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L EVOLUTION PHILOSOPHIQUE

politiques et sociales du Dr Gustave Le Bon. les livres passionnés (le MaxNord au, la criminologie de Lombroso et de Ferri, les formules de Taine, la biologie et la sociologie de Létourneau, sont commentés dans les universités, les parlements et les écoles. On répudie l’éloquence, comme contraire à la précision scientifique ; la foi romantique que le positivisme dédaigne. Un parti qui domine l’évolution du Mexique durant trente ans, s’intitule : « parti scientifique ».

La signification de ces doctrines acquiert bientôt une excessive importance : au lieu de fermes méthodes et de claires idées, nous trouvons, dans l’enseignement des professeurs, l’étroitesse du dogme. Le positivisme implante ainsi un rationalisme limité et vulgaire, une nouvelle métaphysique qui accorde aux formules de la science une vérité absolue ; exalte, dans la vie, l’égoïsme, les intérêts pratiques, la poursuite acharnée de la richesse. Pour les esprits simplificateurs d’Amérique, cette philosophie n’est point une discipline de la connaissance et de l’action : elle limite l’effort de l’homme à la conquête de l’utile. Les Positivistes organisent des tyrannies ploutocratiques dans quelques nations américaines.

Sans dominer dans les écoles comme Spencer, un philosophe français, M. Alfred Fouillée, influe vigoureusement sur le droit, la politique et l’éducation. En face du positivisme régnant, celte doctrine flexible attire force Américains, et les ouvrages de ce penseur, tels que l’Idée du Droit et V Histoire de la Philosophie deviennent des livres de texte dans quelques universités. La théorie des idées forcés est bien connue : des penseurs et des éducateurs s’inspirent de cette « philosophie de l’espérance ». Par son noble idéalisme, par son admirable richesse, par son rationalisme serein, par son caractère si latin, l’harmonieux système de M. Fouillée est devenu populaire parmi la jeunesse d’Amérique.

On ne peut point séparer de son influence celle du .jeune poète philosophe consacré par une morl prématurée : Guyau a été le professeur d’idéalisme de deux générations américaines. Dans Ariel , José-Enrique Rodé commente ses plus belles métaphores; un penseur péruvien, Gonzalez Prada, a popularisé les suggestions de cet esprit platonicien sur la mort.

Nietzsche a aussi des disciples et des commentateurs. Traduit en espagnol, vulgarisé, ses doctrines furent la bible de l’égoïsme exaspéré. On ne devine point son stoïcisme, sa culture de la vie héroïque et de la tragique aventure : des ministres concussionnaires, des métis qui aspirent au pouvoir, se croient nietzschéens, parce qu’ils oublient tout scrupule en leur avancement immoral. Une génération qui est au delà du bien et au delà du mal, pratique en Amérique l’arrivisme, désorganise la politique et la société, oublie le code de la dignité humaine.

Fouillée, Guyau et Nietzsche ne se sont point substitués à la philosophie positiviste : la superstition de la science, la haine des constructions métaphysiques dominent encore. Toutes les nouvelles doctrines se propagent : pragmatisme, bergsonisme, philosophie de Wundt et de Croce, philosophie de la contingence, sans créer toutefois de nouvelles directions. De la variété d’imitations surgira peut-être un système américain. Aujourd’hui, toute nouveauté intellectuelle s’applique passionnément : un juge argentin inspira certaines de ses sentences des idées de Tarde.

Contre le positivisme dogmatique commence une réaction: c’est la période de dissolution et de critique. En acceptant des influences aussi variées : saxonnes, allemandes, françaises, on laisse s’évanouir l’ancienne foi en la science, en Comte et en Spencer. Deux jeunes philosophes : Antonio Caso, au Mexique, et Pedrollenriquez Urena, à Saint-Domingue, ont contribué à cette analyse. En s’inspirant des idées de M. Emile

l’évolution philosophique

Boutroux, ils attaquent l’étroite interprétation des lois scientifiques.

Ainsi le positivisme perd son prestige, après trente ans d’influence. Aucun rigide système ne va le remplacer dans les écoles; il reste seulement, au lieu d’un dogme intolérant, un libre examen dont les conséquences ne se peuvent prévoir. Quelques essais de Enrique Varona, en ses conférences de morale et de psychologie; de Cdrlos-Octavio Bunge, dans sa Psicologia individual y social ; de Vaz-Ferreira, dans sa critique du problème de la liberté ; de Deustua à Lima, dans ses essais sur la morale, révèlent qu’une sérieuse orientation philosophique ne fait point défaut. Mais l’originalité, la doctrine nouvelle, l’école ibéroaméricaine seront-elles de prochaines réalités? Tant que ces nations en seront encore à s’organiser, au milieu de l’inquiétude anarchique, tant que le culte de la richesse dominera par-dessus tout effort désintéressé; il n’y aura sûrement pas d’autre philosophie que l’adaptation provisoire de systèmes étrangers.

Mais dans les nouveaux mouvements, la spéculation philosophique perd son ancienne simplicité; les études de psychologie se développent, l’analyse est plus profonde, on repousse les vieilles solutions verbales, l’étude des sociétés acquiert une extraordinaire importance.

Il y a un demi-siècle, les livres de science politique foisonnaient. La même préoccupation pragmatique — • adaptation des idées scientifiques à la direction de la vie sociale — domine aujourd’hui.

Divers sociologues s’inspirent soit de la biologie, soit de la psychologie, soit du matérialisme historique. Cornejo, au Pérou, adopte les théories psychologiques de Wundt, son analyse du langage, le mythe et la coutume; Letelier, au Chili, incline au positivisme de Comte; Ramos Mejia, Argentin, explique les phénomènes sociaux dans un sens biologique. Ses

livres : La Locura en la Historia , Las Masas argentinas révèlent cette tendance. — Ingegnieros étudie l’histoire de l’Argentine en relation avec le facteur économique. Son œuvre, De la barbarie al capitalisme.), est un essai de sociologie marxiste.

En résumé, la'science sociale préoccupe plutôt que la pure philosophie. Ni les grands idéalistes allemands, ni les penseurs-critiques ne sont connus en Amérique : ni Hume, ni Kant, ni Hegel, quoique les discours de l’orateur espagnol Emilio Gastelar propagèrent dans le nouveau continent un hégélianisme ad usum delphini. Le pessimisme de Schopenhauer ne s’acclimate point au Tropique. Eclectisme, positivisme, spiritualisme y régnent.

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