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CHAPITRE I

LA RACE CONQUÉRANTE

Ses caractères psychologiques. — L’individualisme : ses aspects.

— Le sentiment de l’égalité. — Le fanatisme africain.

Voyageurs et psychologues retrouvent chez le Grec moderne l’astuce d’Ulysse, l'habileté rhétorique des sophistes d’Athènes, l’anarchie des brillantes démocraties groupées autour de la mer bleue. Dans la race pourtant abâtardie au choc de l’Afrique el des Turcs, subsiste l’ancien esprit hellénique. On observe, en Amérique, semblable vitalité. Le créole d’ouLremer est un Espagnol du siècle héroïque, énervé par le métissage et le climat. Impossible d’expliquer son caractère sans tenir compte du génie espagnol. Les guerres d’indépendance donnèrent au Nouveau Monde latin la liberté politique, trompeuse nouveauté de formes, d’institutions, car sous elles l’esprit de la race persiste : la République reproduit les lignes essentielles du régime colonial. Dans les villes que trouble le cosmopolitisme, subsiste la vie ancienne, silencieuse, monotone autour d’un clocher séculaire. Les mêmes petites inquiétudes agitent les hommes, qui n’ont plus la hautaine rigidité morale des anciens hidalgos. Croyances, causeries, intolérances, conservent l’étroitesse que leur imposa en un isolement de trois siècles l’esprit espagnol orgueilleusement exclusif. Etudier l’histoire politique et religieuse du siècle dernier dans les démocraties américaines, c’est

LA RACE CONQUERANTE

écrire un chapitre de l’évolution ibérique. Au delà de l’Océan et des colonnes légendaires que renversa la pique des conquistadors, vit une autre Espagne, divisée et tropicale, où la grâce andalouse a vaincu l’austérité castillane1.

Si l’on pouvait réduire à la simplicité d’une formule l’inquiète existence de la métropole, cette formule expliquerait du même coup l’histoire tourmentée de vingt républiques américaines, comme l’on découvre en germe, dans la racine profonde, le Vicieux développement d’un arbre tropical. Mais rien de plus malaisé que de réduire le trouble développement espagnol, d’anarchie et de sang, à une unité abstraite et violente. La Péninsule divisée en régions hostiles, refuge de races ennemies, présente en son passé des contradictions rebelles à toute synthèse. Chez ce peuple théocratique, les libertés municipales se développèrent prématurément. Tandis que la féodalité étendait sur le reste de l’Europe son rude vasselage, en Espagne se formaient des cités libres. A côté de l’éternel don-quichottisme qui renonce au vulgaire royaume de l’utile pour ne se préoccuper que d’idéal, de sages refrains populaires expriment un réalisme dense, positif, prosaïque. Le peuple catholique par excellence fournit au duc d’Albe des troupes qui iront conquérir Rome. Après de longues années de monarchie absolue, le vieil esprit démocratique ressuscite dans les juntes péninsulaires, contre l’invasion française. Du Cantabrique à Cadix, il existe, dans l’unité castillane, une splendide variété de types provinciaux. La dureté asturienne s’oppose au rythme andalou; l'impétuosité extrémadurienne à la séche-

1. On peut dire des Portugais conquérants qu’ils ressemblaient aux Espagnols par leur individualisme et leur goût de l’aventure. Le fanatisme était certes moins aigu chez ceux-là, peut-être parce qu’ils n’avaient pas eu à lutter contre les ennemis de leur foi.

resse catalane; la ténacité des Basques à l’orgueilleuse paresse des Castillans.

Une vie turbulente naît du territoire complexe : lutte séculaire en faveur de l’unité nationale, généreuse épopée catholique contre l’Islam, conquête de continents mystérieux, sombre poursuite de l’unité religieuse en holocaustes inquisitoriaux. L’histoire même de l’Europe se transforme au delà des Pyrénées. La féodalité s’arrête, la croisade contre les infidèles dure huit siècles, la religion et l’empire se fondent superbement, comme dans les théocraties orientales. Dans la richesse de ce développement national, persistent d’essentiels caractères de race qu’il faut fixer : l’individualisme, la démocratie, l’esprit local ennemi de vastes unités, le fanatisme africain qui se satisfait seulement de sensations excessives et d’extrêmes solutions; bref, les dons d’une race grave et héroïque, en perpétuelle tension morale, orgueilleuse devant Dieu, le Roi et le Destin.

L’individualisme est la note fondamentale de la psychologie espagnole. Trait ibérique, il a la force d’un impérieux atavisme. 11 exalte toute forme d’action, d’affirmation de soi; il inspire une confiance démesurée en la propre force ; il tend à développer l'énergie humaine, à défendre l'indépendance nationale contre toute pression du dehors, contre la rigueur de la loi, la morale impérative, le devoir inflexible; il crée dans les âmes exaltées, une ardente volonté de domination.

Strabon observe chez les Ibères primitifs, divisés en tribus hostiles, un immense orgueil contraire à l’union et à la discipline. L’Espagnol révèle, en sa vie et en son attitude, toutes les formes intérieures et extérieures de l’individualisme. L’austérité, l’arrogance qu’on trouve dans les plis de la cape des hidalgos, en leur démarche majestueuse, en la langue sonore, en le geste seigneurial, la valeur personnelle qui transforme l’histoire en épopée, l’audace, l’amour

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