L’ANARCHIE DU TROPIQUE — AMÉRIQUE CENTRALE HAITI — SAINT-DOMINGUE
Tyrannies et révolutions. — Action du climat et du métissage. Une république de nègres : Haïti.
Dans l’Amérique Centrale et dans les îles de la mer des Antilles, les guerres civiles sont, non seulement le résultat du conflit des races, mais aussi de l’action énervante du Tropique. Précoces, sensuels, impressionnables, les Américains de ces vastes zones consacrent leur activité à la politique locale. Industrie, commerce, agriculture, périclitent et la fantaisie désordonnée des créoles se dépense en constitutions, programmes et discours lyriques : l’anarchie est souveraine maîtresse de ces régions.
Cinq républiques s’y forment et qui vivent en lutte continuelle pour parvenir à la domination politique. Les désordres intérieurs et les guerres entre nations se succèdent. Des généraux ambitieux donnent parfois une unité provisoire à ce continent bientôt divisé à nouveau par l’anarchie et les dictatures qui bouleversent sans cesse la terre du Tropique.
II est impossible de distinguer dans l’évolution du Centre-Amérique une période militaire et une période industrielle. Intellectuels et généraux gouvernent, en effet, alternativement, mais grâce aux mêmes méthodes, exercent tous une tutelle sanglante. Quel-
L ANARCHIE DU TROPIQUE
ques dictatures, qui durent un peu plus longtemps, permettent parfois l’augmentation du nombre des écoles et le développement des finances nationales. Mais pas plus l’essor de l’indépendance personnelle que l’importation des capitaux étrangers ne sont possibles sous la domination de ces autocraties qui ne gouvernent que grâce à l’élément militaire. La liberté, la richesse, les droits humains sont l’apanage de dictateurs dépourvus de douceur.
La république est proclamée et la Constitution politique adoptée au Centre-Amérique, le 10 avril 1825. C’est alors que commence la vie autonome de cinq provinces unies. Le général Manuel José Abel est le premier Président de l’Amérique Centrale. Le statut fédéral de 1824 attribue tous les pouvoirs au Congrès : c’est la dictature parlementaire. En face de. l’Assemblée populaire, le Pouvoir Exécutif est impuissant, et faible par le nombre le Sénat auquel la Constitution a cependant confié la haute sanction des lois promulguées par le Congrès. Comme dans toutes les républiques, le gouvernement est populaire, représentatif, fédéral. L’égalité de tous les citoyens et l'abolition de l’esclavage étant décrétées, c’est une ère nouvelle qui s’ouvre, libérale et romantique,
Dans la Chambre basse, le Guatémala avait la majorité, et de cette supériorité découlaient des tendances à la domination politique qui provoquent une longue série de guerres internes. Ce n’est pas le choc de nations, mais le conflit d’intérêts de provinces rivales ou de querelles de généraux. Le Salvador veut réaliser son autonomie : république bien peuplée, virile, elle n’accepte pas aisément l’hégémonie du Guatémala.
Voilà un des aspects de cette histoire monotone : des guerres fréquentes divisent le Guatémala et le Salvador. On lutte pour la suprématie, pour la tutelle morale. Le lien fédéral subsiste, et les Assemblées
202 les démocraties latines de l’amérique
se multiplient: il y a des Congrès généraux et des Congrès provinciaux. Tout d’un coup, un Etat déclare caduc le pacte qui l’unissait aux autres républiques : on dissout un Congrès, puis on en installe un autre. C’est une confusion perpétuelle des pouvoirs.
Durant les vingt premières années de liberté, l’instinct anarchique qui sépare les républiques et la raison calme qui veut les unir sous la pression de fortes traditions luttent entre elles. C’est le choc du nationalisme contre l’unité. Comme au Chili, les Carrera s’opposent à l'autorité de San Martin, comme au Vénézuéla, Paez se soulève contre l’œuvre d’unification de Bolivar; Carrera, général du Guatémala, guerroie contre Morazân, le « caudillo » du parti de l’unité, pendant douze années d’une lutte de province à province.
Cependant que les Etats se séparent, puis s’unissent de nouveau sous la domination d’une fédération théorique, on légifère dans les Congrès, on construit avec une ardeur de jacobins la nation future : onze Assemblées de la Confédération préparent codes et statuts. Un trait essentiel des lois nouvelles, c’est l’esprit laïque, les tendances agressives contre le clergé. Avant même qu’au Mexique on promulgue les lois de la Réforme, avant même que s’ouvre en Colombie Père des querelles religieuses, la ferveur radicale, contemporaine du libéralisme de Rivadavia, prend son essor en Amérique Centrale. Ce parait être d’ailleurs un reste de l’ancien « régalisme ». En 1829, l’Assemblée supprime les couvents d’hommes; en 1830, le Honduras déclare que les ecclésiastiques séculiers peuvent contracter mariage ; au Guatémala, on promulgue que les fils de membres du clergé ordonnés « in sacris » sont héritiers nécessaires. En 1832. on proclame bien la tolérance des cultes, niais, en face de cette disposition libérale, les Etats s’agitent dans les luttes du patronage, dans le perpétuel antagonisme
L ANARCHIE DU TROPIQUE
entre l’Etat qui veut imposer sa tutelle et l'Eglise rebelle.
Deux influences dominent l’esprit des nouveaux législateurs : l’utilitarisme anglais et le fédéralisme yankee. Ici, ce ne sont pas les idées françaises qui dominent. Cependant, ces républiques tropicales ne peuvent pas s’assimiler la sévère doctrine anglaise. C’est en vain qu’en 1832, le Congrès observa le deuil à l’occasion de la mort de Bentham ; c’est en vain que l'on proclame au Guatémala la liberté absolue de tester. Ce n’est pas au moyen de lois improvisées que l’on détruit la double influence fatale de la tradition et de la race.
L’Amérique Centrale emprunte aux Etats-Unis le mode du suffrage, le système fédéral, l’organisation du jury, les codes de la Louisiane. Mais l’agitation populaire condamne l’institution du jury; les codes empruntés aux Etats du Nord ne détruisent pas la barbarie, et le système fédéral est impuissant à maintenir l’unité.
En 1842. cette Confédération agitée de peuples frères est dissoute.
Une fois ce.s nations sœurs définitivement séparées, commence ce que l’on peut appeler la longue histoire provinciale, confuse et identique. Au-dessus de la multitude anarchique, se dressent d’énergiques « caudillos », tyrans nécessaires qui s’efforcent d’imposer l’ordre à l’intérieur et d’organiser les finances nationales.
Seule l’histoire du Costa-Rica constitue une exception parmi ces républiques qui s’agitent entre la tyrannie et la démagogie. 11 n’y a pas dans ce pays de castes sociales nettement divisées, de grands capitalistes ou de nombreux prolétaires. Petit Etat homogène, où les hommes s’appelèrent toujours « hermanicos » (fraternels)} parce que les intérêts et les âmes s’y fondent ; le Costa-Rica paraît être la justification
204 LES DÉMOCRATIES LATINES DE l’aMÉÉIQL'E
de la pensée classique qui associe aux territoires peu étendus, aux petits groupements humains le succès des républiques. Travail, unité, paix durable sont les caractères de l'évolution du Costa-Rica. Alors que les Etats voisins guerroient, cette république minuscule se perfectionne dans la paix.
Le Salvador aussi se développe normalement sans les discordes du Nicaragua ou du Guatémala. La race explique les différences dont nous sommes témoins dans ces grands champs d’expérience politique : au Salvador et au Costa-Rica l’élément espagnol domine, les castes se sont fondues, la population est dense, la natalité croît. Au Honduras les mulâtres abondent, au Nicaragua et au Guatémala les races se sont mêlées et les Indiens dominent par le nombre. Parmi cinq républiques tropicales, celles qui progressent sont aussi celles où la race est homogène, où le conquérant, Tibère, surpasse par le nombre Indiens, nègres et mulâtres.
Cette même anarchie tropicale qui a transformé l’Amérique centrale en un théâtre perpétuel de guerres civiles divise sans cesse les deux zones de l'ancienne Hispaniola, Saint-Domingue et Haïti. Dans Tune ce sont les Espagnols qui gouvernent, dans l’autre les Français, et il y a longtemps que dure l’antagonisme de ces deux puissances à l’étroit dans une île. Haïti est un Etat nègre, et Saint-Domingue refuse de se soumettre à la tyrannie d’anciens esclaves. Aux conllits d’ordre politique s’ajoute ici la guerre des castes. « Caudillos » et tyrans se succèdent au gouvernement, révolutions et guerres internes troublent sans cesse ces petits Etats sur lesquels les Etats-Unis étendent peu à peu leur tutelle.
Depuis le xvne siècle les Français se sont établis en Hispaniola : sur la côte septentrionale, des Normands audacieux, chasseurs et pasteurs, les célèbres
L ANARCHIE DU TROPIQUE
boucaniers ont fondé une espèce de république forestière régie par des lois spéciales. En 1091 ce territoire fut une colonie française, en 1726 il y avait là 30.000 personnes libres et 100.000 esclaves, noirs ou mulâtres. Les créoles, suivant les chroniqueurs de l'époque, étaient orgueilleux et inconstants, paresseux et sceptiques en religion. Les nègres adonnés à des travaux serviles, superstitieux, imprévoyants, formaient la foule des esclaves. Un Jésuite, le père Gharlevoix, qui avait observé leurs mœurs, écrivait en 1724 : « à proprement parler on peut dire que les Africains entre le cap Blanc et le cap Noir ont seulement pu naître pour l’esclavage 1 ». On prétend que les nègres célébraient dans les bois les rites d'un culte secret, et se préparaient à la conquête de la liberté. Ils haïssaient les autres castes, les blancs, les nègres libres et les mulâtres : de cette haine de races naîtra le Haïti futur. D’anciens esclaves gouverneront l'ile, trou vaut dans des hécatombes sanglantes la vengeance de leur longue servitude, ils formeront l’oligarchie, l’intolérable aristocratie contre blancs et mulâtres. Ainsi que les soulèvements d’esclaves dans le monde antique, ces révoltes des serfs d’Amérique seront l’occasion de luttes exterminatrices. La Révolution française les provoque par son libéralisme utopique : Mirabeau et Lafayette sont amis des nègres et la Convention décrète en 1794 l’abolition de l’esclavage dans la colonie. Déjà les esclaves s’étaient, soulevés en 1791 aux premières rumeurs de la tourmente française et avaient incendié les propriétés et assassiné leurs dominateurs.
C’est donc soudainement, sans aucune transition prudente, qu’ils acquièrent la liberté politique et civile. Un « Caudillo », Toussaint Louverture, est le héros de cette guerre libératrice. La métropole nomme général
1. Histoire de l'Isle espagnole. Amsterdam, 1733; t. IV, p. 362-
cet ancien cocher. Sobre et actif, sournois et patriote, il veut arriver à gouverner l'ile, il expulse les Anglais et lutte contre les gens de couleur qui avaient à leur tête le général Rigaud : c’est bien lui le défenseur irréductible de sa race. Les esclaves le considèrent comme un dieu tutélaire ; ils le croient inspiré : il devient peu à peu le fétiche d’une caste superstitieuse. En 1S01 une Assemblée l’élit gouverneur à vie. mais lui ne renonce pas cependant au protectorat français. C’est en vain que ses adulateurs l’appellent le Bonaparte des nègres, le général Louverture n’aspire pas à la domination absolue. Il organise une armée et met de l’ordre dans les finances; c’est un administrateur vigilant. Comme le dictateur Francia au Paraguay, il impose le travail à sa race au moyen de règlements sévères; il poursuit les vagabonds : s’attire l’estime des blancs et introduit une sévère moralité dans les finances.
Napoléon veut reconquérir la colonie émancipée et envoie contre elle une forte armée. Les nègres entourent leur chef, ils font une résistance héroïque; à la lin les Français reculent et abandonnent l’ile aux esclaves d’hier. En 1825, l’ancienne métropole reconnut l’indépendance de Haïti.
C’est en 1801 que l’on avait promulgué la Constitution de la nouvelle République. Sans dédaigner la tutelle de la France qui avait aboli prématurément l’esclavage, les nègres légifèrent pour l’établissement d’une démocratie; ils organisent des municipalités, ils reconnaissent le catholicisme comme religion d’État, ils reconnaissent que le travail, pénible pour une nation indolente, est obligatoire. Dès lors l’histoire de Haïti est une perpétuelle succession do guerres civiles et de dictatures. Des lois libérales régissent une caste habituée à la servitude. Pétion, qui s’honore de l’amitié de Bolivar, est président en 1807; il s’applique surtout à l’éducation de son peuple et on
l’anarchie du tropique
l’appelle Père de la patrie : son gouvernement est une période de paix entre deux crises de vandalisme. Avant lui le successeur de Toussaint Louverture, Dessalines, avait ordonné la mise à mort des blancs et commencé une funèbre guerre de races. Rien n’est plus odieux pour les anciens esclaves que l’aristocratie, de la peau : ni le blanc ni le mulâtre même n’échappent à la fureur des gouvernants. L’intégrité de la race nègre, tel est l’idéal de ces dictateurs féroces.
Aucune république sud-américaine n’a eu à souffrir de tyrannies d’aussi mauvais augure que Haïti; aucune autocratie n’a été plus redoutable que celle de ces anciens esclaves, dont les chefs sont grands amateurs de faste et d’hécatombes. Soulouque, ennemi juré des mulâtres, se proclame empereur en 1849 avec le nom de Faustin Ier et s’entoure d’une cour grotesquement ambitieuse : c’est le plus exécrable des despotes. On rétablit la République en 1848 et le monotone délilé d’esclaves fats qui satisfont au pouvoir leur passion exterminatrice recommence : guerres civiles, guerres internationales, assassinats, massacres collectifs se succèdent et remplissent la chronique sanglante de File. Les chefs haïtiens exercent une dure domination sur Saint-Domingue où les mulâtres abondent et où la tradition espagnole ne meurt point ; l’invasion nègre exile les écrivains dominicains, détruit la culture universitaire et s’avance comme une vague de barbarie sur cette brillante colonie.
Les Dominicains abhorrent leur longue servitude, et malgré les terribles représailles de leurs dominateurs, ils préparent en silence leur délivrance. En 1821, Nunez de Caceres déclare que Saint-Domingue se sépare de l’Espagne et demande protection à la Colombie: le président de Haïti, Boyer, ne tolère pas cette autonomie inattendue et il envoie des armées qui occupent la capitale de la nouvelle République. Après un long travail secret de l’opinion, un autre
groupe de patriotes proclame de nouveau l’indépendance de Saint-Domingue en 1844, mouvement qui coïncide avec la révolte des libéraux haïtiens contre la tyrannie de Boyer. Cette campagne, que l’on appela « la Révolte», fut dirigée par un idéologue passionné, Juan-Pablo Duarte, qui s’était entouré d’intellectuels et d’hommes d’action. Les oppresseurs traditionnels furent vaincus et les vainqueurs proclamèrent que « les peuples de l’ancienne partie espagnole, en revendication de leurs- droits et désirant pourvoir eux-mêmes à leur bien-être et à leur bonheur futur d’une manière juste et légale, se sont formés en Etat libre, indépendant et souverain. »
En conquérant son autonomie, Saint-Domingue ne réalise pas l’idéal rêvé par d’austères républicains. Son histoire est moins agitée que celle de Haïti, l’éducation, la littérature atteignent dans l’ancienne colonie espagnole un développement extraordinaire ; mais la vie politique y est indécise et remplie de soubresauts révolutionnaires, ainsi que dans les autresdémocraties de l’Amérique. Peut-être faut-il attribuer au grand nombre de mulâtres incapables de « self-government », ou à la longue durée de la domination haïtienne, l’anarchie d’une des plus jeunes républiques d’outre-mer. Après 1844. année de l’Indépendance, un dictateur métis, rusé, sans culture, implacable dans ses haines, détient le pouvoir : c’est. Santana. Les « Fébréristes » furent à la tète de la révolution de « la Réforme » : Duarte, Mella, Sanchez, nobles idéalistes amoureux de la démocratie. Un « Caudillo » profite cependant de ce mouvement régénérateur et l’emporte sur les idéologues au nom d’un despotisme pratique. « Le fébrérisme, a dit un penseur dominicain remarquable, c’est-à-dire la constitution d’un gouvernement libre fondé sur le droit, sans caciquisme et dépourvu des entraves honteuses mises parfois à l’exercice de la souveraineté, a
l’anarchie du tropique
dominé pour trop peu de temps dans deux ou trois occasions de notre vie nationale. Par contre, le santanisme, c’est-à-dire l’autoritarisme personnel, rigide et étouffant qui caractérise toute la politique de Santana et qui a été pratiqué après lui par presque tous nos gouvernants, atténué chez quelques-uns et exaspéré chez quelques autres, le santanisme paraît avoir des racines profondes et inextricables1 ».
Mais est-ce que ce despotisme n’est pas la forme nécessaire de tout gouvernement dans ces républiques où la division des castes s’oppose à l’unité et au développement normal de la nationalité? De graves problèmes pèsent à la fois sur l’avenir des Dominicains et des Haïtiens: nous trouvons chez les premiers de la poésie, de l’imagination, une culture élevée, mais l’évolution politique est très lente. Les peuples du Tropique paraissent incapables d’ordre, de patience laborieuse, de méthode : ainsi, la littérature prodigue de Saint-Domingue forme un contraste frappant avec l’archaïsme de sa vie politique. « Sa situation géographique, dit M. Garcia Godoy, la met presque à la merci de l’impérialisme nord-américain. » Haïti est encore une démocratie barbare. Il n’est pas facile de faire naître par la seule vertu de chartes politiques d’origine étrangère, d’une colonie d’esclaves nègres, une république ordonnée et prospère; il n’est pas démontré que le parlementarisme, les municipes, la division classique des pouvoirs, créations politiques de l’Occident, soient un système de gouvernement adéquat pour des nègres et des mulâtres. C’est en vain que le géréral Légitime, ancien président de Haïti, affirme que s’il avait été bien encouragé et bien dirigé, son peuple serait arrivé déjà « au plus haut degré de prospérité et de civilisation » ; c’est en vain qu’il prétend qile la décadence de son pays est due, non
I. Ruftnito, par F. Garcia Godoy. Santo Domingo, 1908, pp. 53 et 54.
pas à une question de race, mais à un problème d’économie sociale : l’excès des impôts et le papiermonnaie. Haïti possède d’immenses richesses naturelles et cependant les impôts épuisent sa population, les chemins de fer font défaut, les ouvriers émigrent, l’agriculture et l'industrie s’épuisent, ainsi que l’ancien président le reconnaît : tout cela parce 'que l’indolence de la race ne lui permet pas de féconder la terre ni de se gouverner elle-même.