‹ Les démocraties latines de l'AmériqueChapitre 51 sur 76 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

LE DANGER ALLEMAND

L'impérialisme germain et la doctrine de Monroë. — La Deutschtum et le Brésil méridional. — Ce qu’en pensent les Brésiliens.

L’invasion tudesque inquiète les écrivains ibéroaméricains. La protection tutélaire des Etats-Unis ne suffit pas à leur faire oublier le péril européen : les souvenirs de la Sainte-Alliance, de la croisade d’absolutisme religieux et de reconquête, demeurent vivaces en Amérique latine.

> Trois grandes nations, l’Angleterre, la France et I Allemagne ont aspiré à établir outre-mer leur suprématie d une façon durable. L’Angleterre, colonisatrice sur tous les continents, voulut dominer à Buenos- Ayres : la défense de cette ville espagnole par le viceroi Liniers, fut, dit Onésime Reclus, la revanche latine de la perte de Québec. La France attaque le Mexique et lui impose un trône ; l’Angleterre et un monarque français envoient des expéditions contre le dictateur nationaliste Rosas. Lord Salisbury, dans un duel diplomatique avec le secrétaire d’Etat nord-américain Olney, veut ignorer la signification tutélaire du monroïsme.

Le triomphe de ces tentatives aurait introduit en Amérique latine des colonies étendues, peuplées et. orgueilleuses. Les efforts de Républiques mal organisées, n’auraient pu prévaloir contre elles.

2G8 les démocraties latines de l’amérique

C’était pour le nouveau continent la perte de l’autonomie ; mais la doctrine de Monroë opposée à toutes les conquêtes, à l’exception de celles du fait des Etats- Unis, et le désaccord subit des nations envahissantes, la France et l’Angleterre, dans leur campagne contre Hosas, firent avorter ces grandes tentatives. Les trois Guyanes, le Honduras britannique, quelques îles de la mer des Antilles, témoignent des projets de l'Europe : ce sont là des fragments épars de l’empire que le Vieux- Monde ambitionnait d’établir. Invasions de capitaux et navires de commerce remplacèrent vite les escadres.

Mais sourdement, sans l’emploi de ces moyens guerriers, l’Allemagne s’impose : son impérialisme revêt la forme mercantile et celle de l’immigration. De tenaces colonisateurs tudesques se dirigent vers le Brésil, le Chili, le Centre-Amérique, et si le péril européen disparaît, le danger allemand subsiste. Ni la Russie, qui possède en Asie de vastes territoires déserts, ni l’Italie, dont les ambitions se limitent à l’Afrique, à Tripoli, n’envisagent la possibilité de conquêtes sur le continent américain.

Contre les expéditions bien définies d’envahisseurs de toutes provenances, la tutelle yankee est une protection, mais contre l’invasion lente et inaperçue des émigrants germains, le monroïsme est impuissant. Par leurs capitaux et leurs aventuriers, l’Allemagne et les Etats-Unis occupent l’Amérique méridionale; les autres continents étant fermés à leur ambition expansive, c’est au Nouveau Monde, terre libre, qu’ils fondent des colonies. Nous trouvons là des banquiers et des négociants, rudes émissaires de ces puissances commerciales. Américains et Germains se ressemblent par la race et l’énergie. Le Middle-West nord-américain fut peuplé par des émigrants allemands; deux cités imposantes, New-York el Saint- Louis, semblent d’immenses réservoirs d’énergie teutonne. Le nouvel empire est agité par des ambitions

LE DANGER ALLEMAND

identiques à celles des Etats-Unis, conquérants et ploutocrates. Il est possédé par les passions des peuples nouveaux : la foi active, le christianisme pratique, le culte de l'or, l’instinct des accumulations gigantesques, des entreprises cyclopéennes, cartels, trusts, l’optimisme, l’anxieux désir d’improviser sous la pression de l’argent l’œuvre civilisatrice des siècles. Le Kaiser et Roosevelt, bibliques pasteurs de races, évangélistes de la vie intense, dirigent cette ardente évolution industrielle et fondent un impérialisme mystique. C’est de cette analogie de tendances que naîtra le choc futur. Aujourd’hui les incursions continuelles des Etats-Unis dans les affaires sud-américaines, et l’immigration allemande organisée, sont des formes diverses d’une même ambition.

Au Guatémala et au Costa-Rica, l’influence de l’Allemagne est immense : l’importance de ses capitaux dans le Centre-Amérique ne peut être comparée qu’à celle des capitaux anglais en Argentine. On l’évalue à trois cents millions de marks. Us acquièrent des propriétés foncières, construisent des chemins de fer, établissent des banques. Dans ces régions, deux influences dominatrices sont en lutte, l’impérialisme germain et le monroïsme : le Kaiser s’empresse de reconnaître le président Madriz au Nicaragua, tandis que des révolutionnaires protégés par les Etats-Unis se hâtent de le jeter à bas de sa puissance éphémère. Dispersés au Chili, au Yénézuéla, au Pérou, dans le Centre-Amérique, les Allemands se concentrent dans le Rrésil méridional. Ils aspirent à coloniser intégralement trois Etats brésiliens.: Santa-Catalina, Parana et Rio-Grande-do-Sul. Depuis 1825, un lent courant humain envahit ces riches provinces. 350.000 Allemands y sont établis qui dominent les municipes, jouissent des droits de self-government , méprisent nègres et métis, vivent dans un aristocratique isolement. Ils conservent la langue, les traditions, les pré-

jugés de la métropole. Dans certaines colonies du Sud, il y a seulement 10 p. 100 de citoyens brésiliens : les Allemands représentent la race dominante, la nationalité de fait. Leur effort seconde les ambitions territoriales de la Deutschtum.

Les économistes recommandent que l’immigration excessive, qui envahit régulièrement les Etats-Unis, soit dirigée vers l'Amérique du Sud. Le dixième de la population nord-américaine se reconnaît une origine tudesque : il y a huit millions d’Allemands dans l’immense démocratie septentrionale. Grâce à des affinités de race, ou grâce à l’action assimilatrice de l’esprit national, cette colossale colonie ne forme pas un Etat dans l’Etat : ses membres s’adaptent à la vie américaine et s’assimilent, dans de nombreuses écoles, les éléments de la culture saxonne. Ils ne menacent pas le progrès normal de la République, comme le font les nègres du Sud et les Asiatiques du Far-West.

Au Brésil, les Allemands occupent 8.000 milles carrés de territoire. Ils opposent orgueilleusement les destins magnifiques de la Vaterland au fédéralisme tourmenté des Etats brésiliens. Compagnies de colonisation et « filiales » de banques puissamment actives, surtout de la Deutsche Uberseeische Bank, merveilleux instrument de conquête, étendent au Brésil, dans toute l’Amérique latine, la prosaïque hégémonie allemande. Au Chili, ils dirigent l’instruction, organisent l’armée : tout comme dans les écoles prussiennes, ils y enseignent un patriotisme intolérant et une histoire orgueilleuse.

Pendant que les émigrants réalisent leur odyssée impérialiste, de sévères professeurs condamnent la doctrine de Monroë : Hugo Munster berg, philosophe à Harvard, Adolphe Wagner, économiste berlinois, jugent que la thèse yankee n’est qu’une improvisation périssable et de fondement fragile. L’intérêt de l’Allemagne exige que les Etats-Unis abandonnent leur

LE DANGER ALLEMAND

tutelle et que de nombreuses légions germaniques envahissent le continent méridional. Münsterberg écrit dans son livre The Américains , que les Yankees comprendront bientôt «l’erreur et la folie » de cette thèse, qu’il qualifie de doctrine moribonde. Aucune colonie russe, française, italienne en Amérique du Sud, dit-il, ne pourrait créer de difficultés aux Etats- Unis; seule la doctrine qui interdit leur établissement expliquerait des heurts dans l’avenir. Si on affranchissait l’Amérique du Sud de cette tutelle, si on en limitait la portée à l’Amérique Centrale, les possibilités d’un conllit entre les Etats-Unis et l’Europe diminueraient considérablement. Ce conseil désintéressé ne cache-t-il pas le désir de fonder des colonies sur un continent que la vigilance des Etats-Unis ne protégerait plus?

Un économiste qui, comme Treitschke et Sybel, croit à la mission divine de l’empire allemand, Gustave Schmollcr, veut que l’on fonde dans le Brésil austral un pays de vingt ou trente millions d’hommes.

Concentrée dans trois provinces du Brésil, une race pure et hostile lutterait contre les métis brésiliens et les dominerait, ainsi que le veut l’enseignement de ces professeurs de conquête. Cette féconde invasion réaliserait le rêve caressé par de riches banquiers d’Augsbourg, les Velzers, qui, il y a trois siècles, achetèrent une province vénézuélienne à Charles-Quint, monarque hispano-germanique. Héritiers de ce vaste plan avorté, les financiers allemands de nos jours ambitionnent d’implanter une province étrangère au cœur des vastes territoires du Brésil.

Les penseurs brésiliens protestent contre cotte conquête allemande déguisée : ils reconnaissent le danger, et veulent le conjurer. Sylvio Bomero suggère d’efficaces mesures, dans le but de limiter cette expansion : il voudrait une colonisation du Brésil par des éléments d’origines diverses, un système anglo-

saxon d’éducation développant le goût de l’initiative, le sens de l’effort, une émigration de prolétaires brésiliens qui occuperaient les territoires du Sud contre les Allemands; enfin, l’établissement de colonies militaires dans les régions menacées. C’est la traditionnelle lutte pour la nationalité, pour la possession du sol même. Le langage est un instrument de conquête : il est donc urgent d’imposer la pratique du portugais dans ces écoles du Sud, où des colons prévoyants enseignent seulement leur propre langue. Des syndicats étrangers acquièrent des territoires étendus et nombreux : M. Komero voudrait qu’on interdit ces trusts du sol et que l’on favorisât l’établissement de centres indigènes parmi les populations allemandes, afin de lutter contre cette périlleuse invasion d’une race étrangère l.

L’inquiétude nationale a même atteint les formes de la vie artistique : Graça Aranha a écrit, dans Canaan , le drame du contact des races. C’est l'annonce douloureuse de la conquête. « Pour le moment, dit Milkau, le dominateur blond de la patrie métisse, nous ne sommes pas autre chose qu’un dissolvant de la race de ce pays. Nous faisons là une nouvelle conquête, lente, tenace, pacifique par les moyens qu’elle emploie; mais terrible par ses projets ambitieux. » Hentz, son compagnon, décrit orgueilleuse-

Page 1