Voir A America latina. Porto, 1907; p
M. Onésime Reclus donne le même conseil aux Lusitaniens d’Amérique :
« Qu’en chaque État, dans chaque municipe, ceux chargés de la répartition des terres, n’établissent de colonies polonaises, allemandes, anglaises, irlandaises, sinon des colonies espagnoles, portugaises, brésiliennes, françaises, ou autres analogues; qu’aucune colonie ne soit formée exclusivement de gens d’une seule nationalité; mais bien divisée entre colons de langage dilférent, qu’on observe strictement une telle loi, et l’Amérique latine pourra résister à la poussée fatale de l’Europe slave ou germaine. » Le Partage du Monde; p. 278.
LE DANGER ALLEMAND
ment le triomphe de l’homme blanc, l'expulsion de « l’homme de couleur, qui naquit sur cette terre ». Il prophétise le terrible avenir: «Les Allemands arriveront avec leur soif de possession et de domination, avec leur âpre originalité de barbares, leurs cohortes infinies ; ils tueront les hommes sensuels et fous qui formèrent leurs sociétés sur cette terre splendide et la dégradèrent par leurs turpitudes. »
C’est l’épuration d’un territoire infesté d’esclaves africains. L’Allemagne, mère d’hommes sans nombre, officimi et vagina gentium, envahit de ses blondes légions la patrie des hommes bruns; elle envoie de chastes Germains à la conquête de la forêt lascive.
Sans nier la réalité de ce péril, on ne peut que reconnaître qu’il sera difficile d’établir, d’une manière durable, sur la terre brésilienne, des colonies qui reflètent les gloires de la Deutsclitum. Déjà 350.000 Allemands se sont perdus dans la masse nationale : démographiquement, ils ne signifient rien, en face de 19 millions de Brésiliens. Pour fonder un empire colonial à l’intérieur de la République lusitanienne, il est nécessaire d’avoir une forte base d’hommes : les théoriciens de l’expansion germanique voudraient disposer, pour ces riches provinces australes, de 18 à 20 millions d’émigrants. De plus, l’invasion allemande ne se concentre pas encore uniquement au Brésil. Les Etats-Unis absorbent l’alluvion germanique; et les métis brésiliens étant féconds, dans l’avenir la disproportion numérique entre les naturels et leurs blonds envahisseurs sera immense.
D’autre part, le contingent d’immigration tudesque diminue. Les cités modernes de l’Allemagne industrielle croissent en nombre et en population; elles attirent de nouveaux éléments à leur vie artificielle. La multitude rurale qui émigre a changé la direction de son pénible voyage : elle n’abandonne plus sa patrie de tradition, et laisse le travail des champs silencieux
pour celui des villes déprimantes. Son goût s’est affiné; elle préfère les attractions des cités à celles de l’émigration aventureuse. Dans la dernière décade, 30.000 Allemands, à peine, abandonnent chaque année le Vaterland 1 : ce n’est pas avec ces misérables lésions, réparties entre les Etats-Unis, l’Amérique Centrale et le Brésil, que l’on peut établir un centre de domination dans les pays d’outre-mer.
Les Italiens, enrichis et triomphants, envahissent l’Argentine et le Brésil méridional. C’est un courant d’une intensité croissante : plus de 50.000 Latins émigrent annuellement; ils s’adaptent à leur patrie nouvelle, acquièrent d’immenses étendues de terres, accumulent d’énormes fortunes, imposent des noms d’origine étrangère dans les lettres argentines, dans les salons ploutocratiques du nouveau continent. Ils transmettent l’héritage latin à leur nombreuse lignée. Le groupe hautain de colons allemands ne pourra pas vaincre ces races de mêmes affinités que les naturels, et qui apportent outre-mer la sensualité napolitaine et le bon sens milanais.
Quand l’émigration allemande n’est point excessive sur un point déterminé, elle y forme des populations laborieuses et assimilables. L’Allemand apprend plus facilement que l’Anglais la langue de la nouvelle patrie; il étudie les mœurs locales et les adopte: il apporte aux démocraties inquiètes etagitées d’Amérique, sa lenteur, son esprit d’industrie, son activité méthodique. En Argentine, au Chili, au Pérou, dans les pays où il n’entreprend pas encore d’établir les fondements d’un empire, son inlluence est féconde.
La tutelle yankee nous semble plus périlleuse que l’invasion allemande.
1. René Gonnarii. L'Emigration européenne au XIXe siècle. Paris, 1906; p. 126.