Frère des aigles du Caucase
Qui essuyèrent pieusement de leurs ailes Le visage ensanglanté de Prométhçe. »
des Sonnets , à son incomparable modèle, J.-M. de Hérédia. Diaz a voulu donner à l’espagnol, langue de l’éloquence, la parnassienne justesse, mouler son abondance rhétorique dans l’étroitesse du sonnet : « Les sombras de Hellas » invoquent la vie grecque, sensuelle et lumineuse; « Les conquistadores », l’épopée fulgurante ; tous ses chants optimistes parlent d’une Renaissance latine dans les démocraties d’outre-mer.
L’engouement pour le symbolisme et les décadents, pour la poésie « déliquescente » et les petites chapelles parisiennes a provoqué un intense mouvement intellectuel : le modernisme , qui, par la richesse des idées et le renouvellement de la langue, signifie une Renaissance véritable. A le considérer, les vieux mouvements romantique et classique semblent des ternes imitations que l’exubérance moderne décolore1.
Le modernisme est sans doute, pour les Latins d’outre-mer, nourriture adéquate. Au moins, celte inspiration décadente s’inspire-t-elle mieux que la passion ou l’éloquence de jadis? Est-ce donc un indice de servitude? Certes, non; les grands poètes gardent une foi robuste en la vie ; et leur maître, Ruben Dario, a fait suivre ses « l’roses profanes » de « Chants de vie et d' espérance ».
Des raisons toutes psychologiques poussent les jeunes à cet art subtil. L’Espagnol s’est raffiné dans un milieu nouveau: son caractère s’y affaiblit, certes; mais il y gagne une intelligence plus aiguë et une fantaisie plus riche. Le clair-obscur, la nuance, cette passion française, enchante aussi le créole, friand de finesse, de byzantinisme délicat, sceptique avec élégance devant la rude foi espagnole. Nombreux sont
1. L’influence de Ileine n'est pas à dédaigner dans la littérature sud-américaine. Soit directement, soit à travers un poète génial de l'Espagne, Becquer, dont les « rimes » rappellent les Lieder, l’auteur de Y Intermezzo a enrichi l’inspiration de plusieurs poètes du romantisme et du « modernisme » d’outre-mer.
les métis que les hérédités ennemies de deux races agitent douloureusement. Les plus étranges caractères, la sensualité du nègre, la tristesse de l’Indien donnent à la race nouvelle un état d’âme tout en nuances contradictoires, mélancolie non sans optimisme, faunesques désirs, paresseux ou violents, le goût du rare, de la musique verbale, de la complication dans les sentiments, du langage choisi et du rythme inédit. Lisant Verlaine, Samain. Laforgue, Moréas, Henri de Régnier, sans oublier encore ni Gautier, ni Banville, mêlant tous les cultes et demandant l’ivresse à tous les flacons, les poètes d’Amérique ont trouvé l’accent national. Le symbolisme ne les a aidés que fort peu : il exige une haute conception du monde, et un sens profond du mystère. Aussi bien lui préfèrent-ils l’art décadent, à cause de son lyrisme musical, de ses images exotiques et de ses vers douloureux. Une «affinité élective », pour employer le mot de Goethe, leur a permis de tirer de l’instrument étranger une musique personnelle.
Ainsi, des mètres nouveaux et de vieilles manières rajeunies, des images modernes en strophes sonores et tortueuses, ce qui en Europe est voix de l’ennui, fruit tardif de monde vieilli, art baudelairien de sceptiques raffinés, servent à une jeunesse éprisede vie à exprimer son ambition. Cette réforme agagné l’Espagne, l’initié entraînant l’initiateur, comme dans le drame de Renan. Les voix récentes de la poésie espagnole suivent celle du pontife de l’école nouvelle, Ruben Dario. De même, le Brésil guide la poésie portugaise, et — dit Théophilo Braga — la surpasse.
Le romantisme allemand et français fit revivre les vieilles chansons de geste oubliées, la poésie méconnue de l’art gothique, épris du rude naturalisme des légendes primitives. De même, les modernistes d’Amérique ont renouvelé la littérature espagnole en écoutant la voix ingénue de Berceo, et celle plus mélanco-
lique de Manrique. De sorte qu'ils se trouvent être plus traditionalistes que les classiques du xvne siècle dont l'intolérance appauvrit la langue.
Cette renaissance compte vingt ans à peine. Quelques précurseurs, Marti et Julien del Casai, Cubains tous deux, l’un révolutionnaire en poésie comme en politique, de vie tragique l’autre ; Gutierrez Nàjera au Mexique, révélèrent, à un continent que le sentimentalisme ennuyait, la. parole nouvelle. Des rythmes inconnus ou nouveaux et des vers agiles furent porteurs d’un lyrisme inédit et intime. Pourtant, l’accent n’en est pas encore décadent : Banville, ou Gautier, et même Musset, n’ont pas cédé la place à Verlaine, qu’on ignore autant que Mallarmé. Un critique vénézuélien, Pedro Einilio Coll, a signalé chez les maîtres du « décadentisme américain » ce culte persistant pour le grand Théo, et pour l’auteur des « Funambulesques ». Dans « Azul » de Ruben Dario, il note, plutôt que l'influence du symbolisme, celles de Mendès, de Loti, voire celle de Daudet et des réalistes de son genre1.
Par la vivacité et l’éclat du vers, Manuel Gutierrez Nàjera fait songer à Banville. 11 a dit sur un ton nouveau, créole et exotique à la fois, les sensations compliquées qui tourmenteront plus tard Ruben Dario. On n’avait pas encore mis en vers espagnols tant de grâce et d’esprit, ni celte sensualité que les larmes apaisent, ni cette mélancolie hautaine. A Cecilia, Vidas Muertas, Castigadas. Mariposas, voilà tout un lyrisme nouveau, élégiaque et tendre, un rythme inconnu, une manière oubliée. Il fut un précurseur; qui ne connaît son éloge de l’enfant gâtée qu’il aime?
« ; No hay en el mundo mujer mas linda !
Pié de Andalu/.a, boca de guinda,
1. Cf. Decadentismo y aniericanismo , dans son beau livre El castillo de Elsinor. Caracas, 1902.
Esprit rociado de Veuve Cliquot,
Talle de avispa, cutis de ala,
Ojos traviesos de colegiala,
Como los ojos de Louise ïliéo1. »
Il n’esl pas toujours aussi frivole. Le mystère l’angoisse, il connaît l’amertume des illusions évanouies, il a, pessimiste, la vision de ces papillons de la mort « qui ont les ailes très noires et nous entourent en funèbre ronde ». Le monologue de l’incrédule est une lamentation comme celle du Sigisinond de Calderon, sur la vanité de la vie.
« Si es castigo i cuàl pecado,
Sin saberl’o, cometimos?
Si premio i porqué ganado?
Sin liabcrlo demandado,
Responded £ porqué vivimos?2 »
Poésies et chroniques sont remplies d’une égale inquiétude. Il écrit des Odes dignes d’une anthologie, il traduit Musset et Coppée. Son maître est Gautier : il partage son amour de la lumière :
« i Qué oosa màs blanca que cândido lirio ?
I, Qué cosa màs pura que mistico cirio?
<,Qué cosa màs casta que tierno azahar3? »
dira-t-il, épris d’idéale blancheur.
Le modernisme d’outre-mer s’inspire d’abord du
1. « Il n’y a pas au monde de plus jolie femme1 Pied d’Andalouse, bouche de fruit,
Esprit arrosé de Veuve Cliquot,
Taille de guêpe, peau d’aile.
Des yeux espiègles de pensionnaire Comme les yeux de Louise Théo. »
2. « Si c’est un châtiment, quel péché Avons-nous commis sans le savoir?
Si c’est une récompense, comment gagnée ?
Sans l'avoir demandée,
Dites, pourquoi vivons-nous? »
3 « Quoi de plus blanc que le candide lis ?
Quoi de plus pur que le mystique cierge?
Quoi- de plus chaste que la tendre ileur d’oranger ? »
LES DÉMOCRATIES LATINES DE L’AMÉftlQUE
parnassianisme de France, ne cédant que plus tard à la voix nouvelle, symboliste ou décadente. Verlaine, Samain et Laforgue le guident. Mais, à travers Limitation, il crée un mouvement de plus en plus original, une grande école raffinée. « Vous devons aux littératures étrangères, et plus particulièrement à la française, dit un écrivain déjà cité, l'affinement des organes nécessaires pour l'interprétation de la beauté, nous leur devons des méthodes d'observation et le goût des impressions, plutôt qu’une sorte de perspective- esthétique coordonnée... Nos yeux ont appris (d’elles) à mieux voir, et notre esprit à recueillir les sensations fugitives. >>
Nul ne représente mieux cette évolution, ce raffinement progressif que Ruben Dario, poète de l’Amérique du Centre (du Nicaragua), maître reconnu de la poésie nouvelle et un des plus grands lyriques de tous les temps en langue espagnole. Il domine l'Amérique comme Hugo et Verlaine la France. Ses images, ses clichés même, excitent Limitation servile. De nobles émules aspirent à continuer son œuvre immortelle. Il renie ses disciples : « Celui qui suivra servilement mes traces perdra son trésor et, page ou esclave, ne pourra cacher sa livrée. » Mais, en vain : une jeunesse ardente l’écoute et dépose des offrandes votives au pied du grand artiste dédaigneux.
Sa réforme poétique est très efficace. Il a rajeuni des mètres archaïques, adapté à l’espagnol des rythmes français; modifié, avec un goût sûr, la coupe classique des strophes. Il a, avec une maîtrise égale, employé des lents vers majestueux pour dire les mélancolies de la chair ou des mètres sautillants à la Banville, ou encore des formes plastiques d’une perfection hellénique. Il semble faire sien le cri de Carducci : Odio l'usata poesia.
La moderne poésie espagnole usait souvent des vers de huit et onze syllabes, formes auxquelles la pompe rhétorique s'alliait volontiers. Porteur d’idées nou-
voiles, Dario ne voulut pas accepter, comme le poète français, de vieilles formes : il employa les vers de dix et douze syllabes, adopta le pentamètre avec l’hexamètre des classiques, fit usage des vers de quinze et seize syllabes h II changea les accents, écrivit des « vers libres » admirables. Révolutionnaire, il transforma en dix ans la poésie espagnole.
Prosas profanas, publié en 1900 est, selon la phrase de son inégalable critique José Enrique Rodo, « la pleine tension de son arc de poète ». Tout, depuis le titre paradoxal jusqu’à la richesse métrique, est étrange dans ce livre délicat, qui ouvre un nouveau cycle littéraire, comme l’ouvrirent en France les Emaux et Camées ou les Fleurs du mal. L’originalité du livre vient de la prodigieuse faculté du poète de reconnaître dans chaque école ce qui lui est essentiel pour se l’approprier, sans pour cela cesser d’être personnel. Une lyrique inquiétude le porte vers l’une ou vers l’autre manière, mais, archaïque ou moderne, elle deviendra sienne. Sa grâce, sa souplesse, sa complication savante, sont sans égales : il écrira une symphonie en Gris Majeur comme Gautier, des poésies à la manière de Verlaine, un Chant au Centaure , comme Maurice de Guérin. Son œuvre n’est pas faite d’imposant granit, mais de ces marbres bigarrés, aux nuances décadentes, qu’aimait le ciseleur des Camées.
Ses vers ont, à la fois, de la sensualité faunesque, de la distinction d’un marquis du Grand Siècle et le désenchantement d’un mystique. Nulle forme, nulle époque n’arrête son âme vagabonde :
« Yo persigo una forma que no encuentra mi estilo,
Botôn de pensemiento que busca ser la rosa1 2. »
1. Cf. la définitive étude de ces innovations dans Iloras de Estudio, par P. Henriquez Urena, pp. 118 et suiv. Paris, Ollendorlf.
2. « Je poursuis une forme que mon style ne trouve pas, Bouton d’idée que voudrait être la rose. »
Devant l’amour, l’art et la vie, il a un enthousiasme vite évanoui, il découvre la mélancolie finale de tout, l’angoisse des choses éphémères. Il connaît, comme le Latin, la tristesse qui se cache dans les joies humaines, quod in ipsis floribus angit.
Il a aimé pourtant, avant de dire son amertume automnale, la nature, les civilisations antiques, l’art de tous les siècles, la vie somptueuse. Il a dit. dans sa Divagaciôn, toutes les annonces de son désir et aussi son amour du xvm* siècle qui revient ailleurs :
« Los abates refieren aventuras A las rubias marquesas. Somnolientos Filôsoi'os defienden las ternuras Del amor, con sutiles argumentos Mientras que surge de la verde grama,
En la mano el acanto de Corinto,
Una ninfa h quien puso un epigrama Beaumarchais, sobre el mârmol de su plinto1. »
« La marquesa Eulalia, risas y desvlos Daba à un tiempo mismo para dos rivales El vizconde rubio de los desalïos
Y el abate jôven de los madrigales.
Cerca, coronado con hojas de vina,
Reia en su mâscara Término barbudo,
Y como un efebo que fuese una nina,
Mostraba una Diana su mârmol desnudo2. »>