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LA DICTATURE PERPÉTUELLE

Le docteur Francia. — Opinion de Carlyle. — Les deux Lopez. Tyrannie et esprit militaire au Paraguay.

De l’ancien régime, le Paraguay conserve la réclusion et l’absolutisme. L’indépendance est en d’autres républiques une violente condamnation des méthodes coloniales. Libre de la tutelle espagnole, la démocratie paraguayenne n’en conserve pas moins sa vie retirée, sous des monarques paternels. Son évolution est originale : ni continuelle anarchie comme dans le tropique, ni querelles de «caudillos» qui se disputent provinces et richesses. Des dictateurs, des tyrans, imposent à la nation méditerranéenne leur volonté inviolable. L’autocratie nivelle classes et races, et prépare l’apparition, dans le Paraguay isolé, d’une nouvelle caste par la fusion de Guaranies et d’Espagnols. Ces dictateurs professent un américanisme étroit : ils expulsent les étrangers et veulent, avec un orgueilleux patriotisme, que la République se suffise à elle-même. Leur idéal est essentiellement espagnol : démocraties gouvernées par un César.

Le Dr Francia est le premier dictateur dans celte République fondée par des Jésuites. Personnalité sombre, d’intense vie intérieure, comme Garcia- Moreno, il semble un puritain de Cromwell. Taci-

turne et solilaire, véridique, ponctuel et méthodique, comme les Saxons; ambitieux, mais sans passion ni exaltation, il admire Bonaparte, et, comme lui, devient, de consul, empereur.

Il naquit en 1758. Il était fils d’un Portugais ou Brésilien, Garcia Bodriguez Francia. Il étudia la théologie à l’Université coloniale de l’austère et silencieuse Cordoba. Quand le général Belgrano fomenta la rébellion des Paraguayens contre la domination espagnole et qu’une junte de gouvernement s’installa, Gaspar Rodriguez Francia fit partie de cette dernière. La petite République élit, comme Rome, des triumvirs et des consuls. Un Congrès se tient dans la même année et décrète l’Indépendance du Paraguay. Le pays se libère non seulement de l’Espagne, mais aussi de Buenos-Ayres. Ne reconnaissant plus les limites de l’ancien vice-royaume, la junte refuse de traiter avec Belgrano s’il ne reconnaît pas l’autonomie paraguayenne.

Le Congrès de 1813, auquel assistent mille députés, continue de parodier Rome ; il nomme consuls Francia et Fulgencio Yegros, il promulgue un règlement politique. César et Pompée deviennent les noms des nouveaux magistrats qui alternent au pouvoir. La liberté du Paraguay se consolide et les consuls refusent d’envoyer des délégués au Congrès de La Plala, que réunit, à Buenos-Ayres, la hautaine métropole. Ces magistrats condamnent les Espagnols et les Argentins à la mort civile, et leur interdisent le mariage avec des femmes paraguayennes de race blanche. En un troisième Congrès (1814), Francia et Yegros demandent la dictature temporaire.

Yegros est ignorant et populaire. Francia, énergique, dissimulé et docte, obéissant à de classiques souvenirs et à la tradition napoléonienne, aspire au pouvoir absolu. On le nomme directeur pour trois ans, et il conquiert bientôt le pouvoir suprême. Il

LE PARAGUAY

improvise sa politique en lisant l’histoire ancienne de Rollin : les républicains de Rome lui servent de perpétuels modèles dont il imite l’énergie et l’austérité.

Eduqué pour le sacerdoce, il devint avocat. Il connaissait les lois et la théologie comme un lettré colonial, subtil et dogmatique. Avant d’ètre consul, il avait rempli diverses fonctions municipales ; secrétaire de la municipalité d’abord, ensuite Maire, il étudia les besoins locaux et se prépara à gouverner dans un sens national.

Il se sert de la religion comme Garcia-Moreno et comme Portâtes pour rendre efficace son action politique. Il est tolérant pour les croyances et condamne l’athéisme ; il comprend que l’Eglise est l’unique force morale dans ces confuses démocraties. Il n’accepte point une religion internationale, veut un culte paraguayen, américain, comme le prétendit aussi Guzman-Blanco. Il se déclare le chef de l’Eglise nationale, et méconnaît l’autorité du Saint-Siège, il supprime le séminaire et les ordres monastiques de San-Francisco, de la Merced, de Santa-Domingo et procède lui-même à la nomination des vicaires et des curés. L’Inquisition est abolie; les processions sont interdites, et le nombre des jours fériés réduit au minimum. Francia ordonne le paiement de la dîme; protège la religion, étend les droits que le patronat conférait aux rois espagnols ; vend les biens de l’Eglise, pour bâtir écoles et casernes. Bref, il aspire à gouverner une république chrétienne débarrassée de cléricalisme.

La religion consacre son autorité : l’Eglise paraguayenne enseigne que tout pouvoir, même la tyrannie, est d’essence divine. Quand l’action morale ne suffit plus, Francia, pareil à Rosas, fait appel à la terreur. Les conspirations se multiplient contre sa tyrannie et le dictateur fusille les rebelles. Ses chàti-

ments révèlent une cruauté orientale. En 1821, il exécute les représentants de la noblesse paraguayenne. Il nivelle ses sujets, il gouverne sans ministres, entouré seulement de délateurs et de prétoriens. Un Congrès lui confère en 1860 la dictature perpétuelle et il dissout le Congrès. Il supprime les « cabildos » et les remplace par des juntes que lui-mème choisit, annihile toute hiérarchie et tout privilège ; assassine Yegros, son compagnon de consulat. Ses ennemis, il les emprisonne, les exile ou les lue. Son ambition est de faucher les têtes qui se dressent au-dessus d’une foule uniforme, anonyme et laborieuse.

Il fonde l’ordre intérieur sous son autocratie. « Les querelles — dit-il — paralysent les industries, et nuisent à la prospérité d’une nation. »

Il a créé une Eglise et une Patrie. Pour affirmer son œuvre, il éloigne les Espagnols et isole son pays. 11 protège tous les étrangers qui ne proviennent pas d’Espagne; ferme les portes au commerce, et barre les fleuves à la libre navigation.

Son effort est contradictoire. Il hait l’Espagne, veut abolir les privilèges du clergé et de la noblesse, et il restauré le régime colonial, il l’aggrave même, et lui donne une sévérité inouïe. Il rétablit l’absolutisme, le monopole commercial, le communisme des Jésuites: il est des « estancias » (fermes) dites de la Patrie dont les produits satisfont les besoins du fisc. Il concède difficilement licence pour commercer ou naviguer sur les fleuves; ouvre de grands magasins qui rappellent les foires de la colonie pour la vente (le marchandises. Le Paraguay s’isole prodigieusement; les transactions déclinent, la monnaie circulante disparait.

Pendant ce temps, la population augmente. Le dictateur favorise les créoles, provoque par des mesures sévères les croisements d’indiens et d’étrangers, choisit soigneusement parmi ces derniers pour

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qu’ils améliorent par des unions imposées la population paraguayenne : il continue ainsi l’œuvre des Jésuites. Une démocratie homogène, une conscience nationale se forment.

Comme les grands dictateurs américains, il stimule les progrès matériels, et réédifie Assomption, la cité métropolitaine. Il construit des œuvres publiques, des forteresses pour arrêter la marche des Indiens; protège l’agriculture, crée une industrie. Son idéal, c’est la pleine autonomie dans un isolement peut-être barbare. Par des règlements successifs, il oblige les propriétaires à ensemencer leurs terres, à étendre la surface cultivée ; comme les Incas péruviens, il ne veut pas d’oisifs dans son royaume. Il distribue la tâche et en impose l’exécution.

Il gouverne de 1811 à 1840, durant une longue période de trente ans que, seul parmi les autres dictateurs américains, Rusas a atteinte aussi. Son œuvre est rude et imposante : il crée une race, affranchit sur tous les terrains, politique, économie et religion, sa patrie menacée. Un prêtre disait en un ardent panégyrique: « Le Seigneur ayant jeté un regard de pitié sur notre pays, lui envoya pour le sauver le docteur Francia ». Le tyran devient ainsi rédempteur et a sa légende étrange. A soixante-dix ans, il apparaît comme un personnage retiré et divin. D’un palais secret, il gouverne un peuple discipliné. Il a militarisé le pays, exalté le patriotisme, le fort sentiment national des petites nations, de l’Uruguay et du Paraguay en Amérique, de la Serbie, du Monténégro et de Bulgarie en Europe.

Sa longue tyrannie n’avilit point la race. Quand il meurt, Francia est pleuré par son peuple, un peuple qui révélera dans une guerre prochaine une ténacité Spartiate, un tranquille héroïsme. Le Paraguay est indomptable : il se dépeuple, la population masculine disparaît, mais la République reste debout

et agressive. Francia a formé une race guerrière et Fière. C’est un homme extraordinaire qui eût été il y a un siècle — dit Carlyle dans un Essai — un dominicain mûr pour la canonisation, un excellent supérieur de Jésuites, un grand Inquisiteur rude et atrabilaire. L’historien saxon fait l’éloge des terribles silences de Francia, « the grim unspeakabilities », cette muette solitude dans laquelle les hommes remarquables communiquent avec le mystère des choses.

Après trente ans d’uniforme dictature, le peuple guaranien aurait pu se révolter contre l’autocratie. Cependant ici, au contraire de ce qu’il advint dans d’autres Républiques, la monarchie ne fut pas le terme de l’absolutisme. Francia est remplacé par de nouveaux tyrans, les deux Lopez, et le Paraguay accepte la perpétuelle dictature.

Un « ricorso » ramène l’ancienne évolution. D’abord, le triumvirat; le consulat et la dictature, ensuite.

Le dernier des Lopez est plus instruit et plus modéré que les tyrans antérieurs : il militarise le pays, crée une armée de trente mille hommes, développe la marine. Le Brésil et l’Argentine ont des difficultés avec le Paraguay : ces deux pays se disputent la prédominance dans La Plata. Le Paraguay et l’Uruguay, Etats rebelles à tous les jougs, provoquent des guerres entre ces puissances ambitieuses. Le Brésil exige réparation des attaques dirigées par l’Uruguay contre des Brésiliens et Lopez intervient comme médiateur dans ce conflit. Il aide l’Uruguay pour maintenir «l’équilibre de La Plata». L’Empire refuse ses bons offices, et le tyran, hautain, lui déclare la guerre. Il demande au général Mitre, président de la République Argentine, la permission pour ses troupes de traverser le territoire de Corrientes. Le généralprésident refuse cette permission, et proteste contre l’accumulation de soldats paraguayens à la frontière. Les belligérants sont maintenant au nombre de trois :

LE PARAGUAY

la Paraguay attaque deux puissants Etats, l’Argentine et le Brésil. La guerre dure cinq ans (1865-1870).

La lutte eut la grandeur d’une antique épopée. L’héroïsme paraguayen vainc le nombre, le destin et la mort ; il bat les alliés, et, cerné par des forces supérieures, résiste sous la direction guerrière de Lopez, transformé en austère professeur de nationalisme. Il se prodigue, il attaque sans réserves, et, en un délire belliqueux, fusille ceux qui critiquent son action, puis continue la guerre sur un territoire dépeuplé et sanglant. Les alliés s’emparent d’Assomption, et dans une bataille est tué Lopez lui-même, tragique personnification d’un peuple irréductible. Le premier des Lopez avait écrit à Posas en 1845 : « le Paraguay ne peut pas être conquis ». La guerre a confirmé cette prophétie. En 1870, le Brésil et l’Argentine vainqueurs ne trouvent plus qu’un pays décimé: les villes sont désertes, les étrangers se sont emparés du territoire; le grave silence que le docteur Francia rêvait pour sa patrie recluse règne partout. Les femmes accomplissent les devoirs funèbres sur des tombes innombrables : elles ouvrent les fosses; et portent comme l’Antigone de la tragédie eschylienne, dans les plis de leur manteau, de la terre maternelle pour couvrir les cadavres.

Après cette guerre, rien de plus monotone que la vie paraguayenne : des présidents militaires, des présidents civils se succèdent avec des interrègnes d’anarchie. L’esprit de la dictature n’est pas mort. Les intellectuels, Dominguez, Gondra, Bàez, renient Lopez et Francia; mais de nouveaux tyran's dominent dans cette République méditerranéenne.

Le principe d’autorité, exacerbé, tenace, a créé le Paraguay moderne. Cette nation confirme une loi de l’histoire américaine: la dictature est le gouvernement adéquat pour créer l’ordre intérieur, développer la richesse, et unifier les castes ennemies.

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