CHAPITRE Y
LA MENACE JAPONAISE
Les ambitions du Mikado. — Les « Shin Nihon » en Amérique occidentale. — L'invasion pacifique. — Nippons et Américains.
En face des Etats-Unis, dans le mystéreux Orient, il existe un Empire étendu, qui envoie vers le Nouveau Monde des légions d’envahisseurs pacifiques. Anticipant les victoires japonaises, le Kaiser annonça à l'Europe somnolente le terrible péril jaune : de nouvelles hordes, comme celles de Gengis-Khan, devaient détruire les trésors de la civilisation occidentale. Ce danger, à la suite de la défaite russe et de l’alliance avec l’Angleterre, se fait sentir dans l’Amérique depuis Vancouver et la Californie jusqu’au Chili.
Dominer le Pacifique est à la fois l’ambition de la République nord-américaine et celle de la monarchie asiatique.
Avant de gouverner l’Amérique, les Japonais, en hutte à l'hostilité des Californiens, livreront au Nord la grande bataille qui décidera du sort de leur conquête. La doctrine de Monroë, qui libéra l’Amérique Latine de la tutelle de la Sainte-Alliance, est peut-être destinée à la protéger aussi contre la menace de l’Orient. Les Anglo-Saxons ne peuvent tolérer que des colonies japonaises se fondent sur la côte méridionale de l’Amérique : pour s’y opposer, ils brisent l’obstacle qu’est pour eux l’Isthme, ils y creusent un
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canal, ils le fortifient, ils augmentent le nombre de leurs navires. Les Etats-Unis comprennent que leur avenir se jouera en Orient, et ils deviennent par l’acquisition des Philippines une puissance asiatique. Ils défendent l’intégrité de la Chine, président à la paix russo-japonaise, exigent la neutralité des chemins de fer mandchous, réclament une participation financière aux emprunts chinois et aux entreprises de civilisation matérielle., La politique de M. Taft tend à assurer à son pays le contrôle des finances chinoises.
L’industrie nord-américaine veut se créer des débouchés en Asie, parce que l’Amérique du Sud est encore un fief commercial de l’Europe. D’autre part, la population japonaise croît d’une manière si excessive que l’émigration est un phénomène nécessaire pour ce pays: un peuple de marins tenu à l’étroit par l’Océan doit s’adonner aux aventures fécondes. D’ailleurs l’Etat stimule l’exode; le socialisme l’inquiète, la dense population de prolétaires crée d’implacables antagonismes de castes. Des anarchistes, de brillants propagateurs de doctrines européennes, font partager leurs convictions à la multitude qui végète sur une terre misérable. L’industrialisme, les transformations de la nation rendent plus âpre encore la protestation des déshérités.
Ce courant d’émigration n’est ni désordonné, ni stérile. Plus encore que l’Allemand, le Japonais est un émissaire de visées impérialistes. Il ne s’assimile pas dans la nationalité nouvelle où il vit; il ne se naturalise pas sous la protection de lois hospitalières: il conserve son culte pour le Mikado, ses traditions nationales, sa noble dévotion envers les morts.
Le Japon aspire à la domination politique et à l’hégémonie économique en Corée et dans la Chine septentrionale. Il annexe la Corée, et, en arborant l’étendard impérial sur cette péninsule, il devient
puissance continentale. Il reçut de la Chine archaïque des leçons de sagesse, des artistes, des philosophes; et, aujourd’hui, l’initié veut dominer l'initiateur. Le Japon transforme la Chine et lui transmet les méthodes de l’Occident, la philosophie d’Heidelberg, les arts de Paris. En Mandchourie, malgré des ambitions nord-américaines, il prétend commander par l’entremise de ses industriels et de ses banquiers.
« L’Asie aux Asiatiques! » ont proclamé les Nippons, opposant ainsi cette formule exclusive à celle des Yankees : « L’Amérique aux Américains ! »
Ni l’un ni l’autre de ces deux peuples ne respecte l’autonomie des nations étrangères. Les Etats-Unis conquièrent économiquement l’Asie, et le Japon, défenseur de l’originalité orientale, envahit lentement le Far-West américain. Les Philippines pour les Etats-Unis, Hawaï pour le Japon, sont des positions avancées de l'expansion commerciale d’une part et de l'impérialisme de l’autre.
Nous sommes donc en présence d’une lutte de races, d'un choc d’intérêts inconciliables. On note chez l’orgueilleuse démocratie nord-américaine une inquiétude qui se révèle par l'exclusion hostile des Japonais de la vie de l’Ouest et par d’inébranlables préjugés de race. Le général nord-américain Ilomer Lee, dans un livre pessimiste : The Valor of Ir/norcince , dit qu’une nation hétérogène, où les étrangers constituent la moitié de la population totale, ne pourra jamais vaincre le Japon. Il prévoit que l’empire insulaire, après avoir éliminé ses deux rivaux : la Russie et la Chine par des guerres successives, vaincra les Etats- Unis et occupera dans le Nord-Ouest américain de vastes territoires. Seule l’alliance avec l’Angleterre, « liée aujourd’hui aux destins du Japon », pourrait sauver la République nord-américaine de la mainmise de ses rivaux orientaux.
De tels présages ne revêtent pas cependant un
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caractère général. En attendant la guerre future, la lutte pour le Pacifique demeure toujours aussi forte entre ces puissances hostiles. Les émigrants japonais s’arrêtent aux îles Hawaï; ils s’assimilent les méthodes américaines et reprennent, leur exode vers l’Eldorado californien. Aux îles, ils sont électeurs, ils dominent par le nombre, ils changent avec une mobilité extraordinaire de profession et d’industrie ; puis, ils retournent à la métropole, ou restent et conservent le sentiment inviolable de leur nationalité. En Californie, ils exercent d’humbles métiers; ils se préparent sourdement à la conquête. D’innombrables légionnaires arrivent ainsi d’Orient; ils sont audacieux, spéculateurs, orgueilleux; ils aspirent à la domination économique.
Là-bas, en Californie, dans cette âpre terre de l’aventure et de l’or, le problème de l’immigration japonaise se complique. M. Louis Aubert explique que les Nippons constituent dans cet Etat une défense nécessaire contre la tyrannie des syndicats1. Ils acceptent un salaire dérisoire et fournissent à l’oligarchie financière des bras utiles et des estomacs sobres. Alors que les groupement ouvriers exigent l’augmentation des salaires et menacent de grèves et de revendications socialistes les ploutocraties cupides, le Japonais subit passivement la loi d’airain du capitalisme. Si en Californie l’intérêt de race fait qu’on l’exile, l’intérêt de classe veut qu’on le protège. L’instinct de la démocratie qui défend dans le monde l’héritage civilisateur de l’homme blanc, the tchite man’s burden , est plus fort que son 'égoïsme utilitaire. La législation locale ferme les écoles aux Japonais ; elle restreint leur émigration ou l’interdit, ; elle leur impose des lois d’exceplion. On accuse l’immigrant d’impudeur ou de servilité. L’énergie, la frugalité,
1. Louis Aubert. Américains et Japonais. Paris, 1908; pp. loi et suiv.
le respect de soi-même, la patience triomphatrice, l’isolement hostile du Japonais aux Hawaï et en Californie inquiètent les Américains.
Repoussés au nord, ils se réfugient donc, ces conquérants japonais, sur la longue côte de l’Amérique méridionale. Ils ne renoncent pas à la Californie et à sa terre admirable; mais ils veulent oublier le dédain de l’Amérique du Nord, transiger avec cette démocratie hautaine, se préparant silencieusement pour les luttes futures.
Ils se sont transformés ; ils ont renié leur propre histoire au milieu de l'Orient millénaire et extatique, et cette rénovation a pour conséquence une forte ambition expansive. Le Japon qui singe l'Europe n’oublie pas les enseignements de l’impérialisme anglo-saxon. Ses hommes d’Etat, émules de Disraeli et de Chamberlain, voudraient constituer un empire immense sous la tutelle de l’Angleterre asiatique, orgueilleuse et insulaire comme le Royaume-Uni. Le Comte Okuma, disait que l’Amérique du Sud est comprise dans la « sphère d’influence » à laquelle l’Empire Nippon peut légitimement prétendre. N’est-ce pas là le langage même des conquérants européens, pour qui de telles « sphères d’influence » préparent le protectorat, la tutelle ou l’annexion? « L’Amérique occidentale, écrivent les journaux japonais, est un champ favorable pour l’émigration nippone. De tenaces émigrants pourront y édifier un nouveau Japon, Shin Nihon. C’est là le but même des Allemands dans le Brésil méridional : la création d’une Deutschtum d’outre-mer.
Les Japonais émigrent au Canada pour y poser des hases d’invasion des Etats-Unis; ils font de même au Mexique, et ils s’établissent jusqu’au Chili ; mais le
1. Cf. L. Aubert, ouvrage déjà cité, dans lequel l'auteur publie de nombreux extraits de journaux japonais sur l’Amérique latine.
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Pérou est la terre de prédilection de ces aventuriers impérialistes. Pour les hommes d’Etat, c’est là un « shin nilion », d’avenir assuré, un nouvel Hawaï. Son climat ressemble à celui du Japon. « Au Pérou, comme dans la plus grande partie de l’Amérique du Sud, le Gouvernement est faible ; et si l’on emploie une grande énergie, il ne pourra refuser d’accepter des immigrants japonais », écrit un journal de Tokio. « Dans ce pays hospitalier, les Nippons pourront s’instruire dans les écoles publiques, acquérir des terres, exploiter les mines ». Il est nécessaire, dit-une feuille d’Oasaka, que ces émigrants ne reviennent pas au Japon, après avoir amassé une fortune; il faut qu’ils restent au Pérou et qu’ils y créent un Shin Nikon. On rappelle aux immigrants japonais qu’il y a déjà plus de 60.000 Chinois dans les plantations de canne à sucre du Pérou, que cette République est une des plus riches du littoral du Pacifique. On leur explique minutieusement quels sont les produits agricoles que l’on peut obtenir au Mexique, au Chili et au Pérou; quels sont les privilèges accordés aux immigrants dans ces pays : ces déclarations tranchantes ne troublent cependant pas les hommes d’Etat de l’Amérique. La date même du premier exode japonais vers l’Eldorado des conquistadors est devenue l’anniversaire classique du début d’une ère nouvelle : c’est l’an 1899, « le trente-deuxième du Meiji », de la régénération de l’Empire. D’après des statistiques récentes, 6.000 Japonais travaillent au Pérou, dans les plantations de canne à sucre, les exploitations de caoutchouc, et les cultures de coton ; suivant les traces des Chinois ils accaparent les petites professions, vainquent les métis et les mulâtres dans la lutte économique. Des flottes nouvelles amènent sous le pavillon impérial ces légions tenaces. L’Etat protège les Compagnies de navigation, qui font le service entre le Japon et l’Amérique du Sud; et, quoique le com-
merce qu’il favorise ainsi soit plus profitable au Pérou et au Chili qu’au Japon lui-même, le Mikado, prévoyant, encourage des relations peu favorables aujourd’hui, mais qui permettent de développer les intérêts japonais le long de la côte du Pacifique, et de créer des centres de population et d’influence nippones au Mexique, au Pérou et au Chili L Les navires orientaux déposent leur charge humaine au Callao et à Valparaiso. La terre, qui manque de serfs chinois, est ainsi fécondée par des immigrants japonais; et, pourvue de main-d’œuvre, l’oligarchie agricole du Chili et du Pérou se tient pour satisfaite. Le Brésil lui-même attire ces émigrants et oppose à la féconde invasion italienne, des ouvriers sobres et de race hostile : il prépare l’établissement sur son propre territoire de deux groupes de même tendance, mais ennemis : l’un Japonais, l’autre Allemand.
On a découvert des espions japonais à l’Equateur et au Mexique. Aux fêtes des centenaires Mexicain et Argentin, en 1910, un croiseur japonais et un ambassadeur du Mikado apportèrent le message fraternel de l’Orient. Inquiets en face du danger nord-américain, quelques écrivains des démocraties latines du Sud ont confiance en la sympathie du Japon; peut-être même escomptent-ils une alliance avec l’empire du Soleil Levant. Nous ne voyons cependant pas avec le brillant écrivain argentin, Manuel Ugarte, que la diplomatie latino-américaine doive compter dès maintenant sur le Japon, parce que l’hostilité entre cette nation et les Etats-Unis pourra être utilisée avec succès à un moment donné. Dans les batailles commerciales qu’il livre pour la domination du Pacifique le Japon ne défend pas l’autonomie de l’Amérique latine : ses hommes d’Etat el ses publicistes consi-
1. Les importations péruviennes au Japon atteignirent, en 1009, £ 101.000; et celles du Japon au Pérou, £ i.400 seulement. Il existe un traité de commerce entre le Chili et le Japon.
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dèrent que le Pérou, le Chili et Mexique sont des terres d’expansion nippone. Nous avons cité des opinions concluantes à ce sujet et elles contredisent l’optimisme du sociologue argentin.
A parties émigrants et les compagnies qu’ils encouragent, les projets et les desseins du comte Okuma, chef des impérialistes nippons, se manifestent dans les articles de la presse nationaliste, qui les trahit parfois un peu. Aujourd’hui, en présence de l’opinion unanime de ces journaux, on ne peut nier les projets ambitieux du Japon sur l’Amérique. La guerre future naîtra du choc de deux doctrines, de deux impérialismes, de l’idéal d’Okuma et de la Lu telle des disciples de Monroë. Vainqueurs, les Nippons envahiraient l’Occident américain, et convertiraient le Pacifique en une vaste mer fermée aux ambitions étrangères, mare nostrum , peuplée de colonies japonaises L
L’hégémonie japonaise ne serait pour les nations d’Amérique qu’un simple changement de tutelle. En dépit de différences essentielles, les Latins d’outremer ont des liens communs avec les Yankees, une religion séculaire, le christianisme, une civilisation cohérente, européenne, occidentale. Du Japon tout les sépare : l’histoire depuis les origines les plus reculées; une croyance millénaire, le bouddhisme; vingt siècles de tradition romaine et chrétienne. Peut-être y a-t-il une obscure fraternité entre le Japonais et l’Indien américain, entre Nippons jaunes et Quéchuas bronzés, peuples disciplinés et sobres. Mais la race dominante, le seigneur d’origine espagnole, qui imposa la civilisation de l’homme blanc à l’Amérique,
1. Peut-être l’émigration des Orientaux vers les deux Amériques s’arrêtera-t-elle car il y a un Far- West chinois qui commence à se peupler. Le Japon aspire' à s’assurer la domination de la Mandchourie, et envoie des colons en Corée, péninsule annexée. L'excès de population de la Chine et du Japon tend, naturellement, à occuper des territoires où tout lui est favorable : climat, religion et race.
cette race, est hostile à tout l’Orient envahisseur.
La géographie de l’Empire oriental ne rappelle en rien celle de l’Amérique, ni par de larges plateaux, ni par de puissantes rivières, ni par des forêts d’une fécondité luxuriante. Horizons étriqués, douces collines, îles minuscules, mers fermées, une llore étrange dans l’harmonieux paysage insulaire : lotus, criptomères, bambous, chrysanthèmes, arbres nains. Croyances, mœurs et coutumes, tout cela diffère radicalement des mêmes choses d’Amérique. « Les Européens, — écrivait Lafcadio Hearn, — bâtissent en vue de la durée, les Japonais en vue de l’instabilité. » Un sentiment aigii de ce qu’il y a de fugitif dans la vie, l’angoisse devant la mobilité incessante des choses, font aimer les apparences éphémères. Le bouddhisme parle de la fluidité de la vie. L'art nippon s’efforce de fixer des impressions passagères : la rosée, la blafarde lumière de la lune, les teintes fugitives du crépuscule, les temples provisoires, les petites maisons de bois, les paravents de laque, sur lesquels les geishas mêmes, projettent des ombres indécises. Rien ne persévère dans la vie japonaise : l’habitant est nomade et la nature variable. D’impassibles bouddhas, juchés sur des lotus bleus, contemplent l’irrésistible courant des apparences. Mobilité, impudeur, sens religieux du devenir, tous ces éléments seraient des facteurs de dissolution dans l’Amérique divisée.
Puissante et traditionnelle, la civilisation japonaise s’imposerait trop fortement aux démocraties latines si entremêlées. Le Bushido, culte de l’honneur et de la fidélité aux ancêtres, base d’un fort nationalisme ; le mépris de la mort; l’orgueil d’un peuple insulaire; la soumission de l’individu à la famille et à la patrie; l’ascétisme des samouraïs, constituent une si formidable supériorité que, dans la lutte de l’Amérique métisse et du Japon stoïque, celle-là perdrait son autonomie et ses traditions.