‹ Les démocraties latines de l'AmériqueChapitre 19 sur 76 · RIVADAVIA — QUIROGA — ROSAS · texte numérisé non relu

RIVADAVIA — QUIROGA — ROSAS

L’anarchie de 1820. — Les caudillos : leur rôle dans la formation de la nationalité. — Un Girondin, Rivadavia — Le despotisme de Rosas. — Sa durée et ses aspects essentiels.

L’Argentine traverse une crise d’anarchie, comme les autres nations d’Amérique. Mais la lutte entre l’autocratie et les révolutions prend, sur la vaste scène de la pampa, des proportions d’épopée: c’est le choc de forces organiques. Traditions, géographie, races, lui donnent une rare intensité. Les provinces bataillent contre la capitale; la côte, contre la sierra; les « gauchos »‘ contre les hommes du littoral; les partis représentent des instincts nationaux.

L’anarchie et l’ambition des provinces commencent dès les premières années de la vie argentine. Les gouvernements se succèdent à intervalles rapprochés; les Constitutions et les règlements se multiplient; on essaie des formes politiques, de modèle romain ou français : la Junte, en 1810 ; le Triumvirat, le Directoire, en 1813 et 1819. Chaque deux ans, avec une inflexible régularité, de 1811 à 1819, cette République inquiète s’octroie une nouvelle Constitution. Les légions argentines, comme les armées de la Révolution française, portent la liberté au Chili et au Pérou;

1. Le gaucho est l'homme des plaines, héroïque et barbare qui hait les villes policées et les conventions sociales.

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mais, dans la vie nationale, l’effort de Buenos-Ayres pour dominer les provinces est moins heureux.

On a écrit qu’en l’an 1820, la discorde argentine fut si intense que l’effort des révolutionnaires de Mai parut épuisé. A Buenos-Ayres, c’est le divorce des factions, la lutte entre « caudillos » unitaires et fédéraux : Alvear, Sarratea, Dorrego et Soler, entre la capitale et les campagnes, entre les municipalités et les troupes rebelles; dans la nation, la lutte des chefs provinciaux contre Buenos-Ayres et le Directoire.

A travers cette histoire agitée, se forme la démocratie fédérale : les provinces concluent des traités, la capitale transige avec les « caciques », gouverneurs des provinces, le « Cabildo » conserve son caractère représentatif; les éléments militaire et civil entrent en lutte l’un contre l’autre.

Enfin, en 1821, le parti « directorial », aristocratique et unitaire, est vainqueur. Bernardino Rivadavia est la figure représentative de cette époque. Secrétaire du gouvernement de Rodriguez, de 1821 à 1824, président de 1826 à 1827, dictateur civil comme Portales au Chili, homme d’Etat remarquable, réformateur comme Moreno et de Belgrano, il préside à une réalisation prématurée de l’idéal démocratique et symbolise les principes unitaires en toute leur force, la suprématie de Buenos-Ayres, le constitutionnalisme, la civilisation européenne, la République idéale; il est l’émule de Lamartine et de Benjamin Constant dans une démocratie barbare. Il a tous les dons : arrogance physique, prestige oratoire, honnêteté, enthousiasme, patriotisme. Il devine les éléments de la grandeur argentine : l’immigration, la navigabilité des fleuves, la solidité des banques, le commerce extérieur. Mais Buenos-Ayres était alors une République plébiscitaire où le « Cabildo » et le peuple résolvaient tous les problèmes, et Rivadavia subit l’ostracisme, comme il avait joui de l’instable

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popularité dont les démocraties entourent leurs chefs.

C’était, suivant l’expression de M. Groussac, un vigoureux forgeur d’utopies. Il accorde tous les droits politiques, il veut une République à libre suffrage, et double le nombre des représentants du peuple, il supprime les municipes qui ont préparé la Révolution. Le pouvoir exécutif renonce à ses facultés extraordinaires, et se soumet au pouvoir législatif. Etait-il sage, dans un pays révolutionnaire, en face de provinces désunies, cet abandon d’énergiques pouvoirs? Rivadavia organise le pouvoir judiciaire, comme entité suprême et autonome. II déclare, dans des messages de haute doctrine politique, que la propriété et les personnes sont inviolables, il proclame la liberté de la presse et reconnaît la liberté de conscience.

11 commence la campagne contre l’Eglise, supprimant les couvents, soustrayant leurs biens à la mainmorte, méconnaissant le « fuero » ecclésiastique, sécularisant les cimetières. Il aspire, comme Guzman- Blanco, à fonder, avec des éléments traditionnels, nne religion nationale, démocratique. Grand éducateur, il croit aux bienfaits de l’instruction populaire, construit des édifices pour les écoles et les collèges, attire des professeurs étrangers, promulgue un plan d’études dans lequel les sciences physiques et les mathématiques, oubliées sous l’ancien régime, occupent le premier rang. Il fonde de nombreuses institutions pédagogiques : la Faculté de Médecine, le Musée, la Bibliothèque, des écoles spéciales de mécanique, d’agriculture et des collèges de jeunes filles.

11 n’oublie point les progrès matériels. La réforme financière est radicale; le budget national est formé; une contribution sur la rente est établie, les impôts des douanes sont régularisés. Le ministre Garcia contribue à celte transformation financière. Rivadavia comprend que l’Océan civilisateur est tout l’avenir

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de Buenos-Ayres, et il ordonne le creusement de quatre ports sur la côte. Il favorise l'immigration, protège l’agriculture, améliore les voies et' les moyens de communication et de transport, réforme la police; contracte le premier emprunt.

Dans l’ordre politique, c’est sous le gouvernement de Rivadaviaque se promulgue la Constitution de 1826. Ce statut s’inspire des doctrines de J. -J. Rousseau, du Contrat social ; mais il consacre, avec une rare énergie, la centralisation et l’autorité. Les sénateurs devaient exercer leurs fonctions pendant douze ans : ils étaient le pouvoir conservateur. Le mandat des députés et du directeur ne durait que quatre ans. C’est une constitution unitaire, qui fait de Buenos- Ayres, malgré la protestation fédérale, la capitale des Provinces-Unies du Rio de la Plata, le centre qui « règle tous les peuples, et sur lequel tous s’appuient ».

Rivadavia impose l’unité, propage ses idées, accumule les réformes, mate l’Eglise: il est le civilisateur par excellence. Il ambitionne de transformer une province espagnole en une nation européenne, un peuple barbare en une démocratie, une société lente et fanatique en une république libérale. Il gouverne pour Buenos-Ayres, pour le littoral, pour la future démocratie latine, et néglige le désert, l’anarchie des provinces, la sierra indomptable, les « caciques » et les tribus d’indiens. Il est vaincu par la barbarie féodale, la confuse démocratie hostile à l’organisation et à l’unité ; mais son oeuvre reste, comme un programme constitutionnel. Alberdi écrit qu’il a donné à l’Amérique le plan de ses améliorations et innovations progressives : c’est une immense construction politique, un évangile de la démocratie. Si à Buenos-Ayres surgissaient spontanément, devant l’Océan évocateur, des mythes populaires, comme dans les cités grecques amoureusement baignées par la Méditerranée, Riva-

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davia serait le génie de la culture argentine, le patron de la cité, le créateur de ses arts et de ses lois.

Tandis que prodiguait les réformes le Président magistral, la démagogie triomphait de sa tentative unitaire. Son œuvre constitutionnelle échoue dans les provinces : les gouverneurs n’acceptent pas l’orgueilleuse suprématie de Buenos-Ayres. Ils luttent pour le pouvoir en de rudes guerres civiles, dans le Nord et sur le littoral. D’incertains Congrès provinciaux s’installent et Montevideo renonce à la vie argentine. Un « caudillo » qui atteint parfois la grandeur morale des Libérateurs, Artigas, veut l'indépendance pour sa patrie. l’Uruguay. L’empire du Brésil et la démocratie argentine se disputent cette province. Rivadavia renonce alors stoïquement, en 1827, à la présidence, où il se montra créateur somptueux et prophète éminent; il abandonne le pays, car il a fatigué la démocratie de son génie inventif1. On élit à sa place le général Dorrego gouverneur de Buenos-Ayres : c’est le chef fédéral de la ville, comme Rosas l’est de la campagne. La guerre continue contre le Brésil; mais, en 1828, un traité se signe qui reconnaît l’autonomie de l’Uruguay.

Cette victoire brésilienne indigna les unitaires argentins : ils renversèrent Dorrego, et élurent gouverneur le général Lavalle. Un vent de tragédie souffle sur la ville en discorde. Dorrego est fusillé sur l'ordre de Lavalle et alors commencent les ter-

1. Carlos Octavio Bunge a donné aux luttes entre la capitale et les provinces, dans son livre remarquable Nuestra America, un sens de race, un caractère économique. Il distingue trois périodes dans l'évolution argentine: de 1810 à 1816, le «métissage créole» lutte contre les « Goths »: de 1816 à 1825, les masses rurales se soulèvent contre la bourgeoisie riche des provinces : de 1825 à 1830, Buenos-Ayres, — ville-capitale, riche, créole, — entre en conflit avec les cités provinciales, — indiennes ou métisses.

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ribles haines entre fédéraux et unitaires, la lutte jacobine.

L’audacieuse révolte des provinces a coïncidé avec la promulgation de la Constitution de 1826. Depuis 1820, les régions argentines s’agitent contre l’ordre qu'impose ou suggère Buenos-Ayres : c’est l’époque (les « caudillos ». Ils opposent à la présidence aristocratique de Rivadavia la terreur. En eux se concentre la barbare énergie provinciale. Ils réalisent la fédération, la cimentent par de longues querelles, des haines sanguinaires, des conventions, des amitiés, des alliances. Dans la nation, les provinces se combattent; dans la province, les cités; dans la cité, les familles. Un inflexible individualisme — profonde tradition espagnole — dissout les cristallisations provisoires de la société et de la politique. Ce n’est pas une simple désagrégation fédérale, un choc de seigneurs ambilieux qui aspirent à réunir de nouveaux domaines autour de leurs manoirs: c’est une mystique barbarie dans laquelle les chefs rappellent les Tamerlans, nomades et fanatiques. Une force les pousse, étrange, rude, désordonnée, prodigue ; génie de la pampa, instinct d’une race vagabonde.

Le général Quiroga, le « Facundo » de Sarmiento, est le prototype de ces « gauchos » turbulents. Par conquêtes ou par alliances, il étend son gouvernement sur plusieurs provinces. — Le mesquin Bustos, la famille des Reinafé, l’astucieux Lopez, Ferré, sont aussi des « caudillos » argentins : Lopez réunit sous son sceptre Entre-Rios, Santa-Fé et Gordoba. — Facundo les domine tous par l’ampleur de son action et de son influence. Il vient des Andes à la conquête du littoral et des grands fleuves; il règne à Rio, à Jujuy, à Salta, à Tucuman, à Catamarca, à San Juan, à San Luis, à Mendoza, groupe de vastes provinces, prépare l’unité future ; il est le précurseur de Rosas. Cruel et loyal, noble et sanguinaire, honnête, frugal et

agressif, produit de la pampa, il se sent mq^jar des primitives forces, par des instincts, des passions simples, l’héroïsme, l’amour du péril. Puissant, la chevelure abondante, les sourcils épais, les yeux dominateurs, il semble un de ces Kalifes sombres qui apportaient d’Orient la terreur mystique. Lui aussi proclame sur son étendard, contre le libéralisme de Rivadavia : « religion ou mort » : c’est le « gaucho mauvais », ennemi de disciplines sociales, qui vit hors de la cité et des lois, conscient et orgueilleux de sa barbarie. Sarmiento rapporte qu’il éprouvait « grande aversion des personnes décentes », et qu’il haïssait la ville seigneuriale, Buenos-Ayres. Il lutte avec succès contre les généraux unitaires : Paz, La Madrid ;

contre des chefs secondaires : Lôpez, Reinafé. Sa vie est une chasse à courre continuelle à travers les montagnes abruptes, vers la cité de Rivadavia et du Directoire : sanglantes sont les campagnes, et dignes d’une époque informe où la barbarie ne fait que changer de nuance, de Buenos-Ayres à Rioja. Il dépouille, exécute, triomphe en de rudes journées, à Tala, à la Campana de Cuyo. Il écrit au général Paz (1830), en son franc parler : « En l’état avancé des provinces, il n’est pas possible de satisfaire les prétentions locales, sinon par le système de fédération. Les provinces seront déchiquetées, peut-être; mais dominées, jamais! » Assassiné à Barranca-Yaco par la main traîtresse des Beinafé. et avec la complicité probable de Bosas, il laisse pour héritier ce dernier « caudillo ».

Bosas est un de ces êtres hyperboréens auxquels Gobineau confère une perdurable autorité sur le troupeau des hommes. Il a des blasons, des yeux bleus un esprit dominateur. Sobre, astucieux, orgueilleux, énergique, il réunit tous les caractères des grandes individualités impérieuses. 11 n’obéit pas à des conceptions générales, ni à de vastes plans politiques : c’est

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une volonté servie par des ambitions. Son caractère autoritaire de patricien espagnol lit de lui le pdler familias de la démocratie argentine. Il ambitionne le pouvoir par instinct, par besoin physiologique ; et gouverne en faveur de la fédération, cette idée concrète, pratique, qu’il a comprise au contact de régions diverses, du « gaucho » nomade, des fortes volontés provinciales; qu’il expose en 1824, dans une lettre fameuse à Quiroga1. II ne poursuit pas, Don Quichotte d'étrangères Dulcinées, la simple réalisation du régime nord-américain : son idéal, c’est une fédération nationale. II est persuadé de « la nécessité d’un gouvernement général, seul moyen de donner vie et respectabilité » à la République; mais, seuls, les Etats bien constitués pourront accepter cette autorité centrale. Une république fédérative, écrit-il, est ce qu’on peut imaginer de plus chimérique et de plus désastreux quand elle ne se compose pas d’Etats déjà bien organisés. L’anarchie argentine n’est pas une situation propice pour fonder la fédération ou l’unité : Iiosas affirme, en rappelant les Etats-Unis, que « le Gouvernement général dans une République fédérative n’unit pas les peuples fédérés ; mais les représente, unis. » Aussi veut-il unir les provinces : « il faut donner le temps aux éléments de discorde de se détruire chez les peuples, il faut que chaque gouvernement fomente l’esprit de paix et de tranquillité ».

Au milieu des gouvernantsdogmatiques.de révolutionnaires impénitents, ce Président qui désire la fédération réelle, qui accepte, comme facteur des luttes humaines, le temps, créateur de nations stables, semble étrange. Rosas laisse « aux éléments de discorde le temps de se détruire » ; il préside, dictateur

1. Publiée par David Pena. Cf. Juan Facundo Quiroga , pp. 389 et suiv., Buenos-Ayres, 1907.

invulnérable, à l'obscure gestation nationale, isolant son peuple; détestant l’étranger, comme s’il voulait préparer, sans influence perturbatrice, la fusion de races antagoniques, l’épuration de haines locales, l’harmonie des gens, traditions et provinces, dans un organisme plastique, fécond. Du chaos surgira une fédération spontanée, de style nord-américain : comme dans la formation politique des Etats-Unis, les provinces, en possession de leur autonomie, concluent des pactes d’union. Tel fut le pacte fédéral de 1831, entre les provinces du littoral. Corrientes, Entre-Rios, Buenos-Ayres et Santa-Fé ; telle fut, vingt ans plus tard, la Constitution de 1853.

Pactes et chartes reconnaissaient « la souveraineté, la liberté et l’indépendance de chacune des provinces ».

L’œuvre de Rosas est profondément argentine. Elle présente une triple signification civilisatrice : elle vainc les « caudillos » partiels ; conquiert le désert, fonde une confédération organique. Traditionnelle, car elle respecte des libertés centenaires; opportune, adaptée à ce « moment » de l’évolution nationale, car elle empêche la désagrégation par l’œuvre de chefs inconscients. Comme Porfîrio Diaz. Rosas détruit les caudillos provinciaux: c’est un Machiavel de la pampa. Il dissimule sa volonté unificatrice ; divise les gouverneurs, stimule leurs haines, préside à leurs querelles; il groupe ou isole ses émules, figures mobiles du tréteau politique. Quand augmente le pouvoir de Quiroga. il protège Lopez, et laisse tomber sur le premier la haine des Reinafé; Quiroga assassiné, il met ceux-ci en accusation. Il exige que les gouverneurs reçoivent son exequatur : les demi-dieux tombent au coup de sa hache impériale. « Rosas est le Louis XI de l’histoire argentine », a écrit avec juste raison Ernesto Quesada : au-dessus de la division féodale des barons créoles, il élève une magnifique

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construction unitaire. Il est le créateur de la nationalité.

Rosas s’entoure de gens choisis : les Lopez, les Anchorena, les Mansilla, les Sarratea, les Riglos. Les classes cultivées demandent un gouvernement fort, renoncent à la liberté avec une joie dyonisiaque, et livrent à Rosas le « pouvoir sans limite ». Le tyran gouverne, en effet, au-dessus des droits et des coutumes. Il édicte des lois pour interdire le Carnaval, souvenir populaire des bacchanales païennes, et pour fixer les règles du deuil; il est lui-même la loi, la raison, le logos : devant sa volonté césarienne s’incline, sans distinctions hiérarchiques, tout un peuple délirant. C’est le nivellement suprême, la terreur, runiverselle servitude. Rosas, comme l’imposent de profondes traditions de race, devient le César d’une démocratie.

« Gauchos » et nègres l’appuient; avec l’aide du peuple, il soumet les classes dirigeantes. 11 unifie, il détruit les privilèges sociaux, invertit l’ordre dans les hiérarchies, dans la ville aristocratique et unitaire. Simples sont en politique ses méthodes. Instinctivement, il applique d’infaillibles règles psychologiques. Il connaît le pouvoir de la répétition, de l’habitude, des devises, des formules ; l’action énervante de la panique ; l’effet des couleurs violentes et des mots sonores sur la foule métisse. « Fédération ou mort! » répètent ses proclamations. « Sauvages, immondes unitaires; unitaires impies », lit-on chaque jour dans les journaux et les documents officiels; une couleur, le rouge, signale les fédéraux. Rosas écrit à Lopez : « Répétez le mot : sauvage jusqu’à satiété, jusqu’à ennuyer, jusqu’à fatiguer. »

Ce que ne produisent pas ces influences, un niveleur efficace l’obtient : la terreur. Rosas abat les volontés rebelles ; il domine ses ennemis, les unitaires impies, immondes et sauvages; il est le jacobin

de la fédération. Une légion prétorienne, la « Mazorca », fauche les têtes qui se dressent. Il est un fanatique démocrate, un inquisiteur laïque : découvret-il une hérésie politique, il la condamne sans pitié. Comme « caudillo » national, il protège la religion, attire à soi le clergé et attaque les unitaires, non seulement parce qu’ils sont sauvages, mais aussi parce qu’ils sont impies. Comme Portales, il fait de la religion un outil. Il défend le «patronat », condamne les Jésuites comme conspirateurs, non pas comme religieux. Le clergé voyait en lui l’homme élu par Dieu « pour présider aux destinées du pays qui le vit naître ». Rosas gouverne avec la tradition, avec l’histoire, en se servant de la haine des classes, du fanatisme des foules, du servilisme indigène : voilà pourquoi il est catholique et démocrate.

Comme les grands dictateurs américains, Rosas se révèle administrateur éminent du Trésor public. Au milieu de l’inquiétude nationale, des dépenses militaires. il déploie un zèle extraordinaire à organiser et publier les comptes du pays. Sa méthode est simple autant que scrupuleuse : il désigne des hommes intègres pour les hautes dignités représentatives. Les journaux officiels publient mensuellement la balance fiscale : recettes et dépenses, le cours du papiermonnaie, l’état de la dette. Rosas assura rigoureusement le service de cette dernière; il n’accumula ni emprunts, ni impôts nouveaux. Sa politique économique était ordonnée et prévoyante. On lui doit la construction d’œuvres publiques à Buenos-Ayres, d’une promenade somptueuse, Palermo, où il lixa sa résidence autocratique. Il assied sa dictature invulnérable sur des progrès matériels et l’ordre fiscal.

Il est aussi le défenseur du continent contre les expéditions européennes. Comme Juarez et Guzman- Blanco, il professe un individualisme jaloux : son œuvre se lie ainsi à la race et au territoire. Conti-

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nuateur de l’œuvre révolutionnaire de 1810, il veut, non seulement la liberté contre l’Espagne, mais aussi l’autonomie contre le monde.

Rosas a réalisé l’unité fédérale en vingt-cinq ans, 1829 à 1852. Il est d’abord gouverneur et chef de « gauchos » ; eu 1835, il conquiert le pouvoir absolu pour cinq ans. qu’étendent de successives réélections. Avant lui, c’est l’anarchie de 1820, la banqueroute unitaire de 1826; après lui, la forte unité de 1853 et de 1860, le progrès triomphal de la démocratie argentine. Entre cette discorde et cette unité, se place son despotisme fécond, la terreur nécessaire. Sa dictature est plus efficace que l’autocratie de Guzman-Blanco ou la tyrannie ecclésiastique de Garcia-Moreno. — Porfirio Diaz et Portâtes, deux créateurs d’unité politique, sont ses émules. Il est l’architecte d’une fédération possible, car il est « gaucho » et écoute les voix intérieures de la race; il gouverne en Américain, sans rien emprunter aux méthodes politiques européennes. Sans lui, l’anarchie se fût perpétuée, et on eût assisté à l’irrémédiable désagrégation du viceroyaume de La Plata. Gomme le dieu romain, Rosas a deux visages, il ferme une époque et en ouvre une autre : pour le passé, la guerre et la terreur; pour l’avenir, l’unité, la paix, le développement démocratique et le progrès industriel.

Il défend le territoire contre d’étrangères coalitions, et son pouvoir, contre les conspirations et les révoltes, contre les strophes vengeresses de Marmol, contre le journalisme agressif de Rivera, Indarte et Varela ; contre les rudes pamphlets de Sarmiento et la dialectique minutieuse d’Alberdi. A l’insulte unitaire, il oppose la rouge campagne des « mazorqueros » ; à la tutelle européenne, l'individualisme des « gailchos ».

Rivadavia est la thèse; Facundo, l’antithèse; Rosas, la synthèse. Le premier représente l’unité absolue; l’autre, la multiplicité anarchique ; le dernier, l’un

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dans le multiple, la pluralité coordonnée, l’union sans simplifications violentes. Rivadavia a compris la nécessaire suprématie de Buenos-Ayres, en l'ace de l’Océan qui apporte richesses et hommes, l’unité fondamentale de La Plata. Facundo a élevé, en face de cette unification prématurée, la province autonome, pure, diverse. Rosas apporte l’harmonie finale des forces argentines. Il unit comme Rivadavia; il sépare comme Facundo ; il domine la cité-capitale, modère le provincialisme, fonde douloureusement la Confédération. Sa renommée arrive jusqu’en Europe : lord Palmerston fut son ami; de grands journaux étrangers : le Temps , le Journal des Débats, la Revue des Deux- Mondes, discutèrent sa politique et son influence. — Alberdi reconnaît qu’il contribua au prestige argentin à l’étranger, par son héroïque défense du territoire. — Sa cruauté fut efficace; sa barbarie, patriotique.

« Como hombre te perdono mi cdrcel y cadenas ;

« Pero como Argentino, las de mi patria, no ! » 1 s’écriait Marmol. — Chaînes nécessaires, car elles écartèrent la féodale dispersion, vainquirent le provincialisme dissolvant, et donnèrent unité et fermeté à la démocratie.

Après Rosas, son œuvre politique : la confédération, subsiste, malgré les ambitions de Buenos-Ayres. Un développement logique affirme les liens qui unissent les provinces, et groupe et organise toutes les forces nationales autour de la cité-capitale. En quatrevingt-dix ans, de l’anarchie de 1820 à la gloire du Centenaire, l’Argentine s’est transformée, en race, en politique, en richesse, en culture, en histoire: c’est une grande nation latine qui aura bientôt l’hégémonie intellectuelle et morale dans l’Amérique du Sud.

1. « Comme homme, je te pardonne ma prison et mes chaînes: Mais non pas, comme Argentin, celles de ma patrie ! »

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