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LE BRÉSIL
borent des hommes d’Etat distingués, un juriste : Nabuco de Araujo, un diplomate : le baron de Rio- Branco. Son action n’est pas seulement qu’administrative : elle est aussi politique et sociale. Il veut la réconciliation des partis; il absorbe les éléments libéraux dans le groupe conservateur, préparant par cette fusion de partis vieillis l’apparition de nouveaux groupements dominés par une ferme pensée de conservation ou de liberté. Les cabinets réactionnaires, l’Empereur philosophe, ont fondé l’ordre contre la dispersion révolutionnaire. Mais cet ordre, victoire d’étroites traditions, ne peut être stable. De multiples races. Portugais, Indiens, Africains, s’agitent dans la nouvelle société: la démocratie sera la protestation des esclaves rédimés contre les fortes oligarchies. Le marquis de Parana, après avoir attiré les libéraux, transforme son propre groupe conservateur, consolide l’ordre en réunissant les factions, et comprend que la réaction ne saurait être perdurable dans une démocratie incohérente. Il est le dernier des conservateurs et le premier des libéraux.
Les cabinets réactionnaires de Caxias, de Olinda, de Ferraz, gouvernent après lui et d’autres partis s’organisent, le conservateur autoritaire, le libéral intransigeant, le conciliateur. Les élections de 1860 sont un triomphe démocratique. De grands orateurs dominent avec une éloquence tropicale : ces hommes nouveaux agitent, comme Antonio Léocadio Guzman au Yénézuéla, les passions populaires. En face de leur programme radical, s’unissent au Congrès, conservateurs et libéraux modérés. Les réactionnaires ont gouverné de 1848 à 1862, les radicaux ambitionnent maintenant le pouvoir. Les derniers cabinets conservateurs s’écroulent devant l’opposition parlementaire et la protestation des foules. On condamne le monarque despotique ; on défend la royauté constitutionnelle ; de nouvelles élections, en 1863, augmentent les forces
des libéraux et démocrates. La guerre du Paraguay, contre la dictature de Lopez, donne une importance exceptionnelle à la vie extérieure du pays: devant elle cesse l’agitation politique brésilienne.
Pedro II. représentant des intérêts conservateurs, de l’histoire, de la continuité nationale, s’oppose au libéralisme tumultueux. Après un ministère libéral, il choisit deux cabinets modérés, de Olinda et Vasconcellos, sympathiques aux conservateurs, et finalement le vicomte de Itaborahy qui dissout la chambre basse. L’Empereur fait un retour en arrière de dix ans : le même ministère de 1852, à l'époque du triomphe des conservateurs, va gouverner en 1864, devant le flot montant de la démocratie. Monarque constitutionnel suivant les lois, il n’en est pas moins un autocrate, car il impose des ministères à la Chambre ennemie et dirige la politique contre la volonté populaire, contre les nouveaux élus du suffrage.
Les libéraux se soulèvent contre l’Empereur réactionnaire et demandent la réforme ou la révolution. Transformation dans le régime électoral, dans la justice soumise à des codes draconiens, dans l’armée qui sert de légion prétorienne au pouvoir absolu; dans l’ordre social, émancipation des esclaves: tel est le programme de 1869. Un groupe conservateur dissident s’unit aux libéraux; et un patricien, Nabuco de Araujo, signe le manifeste des réformateurs.
C’est la crise de la monarchie. Sa fonction historique touche à sa fin : elle organisa la paix, créa l’unité et la patrie, prépara dans l’ordre la formation de la nouvelle race brésilienne. L’autocratie, nécessaire à l’aube du siècle, est aujourd’hui contraire au développement démocratique: après 1870, les libéraux aspirent à la République, ouvertement.
Le ministère du vicomte de Rio-Branco, de 1871 à 1876, maintient le statu quo. Grand administrateur, comme le marquis de Parana, il réforme l’instruction
LE BRÉSIL
en créant des écoles spéciales; il lève le cens du pays ; il étend le réseau des chemins de fer. L’immigration augmenta sous son gouvernement, et, au point de vue des finances, le change s’affermit. Une grande réforme sociale changea la face de l’Empire : en 1871, l’esclavage fut aboli. Les classes séparées vont se fondre, et la démocratie métisse en surgira. L’esclavage aboli, les castes confondues, les libéraux mécontents, les réactionnaires vieillis, il reste seulement à l’horizon indécis, suprême espérance, la République : c’est l’idéal collectif comme le fut l’Empire aux derniers jours coloniaux. Elle est proclamée sans violences en 1889.
L’Empereur qui abdique, symbole du passé majestueux, a préparé cette République qui le frappe d’ostracisme. Il fut libéral en idées, protecteur des sciences, philosophe souriant; et en favorisant la transformation intellectuelle du Brésil, il livra à la critique des libéraux, sa propre autocratie. En abolissant l’esclavage, il affaiblit le pouvoir de l’oligarchie régnante ; en détruisant les privilèges et en unissant les classes opposées, il créa une démocratie.
L’Empire représente, dans l’Amérique divisée, l’autorité tutélaire. Entre la colonie féodale et la République — deux points extrêmes du développement politique — s’élève la monarchie brésilienne comme pouvoir modérateur. Elle apporte l’équilibre nécessaire et, avec lui, le progrès. Elle fonde l’autonomie, d’abord ; et ensuite, un ordre, une dynastie nationale ; elle conserve les traditions et organise les forces sociales. A côté d’elle, s’élève une oligarchie conservatrice, liée au sol ; se créent des castes, des intérêts permanents. Les seigneurs terriens défendent la stabilité de l’empire, et une politique admirable impose la paix à un peuple hétérogène, chez lequel s’entrechoquent les races et la province s’oppose au littoral. De 1848 à 1862, la monarchie forme la nationalité.
Dans les Républiques sud-américaines, l’anarchie détruit l’unité, trouble la cristallisation de classes sociales. Au Brésil, les révolutions abondent aussi, sous la Régence ; les chefs militaires convoitent le pouvoir, mais il existe contre le désordre une autorité permanente, inviolable. L’Empereur est « caudillo de caudillos » chef des chefs ; la Constitution justifie partiellement son despotisme. Sans la violer, il impose avec des ministères conservateurs une paix durable et de lentes réformes. Contre le César inflexible lutte la démocratie brouillonne : elle lui arrache certains privilèges, conquiert des libertés limitées, jusqu’à la naissance de la République, terme prévu de l’évolution politique et sociale. La rigueur du principe d’autorité a épargné au Brésil la perpétuelle crise révolutionnaire endurée par d’autres nations américaines.