L URUGUAY
tionne l’indépendance dans l’ordre, la liberté sans l’indiscipline : Lavalleja est un tyran quand il gouverne. 11 désunit les partisans de Rivera, dissout la Chambre des représentants, réforme l’administration de la justice, et indispose les autorités des départements. Rivera, président de 1830 à 1834 et de 1838 à 1843, est — comme la plupart des « caudillos » américains — un protecteur zélé du commerce et de l’industrie. Les rentes nationales montent de27 p. 100; importations et exportations augmentent; la population double ; écoles et bibliothèques sont fondées. Rivera extermine les Indiens « charruas » qui pillent villes et campagnes ; il stimule l’élevage, et dans son élan démocratique, interdit le trafic des esclaves en 1839, et affranchit ces derniers en 1842.
Dans l’opposition de ces chefs on découvre déjà les éléments des futures luttes civiles. Deux partis politiques, les Rlancs et les Rouges, se disputent le pouvoir comme dans les autres républiques américaines : leurs rancunes, longues et violentes, révèlent un antagonisme plus profond que le simple conflit d’intérêts politiques. L’Uruguay est, comme le Vénézuéla et le Pérou, un pays de « Caudillaje » ; mais dans l'Etat oriental, tous les chefs, depuis Rivera jusqu’à Battle Ordonez, réalisent non seulement des œuvres de progrès matériels, mais encore des réformes dans l’ordre religieux et moral : ceci explique la haine violente entre Rouges et Blancs. Qu’il s’agisse de questions locales, de convictions nationales, de traditions, des instincts formidables s’entre-choq lient et le problème politique se simplifie. Deux grands groupes, l’un conservateur, l’autre libéral, représentés tous deux par des chefs tenaces, se disputent la suprématie dans les gouvernements et les parlements. Les Blancs sont partisans de l’absolutisme, sont nationalistes, catholiques, intolérants envers les cultes étrangers : l’ancienne aristocratie espagnole, le clergé, les docteurs,
tous ceux qui voudraient constituer une oligarchie intellectuelle, sympathisent avec ce parti autoritaire et traditionaliste. Les Rouges traitent leurs adversaires d’égorgeurs (parce qu'au nom de la raison d'Etat, au nom de l’ordre, ils ne respectent pas la vie humaine), parce qu'ils condamnent les libertés excessives : ce sont les libéraux, ennemis de l'Eglise. Les loges et les campagnes les appuient; ils forment le parti populaire. Les Blancs les appellent « les Sauvages ». Quoique de très anciennes familles figurent dans les deux clans, les nouvelles classes sociales, les métis, les fils d’étrangers, penchent plutôt vers les Rouges tandis que dans le parti Blanc prennent place les possesseurs de latifundia.
Lavalleja meurt en 1853, Rivera, en 1854. Après ces deux chefs, une guerre barbare continue entre les deux partis, qui représentent la tradition et la démocratie. En vain quelques présidents : Girô, Florès, Berro, tentent-ils de réaliser l’unité uruguayenne et de constituer, un parti national. Les luttes durent encore, car les groupes obéissent à un antagonisme nécessaire : l’oligarchie conservatrice et la démocratie métisse sont opposées dans l’Uruguay, comme au Vénézuéla et au Mexique. Les anciennes familles, beati possidentes , défendent la grande propriété contre les étrangers et les métis.
A la chute de Florès (1865) le parti blanc perd sa suprématie politique, et le parti libéral récupère ses anciennes positions. Florès protège le commerce, réédifie les cités détruites par tant de guerres, construit des chemins de fer : sa dictature se termine en 1868. Le chef des Rouges revient à la présidence de 1875 à 1876 et son parti s'affermit au pouvoir. Malgré de nouvelles révolutions, il n'abandonne pas le gouvernement, et réalise de grandes réformes sociales. Un autre « caudillo », l’actuel président, don José Battle y Ordonez. est, par son crrdo libéral, par son
l’ubuguay
influence, par l’audace de son programme politique, une personnalité éminente au milieu des querelles mesquines qui divisent les hommes d’Amérique : il a hérité de l’autorité de Rivera, de Florès, de Lorenzo Battle.
De la lutte entre deux partis traditionnels est né l’Uruguay moderne, petite nation d’intense vie commerciale, comme la Belgique et la Suisse. République harmonieuse, elle n’oublie point, dans ses complètes matérielles, la suggestion d’Ariel. Un admirable maître, José-Enrique Rodo, a établi à Montevideo urie chaire d’idéalisme. Immigration, superavit dans les budgets1, service rigoureux de la dette intérieure, accroissement de la population, tous les aspects du progrès économique vont unis au développement de l’instruction, à l’abondance d’écoles, à l'importance du journalisme, à la vigueur morale d’une jeunesse qui ambitionne pour sa patrie un noble rôle en Amérique. Les lois les plus avancées — divorce, suppression de la peine de mort, code de protection des ouvriers, séparation de l’Eglise et de l’Etat — donnent à la civilisation uruguayenne un aspect profondément libéral. Le métissage est arrêté après la destruction des charmas et la race plus homogène sent avec force le patriotisme. L’enthousiasme uruguayen a baptisé Montevideo « Nouvelle Troie », car la possession de cette ville imprenable fut, dans les Iliades d’Amérique, l’ambition de tous les conquistadors : en elle se réfugièrent les pèlerins de la liberté, étrangers ambitieux, unitaires argentins, un soldat romantique, Garibaldi. Et quand les peuples d’Amérique, fatigués de la discorde civile, veulent unifier leurs lois et glorifier l’héroïsme de leurs luttes passées, ils vont à Montevideo, comme à la Haye ou à Washington, en de périodiques congrès de paix.
t. Ce superavit a été de 8 millions de piastres entre 11)06 et