‹ Les démocraties latines de l'AmériqueChapitre 36 sur 76 · L’IDÉOLOGIE POLITIQUE · texte numérisé non relu

L’IDÉOLOGIE POLITIQUE

Conservateurs et libéraux. — Lastarria. — Bilbao. — Echeverria. — Montalvo. — Vigil. — La Révolution de 1848 et son influence en Amérique. — Les idées anglaises : Bello, Alberdi. — Les éducateurs.

Les révolutionnaires (l’Amérique cherchent en hâte une idéologie qui consacre leur victoire. A coups d’idées françaises, ils ont démoli une séculaire organisation, ils ont renié la tyrannie espagnole et exalté, dans des discours et des poèmes, l’anarchie. Pour construire de futures cités dans le désert, ils ont besoin d’un évangile politique.

Ils fondent la République, calquent d’étrangères institutions, concèdent à la foule amorphe toutes les libertés. Les premières querelles éclatent entre les défenseurs de l’ordre ancien et les radicaux qui prétendent le détruire: conservateurs et libéraux apparaissent à l’origine même de la vie républicaine. Le militarisme, les révolutions, les guerres de « caudillos » s’expliquent, en partie, par le divorce profond entre les hommes de la tradition et ceux de la liberté.

Dominées par le besoin de vivre, ces nations ont créé une philosophie politique. Elles ne s’en tiennent pas à la critique, à l’analyse ; elles affirment et édifient, elles ont besoin d’une foi aussi intolérante que les dogmes archaïques. Démocratie et libéralisme sont les articles essentiels de cette religion laïque. Aux

l’idéologie politique

yeux de la nouvelle orthodoxie, les convictions monarchistes, l’absolutisme, sont de dangereuses hérésies: on poursuit les royalistes comme autrefois les libres penseurs. La pensée ne se sépare point de l’action. Celle-là reflète les inquiétudes des politiciens, prépare ou justifie les transformations. Un pragmatisme anticipé domine dans les écoles américaines. La poésie est une oraison rimée, un discours lyrique ; le poète exerce un magistère civil ; il exècre les tyrans ou évoque des libertés ingénues, il ne conçoit pas la pensée pure, étrangère à la vie. Alberdi, penseur argentin, écrit : « La philosophie est pour la politique, la morale, l’industrie, l’histoire et si elle ne sert pas tout cela, elle est une science puérile et fastidieuse. » Il condamne l’analyse du xvme siècle qui « dissout et corrompt tout » ; il préfère à la vaine idéologie, à « rechercher si les idées et les sensations, la mémoire et la réminiscence sont des facultés distinctes », une « philosophie argentine pénétrée des besoins sociaux et moraux de nos pays, claire, démocratique, progressive, populaire, avec des idées comme celles de Condorcet : perfectibilité humaine, continuel progrès du genre humain ; philosophie qui inspire l’amour de la patrie et de l’humanité. »

Les défenseurs du libéralisme fixent les principes du nouvel état social: ce sont de brillants cômmentateurs des idées françaises et espagnoles. Leur action, dans des sociétés où triomphent encore des préjugés coloniaux, est catégorique et magistrale. Ils créent des institutions et des lois ; appliquent à l’inquiétude contemporaine d’étrangères doctrines. Parfois, ils semblent des illuminés de biblique attitude; ils prophétisent et condamnent comme Bilbao et Echeverria.

Lastarria, Bilbao, Montalvo, Vigil, Sarmientô dominent à cette époque romantique : chez eux. l’activité intellectuelle est inséparable de la politique. Lastarria et Bilbao combattent l’autoritarisme chilien ; Montalvo

et Vigil, le cléricalisme de l’Equateur et du Pérou, respectivement; Sarmiento, la tyrannie de Posas. Leurs œuvres sont des pamphlets ; leurs théories ont toujours un caractère pratique, critique de la réalité présente ou construction de la Cité future.

Lastarria et Bilbao sont des professeurs de libéralisme au Chili. Le libéralisme du premier se tempère sous l'influence de Comte, et l’étude de la politique et de l’histoire ; celui du second, indiscipliné et prophétique, finit par être l'âpre protestation d’un évangéliste incompris.

Lastarria est le grand réformateur chilien, comme Bello le maître prudent qui discipline la jeunesse, et défend traditions et classicisme. 11 fut, comme Bilbao, un élève de Bello ; mais il opposa à ses doctrines conservatrices un libéralisme généreux. Il est professeur de législation à l’Institut national de Santiago dès 1841 ; et, du haut de sa chaire, critique les lois et les préjugés chiliens. Il suit d’abord Bentham dans ses leçons de droit constitutionnel; puis, les libéraux français. Son esprit impétueux le porte à accepter toutes les idées démocratiques; il s’inspira de Lerminier et de sa philosophie du droit ; il attaqua, en 1843,' les abstractions de Bentham, son oubli des traditions législatives. Sur ce jeune passionné, influent Herder, Edgar Quinet, un juriste, disciple de Krause, Ahrens. Finalement, Lastarria accepta quelques idées de Comte ; la théorie des trois états, et s’efforça de concilier ses enseignements avec ceux de Stuart Mill, de Tocqueville et de Laboulaye.

11 croyait, avec les penseurs romantiques, au progrès indéfini, à la liberté, à l’harmonie universelle, au pouvoir de l’homme contre la fatalité des lois physiques: en 1846, il mérita par ses éludes politiques les éloges d’Edgar Quinet. 11 étudia, avec un critérium libéral, l’évolution du Chili depuis la conquête jusqu’à la République.

Page 1