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les uns énormes, rudes, d’autres

Gais et bondissants comme de jeunes poulains,

Les uns avec de longues barbes fluviales,

D’autres imberbes, agiles et piaffant de fougue

Et avec des muscles robustes, des bras et des épaules aptes

A porter les nymphes rosées dans les rapts. »

rique, grandiloquent, sonore, riche en image, s Lugones est aussi un grand poète au souffle épique, un prosateur remarquable. José Asunciôn Silva 's’impose par des vers mélancoliques et langoureux : il fut un précurseur, un maître comme Dario. Ricardo Jaimes Freire se sert des mètres les plus audacieux. Amado Nervo, aussi radical dans l’amour de la forme nouvelle, donne à son modernisme un arrière-goût de panthéisme bouddhique, chante « la sœur eau » comme dans les Fioretti.

Nombreux sont en Amérique les essayistes à la manière anglaise : ils importent des idées européennes ou réfléchissent librement sur de hauts problèmes. S’ils s’appliquent à critiquer les lettres, ils y découvrent des idées générales; au lieu de l’analyse minutieuse, ils écrivent d’artistiques commentaires. José Enrique Rodo, de l’Uruguay, est le maître du genre: il a publié sur les poésies de Ruben Dario un harmonieux essai, et ses deux livres, Ariel, noble discours à la jeunesse sud-américaine, et Motivos de Protco, collection d’essais d’une grande beauté, sont devenus classiques. D'autres sont aussi brillants dans la critique. Manuel Ugarte, à la fois penseur et artiste, conteur, poète, idéologue, auteur d’un livre remarquable sur l’avenir de l’Amérique latine. Le Colombien Sanin Cano, passionné d'idées ; deux Argentins, Emilio Becher,qui analyse admirablement les idées et les livres, Ricardo Rojas qui devient de plus en plus, par son nationalisme et sa grande culture, le maître de la nouvelle génération ; deux Vénézuéliens, Manuel Diaz Rodriguez et Pedro Emilio Coll, le premier un noble idéaliste à la prose artiste, l’autre un rêveur, qu’entraîne la sceptique ironie de Renan. Au Pérou, Manuel Gonzalez Prada, dont le style agressif et sonore révèle de hautes inquiétudes morales : il y a dans son essai sur la vie et la mort des pages qu’aurait signées Guyau, son étude sur Castelar est une magnifique

satire ; José de la Riva Agüero, historien, critique, polémiste d’une rare vigueur. A Saint-Domingue, un esprit puissant qui connaît admirablement les lettres classiques et les littératures étrangères, Pedro Henriquez Uréna; dans F Uruguay, Carlos Reyles vient de démontrer par un livre, la .Vort du Cygne, que toutes les idées nouvelles lui sont connues et qu’il peut en faire une forte synthèse. Deux essayistes brésiliens, Oliveira Lima (qui est aussi un grand historien) et José Verissimo ont étudié les civilisations et les livres dans des ouvrages très remarqués.

Le conte, négligé sous le romantisme, renaît. Le modernisme, qui avait déjà transformé la poésie, a apporté ici la finesse dans l’analyse des passions, une psychologie que l’obscurité morbide ne saurait effrayer, et l’indispensable concentration de l’intérêt. Machado de Assis est un maître dans la forte analyse, le style sobre et l’ironie, la mélancolique vision de la vie. Diaz Rodriguez a écrit de superbes nouvelles. Une évocation ou un symbole met celles de Carlos Reyles, de l’Uruguay, bien au-dessus des romans ordinaires. Deux jeunes : Attilio Chiappori, Argentin, et le Péruvien Clemente Palma, ont apporté dans le conte une esthétique nouvelle : ce dernier semble influencé par Hoffmann et par Poe, ses récits macabres sont pourtant d’une originalité puissante ; Chiappori, médecin aliéniste, aime ces états crépusculaires d’une âme qui vacille entre la raison et la folie. De cette contrée indécise, Borderland , nous parle dans une langue sinueuse, et, en Amérique, inattendue.

Un grand écrivain du Pérou, Ricardo Palma, a créé un genre littéraire, la tradition, qui appartient à la fois à l’histoire, au conte et au roman. Il a décrit dans une langue très riche la vie des anciennes colonies espagnoles, dévotes et sensuelles, les traditions d’une ville raffinée, Lima. Son ironie subtile, ses

LES DÉMOCRATIES LATINES DE l’AMÉBIQUE

récits joyeux et libertins, rappellent souvent l’air de M. Anatole France et des conteurs italiens.

On publie en Amérique latine non seulement des contes exquis, mais des romans où l’on n’oublie pas l'étude sociale et l’analyse des âmes. On peut citer, entre autres : El Hombre de Hierro, par Rufino Blanco Fombona, Vénézuélien; Canaan , du Brésilien Graça Aranha; La Gloria de dan Ramiro et Redenciùn, des Argentins Enrique Rodriguez Larreta et Angel de Estrada. Idolos /lotos et Sangre Patricia , de M. Diaz Rodriguez, dont nous avons déjà loué le beau talent de conteur; La liaza de Gain , de Carlos Reyles, si remarquable aussi comme essayiste et conteur.

Blanco Fombona possède le don de conter, l’ironie, la richesse descriptive, le dialogue léger et la force des scènes. Romancier de tempérament, il a écrit la biographie d’un créole représentatif, le type lamentable que le milieu détermine, pour qui l'amour et la vie réservent leurs plus terribles cruautés. Employé plein de scrupules, ni malin, ni fort, il est le produit maladif de la langoureuse vie tropicale: cet « homme de fer » est le symbole de toutes les faiblesses. Autour de cette vie, la monotonie d’une petite ville, la guerre civile, la haine secrète des créoles et des étrangers, la grâce surannée des manières et la pompe espagnole, tout un petit monde grouillant.

Caïman est le roman de la terre promise, le Brésil fécond, où des blonds immigrants et des métis de toute nuance se disputent une nature prodigue. Cette longue lutte est l’intérêt dramatique du livre; sa beauté vient des magnifiques descriptions du tropique ; la langue de Graça Aranha est d’une poésie harmonieuse et dense.

Angel de Estrada est, en Amérique, un des esprits les plus cultivés. Voyageur n’a-l-il pas intitulé-Awie nomade un de ses livres?) romancier et poète, il distille dans ses livres des longues méditations, la

quintessence d’infinies lectures. Son roman Redenciôn est l’œuvre d’un humaniste : civilisations, arts, croyances, défilent évoqués avec force dans les pages du livre. Une langue nuancée et subtile lui sert à faire vivre des idées et revivre des villes mortes.

Enrique Rodriguez Larreta a décrit dans un roman, La Gloria de don Ramiro , l’époque de Philippe II, rouge, austère et tyrannique. Nul artiste américain n’eut la richesse verbale, la force d’évocation et la minutie érudite de reconstitution de l’écrivain argentin. Cet effort harmonieux et patient surprend dans une littérature souvent improvisée comme celle d’outre-mer.

La Raza de Caïn de Reyles est un beau roman où l’auteur met aux prises, outre-mer, les hommes de proie de Nietzsche et les faibles, les vaincus, et il exalte, dans une langue pleine d’éloquence, la joie dionysiaque de dominer et de vivre.

Conteur, romancier à ses heures, mais surtout brillant chroniqueur, Gomez Carrillo a eu la plus grande influence en Amérique latine. Dans un style nerveux, nuancé, plein d’harmonie, il a enseigné aux jeunes générations d’outre-mer le symbolisme, les élégants paradoxes de Wilde, le d’annunzianisme, Verlaine, tout l’art; décadent. Il fit surtout l’éloge de Paris, de « son âme charmante », de son boulevard sonore, de ses femmes, de la frivolité galante de ses inquiétudes. Professeur de sourire et d’ironie subtile, il possède l’aménité, le goût délicat de Scholl ou Fouquier, l’art de l’anecdote, d’analyser une comédie, de se moquer de l’emphase savante ou de la gravité vaniteuse. Ses livres sur le Japon et sur la Grèce, loués par les critiques français, ont révélé en Amérique le mystère de l’exotisme et toute son œuvre nous dit la suggestion éternelle de la France.

Telle est celte littérature nouvelle où vous trouverez des romanciers et des poè.tes, et un amour de la

beauté très florentin. Celui qui ne connaît de l’Amérique que l’imparfaite ébauche sociale, les guerres civiles et la barbarie tenace, n’en voit que le tumulte extérieur: il y a un divorce bizarre entre la politique branlante et l’art raffiné. Si jamais la théorie de Taine sur une fatale concordance entre le milieu et l’art fut erronée, c’est sans doute dans ces troubles démocraties qui enfantent des écrivains au style précieux, des poètes raffinés et des analystes.

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