‹ Les démocraties latines de l'AmériqueChapitre 56 sur 76 · Enrique Collazo. Cuba intervenicla. Itabana, 1910; p · texte numérisé non relu

Enrique Collazo. Cuba intervenicla. Itabana, 1910; p

Le pavage, l’établissement d’égouts, la démolition de vieux édifices, la construction d’autres : asiles, hôpitaux, prisons, donnent à l’ile un aspect à la fois moderne et sain. L’argent du fisc, mal employé jadis par une bureaucratie malhabile, trouve un emploi utile; les dilapidations sont signalées, les chemins de fer reçoivent un statut. Les Yankees tracent des routes, sachant combien la prospérité de l’ile en dépend : en 1906, seconde année de l’occupation, on n’y comptait que 610 kilomètres de routes carrossables1. La Jamaïque, d’une superficie cinq fois moindre, en avait 10.113.

Les communications ainsi rendues faciles, l’industrie du sucre, à laquelle est lié le sort de l’ile, se développa avec force. Les Nord-Américains n’oublient pas d’attirer l’immigration et de reconstruire des ports.

Le gouvernement de M. Wood installe des écoles modernes dans les vieilles bâtisses espagnoles, en éditie de spéciales, des kindergarten, des écoles de travail manuel dans les grandes villes.

Sous les Espagnols, l’instruction était obligatoire, sans doute, mais ce furent les Yankees qui donnèrent vie à la loi désuète. Des amendes punirent la négligence paternelle. Un millier d’instituteurs vont à Harvard, dans la seule année de 1900, envoyés par Wood, pour vivifier leur enseignement routinier; de nouvelles méthodes pédagogiques et une culture plus vaste modifient fortement la vie politique et sociale. Les Yankees ont laissé dix fois plus d’écoles qu’ils n’en trouvèrent, et une éducation adéquate à la race, à l’enfant' cubain, « impressionnable, nerveux, furieusement imaginatif».

Le gouverneur Wood demande à son pays de réduire de moitié les tarifs douaniers qui visent le café, les fruits, le sucre, produits de file, comme

1. V. Informe del Gobernador Charles E. Magoon. Habana, 1909 ; pp. 26 et 39.

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base d’une Zollverein profitable aux deux pays. Il se plaint, dans son mémoire, de l'indifférence des riches envers la vie communale et la politique qu'il veut rendre plus actives. Une loi, qu’il édicte, réglemente les élections dans la République nouvelle.

Les Cubains reconnaissent volontiers que les Américains ont fait une œuvre excellente d’éducation et de finances, mais les accusent d’avoir provoqué dans la vie. politique une corruption analogue à celle qui, à Tammany Hall , suscite des « bosses » ou meneurs, et remplace la violence par la fraude. 11 est malaisé de se prononcer, certes ; mais, peut-être, la réaction contre ces méthodes dangereuses fut-elle insuffisante. En 1906, après quatre années de vie indépendante, le Président Estrada Palma demanda l’intervention. Il faut reconnaître que les Américains ne l’effectuèrent pas sans inquiétude: M. Roosevelt, dans une lettre au diplomate cubain M. Gonzalo de Quesada, donnait de nobles conseils : « J’exhorte solennellement les patriotes cubains, écrit-il, de s’unir étroitement, d’oublier leurs différends et leurs ambitions personnelles, et de se souvenir qu’ils ont un seul moyen de sauvegarder l’indépendance de la République : éviter à tout prix le besoin d’une intervention étrangère, destinée à les délivrer de la guerre civile et de l’anarchie. »

Inattentifs à la voix du biblique Président, ils lui demandent de mettre fin à la longue querelle des libéraux et des modérés. Les Américains occupent file pendant un an ; M. Taft, leur Président actuel, fut un des pacificateurs. Il est difficile de savoir si, après leur départ, les anarchiques habitants de l’Antille ont fait des progrès. Un de ses plus remarquables politiciens, M. Mendez Capote, croit qu’à Cuba — et plus généralement dans un pays trop jeune, où le gouvernement a besoin d’une autorité sans faiblesses pour mater les discordes — des repré-

sentants d’un ou de deux partis politiques devraient appartenir au cabinet, aiin de rendre la vie politique moins disparate et moins changeante*. Et cette organisation est précisément impraticable dans une démocratie qui passe alternativement de la révolte à la dictature.

Quelques Cubains, satisfaits des progrès matériels, voudraient l’annexion. D’autres, et, parmi eux. un des plus remarquables écrivains du pays, M. Jésus Castellanos, ne se lassent pas de donner aux Etats-Unis, en souvenir de leur heureuse intervention, le titre de « grande République sœur ». Elle leur a donné, certes, l’autonomie : ne serait-ce pas un traître don? 7’imeo Danaos et doua ferentes. L’intérêt historique des Américains pour l’Antille se trouve aujourd’hui augmenté par des visées impérialistes. Un professeur de l’Université de Harvard, .M. Coodlige, écrit dans un livre déjà cité : « Un coup d’œil sur la carte suffît à faire saisir combien l'ile a pour les Etats-Unis de l’importance. De grande valeur par ses nombreuses ressources naturelles et son climat tempéré, elle est, stratégiquement, la clef du Golfe du Mexique, où la vallée du Mississipi se termine face à la mer Caribe et au futur Canal de Panama. Situation comparable à celle de la Crète dans la Méditerranée orientale. »

Le danger est donc grave pour l’ile, déjà dans la gueule du lion. Seule une politique astucieuse pourrait maintenir vivant l’espoir de la délivrance. La servitude offerte par le cyclope moderne n’est que pilule dorée : pour l'avaler, des marchands de l’ile oublieraient vite la fierté nationale. Faisant l’analyse d’un livre de Rodo, M. Jésus Gastellanos a dénoncé l’utilitarisme outrancier de ces hommes, cupides et dénués d’idéalisme : matérialisme grossier, qui rend impossible un elfert collectif pour f unité nationale. Poètes

1. Cité dans le livre Cuban pacification. Washington, 1907: p. 506.

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et rêveurs, il faudrait que les Cubains changeassent prodigieusement pour s’intéresser à l’action, pour savoir reconnaître, dans le fatras des luttes politiques, l'intérêt du pays, pour établir la solidarité là où l’anarchie est maîtresse, et tempérer leur nonchalante confiance en les Yankees par un indispensable scepticisme préservateur. Parviendront-ils à transformer leurs dons intellectuels en une moins éclatante, mais plus efficace, capacité de lutte et de discipline? Acquerront-ils le sens du réel? Cuba sert d’expérience au Nouveau Monde latin. Elle souffre de ce caractéristique mal de la race : le divorce entre l’intelligence et la volonté.

Contre l’envahissement anglo-saxon, elle oppose, très espagnole encore, sa délivrance étant d’hier, mais américaine aussi par le mélange des deux races, vaincue et conquérante; les faiblesses et les vertus latines. La perte de son indépendance serait pour les Républiques du Centre et pour le Mexique même, où l’anarchie prépare la servitude, une rude leçon. Les Etats-Unis offrent la paix au prix de la liberté. Alternative douloureuse : indépendance ou richesse, progrès matériel ou traditions. Le choix est pénible entre la dignité et l’avenir. Seule, une immigration abondante, sous de « bons tyrans » assez forts pour rendre la paix durable, une orientation nouvelle de la vie nationale rendant les affaires, la vie rurale, l’industrie plus importantes que la politique, pourraient sauver ce pays du sort tragique qui lui semble dévolu.

Une nouvelle intervention, suivie sans doute d’annexion, démontrera, triste épreuve, l’incapacité américaine de se gouverner. La domination successive des Anglo-Saxons et des créoles rendra évidente la supériorité de ceux-là dans l’ordre administratif, économique et politique.

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