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CHAPITRE I

LA COLOMBIE

Conservateurs et radicaux. — Le général Mosquera : son

influence. — Un homme d’Etat : Rafaël Nunez, ses doctrines

politiques.

Un écrivain politique de Nouvelle-Grenade, Rafaël Nunez, président et chef de parti, écrivait qu’ « il n’existe pas dans lTIispano-Amérique de pays plus iconoclaste, politiquement parlant, que la Colombie ». L’évolution républicaine y est originale : perpétuelle anarchie comme dans les démocraties américaines, guerres civiles aussi longues et aussi sanglantes qu’en Argentine; mais non point cette longue théorie de « caudillos » tenaces, personnification de la discorde locale, dont l’ambition détermine le sens des luttes politiques.

On combat en Colombie pour des idées: l'anarchie y présente un caractère religieux. Les partis ont des programmes définis et dans la querelle de convictions irréductibles, on arrive au byzantinisme, à la destruction. La fortune publique et les richesses privées s’épuisent, le territoire se dépeuple, des inquisiteurs de la religion ou de la libre pensée condamnent leurs ennemis à l’exil. «Chez nous — avoue Rafael Nunez — il y a eu excès de dogmatisme politique. »Une ardeur jacobine divise les hommes : des idées abstraites, imprécises, passionnent la fougueuse race colombienne. Les défenseurs de la liberté et les partisans

de l’absolutisme appliquent leurs principes à une République incertaine ; ils légifèrent pour une démocratie sans passions et sans castes ennemies ; ils élèvent, à force de syllogismes, la cité future.

Ces luttes sanglantes ont une rude grandeur. Dans le continent on guerroie pour de fourbes « caudillos », pour la conquête du pouvoir et du trésor fiscal ; l’oligarchie qui occupe le gouvernement défend contre les partis d’opposition son bien-être bureaucratique. En Colombie, des convictions exaltées dignilient la querelle humaine; on abandonne fortune et famille, comme aux grandes époques religieuses, pour courir à la défense d’un principe. Ces hidalgos annihilent le pays, et tombent noblement, avec l’ardeur sémitique des croisés espagnols. Dans la ferveur de ces batailles abondent les héros. Obéissant à la logique des Jacobins, la Colombie périt, mais la vérité est sauve1.

Le parti libéral, vainqueur en 1849, arbore un vaste programme démocratique : en Colombie arrivent les idées socialistes de la Révolution de 1848, le libéralisme romantique des penseurs français. Les Colombiens ambitionnent non seulement l’airranchissement des esclaves, l’abolition des monopoles industriels et l’autonomie des communes ; mais encore la réalisation des promesses démocratiques, toutes les libertés sans aucune prudente réserve, le suffrage universel etdirect, le jugement par des jurys, la suppression de l’armée, de la peine de mort, des diplômes scientifiques, des universités; l’expulsion des Jésuites, qui sont en Amérique les acharnés défenseurs du régime colonial. La fédération, le pouvoir exécutif faible, l’Etat laïque, la commune puissante: telle est l’aspiration de ces libéraux. Une fraction du parti porte ,

1. Dans son livre Descle Cerca (Paris, 1908), le général Ilolguin écrit qu’il y a eu vingt-sept guerres civiles en Colombie. Dans celle de 1879, cette nation perdit 80.000 hommes. Elle a dépensé en révolutions 37 millions de pesos en or.

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un nom symbolique : elle s’appelle Golgotha. Dans leurs guerres civiles, les catholiques choisissent Jésus Nazaréen comme patron. Le radicalisme luimême aspire à la consécration religieuse: c’est un anarchisme chrétien, comme celui des primitives communautés évangéliques. Il prêche, contre le pouvoir, la fraternité et la liberté.

Rien de plus funeste pour une République désorganisée que ce rationalisme. Il applique les principes que formulent dans des pays de grande culture d’idéalistes effrénés. La Colombie, agitée par des révolutions, a besoin d’un gouvernement fort : le radicalisme le détruit. La vie provinciale n’existe pas, et il crée la commune omnipotente; il supprime l’armée dans une démocratie menacée par la guerre civile et étrangère; il établit les jugements par des jurys dans un pays où pullulent les illettrés, et prodigue les libertés à un peuple révolutionnaire ; il accorde les droits politiques au nègre et à l’Indien, serviles et ignorants; il défend la fédération, c’est-àdire, il multiplie le désordre politique. Pressentant les futures erreurs, Bolivar disait aux Colombiens : « Je vois distinctement notre oeuvre détruite, et les malédictions des siècles tomber sur nos tètes. »

Le parti libéral lutte de 1849 à 1853 jusqu’à imposer ses doctrines. La Constitution de 1853, célèbre dans les annales colombiennes, est doctrinaire et radicale : elle proclame les libertés de la presse, de la pensée, du suffrage ; elle provoque, en séparant l’Eglise d’avec l’Etat, la guerre religieuse et accepte une centralisation politique modérée. Ainsi sont évités les excès de l’unité et de la fédération.

La charte libérale engendre de longues querelles. Les Etats se donnent des Constitutions opposées : il en est de conservatrices qui renforcent l’autorité ; de radicales qui fondent une démocratie anarchique, de libérales qui étendent le suffrage, de modérées ou

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conciliatrices où se réunissent en un instable équilibre les idées de tous les partis. Dans un pays déjà divisé par des questions religieuses, cette variété de statuts crée un perpétuel désordre.

Une nouvelle Constitution, plus précise que celle de 1853, établit sans restrictions le régime fédéral : c’est le triomphe des golgothas sur les draconiens , c’est-à-dire des radicaux sur les libéraux classiques. La bataille reprend de plus belle. Les communautés religieuses perdent leur caractère légal, elles ne peuvent plus acquérir des biens immeubles ; l’Etat usurpe .leurs richesses, les désamortit comme au Mexique. Les impétueux radicaux affaiblissent non seulement le pouvoir ecclésiastique, mais encore le pouvoir politique. Ils réduisent à deux ans la période présidentielle; concèdent aux provinces pleine souveraineté; prohibent sans exception la peine de mort; accordent à la presse liberté absolue: autorisent le commerce des armes.

Le libéralisme excessif a désorganisé le pays. La Colombie pâtit de ce vain idéalisme: elle sert de laboratoire social aux professeurs d’utopie. Les radicaux accumulent les éléments de discorde : ils attaquent l’autorité, la religion, l’unité nationale. En 1870, le parti abandonne, en présence de la banqueroute, sa primitive intransigeance; il ne professe plus l’antimilitarisme, ni ne désire la séparation complète de l'Eglise et de l'Etat. Sceptique quant aux bienfaits du suffrage, il fortifie le pouvoir, en dépit de son vieux credo fédéral.

Les conservateurs ont gouverné depuis la dissolution de la Grande Colombie, en 1829, jusqu’en 1849; ils ont organisé le pays. Sans former une oligarchie, comme au Vénézuéla et au Chili, ils représentent des intérêts permanents et des pouvoirs efficaces: religion, noblesse coloniale, patriciat qui conquiert l’autonomie. Ils sont conservateurs par opposition aux radicaux, mais en

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accordant en 1832 une charte politique, ils acceptent les principes libéraux ; ils respectent la liberté municipale, la liberté de la presse, entourent de prestige et d’autorité tous les pouvoirs, sénat et magistrature, créent un Conseil d’Etat nécessaire dans ces démocraties improvisatrices; protègent le catholicisme; limitent le suffrage. Est citoyen qui a « une subsistance assurée sans sujétion à qui que ce soi L en qualité de serviteur ou d’ouvrier ». Dans l’ordre social, ils acceptent l’ancienne division de castes. Ils n 'affranchissent pas les esclaves et tolèrent l’exportation de la marchandise humaine. Contre ce honteux trafic protestent les radicaux: en 1842, l’émigration noire se trouve réglementée, et 1849 marque la chute du parti conservateur. Alors surgissent d’éloquents démagogues qui prêchent un évangile social semblable à celui des révolutionnaire^ français de 1848.

La vie politique est moins imparfaite en Colombie que dans d’autres démocraties latines. L’opposition triomphe parfois dans la lutte électorale : ainsi en 1837, le D' Marquès fut élu président contre la volonté du général Santander, chef du gouvernement. J’ai signalé la solide organisation des partis : cependant point ne manquent les « caudillos » de longue influence dans l’histoire néo-grenadine.

Le premier Président, le général Santander, est un lieutenant de Bolivar, comme Florès dans l’Equateur et Paezau Vénézuéla. Il hérite de l’autorité morale du Libérateur et gouverne pacifiquement dès 1831. Il aspire à l’absolutisme, fonde des écoles et organise les finances publiques ; il commence à Londres la négociation de la Dette colombienne, déclare Panama port libre, aspire à l’unité et à la paix; il fusille conspirateurs et révolutionnaires.

Après le fondateur de la nationalité, deux fortes individualités dominent, dans l’histoire de Colombie :

le général Mosquera et le Dr Rafael NunezL Leur long empire est comparable à celui de Garcia-Moreno dans l’Equateur, ou de Paez et Guzman-Blanco, au Vénézuéla.

Le général Mosquera est d’abord un chef conservateur: son éducation, son origine, ses voyages en Europe, l’éloignent de la démocratie. 11 a le don du commandement, raffermi encore par la direction précoce des armées. Président en 1845, il développe les richesses nationales. Son gouvernement, de 1845 à 1849, se distingue par un intense développement matériel : des chemins de fer sont construits; la navigation à vapeur commence dans le fleuve Magdalena; l’instruction progresse dans les Universités, les écoles et les collèges spéciaux, la Bibliothèque publique s’enrichit, les finances s’organisent, le service de la Dette est assuré, le prestige moral du pays augmente.

Le président conservateur incline vers le libéralisme. 11 présente au Congrès des lois qui inquiètent ses anciens partisans : abolition de diezmos. dîmes payées à l’Eglise, diminution du protectionnisme douanier. 11 est difficile de prêter à ce militaire fortuné la sage ambition de transformer, sans violence, son gouvernement en régime libéral. Mosquera comprit, après 1848 et ses répercussions en Colombie, que les bases de sa future popularité étaient en un libéralisme violent et devint chef de fédéraux et de démocrates. 11 se mit, comme dictateur militaire, à la tète de la révolution de 1860, s'empara de la cité métropolitaine, Bogota, et fut élu président en 1861. Il impose sa volonté omnimode, change d’idées et de parti pour conserver le pouvoir, et veut gouverner par-dessus les lois et par-dessus les hommes.

Mosquera déclare un Kullurkampf, sépare l’Eglise

i. Il y a eu dans cette République un président démagogue, le général Obando, qui, les esclaves affranchis, suscita dans le pays une guerre de castes.

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d’avec l’Etat, exile les évêques, confisque les biens des couvents, et crée, comme Guzman-Blanco, une Eglise nationale. Sans autorisation du Pouvoir exécutif, les prêtres ne peuvent pas exercer de fonctions religieuses. Le pouvoir civil est le pouvoir suprême : 1 Eglise et ses ministres lui sont soumis.

Le Président fusille ou supprime ses ennemis, et impose sa politique par la terreur: il intronise le militarisme. Des armées fidèles le suivent, habituées au triomphe. La politique intérieure de la Nouvelle- Grenade ne limite pas son ambition. Il aspire à restaurer la Grande Colombie, il caresse le même rêve que Rosas ou Santa Cruz : l’hégémonie de sa patrie imposée à d’autres peuples. Il déclare la guerre à l’Equateur, et le vainc. En 1864, lui succède un autre libéral : le Dr Murillo-Toro. En 1865, le « caudillo » militaire revient au gouvernement. Il est hostile au Congrès, et se proclame dictateur, il viole la constitution et les lois, intervient dans les luttes des Etats, ambitionne l’autorité absolue et irresponsable. Ses propres partisans conspirent contre lui, et l’exilent. II a été en Colombie, comme Paez au Vénézuéla, une autorité indiscutable, depuis 1845 jusqu’en 1867.

Après ce long empire, gouvernent des présidents civils et des présidents militaires, qui modèrent les ambitions libérales. Bientôt surgit un nouveau «caudillo » : le D’’ Rafael Nunez. — Mosquera fut conservateur d’abord, ensuite libéral. — Nunez, libéral, fomente une réaction conservatrice et domine la politique colombienne pendant vingt ans.

Ancien secrétaire de Mosquera, il a étudié en Europe l’évolution des grands Etats. Il est non seulement un chef, mais aussi un diplomate et un philosophe par son désintéressement politique, sa longue influence morale et l’ampleur de ses vues. Théoricien comme Balmaceda et Sarmiento, il n’oublie pourtant pas les inévitables imperfections de la Colombie. Il devient

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président du Sénat en 1878, ministre réformateur, chef de la République en 1880. De lui, la démocratie attend une renaissance.

Dans le sein du parti libéral, le Dr Nunez dirige un nouveau groupe indépendant. Il avait été radical en 1850; puis il se départit de la rigidité de ses anciens principes devant les tenaces suggestions de l’expérience. Comment affaiblir le pouvoir chez un peuple anarchiste, ajouter aux inquiétudes nationales les affres du conflit religieux ? Nunez devient conservateurlibéral : il oublie son ancienne foi socialiste, les théories de Saint-Simon et de Louis Blanc, pour appliquer à la politique colombienne le bon sens anglais1.

Ses idées politiques (exposées en divers articles), sont prudentes et conciliatrices : aucun idéalisme stérile ne domine le D' Nunez. Il dit avec les hommes d’Etat saxons qu’ « il n’y a pas en politique de vérités absolues, et que tout peut être mauvais ou bon, suivant V opportun! té et la mesure »; il s’oppose par là au dogmatisme colombien. Il croit que « la politique est indissolublement unie au problème économique ».

Conservateur en religion, tolérant en l’art de gouverner, il donne d’admirables leçons aux Jacobins d’Amérique. « Notre population — écrit-il — n’excède pas trois millions d’habitants, peu civilisés en majeure partie. Si la fraction sociale appelée par ses aptitudes aux fonctions gouvernementales se divise et se subdivise, et s’emploie à s’affaiblir elle-même, nous ne pourrons jamais rien faire d’important comme légataires de la domination péninsulaire pour lui être supérieurs ». Son idéal est une libre oligarchie, cohé- ' rente dans ses desseins, tenace dans son action.

Egalement funestes sont la division de l’élite et l’intolérance des partis qui gouvernent: Rafael Nunez prêche le respect des minorités. «L’exclusion absolue

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