L.V RACE CONQUÉRANTE
de l’aventure, l’isolement, sont des formes d’exaltation personnelle. « Les Espagnols hors de leur naturel — disait l’Ecuyer Marcos de Obregon — se persuadent qu’ils sont les maîtres absolus. »
L’individualisme explique les analogies entre l’histoire ibérique et l’évolution anglaise : la civilisation péninsulaire rappelle, par quelques-uns de ses caractères, celle qui brilla dans l’île saxonne. En toutes deux nous trouvons l’affirmation prématurée de la liberté, un orgueil excessif, la longue lutte contre les invasions. 11 en naît un impérialisme agressif : commercial dans le Nord, religieux dans le Sud. En Angleterre, le climat et le territoire donnent à l’individualisme une direction utilitaire; en Espagne, la guerre contre l’Islam, une direction guerrièrç. L’idéalisme, la vie intérieure, l’exaltation imaginative créent en Angleterre des puritains; en Espagne, des mystiques et des inquisiteurs. Mais dans la conquête du milieu hostile, le Saxon acquiert un sens réaliste; et l’ibère, sous un soleil amoureux, se transforma, en Espagne comme en Amérique, en chasseur de chimères. Un symbole consacre la ressemblance des deux histoires : Ariel et Caliban; Don Quichotte et Sancho Pança représentent la même éternelle dualité d’idéalisme et de réalisme. Caliban a donné à l’Angleterre un vaste empire; le Chevalier Errant a regagné sa Manche natale, fatigué de sa stérile aventure.
L’évolution espagnole, les aspects moraux et religieux de la vie péninsulaire s’expliquent par cette perpétuelle exaltation de l’individu. Le stoïcisme est la forme morale de l’individualisme. Il prêche la virilité ( eslo vir, dit Sénèque); il développe la volonté humaine contre le Destin; c’est un évangile d’austérité devant la douleur, d’héroïsme silencieux devant la mort. Sénèque est un professeur d’énergie pour l’Espagne romaine : de ses leçons procède cette foi tenace en le caractère qui donne à l'histoire péninsulaire une
gravité virile. Le christianisme, qui proclame la dignité humaine, s’étend au delà des Pyrénées jusqu’à devenir religion nationale. Suivant les stoïciens, les hommes sont égaux devant le Destin; suivant Jésus-Christ, ils sont égaux devant Dieu : de ces deux doctrines liait un orgueil formidable. Finalement, dans le mysticisme, expression originale du génie religieux espagnol, rien ne rappelle le panthéisme oriental, l’annihilation de l'homme devant l'Absolu. Les mystiques péninsulaires exaltent leur individualité, puisent de l’énergie dans la visite de l’Ami, se divinisent en l’extase, aspirent à la possession de Dieu ave.c une ardeur de couquistadors. Contre la Réforme allemande, qui croyait à la prédestination, les théologiens défendent, en Espagne, le libre arbitre humain, l’efficacité de l’action, la dignité et le mérite de l'effort. La religion espagnole ne se satisfait point de la contemplation : elle porte à l’action, prêche l’énergie. Les luttes de la Péninsule ont une signification religieuse : les héros sont des mystiques; les mystiques, des « chevaliers de l’ordre divin ». Ignace de Loyola et sainte Thérèse, rêvent d’entreprises héroïques, et lisent des romans de chevalerie. Le mysticisme inspire les guerriers; la foi purifie la convoitise des couquistadors.
Volontaire et mystique, le tempérament espagnol est actif, il s’affirme extérieurement en conflits ; il se manifeste en comédies et en tragédies. Le génie péninsulaire est dramatique : l’aventure, le mouvement, le choc des passions, se développent en un théâtre abondant qui exprime tous les aspects de l’individualisme exacerbé. On lutte non seulement pour l’indépendance, mais encore pour le prestige du nom, pour conserver devant l’opinion l’intégrité de l’honneur. Jalouse et vindicative, cette préoccupation de l’honneur, profondément espagnole, inspire force tragédies. Antagonismes, dissociations, thèses et antithèses abondent dans l'histoire ibérique : positivisme
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de Sancho, idéalisme de Don Quichotte, opiniâtreté et paresse, lenteur et violence, parasitisme et aventure, tétrique gravité, séculaire tristesse comme dans les tableaux de Zurbaran et de Ribera, et aussi frivolité, danses harmonieuses, fête et vertige sous le soleil ; foi en la volonté et acceptation du destin, ardeur de mystiques et de conquistadors, cynisme de mendiants et de coquins, désintéressement héroïque et convoitise passionnée, voici d’irréductibles contradictions de l’âme espagnole, et qui en expliquent la longue inquiétude, l’intensité du drame intérieur. Sur la scène, nous retrouvons le reflet de ces luttes, des volontés endurcies, des passions subtiles, des orgueils grandioses, des caractères altiers, des tragédies aux aspects bouffons, des comédies aux perspectives mystiques. La littérature chevaleresque, l’immense floraison de romans, les rudes poèmes primitifs, le Cid, les Infants de Lara, sont le commentaire de l’individualité et de l’action. Les grands types littéraires : le héros, l’aventurier, le mystique, le chef de grande compagnie, le chevalier, le galant, sont des individualités exaltées. Le picaro lui-même appartient à cette famille hardie : il est orgueilleux comme un chevalier, et bon nombre de chevaliers sont des picaros. Subtil et sceptique, il use de ruse et d’héroïsme dans la quotidienne lutte pour la vie. Du gongorisme, école littéraire espagnole, Martinez-Ruiz a écrit qu’il est l’expression du mouvement dans le langage, une poésie dynamique pour hommes d’action. Drames et romans d’énergie, épopées violentes et sans l’ancienne sérénité, forment la véritable littérature espagnole.
En art, en philosophie, en littérature, point d’écoles; mais des écrivains, des philosophes, des artistes, des génies, comme le Greco, qui ne laissent pas d’imitateurs; des personnalités solitaires, comme Gracian et comme Quevedo. Seules, triomphent en Espagne les organisations politiques et militaires où l’individu est
LES DÉMOCRATIES LATINES DE L’aMÉRIQLE
le plus libre : le peuple, la tribu, la guerrilla, le bataillon. Le culte de l’énergie rebelle, exubérante, est général. Dans les relations entre le Roi et ses sujets, nous trouvons le même individualisme péninsulaire :
« Por besar mano de rey No me tengo por honrado,
Porque la besô mi padre Me tengo por afrentado. »
disent certains vers espagnols. L’obéissance au roi est conditionnelle : elle se base sur le respect du monarque à l’ordre suprême de la justice, sur sa soumission à un contrat tacite ou formulé entre le roi et le peuple. Chartes, usages, traditions, limitent l’absolutisme monarchique. Aux Cortès de Ocaüa, de 1469, on déclare que le roi est « mercenaire » de ses sujets qui lui paient une « solde » L Toute l’obéissance espagnole est pénétrée de cet orgueil; les nobles aragonais se sentent individuellement égaux au roi, et collectivement supérieurs à lui. Les cités confédérées en « hermandades », en unions, traitent avec le monarque : elles constituent un Etat dans l’Etat, elles s’élèvent contre le gouvernement, lui imposent la reconnaissance de leurs privilèges. En 1226, les cités d’Aragon et de Catalogne exigent de Jaime Ier l’octroi d’une charte des droits populaires. Fréquentes sont les insurrections contre le pouvoir, et un héros de rudes épopées les incarne : le Cid. Un historien autorise toute violence contre la tyrannie royale : Mariana.
Cet individualisme défend la stricte justice contre la forme étroite des lois, et les discussions byzantines des légistes; contre les sentences, les peines et les tribunaux. Les poèmes, les refrains, expriment ce choc incessant de l'idéal juridique et de la loi : la conscience péninsulaire condamne la justice relative
1. Cf. JoAQufN Costa. Conceplo del Derecho en la Poesia espaiiola ( Estudios juridicos y politicos. Madrid, 1884.)
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et précaire des codes. Joaquin Costa écrit : « De toutes celles que je connais — nationales ou de race — l’épopée espagnole est celle qui a élevé le plus haut le principe de la justice et lui a rendu le culte le plus fervent ». Austère, inviolable, le droit représente un ordre de relations éternelles, vis-à-vis duquel toute individualité est petite, même celle du Roi, toute institution fragile, même l’Eglise.
Stoïque parce qu’elle croit en la justice pure, nourrie de rudes héroïsmes, de visions intérieures, de romans et de légendes, divinisée en des dialogues mystiques, endurcie par des siècles de guerres religieuses, l’âme espagnole arrive, pleine d’élan, à la Renaissance, au xvie siècle, qui découvre des continents contre l’Océan, révèle des lois naturelles contre le mystère, crée des personnalités impérieuses contre le destin. L’individualisme espagnol éclate alors en mysticisme, en audace, en aventure : c’est l’époque des conquistadors, des politiciens, des inquisiteurs, de Jimenez et de Pizarre, de Torquemada, de Loyola et de Cortez. L’Espagne rompt le cercle du monde ancien, défend la civilisation chrétienne à Lépante, le catholicisme en Allemagne et en Flandre, ambi= lionne le domaine de la Méditerranée, colonise un monde immense et inconnu, menace l’Europe par l’impérialisme religieux de Charles-Quint et de Philippe Il ; impose sa volonté au Pape grâce aux légions du duc d’Albe. Sa politique a la majesté et la force romaines; la littérature est à son « siècle d’or »; la philosophie propose de vastes solutions harmonieuses avec Fox Morcillo, pose les bases du droit naturel et des gens avec Francisco de Vitoria et Domingo de Soto. C’est une splendide prodigalité d’énergie, de création, de conquête, d’héroïsme, étape finale d’une histoire de stoïcisme violent qui annonce une longue décadence majestueuse.
Inquiet de hiérarchies, l'individualisme espagnol
crée des formes sociales démocratiques. Traditions, doctrines, coutumes et lois dénotent un sens précis de l’égalité humaine. « Démocratie monacale », dit de l’Espagne Menendez-Pelayo, parce que la nivellation de tous offre des traits conventuels et qu’il existe un fond chrétien dans la ferveur égalitaire; démocratie « picaresque », écrit Salillas en faisant allusion à l’égalité du chevalier et du picaro, au double phénomène d’un peuple orgueilleux, aux prétentions de noblesse, et d’une aristocratie insouciante qui se change constamment en démocratie par le manque de classes moyennes et par la traditionnelle paresse des hidalgos. Démocratie anarchiste contraire à la hiérarchie, indisciplinée et orgueilleuse, suivant l’analyse de Unamumo, en son livre profond : En torno al Casticismo ; césarisme démocratique, pense Oliveira Martins, car l’absolutisme des monarques n’est pas royauté féodale, mais bien principauté romaine. Le roi préside une démocratie de chevaliers, de mystiques, d’aventuriers, de picaros. Cet esprit égalitaire peut s’observer même dans la formation de l’aristocratie espagnole : la noblesse gothique, héréditaire, féodale, est étrangère à l’évolution péninsulaire. L’aristocratie nationale se trouve au sein de l’Eglise; elle est élective, ouverte aux troubles courants populaires, au point que les Conciles sont plus « racés » que les Conseils militaires et les Assemblées. La servitude est moins rude dans l'Espagne médiévale que dans le reste de l’Europe : le colonat se développe, mais disparait de l’autre côté des Pyrénées devant l’invasion du féodalisme ; le colon emphytéote ou salarié est presque libre. 11 est des hommes nobles tributaires : entre la démocratie et la noblese, point n’existent d’irréductibles divisions.
Ce développement égalitaire est notable dans l’ordre politique. En effet, le féodalisme n’est pas en Espagne une institution nationale et l’esprit des rois
LA BACE CONQUERANTE
goths se transforme sous l’influence ibérique. En Léon, en Castille, la noblesse est moins puissante qit’en France ou dans d’autres régions espagnoles : la Catalogne, la Navarre et l’Aragon L Les classes sociales ne se superposent pas dans un ordre rigoureux ; les cités acquièrent des franchises; il se forme des « seigneuries plébéiennes ».
La monarchie nivelle, « démocratise ». Le César poursuit l’équilibre dans l’égalité : il détruit les privilèges excessifs de l’aristocratie et du peuple; dans la lutte politique, il penche d’un côté et de l’autre, alternativement. Le langage populaire consacre l’égalité des classes sociales : « De cent en cent ans, dit-il, les rois deviennent des vilains; au bout de cent six ans, les vilains sont rois ». « Tous sont égaux au roi, argent en moins ».
La Commune espagnole dure, parce qu’elle est le centre de cette grande démocratie. Depuis les origines de l’histoire péninsulaire, la cité lutte pour son indépendance. On a retrouvé en le djemaa de l’Atlas, par delà le détroit, chez les Berbères, parents des Ibères, l’antécédent africain de la Commune espagnole : tous deux distribuent les biens avec égalité et tâchent d’éviter la misère. Djemaa, municipalité, commune, isolées, autonomes, constituent l’unité politique : l’Etat est une confédération de Cités libres. Les villes espagnoles défendent leur indépendance contre toute unité artificielle, phénicienne, grecque ou romaine. Rome règne pendant sept centuries, mais c’est qu’elle reconnaît partiellement l’autonomie des municipalités, la démocratie espagnole; elle étend les droits civils, fonde de petites Républiques qui élisent leurs magistrats, administrent les finances communales, discutent le paiement de l’impôt et la distribution des terres dans la curie. Ainsi se trouve satisfait
1. Altamira. Historia de Espana ij de la Civilizaciôn espanola, t. 1er, p. 229 et suiv.
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l’individualisme espagnol. Rome, centralisatrice absorbante sous les Césars, détruit la liberté locale; mais un courant profond rétablit l’autonomie des peuples quand le pouvoir romain décroît. Des assemblées de citoyens libres gouvernent les villes ; la monarchie visigothe, sous la suggestion de l’Eglise nationale, respecte l’organisation municipale. 11 se forme ainsi un régime hybride, féodal parle caractère germanique de l’aristocratie dominante, démocratique par les Conciles, par l’Eglise, par le pouvoir tenace des cités. Dans la lutte contre les Maures, les rois transigent avec les villes orgueilleuses ; ils concèdent des chartes et des fueros en échange d’un tribut d’or et de sang.
La liberté et la démocratie sont plus anciennes en Espagne qu’en Angleterre. La charte de Léon, de 1020, antérieure à la grande charte anglaise, octroyait aux municipalités une juridiction administrative et judiciaire; elle reconnaissait le droit héréditaire du serf à la terre qu’il cultive, et sa pleine liberté de changer de seigneur : c’était là un féodalisme mitigé. Les premières chartes de Castille reconnaissent les droits des villes. Aux conciles de Burgos en 1169, de Léon en 1188, figurent des délégués des municipalités; aux Cortès même d’Aragon, où règne la tradition germanique, on accepte des représentants des villes, dès le xue siècle. Le seigneur qui étend son protectorat sur une ville ne la dépouille pas de son antérieure souveraineté; les « Behetrias » sont précisément des villes ou des groupes de villes qui choisissent comme tuteur un baron ou un chef guerrier, sans rien perdre de leur autonomie. Les cités, orgueilleuses de leurs privilèges, s’unissent au pouvoir royal en lutte contre la noblesse : trente-quatre d’entre elles constituent, en 1295, la « Hermandad », de Castille, à laquelle adhèrent ensuite jusqu’à cent villes. Dans l’Espagne ancienne, on découvre toujours quelque chose de contractuel, un concert de volontés libres.
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un concordat perpétuel entre gouvernants et gouvernés. De la tribu ibère à la ville romaine, de la cité dotée de franchises aux villages qui se groupent en « hermandades » et de ceux-ci aux juntes populaires qui défendent l’Espagne contre la domination française et' organisent une épique résistance, il y a une continuité historique évidente. Le patriotisme local est contraire aux ambitieuses constructions politiques. Divers peuples : sémites, berbères, arabes, copthes, touareg, syriens, celtes, grecs, phéniciens, carthaginois, romains, francs, suèves, vandales, goths, envahirent la Péninsule, s’y superposèrent comme des strates géologiques, se divisèrent dans l’Espagne montagneuse, et convertirent la querelle de provinces, l’émulation de cités, en bataille de régions et en antagonisme de races.
Dans le choc des individualités espagnoles, dans la rude affirmation des prérogatives municipales, dans l’évolution démocratique hostile à la hiérarchie, se révèle un patriotisme africain, sémitique, qui convertit l’histoire en sanglante tragédie. Dans l’aride plaine castillane, aux horizons sans nuances, des hommes fiers défendent des principes absolus, avec une foi agressive, sous le soleil brûlant. La religion est sèche et ardente comme le désert. A propos de l’Espagne, M.deUnamuno écrit1 qu’ « elle est un peuple fanatique plus endore que superstitieux, auquel convient mieux le monothéisme sémitique que le polythéisme aryen ». Au nom d’idées simples, rigides, d’une intolérance religieuse et politique à la fois, on chasse de la Péninsule Juifs et Maures. On obtient ainsi l’intégrité spirituelle de l’Espagne; mais l’industrie déchoit, la misère augmente, la décadence arrive, et dans l’Espagne, saignée par les autodafés et les émigrations, s’élève une croix solitaire, symbole