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disparaît et son histoire s’achève. Son émule, Rocafuerte, est un excellent administrateur qui ouvre des écoles, organise la Garde nationale, établit des colonies militaires dans l’orient, sécularise en partie l’enseignement, se fait protecteur libéral des Lettres et des Arts, commence la codification des lois civiles et pénales.
En 1851, le général Urbina impose le radicalisme dans l’Equateur : il est le génie de la destruction, un intrigant, un ambitieux dont les excès provoquent une réaction conservatrice. Il veut en vain établir un régime militaire. Garcia-Moreno a dénoncé la trahison de Florès et le radicalisme d’Urbina : sur l’anarchie grandit son influence morale. Ce remarquable homme d’Etat naquit en 1821 à Guayaquil : il descendait d’une famille Castillane. Sa mère l’éleva sévèrement dans la pauvreté, un prêtre, le père Béthencourt, dirigea son instruction supérieure. Il entra en 1836 à l’Université d#e Quito et devint bientôt le surveillant de ses propres compagnons, autorité scolaire. Grand, d’aspect sévère, le front large et le regard énergique, il se révélait déjà directeur d’hommes. Il se consacra ardemment aux mathématiques et à la philosophie, acquit des idées générales et une tournure d’esprit analytique. Doué d’une prodigieuse mémoire, d’une dialectique vigoureuse, toujours maître de soi, il avait tous les dons. Vers dix-huit ans, sa chaste jeunesse traversa, au dire de son biographe, une crise morale : il en sortit moins dévot, mais non pas moins croyant. Comme Gœthe il formait rudement sa volonté. Il ne voulait point être timide et se libérait de la tutelle du monde à force d’héroïsme : il est Mucius Scœvola avant d’être César. Son âme fougueuse, son irréductible volonté font de lui un chef que tous respectent, un mystique acclamé par les conservateurs.
Garcia-Moreno intervient dans la politique comme journaliste : il est poète satirique, et écrit dans des
feuilles de polémique : « El Zurriago », « El Vengador », « El Diablo ». Il rédige des pamphlets, accuse et condamne en prose et en vers, écrit sa classique épître à Fabio sur la misère contemporaine. Son style est acéré, énergique, rarement déclamatoire. Il apostrophe à la façon de Juvénal, apporte à la politique de rudes indignations, des rébellions de prophète hébreu qui annonce à la démocratie la catastrophe finale : le journaliste représente des intérêts nationaux. En 1846, quand plane sur l’Equateur la menace d’une invasion espagnole, Garcia-Moreno remue l’Amérique pur ses écrits. Il est le pacificateur de Guayaquil où se sont soulevés les partisans de Florès.
Un voyage en Europe met le jeune écrivain en contact avec la révolution sociale de 1848. Le spectacle de l’anarchie triomphante renforce ses opinions conservatrices. Dans sa patrie, le radicalisme triomphe en 1850 ; de retour, le chef conservateur, protège l’entrée des Jésuites expulsés de Colombie, exige que leurs biens leur soient rendus et les autorise à fonder des Collèges. Il publie une brochure « Défense des Jésuites » où ils les appelle « créateurs de l'ordre et de la paix » et écrit avec une indomptable franchise : « je suis catholique et orgueilleux de l’être ».
La dictature militaire-radicale-démocralique d’Urbina annihile le pays ; une garde prétorienne, aussi cruelle que les « Mazorqueros » de llosas, les « Tauras » pille et tue, et sert docilement la tyrannie. Garcia- Moreno fonde alors le journal « La Naciôn » et soutient qu’il n’v a point de progrès social dans un pays qui ne se soucie pas de progrès matériels et où règne une misère dévorante: on l’arrête, on l’exile. Il regagne l’Europe en 1854, et y consacre de longs jours à étudier la politique européenne. Il avait été un peu gallican, au sujet des relations de l’Etat avec l’Eglise, il croyait à la suprématie du pouvoir civil. Ses
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opinions changent. Selon la tradition des papes qui aspiraient à l’empire, il pense que l’Eglise est souveraine absolue par-dessus toutes les puissances terrestres. Cependant, le radicalisme triomphant sécularise les fondations ecclésiastiques; fait envahir les couvents par la troupe. Le « caudillo » conservateur rentre d’exil en 1856 et reçoit tous les hommages ; on l’élit maire de Quito, recteur de l’Université. Il fonde un parti politique : l’union nationale. Elu sénateur, il demande du haut d’une tribune vengeresse de l’honnêteté dans les finances, la suppression des loges maçonniques, une loi d’instruction publique, l’abolition de l’impôt personnel qui pèse sur l’indigène: il représente toutes les forces de conservation sociale sous la tutelle de l’Eglise.
La Convention de 1860 le nomme président provisoire, puis président constitutionnel. Garcia-Moreuo inaugure une semi-dictature cléricale après trente ans de révolutions. Il ne restreint pas le suffrage: il s’appuie sur la démocratie pour vaincre d’impopulaires démagogues, il pense que « pour moraliser le pays, il faut lui donner une Constitution catholique; et pour lui assurer la nécessaire cohésion, un statut unitaire. » Il organise les finances, l’armée, l’instruction ; réduit les frais fiscaux; fonde à Quito un Tribunal des Comptes que lui-même surveille; combat sans pitié la contrebande, la spéculation, la bureaucratie, fait construire des routes reliant la capitale aux côtes. Il ruine le militarisme, et fonde un régime civil.
C’est un président catholique. Comme à l’époque coloniale, la vie politique tourne autour de l’Eglise, le clergé enseigne et légifère. « Il faut, dit Garcia- Moreno, que l’Eglise marche à côté du pouvoir civil dans de véritables conditions d’indépendance. » Il livre l’instruction publique aux congrégations religieuses, et se prépare à signer un concordat avec l’Eglise : le catholicisme y sera reconnu comme reli-
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gion d’Etat à l’exclusion de toutes sectes et de tous cultes étrangers, et les évêques surveilleront collèges et universités; ils choisiront les livres d’instruction, et le gouvernement, comme l’Inquisition espagnole, veillera à la non-introduction des œuvres défendues. Le for ecclésiastique sera rétabli, et annulé par contre Yexequatur , autorisation que les gouvernements américains accordent aux bulles pontificales pour que celles-ci puissent être obéies. Plus catholique que le Sacré-Collège, Garcia-Moreno insiste sur la réforme du clergé, malgré l’indécision papale. Une fois ce Concordat signé, Pie IX crée de nouveaux diocèses: des tribunaux ecclésiastiques qui jugent toutes les causes relatives à la foi, au culte, aux mariages, aux divorces. Le chef conservateur aspire à un impérialisme catholique. Il intervient dans les affaires intérieures de la Colombie où gouverne un président radical ; il fait l’éloge de l’Empire mexicain qui délivrera le pays des « excès de la démagogie rapace, immorale et turbulente » ; il rêve d’une Amérique inféodée à la papauté.
Des Présidents faibles devant l’anarchie viennent après lui: Borrero, Carrion, Espinosa. Legrand «caudillo » ne perd pas son influence ; maintes fois on l’oblige à quitter sa retraite pour pacifier une province ou diriger un parti politique. En 1860, il revient au pouvoir: il pose alors les bases d’une ferme théocratie. Son programme de gouvernement semble une déclaration épiscopale. Y figurent comme articles essentiels : « le respect et la protection de l’Eglise catholique, l’inébranlable attachement au Saint-Siège, l’éducation basée sur la foi et la morale, la liberté pour tout et pour tous, excepté pour le crime et poulies criminels »; il déclare que la civilisation. « fruit du catholicisme, dégénère et s’abâtardit à mesure qu’elle s’éloigne des principes catholiques », que « la religion est le seul lien qui nous reste dans ce pays
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divisé par des intérêts de partis, de races, de croyances ». La nouvelle Constitution doit se conformer aux principes du Syllnbus : dans l’Equateur, ne pourra être ni électeur, ni éligible qui ne professera point la religion catholique, et sera privé de ses droits civiques quiconque appartiendra à une secte réprouvée par l’Église. Dans son ardeur mystique, il consacre son pays au Sacré-Cœur de Jésus, et proteste, en 1873, dans une note adressée au ministre des Affaires étrangères du roi d’Italie, contre la prise de Rome et la confiscation des Etats Pontificaux. Son idéal, c’est la monarchie de Philippe II, l’empire jésuitique du Paraguay, le retour au Moyen Age, la paix conventuelle. Comme Rafael Nuiiez, et Portales, il croit que « la religion est l’unique tradition nationale dans ces démocraties en proie à l’anarchie, l’agent créateur, l’instrument d’unité politique. » La religion est la base de la morale, et « l’absence de moralité, écrit-il, est la ruine de la République : il n’y a pas de bonnes mœurs sans clergé pur, sans Eglise libre de la tutelle officielle. » Despote moralisateur, il réprime le concubinat, impose à ses sujets le mariage catholique ou la chasteté. La vertu, la foi, l’ordre : voilà son idéal.
La Constitution autoritaire qu’il promulgue est analogue au statut chilien de 1833. Le Président est rééligible; son mandat dure six ans; il peut gouverner pendant une troisième période après son successeur immédiat. Le gouvernement est à la tète de l’armée, et désigne toutes les autorités provinciales ; la rébellion politique est châtiée au même titre que la haute trahison. La période législative est de six ans pour les députés et de neuf ans pour les sénateurs. Garcia- Moreno observe rigoureusement cette nouvelle loi : il fait la guerre aux révolutionnaires et condamne à mort les chefs de révoltes et de complots. L’ordre intérieur rétabli, il commence de vastes réformes
dans les finances, l’instruction publique, la législation ; il ouvre des écoles, rétablit la peine de mort, envoie des officiers en Prusse pour y suivre les manœuvres militaires, réorganise l’Ecole de Médecine, fonde un Observatoire astronomique, attire des Jésuites allemands qui enseigneront la physique et la chimie. Il se montre organisateur puissant : « Vingt-cinq ans me sont nécessaires, dit-il, pour affermir mon système. » Réélu président en 1875, il est vite renversé par ses ennemis. Il résiste à la mort: il faut un poignard pour l’abattre dans la triste solitude de la place de Quito où il tombe près de la cathédrale de ses adorations. Un long silence, un deuil profond suivent la mort du « caudillo » ; on l’appelle : Grégoire le Grand, régénérateur de la patrie, martyr de la civilisation catholique.
Infatigable, stoïque, juste, fort dans la décision, admirablement logique dans sa vie, Garcia-Moreno est une des plus grandes individualités de l'histoire américaine. Il n’est point un tyran sans doctrine comme Guzman-Blanco ou Porfirio Diaz. En quinze ans, de 1859 à 1874, il transforme complètement son petit pays d’après un vaste système politique que, seule, la mort l’empêche de réaliser. Mystique à la manière espagnole, il ne se satisfait pas de contemplations stériles : il lui faut l’action; il est organisateur et créateur.
Il sent l’aide et la continuelle présence de Dieu; demande des prières à ses amis, lit journellement V Imitation de Jésus-Christ. Il est trop catholique même pour les conservateurs : on le vit plusieurs fois porter le dais aux processions. « Hercule chrétien, émule de Charlemagne et de saint Louis », l’appelle le Père Berthe, biographe d’enthousiasme ingénu; « homme de Jésus-Christ, non de Plutarque », dit de Garcia- Moreno Louis Yeuillot en un dithyrambe; tandis que ses ennemis : Montalvo, Moncayo, l’accusent de
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trahison, de jésuitisme et de cruauté. Montalvo reconnaît cependant au président conservateur une « intelligence sublime, une bravoure à toute épreuve, une volonté forte, impérieuse, invincible ». Supérieur à l’éloge outré et à la critique acerbe, Garcia-Moreno représente de grands principes civilisateurs dans la démocratie équatorienne : l’unité, la lutte contre le militarisme de trente [ans, le progrès matériel, la religion, la morale, le pouvoir fort opposé à la licence et à la démagogie. Comme autocrate, il ressemble à tous les grands chefs américains; mais il les dépasse en idéalisme, par la logique de son action et l’originalité de son essai de théocratie. Avec Philippe II et les Jésuites paraguayens, il croit que le catholicisme est un instrument de culture, et sa politique, durant quinze ans, est l’exaltation de cette religion. Seuls, Rafael Nunez et Balmaceda apportent comme lui au gouvernement des idées si cohérentes. Nul, dans l’Equateur, ni Veintemilla, ni Borrero, ni Alfaro, ne recueillera l’héritage du despote admirable: Carlyle, s’il l’avait connu, l’eût classé dans sa galerie de héros.