôt que cette Constitution était pour eux une menace, et ils s’élevèrent contre elle en Bolivie, au Pérou et dans la Colombie.

Les fondateurs de l’Indépendance sont entourés de chefs brillants, comme O’Iliggins, les Carrera, Güemes, La Mar, Santander, Santa-Cruz, Sucre, admirable comme héros et comme homme d’Etat; mais au-dessus d’eux se dresse, les dominant tous, tel un chêne au milieu d’arbustes, suivant la classique image, Bolivar, Libérateur du Vénézuéla, de la Colombie, de l’Equateur, du Pérou et de la Bolivie.

Il fut le génie de laRévolution américaine. 11 se sentait dominé par « le démon de la guerre ». Comme toutes les grandes âmes tourmentées, depuis Socrate, il obéissait dans ses impétueuses campagnes à une divinité intérieure. Dans ses actes et dans ses discours, dans sa dignité et dans sa foi, il y a une remarquable grandeur. Il travaille pour l’éternité, accumulant rêves et utopies, dominant la terre hostile et les hommes frondeurs : il est le surhomme de Nietzsche, le personnage représentatif d’Emerson. Il appartient à l’idéale famille de Napoléon et de César; sublime créateur de nations, plus grand que San Martin, et plus grand que Washington.

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II. — De France arment en Amérique, émissaires porteurs d’idéal, les doctrines de la Révolution. Dans Y Encyclopédie se trouve l'origine intellectuelle des inquiétudes sud-américaines. Les patriciens font risette à Voltaire dans les archaïques cités coloniales. Ils adoptent les idées essentielles de Rousseau, le contrat social, la souveraineté du peuple, l'optimisme qui concède à l'esprit humain, non déformé par la culture, de suprêmes droits. Bolivar avait lu le Contrat social en un exemplaire ayant appartenu à la bibliothèque de Napoléon : par testament, il légua ce livre à un ami intime. Les grandes promesses sonores : démocratie, souveraineté, droits humains, égalité, libéralisme, s’agitent, comme des fragments d’un évangile attendu, aux tribunes patriotiques. Les loges maçonniques traAraillent silencieusement contre le pouA'oir espagnol et portugais : elles défendent la pensée humanitaire française. Dans la LogedeLautaro, San Martin et Alvear reçoivent l’initiation révolutionnaire. Au Mexique, la Loge de York se transforme en club jacobin. En 1794, Antonio Narino, précurseur de l'Indépendance colombienne, traduit les Droits de l’Homme. Le Vénézuélien Miranda combat dans les armées révolutionnaires de France ; le Péruvien Pablode Olavide. ami de Voltaire, prend part aux travaux de la Convention. Raynal, Mably, Condorcet ont des disciples américains. Montesquieu est lu dans les Universités comme antidote à l’absolutisme des vicerois : on suit Beccaria, Filangeri, Adam Smith. Non seulement dominent les idées françaises, mais encore la Révolution, la Terreur, la passion jacobine, l’éloquence des Girondins, la dictature du Premier Consul, l’Empire... exercent une irrésistible suggestion sur les naissantes démocraties. I tu rbide, empereur mexicain, copie Napoléon. A Buenos-Ayres, il y a un Directoire comme à Paris; dans le Paraguay, des consuls, et Rivadavia est un Girondin perdu parmi les «gauchos».

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Aux théories françaises se joint l’exemple de l'Amérique du Nord: Washington et le fédéralisme servent de modèles aux hommes des Etats ibéro-américains. Belgrano exaltait le premier président des Etats-Unis, héros « digne de l’admiration de notre époque et des générations à venir, exemple de modération et de véritable patriotisme. » 11 traduit la Faretvell Adress qui était sa lecture de prédilection. Bolivar voulait être le Washington de l’Amérique du Sud. Un des précurseurs de l’Indépendance brésilienne, José Joaquin da Maia, connaît à Paris Jefferson et lui révèle que « les Brésiliens considèrent la Révolution de l’Amérique du Nord comme l’expression de ce qu’ils désirent et qu’ils comptent sur le concours des Etats-Unis ». Les premières Constitutions sud-américaines traduisent cette double inlluence; elles adoptent le fédéralisme, copient l’organisation politique des Etats-Unis, et s’inspirent d’idées françaises. Elles détruisent les privilèges de la noblesse et rétablissent l’égalité des castes. C’est ce qui se produit avec la première Constitution vénézuélienne, malgré les efforts de Miranda et de Bolivar, adversaires de la fédération. La Constitution chilienne de 1822, la péruvienne de 1823 confèrent au Sénat une fonction conservatrice, comme dans la République nord-américaine ; les premiers statuts chiliens établissent la fédération. Au Mexique, dans l’Amérique Centrale, le principe fédéral domine dans les Constitutions de 1824 et de 1826. La Constitution argentine de 1819 copiait « pour les provinces unies du Sud-Amérique la déclaration d’indépendance des Etats-Unis ».

Aux doctrines françaises, à l’exemple nord-américain, s’ajoutent des influences saxonnes. Miranda et Bolivar admirent la Constitution politique anglaise, et s’en inspirent. Bolivar recommande, en 1818, l’étude de cette Constitution : « Vous y trouverez — dit-il — la division des pouvoirs, unique moyen de créer des

esprits francs et indépendants ; la liberté de la presse, antidote incomparable des abus politiques. » Son enthousiasme pour Voltaire et Rousseau se tempéra à l’étude des méthodes saxonnes. Il défendit dans le projet d’Angostura le Sénat inamovible, reproduction de la Chambre des Lords. Le Pouvoir Exécutif britannique, souverain entouré de ministres responsables, lui semble « le plus parfait modèle, soit pour un royaume, pour une aristocratie ou pour une démocratie ». La Constitution colombienne de Cucuta (1821), dans laquelle dominent les idées politiques du Libérateur, mérita les éloges du marquis de Lansdowne. « Elle a pour base — dit le ministre anglais — les deux principes les plus justes et les plus solides » : la propriété et l’éducation. Miranda proposa à Pitt un essai constitutionnel inspiré d'idées saxonnes, avec Chambre des Communes, Chambre Haute composée de « caciques » de l’Inca héréditaire, et des censeurs : dans ce curieux projet s’unissaient des traditions américaines et des formes politiques empruntées à l’Angleterre.

L’Espagne contribue aussi au développement des idées révolutionnaires. Elle unifie sous son autorité écrasante les populations d’Amérique ; elle réunit en un seul faisceau toutes les castes déshéritées qui lutteront pour l’indépendance. « La rigueur despotique de l’autorité — écrit Bauza — unit d’un lien étroit tous ces éléments hétérogènes, et en forma une race » L L’invasion napoléonienne provoque dans la Péninsule une réaction : les juntes, représentations provisoires de la nationalité, se substituent au roi prisonnier. La junte centrale proclame en 1808 que « les provinces américaines ne sont pas des colonies, mais des parties intégrantes de la monarchie, égales en droits aux autres provinces espagnoles ». En 1810,

1. Ilistoria de la Dominaciôn espanola en cl Uruguay. T. 2°, p. 647.

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la Régence annonce aux colonies d’Amérique : « votre sort ne dépend ni des ministres, ni des vice-rois, ni des gouverneurs : il est entre vos mains. » La Constitution des Cortès de Cadix (1812), auxquelles assistèrent des députés des colonies, déclare que « l’Union espagnole ne peut être patrimoine ni d’une personne, ni d’une famille ; que la souveraineté réside essentiellement en la nation; que le droit de faire des lois appartient aux Cortès et au Roi. » Indépendance, souveraineté nationale, idée de patrie, fonctions des Assemblées, arrivent outre-mer en ces documents de la métropole. Les luttes contre les corsaires, contre les invasions anglaises à Buenos-Ayres, hollandaises, au Brésil; l’influence du territoire, ont créé en Amérique le sentiment national. Des idées françaises, saxonnes, espagnoles, fécondent cette vague aspiration. Avant de s’imposer dans les Universités et les assemblées, elles révèlent à l’oligarchie créole, dans les journaux et dans les réunions du « cabildo », son ambition d’indépendance.

De 1808 à 1825, tout conspire en faveur delà liberté américaine : révolutions d’Europe, ministres anglais, indépendance des Etats-Unis, excès de l’absolutisme espagnol, doctrines constitutionnelles de Cadix, foi romantique des libérateurs, ambition politique des oligarchies, idées de Bousseau et des Encyclopédistes, décadence de l’Espagne, haine de toutes les castes américaines contre les inquisiteurs et vice-rois. Tant de forces réunies engendrent un monde divisé et lamentable. La genèse de ces républiques est rude et héroïque comme une chanson de geste. L’histoire dégénère ensuite, jusqu’à se transformer en comédie d’intérêts mesquins, en orgie révolutionnaire : telle est l’évolution sud-américaine pendant le dernier siècle.

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