L EVOLUTION PHILOSOPHIQUE
ni le devoir un impératif : tous deux constituent un « ordre naturel ». Une profonde harmonie existe entre l’homme et le monde et la loi morale n’est que la révélation dans la conscience de la géométrie des choses. Pour Hostos, le monde est .juste, logique, chargé de raison : une loi intérieure, lex visita, se manifeste dans les harmonies sidérales et dans les actions vertueuses.
L’idéal moral n’est donc que l’adaptation de la conduite aux relations fatales et harmonieuses des choses. Cet optimisme ne rappelle-t-il pas la morale de Spencer, l’éthique rigoureuse de Spinoza ou la pensée de Cournot, « la base philosophique de la morale est l’idée de conformité à l’ordre universel? »
Les fondateurs de la République ont été formés par le scholasticisme. Dans les archaïques Universités, on discute avec des syllogismes embroussaillés. Une libre doctrine philosophique qui accepte toutes les vérités catholiques : l’immortalité, le libre arbitre, la Providence et les explique avec une éloquence enflammée, est la réaction contre cette pensée cristallisée en invariables formes : cette philosophie correspond au romantisme des politiciens, à leur foi en la démocratie, en la liberté, en le progrès humain.
Dans l’Amérique espagnole prédominent les idées françaises; dans le Brésil, la pensée allemande. Tobias Barreto et Sylvio Romero propagent cette culture contre l’éclectisme incolore : le premier est un disciple des philosophes allemands; le second vulgarise Spencer, sans négliger les maîtres germaniques. Fin ses études allemandes, Barreto adopte le monisme de Ludwig Noiré : « L’univers se compose d’atomes, entièrement égaux, qui sont doués de deux propriétés ; l’une, intérieure, le sentiment ; l’autre, extérieure, le mouvement ». C’est là la métaphysique du penseur brésilien, et telle fut son influence que, suivant un critique, « les théories de Comte et de Noiré expli-
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quent le moderne Brésil mental ». Sylvio Romero expose l’évolutionnisme de Spencer. « monument philosophique même plus important que celui de Comte », mais malgré les efforts de cet apôtre, Spencer n'arrive pas à être populaire comme dans les autres nations d’Âmérique.
Barreto, moniste en philosophie, est partisan du finalisme juridique de Ihering; Sylvio Romero, disciple de Spencer, expose et défend les conclusions de la science sociale de Demolins : dans l'ardeur scientifique de ces propagandistes, s’assemblent des doctrines qui ne présentent entre elles aucune affinité. Au Brésil, on commente toutes les philosophies exotiques; mais il manque, dans la confusion créée par des imitations aussi incohérentes, l’unité d’une direction nationale. Un psychologue de grande valeur, libre disciple de Renan, M. Joachim Nabuco, écrit dans une langue subtile des pensées et des essais.
Un philosophe espagnol, moins rigide que les scolastiques, plus riche de doctrine que les éclectiques, Balmes accapare force esprits fatigués de stérile éloquence. Il ne fait point école en Amérique; mais il est très lu par les conservateurs. Sa pénétrante analyse, son réalisme saxon, son rationalisme qui cherche l’harmonie avec les dogmes, s’imposent contre un spiritualisme diffus.
Ces divers courants — empirisme anglais, éclectisme français, benthamisme — ne constituent pas des mouvements intellectuels profonds. Ils remplacent la scolastique caduque. On veut une idéologie politique adéquate aux luttes pour le pouvoir; les discussions métaphysiques, on les relègue dans l’oubli.
Le positivisme est la première philosophie qui domine les esprits : il prépare de grands mouvements sociaux, telles la Réforme au Mexique et la République au Brésil. Il devient une dictature intellectuelle, une nouvelle scolastique. Les libres penseurs croient en
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Comte et en Spencer; en la religion humanitaire du premier, en l’agnosticisme du second.
Comte avait fondé, au dire de Stuart Mill, un système complet de despotisme spirituel : il défend l’ordre et l’autorité contre les abus de l’individualisme, « l’énergique prépondérance du pouvoir central » ; il condamne « l’anarchie, le libéralisme dissolvant; il exalte le génie éminemment social du catholicisme ». Dans des nations annihilées par la révolution et une romantique liberté, ces théories devaient justifier, comme cela arriva au Brésil, la dictature. Là, la formule comtienne « ordre et progrès » devint le symbole national.
D’autres causes expliquent la suprématie du positivisme : on réagit contre la théologie au nom de la science et aussi contre une philosophie officielle et vague. Les esprits formés par le cal holicisme réclament même, s’ils ont perdu la foi, des dogmes laïques, des vérités organisées en système facile, bref, une nouvelle foi : la philosophie comtienne satisfait ce besoin. En même temps, le progrès matériel, basé sur le développement scienlilique. l’utilitarisme qui exagère le rôle de la richesse, trouvent dans le positivisme dédaigneux de vaines idéologies, le système adéquat à la vie industrielle,
Au Mexique, au Brésil, au Chili domine le positivisme intégral, méthode philosophique et religion de l’humanité. Au Brésil, l’école, avec Benjamin Constant Botelho de Magalhaes, Oscar d’Araujo, Tavares Bastos et leurs disciples, conserve le calendrier, les saints laïques, les rites du fondateur. Elle forme des professeurs, crée des constitutions politiques comme celle de Rio Grande do Sul, propage avec ardeur Jes doctrines de Comte. — Au Chili, Juan Enrique Lagarrigue prêche un généreux idéalisme, l’oubli des haines patrotiques; mais la démocratie n’écoute pas cet apôtre ingénu. Au Mexique, Barreda, fondateur de
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l’Ecole Préparatoire, directeur de la vie intellectuelle, avait été dès 1867. à Paris, le disciple de Comte. Il réforma l’instruction mexicaine dans le sens du positivisme ; mais il n’accepta point l’aspect religieux de la nouvelle philosophie. Il existe encore au Mexique une « Revista Positiva » de mince influence.
Le comtisme influe comme méthode, comme réaction contre la théologie et la métaphysique, comme direction pédagogique. Mais plus profondément s’enracine dans les Républiques latines la philosophie de Spencer : au progrès, idée cardinale des romantiques, succède ainsi l’évolution, formule préférée des esprits positivistes. Depuis 1880 jusqu’à ces dernières années, les théories de Spencer ont conquis deux générations; elles constituaient, dans certaines universités, un système officiel. On n’appliquait point sa psychologie ni sa biologie; mais on suivait servilement ses doctrines morales et sociales. Des politiciens et des journalistes employaient des formules spencériennes : l’organisme social, l’instabilité de l’homogène, la différenciation, la relativité de la connaissance. En 1883, un politique colombien, Président de cette nation, Rafael Nunez, exposait à ses concitoyens la sociologie de Spencer comme remède au dogmatisme politique de ses prédécesseurs. Les hommes d’Etat d’Amérique auraient facilement demandé au philosophe de l’évolutionnisme des suggestions scientifiques, comme le firent les Japonais.
Sous l'influence du penseur anglais, on arrive à l’époque scientifique. L’étude de la science sociale commence; on professe un matérialisme ou un positivisme hostile aux idées ontologiques; on croit à la Science plus encore qu’aux sciences, à l’explication rationnelle de tous les mystères, à la suprématie des mathématiques et de la physique. Diverses influences dominent à cette époque et se mêlent confusément pour favoriser le triomphe du positivisme. Les théories