LE PROBLÈME DE L’UNITÉ
et si, comme autrefois, le Vénézuéla et l’Equateur avec, peut-être, le Pérou, formaient une confédération ; si les Républiques de l’Amérique centrale réussissaient enfin à organiser une fédération durable et se joignaient peut-être au Mexique, l’Amérique latine ne comprendrait que quelques grands Etats, dont chacun serait assez important pour avoir droit à une belle place dans le monde moderne et pour ne redouter aucune agression delà part d’une puissance étrangère.
Les Républiques latines ne prêtent pas attention à la sagesse de cet avertissement : on y observe une tendance au désagrégement, au fractionnement atomique. Dès l’origine, un mouvement différent et plus large, dans le sens de l’union étroite de nations semblables, s’était cependant manifesté. Le principe contraire domine aujourd’hui ; il en résulte la séparation de provinces complémentaires et des conflits entre des peuples frères.
En un siècle de développement politique isolé, sous l’influence du climat et du territoire, des caractères divergents se sont formés dans les nations d’Amérique : le Mexique est privé de l’éloquence tropicale que l’on trouve en Colombie; la raideur chilienne contraste avec la riche imagination des brésiliens; les Argentins forment un peuple commercial; le Chili est une République belliqueuse; la Bolivie aune politique astucieuse, œuvre d’un peuple lent et pratique, qui lui donne une force nouvelle; le Pérou persiste dans ses rêves d’idéalisme généreux ; l’Amérique centrale demeure déchirée par une anarchie qui paraît irrémédiable; le Vénézuéla et les Antilles s’inspirent encore d’un vain lyrisme. — Quelques-unes' de ces républiques sont formées par des peuples pratiques et gouvernées par des ploutocraties actives ; d’autres, par des peuples rêveurs que mènent des présidents névrosés. Au Tropique : guerre civile et paresse; sur
les plateaux froids, dans les plaines tempérées et dans les villes maritimes : richesse et paix.
Mais de telles divergences ne creusent pas des séparations essentielles; elles ne peuvent détruire l’œuvre séculaire des lois, des institutions, de la religion, des traditions, du langage. L’unité possède des fondements indestructibles, anciens et aussi profonds que la race.
Du Mexique au Chili, la religion est la même; l’intolérance envers les cultes étrangers est identique ; et aussi le cléricalisme et l’anticléricalisme, le fanatisme, la libre pensée superficielle; l’influence du clergé dans l’Etat, sur la femme, à l’école; le manque d’esprit religieux véritable sous les apparences d’une croyance mondaine.
A ce premier facteur très important d’unité, il faut ajouter l’influence permanente et puissante de la langue espagnole, dont l’avenir est lié au sort des peuples latins d’outre-mer. Sonore et arrogante, elle exprime, cette langue, et mieux que toute autre, les vices et les grandeurs de l’âme américaine, sa rhétorique et son héroïsme, la continuité d’un même esprit, depuis les gestes du Cid jusqu’aux révolutions républicaines. L’espagnol unit intimement le destin de la métropole à celui de ses anciennes colonies, et il sépare deux Amériques : l’une expression du génie latin; l’autre, du génie saxon.
Toutefois, la langue s’est transformée dans ces démocraties : les provincialismes et les américanismes abondent; la langue populaire diffère du castillan autocratique. Don Rufino Cuervo a prédit que l’espagnol subirait, en Amérique, des déformations essentielles, comme il advint au latin, à l’époque de la décadence romaine. Un écrivain argentin, M. ErnestO Quesada, croit qu’un langage national est en voie de formation sur les bords de la Dlata, et que les barbarismes du parler populaire sont les présages d’une
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nouvelle langue. Au Chili, un patriote exalté a défendu, dans un livre anonyme, l’originalité de la race et de la langue chiliennes, dérivés lointains du tronc gothique. C’est ainsi qu'on s’exagère l’influence de l’esprit national. Chez les Républiques ibéroaméricaines, il y a de profondes ressemblances dans la prononciation et dans la syntaxe de la langue ; elles ont les mêmes défauts linguistiques. L’espagnol de la Péninsule perd de sa majesté dans les pays d’outremer : ce n’est plus la langue seigneuriale par sa beauté, solennelle par ses ornements, de Granada, de Mariana, de Perez de Guzman ; familier, déclamatoire, prononcé avec un accent caressant, le castillan est uniforme du Nord au Sud.
Plus énergique encore que la religion et la langue, l’identité de race explique les analogies entre les peuples américains, et constitue une promesse d’unité durable. La race indigène, la race espagnole et la race nègre se sont mêlées partout, dans des proportions semblables, de la frontière des Etats-Unis aux confins du continent méridional. Sur les côtes de l’Atlantique, l’immigration européenne de Russes, d’Italiens, d’Allemands a donné la suprématie à la race blanche ; mais cette influence se limite à de petites zones, si l’on considère l’immense étenduedu continent.
Une même race métisse, avec ici la prédominance du nègre, et là de l’Indien, sur le conquérant espagnol, domine du Pacifique à l’Atlantique. 11 y a une plus grande ressemblance entre Péruviens et Argentins, Colombiens et Chiliens, qu’entre les habitants de deux provinces françaises éloignées : de la Provence ou des Flandres, de la Bretagne ou de la Bourgogne ; qu’entre l’Italien du Nord, positif et viril, et le Napolitain languide et sensuel; qu’entre le Nord-Américain du Far-West et celui de la Nouvelle-Angleterre. Les faibles différences provinciales font mieux comprendre l’unité du continent.
Cette identité explique l’histoire monotone de l’Amérique : succession de périodes militaires et de périodes industrielles, de révoltes et de dictatures; perpétuelles promesses de restauration politique, tyrannie d’aventuriers ignorants et législation compliquée et décevante.
Soumis à des pressions aussi uniformes : catholicisme, tradition espagnole: parlant la même langue, uni par la race, par l’histoire, le Nouveau Monde latin forme réellement un continent, au double point de vue géographique et moral.
C’est dans les grandes crises de son histoire séculaire que cette unité s’est révélée. Les guerres de l’Indépendance furent un mouvement unanime, expression d’une profonde solidarité. En 1865, après un demi-siècle d’isolement, les démocraties du Pacifique s’unirent de nouveau contre les ambitions de reconquête de l’Espagne. Des soldats de nations différentes, qui avaient déjà lutté ensemble dans d’anciens combats, combattirent derechef de concert pour l’indépendance commune. En face de divers projets de conquête : expédition de Florès contre l’Equateur, de la France contre le Mexique, alliance franco-anglaise contre fiosas, la même unité d’inspiration se retrouve. Au deuxième Congrès de La Haye, en 1907, l’Amérique latine révéla au monde occidental l’importance de ses richesses et la valeur de ses hommes1 et défendit son idéal, l’arbitrage ; à la doctrine de Monroë, elle opposa la doctrine de Drago; elle affirma, sans entente préalable, son unité.
Aucun aulre continent n’olfre de si nombreuses raisons d’union, et c’est là la plus grande originalité de l’Amérique latine.
En Europe, Etats et races sont en lutte, et l’équilibre instable n’est maintenu qu’au moyen d’alliances.
1. Seul, le Mexique avait été invité à prendre part à la première Conférence de La Haye.
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Les religions, les systèmes politiques, les traditions, les langues diffèrent. L’histoire n’est qu’une succession d’hégémonies turbulentes : de l’Espagne, de l’Angleterre, de la France, de l’Allemagne. Nous y trouvons des nations artificielles, comme l’Autriche ; des unions de peuples démocratiques et théocratiques, comme, l’alliance franco-russe; des rivalités d’empire de même race, comme l’Angleterre et l’Allemagne; des rapprochements politiques de races étrangères, comme l’Allemagne et l’Italie; la dispersion de peuples qui recherchent douloureusement leur unité perdue, comme les Polonais, les Irlandais, les Slaves. La fédération de l’Europe est une utopie.
L’Afrique n’est pas arrivée à l’autonomie : c’est un groupe immense de peuples esclaves, de races primitives, colonisés par les grandes puissances européennes. Là, le génie anglais essaie d’établir une union politique entre Saxons et Hollandais; et, peut-être, un jour, l’empire rêvé par Cecil Rhodes, s’étendra-t-il du Caire au Cap. Mais l’unité africaine est impossible, car les colons arrivent au continent noir en conquérants, et, représentant des intérêts hostiles, ils ne peuvent que se disputer le Maroc, Tripoli et le Congo.
L’Océanie possède seulement une unité partielle, en le commonwealth australien, œuvre anglaise. En Asie, il est encore impossible de deviner d’où viendra l’unité future. Musulmans et Bouddhistes se partagent l’Inde ; le Japon n’a conquis qu’une supériorité passagère ; la Chine conserve toute son indépendance irréductible; en Mandchourie et en Corée, les intérêts russes s’opposent aux intérêts asiatiques; au Turkestan, en Perse, au Thibet, des conflits de race et de religion suffisent à éloigner tout espoir d’union.
En Amérique, et en Amérique seulement, le problème politique est relativement simple. L’unité y est à la fois une tradition et une nécessité présente, et,
malgré cela, la désunion entre ces démocraties latines se perpétue.
Il y a quarante ans, Alberdi crut nécessaire et jugea possible de refaire la carte d’Amérique.
Aujourd’hui, les nations latines d’outre-mer sont moins plastiques; les frontières paraissent trop définitivement établies et les préjugés trop enracinés pour qu’on puisse opérer un tel remaniement; mais la formation de groupes de nations n’en est pas moins urgente. Si l’unité du continent, par voie d’une immense confédération à la manière anglo-saxonne paraît irréalisable, il n’en reste pas moins nécessaire de grouper d’une manière durable les nations latino-américaines, suivant leurs affinités. En respectant les fatales inégalités géographiques qui donnent à certains peuples une supériorité évidente sur d’autres, et les non moins fatales inégalités économiques qui créent des unions naturelles, on pourra fonder un assemblage stable de nations, un Continent.
Il y a une hiérarchie spontanée dans le Nouveau Monde latin : des peuples supérieurs et des démocraties inférieures, des nations maritimes et des Etats méditerranéens. Le Paraguay demeurera toujours inférieur à la République Argentine ; l’Uruguay, au Brésil; la Bolivie, au Chili; l’Equateur, au Pérou; le Guatémala, au Mexique, tant au point de vue de la richesse que de la population et de l’infiueoce. La conservation de l’autonomie de Républiques si différentes par l’étendue et la situation de leurs territoires, ne peut être résolue que par le groupement fédératif. Opprimer et coloniser ces pays, est le désir des impérialistes de toutes origines ; mais la paix de l’Amérique exige une autre solution, qui n’est pas la synthèse imposée par quelque Etat fort, mais la coopération d’organismes libres. En se groupant autour de peuples plus avancés, les nations secondaires pourront conserver leur autonomie menacée.
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L’Amérique Centrale, épuisée par l’anarchie, peut aspirer à l’unité : cinq petites nations y défendent contre les Etats-Unis une indépendance précaire. Jusqu’en 1842, l’Amérique Centrale n’était qu’un seul Etat, et des essais postérieurs d’unification démontrent que ce ne fut pas là une création artificielle des politiciens. Ces nations formeront au Nord, avec le Mexique, une vraie force espagnole d’avant-garde, quand le Canal séparera les deux Amériques et augmentera la puissance nord-américaine.
De plus, on réunirait les îles libres de la mer Caribe en une confédération des Antilles, d’après le noble rêve de Ilostos. On pourra reconstituer la Grande Colombie avec l’Equateur, la Nouvelle-Grenade et le Vénézuéla. Leurs plus grands chefs voulurent leur union, comme obstacle à leur fractionnement indéfini et à leurs discordes intérieures. Sur la base de traditions communes et de raisons géographiques profondes, ces trois nations peuvent former une imposante confédération. Une fois le Canal creusé, ce groupement de peuples, s’étendant de l’Atlantique au Pacifique, sur l’extrémité septentrionale du continent, serait un bloc latin massif, capable d’allécher les immigrants européens et d’opposer à l’invasion saxonne la résistance d’un vaste territoire peuplé et unifié.
La Bolivie, République méditerranéenne, privée de côtes parle Chili, s’est déjà unie deux fois au Pérou ; en 1837, sous l’autorité de Santa-Cruz, et, en 1879, contre la suprématie chilienne sur le Pacifique. Quoi pourrait désormais la séparer d’un peuple auquel tant de liens historiques et économiques, une similitude de territoire et de race, depuis le Cuzco jusqu’à Oruro, la rattachent? Le Chili et le Pérou seront ou bien deux ennemis perpétuels, ou deux peuples rapprochés par une entente utile. Leur proximité géographique, leurs produits qui se complètent, fruits tropicaux du Pérou, production des zones tempérées du
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Chili, peuvent contribuer à les grouper. Ne sont-ce pas là de véritables harmonies économiques? Dans l’ordre moral, les mêmes causes qui ont engendré la haine du Chili contre le Pérou, depuis Portales jusqu’à Pinto, peuvent également être des éléments d’amitié future. Le Pérou, devenu pauvre par la conquête chilienne, privé du salpêtre, plus n’existe, au Sud, cette convoitise de l’or ni cette rancune d’une colonie misérable contre l’élégante vice-royauté. Le Chili est supérieur comme richesses au Pérou ; il y a, en outre, chez ce peuple plus de force, plus de volonté, s’il y a moins d'imagination, moins de noblesse, moins d’éloquence. A la grâce, à la vivacité péruviennes s’oppose la prosaïque lenteur du Chilien; à l’anarchie d'un pays, la stabilité politique de l’autre ; à l’idéalisme du Pérou, le sens pratique du Chili. Au physique et au moral, ces deux nations se complètent. Les nécessités économiques de chacune d’elles pourraient fournir des bases permanentes à une alliance possible. La confédération du Pacifique formée par le Pérou, la Bolivie et le Chili empêcherait des guerres futures en Amérique. Malheureusement, le Chili prétendrait y imposer sa supériorité fondée sur la victoire, de même que, lors de la confédération allemande, la Prusse, victorieuse et guerrière, l'emporta sur la Bavière artiste.
La Confédération de la Plata, héritière des traditions de l’époque coloniale, pourrait se constituer avec l’Argentine, l’Uruguay et le Paraguay. Posas aspira à créer cette vaste organisation fédérale. Durant le cours du siècle, l’Uruguay porta tour à tour ses sympathies de l’Argentine au Brésil, et le Paraguay défendit, en des journées épiques, son isolement. L’union de ces Républiques fut reculée par des rivalités nationales et des ambitions de « caudillos », mais elle se réalisera sûrement dans l’avenir, sous la poussée de la puissance argentine. 11 est certain que
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l’Uruguay a une originalité trop définie dans l’ordre intellectuel, au point de vue du libéralisme et de l’instruction; cependant la fédération future ue sera pas l’imposition de la dure hégémonie d’un peuple sur d’autres ; mais la coopération de Républiques égales en droits, qui auront enfin compris la misère de leur existence isolée. Le Paraguay, caché et lointain, dominé tantôt par la dictature jésuitique, tantôt par la dictature civile, a besoin de figurer dans un vaste assemblage de peuples cultivés.
Ces groupes de nations formeront ainsi une Amérique nouvelle, organisée et forte. Le Brésil, avec son immense territoire et sa dense population; la Confédération de la Plata; la Confédération du Pacifique; la Grande Colombie établiront enfin dans le continent méridional l’équilibre si anxieusement désiré. Au Nord, le Mexique, l’Amérique centrale et la Confédération des Antilles seraient trois Etats latins parant le mouvement enveloppant des Anglo- Saxons. Au lieu de vingt républiques divisées, nous aurions ainsi sept nations puissantes. Ce serait là, non point la vague Union, dont, depuis Bolivar, parlent en Amérique les professeurs d’utopie, mais le groupement en confédérations définitives de peuples unis par de réels liens géographiques, économiques et politiques.
Pour réaliser ces fusions, il existe à la fois des méthodes économiques et des méthodes politiques. Des conventions faites à la hâte seraient impuissantes pour déraciner les haines et l’étroite conception du patriotisme chez les peuples américains. L’organisation du continent doit être l’œuvre des penseurs, des hommes d’Etat, des capitaines d’industrie : œuvre fortifiée par le temps et par l’histoire. A cette tradition, la discorde, il faut en opposer une autre, l’union.
Une série de traités partiels de commerce, de navigation, de régime des chemins de fer, d’union
douanière, des congrès internationaux, comme ceux dernièrement tenus à Montevideo et à Santiago, sont tout indiqués comme moyens de réaliser l’unité. Les chemins de fer surtout créeront un continent nouveau : le désert et l’isolement, voilà les ennemis de la fédération américaine.
Aujourd’hui, ces peuples s’ignorent les uns les autres. Paris est leur capitale intellectuelle : ici se réunissent poètes, penseurs, hommes d’Etat. En Amérique, tout est cause de Séparation : bois, plaines et la Cordillère... Que sait-on du Vénézuéla au Chili, du Pérou au Mexique, de la Colombie en Argentine? Même entre nations voisines, les dirigeants de la politique ne se connaissent pas. La psychologie du peuple voisin est un mystère; de là, les erreurs traditionnelles, les guerres néfastes. Le journalisme américain n'ignore rien de la vie européenne : sessions de la Douma , crises ministérielles de la Roumanie, noblesse du Gotha, scandales de Berlin; mais, sur la vie publique des nations américaines, il ne publie que des nouvelles vagues, erronées. En stimulant l’amour des voyages et en créant des chemins de fer. ces peuples renonceraient à un isolement si périlleux. « Chaque ligne de chemin de fer qui traverse une frontière », disait Gladstone, « prépare la confédération universelle ». Les Yankees l’ont compris ainsi, et c’est pourquoi ils préparent la construction d’un grand chemin de fer panaméricain qui relierait les deux Amériques et les réunirait sous leur sceptre financier.
Les rails qui, depuis peu, unissent les deux capitales du Sud : Santiago et Buenos-Ayres, ont contribué à la conclusion d’une solide entente argentinochilienne. Ceux qui uniront Lima à Buenos-Ayres, dans un avenir prochain, porteront la culture argentine aux plateaux boliviens, jusqu’au Cuzco, centre des traditions incaïques; rapprocheront les peuples
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riverains des deux océans, l’Atlantique et le Pacifique, et seront un agent puissant de civilisation et d’unité. Les grandes rivières du bassin de l’Amazone, depuis le Putumayo jusqu’au Béni ; les affluents du Rio de la Plata, les fleuves Magdalena et Orénoque, réunis par de nouveaux chemins de fer, contribueront aussi à l’unité continentale, en multipliant les relations entre les peuples. On peut répéter en Amérique — souvenir d’une phrase célèbre — que gouverner, c’est poser des rails. Les chemins de fer vainquent la barbarie, attirent l’étranger, peuplent le désert,. civilisent l’indigène. L’organisation politique et la paix intérieure correspondent au développement des moyens de communication. Avec l’apparition des rails, les « caudillos » perdent leur influence; une double transformation s’opère, à l’intérieur, par l’action civilisatrice des intérêts qui s’entrecroisent ; à l’extérieur, par les rapprochements qu’entraîne la multiplication des voies ferrées.
Les unions douanières créèrent en Allemagne l’unité impériale; M. Chamberlain pense qu’un « Zollverein » fera également la force de l’empire britannique. Le groupement économique des nations prépare les confédérations futures. Les congrès fréquents qui unifient le droit et la jurisprudence, et unissent hommes politiques, hommes de lettres et hommes de science, concourent au même résultat. Augmenter le nombre de ces assemblées, changer les capitales où leurs sessions doivent se tenir, remplacer les Congrès panaméricains, de plans indéfinis, par des Congrès partiels de l’Amérique latine, c’est également travailler au profit de l’unité économique et intellectuelle, de l’harmonie dans la politique et dans les lois. — Un droit1 et un régime monétaire américains uniques,
1. Voir le livre de A. Alvarez : le Droit international américain (Paris, 1910), où l’on trouve une intéressanle liste des problèmes de frontière, d’immigration, de voies de communi-
I ES DÉMOCRATIES LATINES DE 1,'aMÉRIQIE
un éloignement égal du protectionnisme et du libreéchange, l’unification des méthodes pédagogiques, l’équivalence des titres académiques peuvent se discuter dans ces assemblées générales. Chaque nation aura dans les autres Républiques des ministres qui seront à la fois des émissaires intellectuels et des propagandistes, alors qu’aujourd’hui des peuples américains, qui envoient des représentants en Autriche ou en Suisse, n’ont pas même de missions accréditées dans les capitales circonvoisines. A l’ambition nationale, qui satisfait aujourd’hui les politiciens, s’ajoutera un dessein plus vaste et plus original, embrassant l’avenir de tout le continent, comme il y a un siècle.
En somme, on ne doit négliger nulle forme de coopération : conventions et voyages, travaux diplomatiques et congrès périodiques, groupements partiels de peuples et traités de commerce. — Seule, une impuissance douloureuse peut perpétuer, en face de l’unité nord-américaine, la division des peuples latins.
Et les nations du sud ne l’ignorent pas qui aspirent à reconstituer, après un siècle d’indépendance, d’anciennes unions. L’Amérique centrale, inquiétée par des guerres périodiques, poursuit la réalisation d’une confédération. En 1895, un traité entre le Honduras, le Nicaragua et le Salvador forme la République du Centre-Amérique : seuls, Costa-Rica et le Guatémala se tiennent à part de cette union. En 1902, toutes ces nations, à l’exception du Guatémala, acceptent une convention d’arbitrage. En 1905, les présidents des cinq Républiques se réunissent à Corinthe pour rendre hommage à l’œuvre de Morazan et de Rufino Barrios : spontanément, ou sous l’influence des Etats- Unis et du Mexique, ils signent divers traités destinés
cation affectant plus particulièrement l’Amérique latine, et qui ont reçu, à plusieurs reprises, des solutions occasionnelles, bases d’un droit nouveau pp. 271 et suiv.).
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à réaliser l’unité des peuples frères. On crée un Institut pédagogique centro-américain et un Bureau des cinq Républiques, dans le même but d’unification. En 1907, après neuf conflits différents dans l’intervalle, on réunit à Washington une conférence de ces mêmes nations. On installe, en cette occurrence, un tribunal d’arbitrage centro-américain, et on reconnaît la neutralité du Honduras. Ce tribunal, qui a son siège à Cartago, en Costa-Rica, doit juger les conflits entre les Etats et les réclamations diplomatiques des gouvernements et des particuliers. De plus, les Républiques du Centre-Amérique s'engagent, par déclaration, à ne reconnaître aucun gouvernement imposé par une révolution ou par un coup d’Etat, et à ne pas intervenir dans les mouvements politiques des pays voisins.
La cour d’arbitrage ainsi établie a déjà tranché en 1909 des différends survenus entre le Salvador et le Honduras, entre le Guatémala et le Nicaragua, en repoussant les prétentions du Honduras d'une part et du Nicaragua de l’autre1. En somme, les Etats-Unis et le Mexique conduisent ces peuples en discorde perpétuelle vers l’unité nécessaire à leur progrès.
Un congrès a réuni dernièrement (1911) à Caracas les représentants des Etats affranchis par Bolivar : le Yénézuéla, la Nouvelle-Grenade, l’Equateur, la Bolivie et le Pérou. Ce fut là une assemblée vraiment bolivienne, en souvenir du Héros. L’objet de ce Congrès était de reconstituer la Grande-Colombie, avec les trois Républiques, qui, autrefois, en firent partie: le Yénézuéla, la Nouvelle-Grenade et l’Equateur; on reviendrait ainsi, après un siècle écoulé, à la réunion harmonieuse de nations fraternelles, voire même à leur donner un avenir commun.
La formation d’un grand Etat bolivien, après une