Que les hommes me refusent Une tombe dans leurs villes
Dans mon pays on m’expulsa
• De la maison ancestrale. »
passion, d’orgueil et de révolte, elle exprime un état social de luttes intestines et de solitude.
En Argentine, Marmol imite Byrou dans son Pèlerin. Grandiloquent, passionné et triste, il maudit la tyrannie de Rosas. Echeverria cache mal, sous un manteau classique, son subjectivisme romantique, comble de passion et de mélancolie vague. Au Vénézuéla, Heriberto Garcia de Quevedo laisse de vastes poèmes.
À Cuba, Gertrudis Gomez de Avellanada. ennuyée et lyrique, retrouve, pour exalter l’amour, la voix de Musset; le mulâtre Placido décrit musicalement; Juan Clemente Zenea, traducteur de Leopardi et de Longfellow, nous avoue, en élégies harmonieuses, sa conception désabusée de la vie ; et, plus haut que tous, Heredia, le chantre du Niagara, à l’âme endolorie, fougueuse et, comme sa poésie, pleine de contrastes, nous dit sa douleur et sa foi ; il vivifie en de belles images l’amour et la nature, admirant à la fois, aux tropiques, la puissance divine et l'enivrante sensualité.
Au Mexique, Espronceda et Lamartine inspirent Fernando Calderon et Ignacio Rodriguez Galvan ; Zorri lia trouve un disciple en Manuel Florès, le poète de la sensualité ardente et de la nature sauvage. Le Brésil, aussi fécond en romantiques que Cuba, eut Gonçalvez Diaz qui chante la tristesse et la nostalgie qu’exprime si bien ce mot de sa langue, « saudades », la douleur, la délivrance parla science, la consolation par les larmes.
« Men Deus, senlior mon Dcus, o que ha no mundo Que niïo seja soflrir?
O homen nasce, e vive um so instante E soffre até morrir1 ! »
1 . « Mon Dieu, seigneur mon Dieu, qu’y a-t-il au monde Qui ne soit pas de la souffrance?
L’homme naît, et vit un instant Et souffre jusqu’à mourir. »
Il y a, dans ses poésies d’amour, une très belle sincérité, bien qu’on y reconnaisse ses maîtres divers, Byron, Zorrilla et les romantiques français. Cité par lui, ce vers de Sainte-Beuve :
« Mon Dieu, fais que je puisse aimer! »
nous fait comprendre ses plaintes.
Casimiro de Abrou s’essaie aussi sur des sujets romantiques: la solitude, le chagrin et l’exil. Alvares de Azevcdo imite Byron et Musset, tandis qu’un poète qui ne versifie pas, José de Alencar, expose dans des contes et des romans une conception romanesque de l’Indien vertueux et simple, comme un personnage de Rousseau.
On la trouve aussi chez un grand poète de l’Uruguay, Zorrilla de San Martin, qui a chanté dans Tubaré les luttes des conquérants avides et des Américains ingénus.
Le romantisme n’est pas, chez eux, privilège de l’œuvre : leurs vies ne sont pas moins tourmentées et lyriques. Vies de révoltés et de nomades, assoiffées de liberté démocratique, gaspillées dans la lutte contre les tyrans et tronquées de bonne heure sur l’échafaud ou dans l’exil, comme si le sort respectait l’unité de leur course trouble. Ainsi, ces disciples de Lamartine, imaginatifs et sensuels, d’œuvre véhémente et mélancolique, épris de spiritualisme et toujours excessifs, donnent à une époque américaine, qui va de 1840 à 1860, une couleur intense et sombre.
Andrade eut, parmi tous, la plus sonore éloquence. 11 est le plus grand parla vertu oratoire, la richesse et l’ambitieuse grandeur de ses poèmes, vastes compositions qui rappellent \& Légende des siècles, le Prométhée, de Shelley, ou Y Ahasvérus, d’Edgar Quinet. Il n’est pas, sans doute, l’égal de ses maîtres. Mais, libre de mélancolie et de passion trouble, il a eu par sa rhétorique, sa plénitude verbale et sa voix sybilline, une
influence puissante. Renouvelant les excès grandiloquents de Hugo, il a été le poète de la démocratie et de la race latine.
Son Atlantide , c’est l’avenir latin; Prométhée, l’éternelle bataille de la pensée contre le fanatisme. Il est rempli d’espagnole arrogance. Aussi, merveilleusement sonores, ses strophes proclament-elles, avec pompe, une foi romanesque en l’Amérique et en la liberté. L’âme de Rome, « destinée à inaugurer l’histoire et embrasser l’espace », revit outre-mer ; l’Espagne en fut d’abord l’héritière, jusqu’à ce qu’elle étouffât sous « l’ombre énervante de la Papauté ». La France
« Montana en cuva cumbre Anida el genio humano1. »
est aujourd’hui la nation latine par excellence, et Napoléon l’instrument de l’antique génie impérial. Son épée
« Que sobre el mapa de la Europa absorta Trazô fronteras, suprimiô desiertos Y que quizas de recibir cansada El homenaje de los reyes vivos,
Fué à demandar en el confrn remoto,
El homenaje de los reyes muertos2. »
Andrade croit au rôle sacré du poète : Hugo, son maître, dont il admire
« La voz de trueno del gran profeta hebreo La cuerda de agrios tonos- De Juvenal
1 . « Montagne au sommet de laquelle Le génie humain fait son nid. »
2. « Qui sur la carte de l’Europe étonnée Traça des frontières, supprima des déserts,
Et que, fatiguée peut-être de recevoir L'hommage des rois vivants,
S’en fut demander au loin L’hommage des rois défunts. »
Y cl ruraor de cavernas de Ios cantos Del viejo Gibelino1. »
lui semble prophète et précurseur, martyr et proscrit. Le poète, voyant et conducteur d’hommes, est ainsi
a Hermano de las âguilas del Câucaso Que secaron piadosas con sus alas La ensangrentada faz de Prometeo2. »
Docteurs lyriques dans des Républiques troubles, les romantiques voulurent ennoblir la politique par un généreux idéalisme, renverser des tyrans et réaliser une impossible démocratie.
Le naturalisme et le parnassianisme français influent peu l’Amérique latine. Si Zola jouit d’une étrange popularité — qui correspond, dans l’ordre littéraire, à l’engouement des universités d’outre-mer pour le matérialisme ou le positivisme — on rencontre peu d’imitations de Germinal ou de la Terre. Les écrivains d’Amérique ne s’assimilent pas les méthodes naturalistes, l’observation brutale et menue, l’étude des foules, le pessimisme voulu : on lit à peine les maîtres réalistes, Balzac, Flaubert. Ce n’est que depuis vingt ans que Maupassant, le romancier portugais Eça de Queiros, d’Annunzio, les grands écrivains russes, intéressent et inquiètent. L’amour du roman déloge peu à peu le vieil enthousiasme lyrique.
Le Parnasse, en Amérique, eut l’Argentin Léopoldo Diaz. Il adapte, aux vei’s espagnols, la sonorité, le relief, la beauté plastique des maîtres de France. Un de ses poèmes est dédié, en hommage, au poète