‹ Les démocraties latines de l'AmériqueChapitre 67 sur 76 · Cité par F. Bulnes, Le Vrai Juarez. Paris, 1904; p · texte numérisé non relu

Cité par F. Bulnes, Le Vrai Juarez. Paris, 1904; p

LE PROBLÈME ÉCONOMIQUE

La dépendance économique a comme corollaire nécessaire la servitude politique. L’intervention française au Mexique puisa son origine dans des réclamations pécuniaires non satisfaites : les étrangers, détenteurs de créances sur l’Etat, furent favorables à cette intervention. L’Angleterre et la France, qui commencèrent par vouloir assurer le recouvrement de certaines créances, finirent par imposer un monarque à la nation débitrice. Les Etats-Unis nourrissent l’ambition de devenir les uniques créanciers des peuples américains : ce remarquable et singulier privilège leur assurerait, en effet, dans l’avenir, une hégémonie incontestable sur tout le continent.

Dans l’histoire de l’Amérique latine, les emprunts symbolisent le désordre politique, l’imprévoyance, le gaspillage : c’est grâce à des prêts d’argent que se font les révolutions, et à des emprunts que les « caudillos » s’enrichissent. On liquide les anciennes dettes au moyen de nouvelles, on solde au moyen de l’or étranger les différences des exercices budgétaires. Quand la misère causée par le désordre politique devenait trop grande, les gouvernements américains s’agitaient fébrilement sur les marchés d’Europe pour hypothéquer les revenus publics, et se procurer de nouveaux fonds, en offrant de payer un intérêt élevé et en reconnaissant le bien-fondé de toutes les créances en suspens.

On grève, d’autre part, le budget pour créer de nouveaux emplois, qui puissent assouvir les appétits ; on augmente les droits protectionnistes, afin d’enrichir l’Etat. Ainsi, les forces productrices disparaissent, la vie devient plus chère, et la misère ne fait que croître. On ne connaît pas en Amérique les emprunts productifs pour la construction de chemins de fer, d’ouvrages d’irrigation, de ports, ou pour l’organisation de colonies d’immigrants.

Le produit des douanes et des autres impôts fiscaux

ne peut suffire à stimuler le progrès matériel des nations. On a donc recours aux banquiers de Paris ou de Londres ; mais c’est l’excès même de ces opérations d’emprunt, et le mauvais emploi des fonds obtenus par ce moyen qui appauvrissent le continent. Le trop grand nombre de sinécures administratives. l’ avidité des chefs, la vanité des gouvernements, tout cela demande de l'or; et quand les revenus normaux ne suffisent pas à enrichir ces faméliques oligarchies, l’emprunt qui engage l'avenir même du pays, parait être pour tous chose naturelle.

Les budgets des divers Etats viennent encore compliquer cette situation économique déjà trouble. Ils augmentent démesurément, sans rapport avec les progrès faits par le pays. Ils sont basés sur des impôts qui sont une cause d’appauvrissement pour la nation, ou sur un protectionnisme douanier, qui met très haut le coût de la vie. Les politiciens amateurs d’apparences négligent le développement des ressources nationales pour l’augmentation immédiate des richesses fiscales ; les budgets enllent, grâce à de nouvelles contributions. Et ces ressources nouvelles ne sont pas employées à des œuvres profitables : voies de communication, navigabilité des fleuves, chemins de fer. La bureaucratie augmente dans la même proportion, et l’argent de budgets établis pour duper l'opinion, sert à l’entretien d’une nichée de parasites. Dans la vie économique de ces pays, l’Etat est une sorte de Providence bienfaisante, qui crée et conserve la fortune des particuliers, augmente la misère commune par l'impôt, le faste, les œuvres vaines, l’entretien d’employés militaires et civils, le gaspillage de l’or emprunté à l’étranger : c’est la politique alimentaire dont parle Le Play. Le gouvernement est le Trésor public: c'est de lui que vivent, directement ou indirectement, tous les citoyens, alors que l'étranger profite des richesses nationales en les exploitant. Pou-

LE PROBLÈME ÉCONOMIQUE

voir centralisateur, l’Etal impose à cette foule bureaucratique de magistrats et de députés, d’autorités politiques et de maîtres de l'enseignement, une livrée

dorée.

En résumé, le nouveau continent, libre politiquement, est vassal dans l’ordre économique. Cette dépendance est nécessaire : sans le capital européen il n’y aurait en Amérique, ni gouvernements stables, ni chemins de fer, ni ports. Mais le désordre, qui règne dans les linances de ces pays, transforme en servitude réelle cette relation qui pourrait être bienfaisante autrement. Par l’accumulation des emprunts, on provoque des crises fréquentes et l’intervention étrangère.

Une politique d’épargne doit conduire vers l’établissement de l’équilibre économique. L’or de l’étranger viendra toujours, non plus sous forme d’emprunt, mais sous celle d’œuvres matérielles : chemins de fer, ports, industries, entreprises agricoles. C’est d'ailleurs de cette manière que le capital anglais s’entasse en Argentine, dans l’Uruguay, au Brésil et au Chili, où il devient un facteur indiscutable dans 1’évolution industrielle de ces pays. En Argentine, il atteint 300 millions; au Brésil, 150 millions ; au Chili, 51 millions; dans l’Uruguay, 40 millions «le livres sterling.

Du rapport entre le montant du capital importé et le chiffre de la population, de nouveaux problèmes surgissent. L’augmentation de la fortune étrangère, dans des peuples qui ne sont pas fécondés par de puissants courants d’immigration, constitue un danger réel. Pour payer les intérêts sans cesse croissants de la richesse empruntée, de nouvelles productions, une augmentation constante des échanges économiques est nécessaire; il faut, en un mot, une plus grande densité de population. L’épuisement du stock humain chez les nations débitrices crée un défaut d’équilibre

financier très grave, qui peut avoir pour conséquence, non seulement la banqueroute, mais la perte de l'indépendance politique par l’annexion.

La solution du problème financier dépend, donc, de celle apportée au problème du peuplement. Les immigrants le résoudront en augmentant le nombre des unités productives; en accumulant leurs épargnes; en préparant, par des efforts irrésistibles, de solides fortunes. Certes, la richesse qu’ils créeront sera aussi d’origine étrangère, mais à la deuxième ou troisième génération, les descendants des colons enrichis deviennent de véritables citoyens du pays où leurs ancêtres ont établi leur foyer. Ils ont alors oublié leur patrie d’origine, et se sont mêlés aux vieilles familles qui conservent la tradition nationale.

Pour des peuples dont la condition économique est la dépendance, l’idéal est naturellement l’autonomie; sans elle, toute liberté est précaire. Une exportation considérable a lieu d’Amérique vers l’Europe, pour payer les importations et l’intérêt des capitaux étrangers. Seule, cette forte exportation de produits comme c'esl le cas pour l’Argentine, le Mexique et le Brésil, peut maintenir une balance commerciale favorable. L’économiste argentin M. Alberto Martinez a démontré que, comme il n’existe pas dans son pays de réserve économique, ni de capital national, la diminution des exportations cause de graves troubles financiers : le change est très variable, le taux de l’escompte s’élève, le commerce diminue, le crédit est suspendu.

Dans les autres pays, le régime économique est l’instabilité même. Il dépend presque exclusivement de deux ou trois produits agricoles : le café, la canne à sucre, le caoutchouc, et des fluctuations incessantes du prix de ces produits qui constituent la richesse de ces contrées. On n’y rencontre pas la régularité des exportations de l’Argentine et du

LE PROBLÈME ÉCONOMIQUE

Brésil, non plus qu’un développement industriel important. Pour remédier au défaut d’équilibre des budgets, et pour payer les intérêts de la Dette, l’Etat, gérant de la fortune publique, a de nouveau recours à l’emprunt. La création d’un capital national est donc une nécessité urgente pour ces démocraties prodigues.

En stimulant le développement de l’agriculture, en créant ou en protégeant l’industrie, en diminuant les charges budgétaires par la réduction des emplois bureaucratiques inutiles et des frais somptuaires, les gouvernements d’outre-mer pourront établir peu à peu les réserves nécessaires.

D’autre part, les unions douanières, les traités de commerce, les chemins de fer, doivent contribuer à la solidarité économique de ces nations entre elles. L’Europe y a placé d’énormes capitaux, elle leur envoie des quantités considérables de produits de ses industries, mais il y a des peuples plus favorisés que d’autres par cette invasion de capitaux. Il devrait donc être possible, par une suite de conventions pratiques, de poser les bases d’un « Zollverein » américain. La dépendance de certaines Républiques, vis-à-vis de quelques autres, préparerait l’indépendance commerciale envers l’Europe. Déjà, quelques industries se 4éveloppent en Amérique : au Brésil leur production annuelle atteint la valeur de 46 millions de livres sterling; en 1909, les importations diminuèrent de 3 millions de livres, en conséquence de ce nouveau facteur économique. On peut donc concevoir que, dans un avenir encore éloigné, les peuples agricoles de l’Amérique achèteront les productions de leurs voisins industriels, Argentine, Brésil, Uruguay. L’unification des systèmes de monnaie rendra encore plus facile le développement de ce commerce entre peuples de zones diverses, les uns presque exclusivement agricoles, les autres agricoles et industriels;

le rapprochement économique sera ainsi la base d’une entente politique durable.

Il n’est pas de République américaine qui soit arrivée au terme de son développement économique. On peut distinguer trois périodes dans l’évolution des nations vers l’autonomie : pendant la première, la dépendance est absolue, tant pour les idées que poulies capitaux et les hommes : telle est la situation présente de la majorité des démocraties d’outre-mer. Durant la seconde, l’agriculture suffit aux nécessités nationales et l’industrie naît : l’Argentine, le Brésil, le Mexique ont déjà conquis cette liberté partielle. Finalement, la période d’exportation agricole et industrielle commence, et l'influence intellectuelle se fait sentir au delà des frontières. Après la France et l’Angleterre, l’Allemagne et les Etats-Unis sont parvenus à cette période glorieuse. Ai le Mexique, ni l’Argentine, ni le Brésil n’envahissent encore le monde de leurs productions industrielles ou de leur activité intellectuelle originale ; il n’y a pas de culture ou de philosophie que l’on puisse proprement qualifier d’argentine ou de chilienne. L’Europe peut être tributaire de l’Argentine pour son blé et ses viandes, du Brésil pour son café ; mais les idées comme les machines arrivent en Amérique de Paris, de Londres ou de New-York.

M. Limantour, qui tenta d'arracher les chemins de fer mexicains aux capitalistes yankces, les économistes argentins, qui voudraient convertir la dette extérieure en dette intérieure, préparent le règne futur de la liberté financière; mais cette transformation dépend de l’accroissement de la richesse privée ou publique, de l’activité des immigrants, qui deviennent vite, dans l’Amérique hospitalière, propriétaires fonciers et banquiers.

Dans les campagnes, dans les villes, chaque jour plus denses, la richesse commune et les revenus

LE PROBLÈME ÉCONOMIQUE

fiscaux augmentent grâce aux etl'orts d’hommes industrieux. Non seulement des entreprises et des banques étrangères se fondent, mais aussi des institutions nationales, alimentées par des capitaux nationaux. Quand les emprunts pourront être souscrits dans le pays même, quand chemins de fer et ports seront construits avec les capitaux de l’Etat ou des particuliers, ou avec le concours financier d’autres gouvernements d’Amérique, quand les multimillionnaires américains (qui abondent déjà en Argentine) auront opéré la nationalisation des travaux publics actuellement aux mains des étrangers, l’idéal économique de ces démocraties sera réalisé.

L’Amérique Latine peut déjà être considérée comme indépendante au point de vue agricole; elle possède, en effet, des richesses qui lui sont propres : café du Brésil, blé de l’Argentine, sucre du Pérou, fruits et caoutchouc du Tropique. Sa capacité productive est considérable. Elle peut dominer les marchés du monde. L’exploitation systématique des mines révélera des trésors que l’on ne soupçonne seulement pas. On peut donc dire que, même sans de grandes industries, le continent américain, indépendant dans le domaine agricole, et exportateur de métaux précieux, peut conquérir une liberté économique sans doute précaire.

CONCLUSION

Page 1