Rafael Nunez. La Reforma politica en Colombia. Bogota
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du gouvernement des partis en minorité — dit-il — affaiblit l’esprit national, envenime les discussions, et crée des périls extraordinaires ». Les majorités ont besoin de discussion et d’opposition. « Le « myopisme » de l’esprit de parti — ajoute le « caudillo » — ne perçoit pas ce phénomène de la vigueur virile que prend un groupe politique par le seul fait de donner des preuves de tolérance, de justice, et respecter son adversaire sans défense ». « Quand un des grands partis disparaît, pour une quelconque cause extraordinaire, le survivant se divise, et ses fractions ou rameaux luttent entre elles avec autant d’acharnement, sinon plus, que lorsqu’elles avaient à faire face à l’ancien ennemi commun. »
Cette science politique, le chef des indépendants l’a puisée, non seulement dans des livres étrangers, mais aussi dans l’expérience de la vie publique: il connaît profondément le pays qu’il gouverne, les vices latinoaméricains, la faiblesse incurable de ces nouvelles démocraties. « Nous n’avons pas en Colombie, dit-il, de vice-roi, mais d’anonymes dominateurs. Nous avons la liberté écrite, mais non pas la liberté pratique. Nous avons la République, mais de nom seulement, car l’opinion ne s’exprime pas par son légitime moyen qui est le suffrage. » « Il est une erreur grave, généralement acceptée parmi nous et qui consiste à dire que tout le desideratum d’un parti politique et tous ses efforts doivent tendre à la possession du pouvoir public représenté par le chef de l’armée nationale. » Il défend contre l’anarchie le principe d’autorité « premier instrument, destiné à la longue et lourde tâche de civiliser l’espèce humaine ».
Le respect des pouvoirs constitués est inconnu en Colombie. Tout « mécanisme dynamique » doit avoir un régulateur, c’est-à-dire un contrepoids à l’impulsion prédominante. Nunez écrit : « Les monarchies réclament des institutions libérales accessoires, et les répu-
bliques des institutions restrictives ou conservatrices, sans lesquelles celles-là dégénèrent en autocraties, et celles-ci en anarchies annonciatrices d’un despotisme prochain ». A défaut du principe d’autorité, si nécessaire et généralement si faible dans les démocraties, Rafael Nunez cherche « des éléments d’ordre dans le domaine de la morale ».
Il devient conservateur, il protège la religion, comme Portales, pour donner à des nations désorganisées l’unité ferme d’une foi. Il ordonne, cet exradical, qu’on enseigne la religion dans les écoles. « Traître ! » l’appellent ses anciens partisans; mais s’il renonce à ses vieux dogmes, c’est en pleine maturité intellectuelle, devant le lamentable spectacle d’une République mal assurée. « Le fanatisme, écrit-il, n’est pas la religion, de même que la démagogie n’est pas la liberté ; mais entre la religion et la morale, il existe un lien indissoluble ».
La Colombie a besoin d’une stable loi intérieure, d'une morale. Pour obtenir l’ordre, le DrNuhez désire l’unité catholique ; abandonne ses convictions radicales, croit à l’autorité, à la religion, à la centralisation modérée. Mais les articles de son nouveau programme ne sont-ils pas le résultat d’un libre examen de la réalité et de l’histoire? Le chef des indépendants inaugure une politique expérimentale.
11 n’accepte ni principes abstraits, ni théories importées d’autres continents. La liberté commerciale domine en Colombie : elle est le dogme économique anglais. « Chez nous, explique l’homme d’Etat, le libre échange mercantile n’est que la transformation de l’artisan en simple ouvrier prolétaire, en chair à canon ou en démagogue, car ce libre-échange ne laisse guère en vigueur que deux industries, commerce et agriculture, auxquelles ne peuvent ordinairement pas se livrer ceux qui manquent de capital ou de crédit ». Ce « caudillo » veut la véritable autonomie basée sur
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un protectionnisme modéré: il stimule, comme président, les industries, condamne la bureaucratie; il comprend que celle-ci favorise les révolutions et qu’on ne bataille guère dans les luttes civiles que pour obtenir des emplois publics. « Les mobiles perturbateurs de la paix, dit le Président, seront d’autant plus faibles que le système officiel abandonnera plus de moyens de travail ».
Le Dr Rafael Nunez est un sociologue : il a étudié Comte et Spencer, écrit sur la société et ses lois ; il est parti du libéralisme lamartinien pour arriver à la prudence saxonne de Guizot. Un Colombien éminent, don Miguel Antonio Caro, l’appelait « homme providentiel nécessaire «, et demandait que l’infaillibilité politique lui fût reconnue.
Quand il arrive au pouvoir en 1880, c’est soutenu par les indépendants et les conservateurs : on espère de son action politique la réforme et la paix. L’ordre public, sous son gouvernement, n’est point troublé. Il introduit des économies dans les finances, réalise, comme Mosquera, des œuvres de progrès matériel, fonde une Banque nationale, réforme l’Université, il convoque, comme Bolivar, un Congrès de plénipotentiaires à Panama.
Le Dr Zaldua succède à Nunez en 1882. Mais point n’est éteinte à ce moment l’influence politique du grand « caudillo » : il est réélu en 1884 pour une période de deux ans, il exerce une dictature morale. Il propose à un Congrès favorable la révision de la Constitution de 1863.
Il applique alors ses idées politiques, condamne la présidence de deux ans, le fédéralisme excessif, la licence, la démagogie; il organise un pouvoir fort, concède liberté à l’Eglise, augmente la durée de la période présidentielle, implante une prudente concentration. La Constitution de 1885 consacre le triomphe des conservateurs.
Dès lors il est président impérator : élu pour six ans en 1S8G, réélu en 1892, il exerce le pouvoir par intervalles. Il réside à Carthagène, et les vice-présidents (désignés) le remplacent. Il devient tuteur de la République : les gouvernants sont ses proconsuls. C’est le dernier grand homme qu’ait produit la Colombie, terre féconde en politiques et littérateurs.
Mosquera a représenté le fédéralisme, le radicalisme ; Nunez, l’unité et la tolérance. De nouvelles révolutions, entre conservateurs et libéraux, retardent le développement national ; des chefs surgissent, demi-dieux du monde politique. L’œuvre conservatrice de Nunez a été stérile : la Colombie est toujours la patrie de l’éloquence et du jacobinisme, somptueuse et excessive comme le Tropique. Elle en est à attendre de nouveaux dictateurs qui organisent la future démocratie.