CHAPITRE IV
LE PROBLÈME ÉCONOMIQUE
Les emprunts. — Les budgets. — Le papier-monnaie. — La formation d’un capital national.
Les richesses inexploitées abondent en Amérique : forêts de caoutchouc, comme au Congo africain; mines d’or et de diamant, qui rappellent les trésors du Transvaal et du Ivlondyke; rivières qui roulent dans leur lit des sables aurifères, comme le Pactole de la légende antique; café, cacao et blé, dont l'abondance est telle, que ces produits peuvent accaparer les marchés du monde. Mais il n’y a pas de capitaux nationaux. C’est du contraste entre la richesse du sol et la pauvreté des Etats que surgissent de graves problèmes économiques.
Par le moyen d’efforts longtemps soutenus, une race active aurait conquis son indépendance financière. Les Latino-Américains, paresseux et accoutumés à tout attendre de l’initiative de l’Etat, n’ont pas su faire la conquête de Ja terre, et c’est le capital de l’Etranger qui exploite les richesses d’outre-mer.
Depuis l’origine même de leur indépendance, les démocraties latines, qui manquaient de réserves financières, ont eu besoin de l’or de l'Europe. Le gouvernement de l’Espagne s était emparé des trésors d’outre-mer pour satisfaire aux besoins d'une cour prodigue, et pour prévenir sa propre faillite.
LE PROBLÈME ÉCONOMIQUE
L’indépendance de l’Amérique se fit grâce à l’argent anglais : ce furent là les premiers emprunts nécessaires. Canning encouragea les révolutionnaires sudaméricains, et les banquiers anglo-saxons donnaient leur appui à ses desseins, sous forme d’avances aux nouveaux gouvernements. Des agents colombiens, argentins et péruviens sollicitaient dans la Cité de Londres des emprunts onéreux, sans lesquels on ne pouvait vaincre le pouvoir espagnol.
Le régime républicain débutait en assumant ainsi d’impérieuses responsabilités financières. Avant de commencer à pratiquer une politique d’économie fiscale, il était nécessaire d’accepter la conclusion des emprunts les plus urgents; mais, une fois les marchés européens ouverts, l’orgie financière commença. En 1820, M. Zéa conclut le premier emprunt colombien; en 1821, le gouvernement de ce pays déclare qu’il ne peut assurer le service de cette Dette. Les besoins de la guerre contre l'Espagne, la formation toujours difficile de sociétés nouvelles, exigent l’apport d’argent étranger; les emprunts s’accumulent, et bientôt les Etats en sont réduits à solliciter, à la fois, la réduction du capital emprunté et du taux d’intérêt. L’histoire lamentable de ces démocraties en banqueroute commence alors.
Peu à peu, les contrats financiers perdent tout aspect d’affaires sérieuses. Dans l’impossibilité d’obtenir des garanties vraiment solides, les banquiers imposent des conditions léonines, et l’agio devient la règle des nouvelles conventions. Une. série d’interventions à Buenos-Ayres, au Mexique, à Saint-Domingue, au Vénézuéla ; de conflits diplomatiques, de réclamations d’indemnités, est le résultat de cette vie précaire. De plus, grâce à la protection que leur accordent leurs pays respectifs, les étrangers acquièrent une position privilégiée. Les Américains sont soumis à la juridiction des tribunaux ordinaires,
devant lesquels ils doivent réclamer le paiement de leurs créances sur l'Etat; les étrangers, eux, jouissent de lois d’exception. Un statut s’établit en leur faveur, et leurs gouvernements les appuient dans le recouvrement de créances injustifiées. Sir Charles Wyke, ministre d'Angleterre au Mexique, écrivait au Foroign-Office , en 1862 : « Dix-neuf sur vingt des étrangers qui résident dans ce pays infortuné ont quelque réclamation contre le gouvernement, soit d’une manière, soit de l’autre. Beaucoup de ces réclamations ont vraiment pour base des dénis de justice réels ; alors que d'autres ont été fabriquées de toutes pièces, comme étant de bonnes affaires de spéculation, qui permettraient d’obtenir de l’argent, en compensation de quelque tort imaginaire, par exemple, trois jours de prison que l'on se fait infliger intentionnellement. et cela dans le but de formuler une réclamation que l’on pourra développer dans une proportion exorbitante1. »
En face de la kyrielle de dettes qui proviennent soit du fait des emprunts mêmes, soit du fait des réclamations pour dommages subis durant les guerres civiles, les gouvernements ne peuvent que succomber. L’immoralité des gens du fisc et les convoitises de l’étranger expliquent donc ces banqueroutes perpétuelles, qui constituent l’histoire financière de l’Amérique.
Les descendants du prodigue conquérant espagnol, qui ignorent aussi bien le labeur que l’épargne, ont sans cesse recours à de nouveaux emprunts pour combler les déficits de leurs budgets. Dans l’ordre économique, les politiciens improvisés ne connaissent qu’une solution à leur dérèglement : l’emprunt, et c’est ainsi que, peu à peu, les pays latino-américains sont devenus de véritables colonies financières de l’Europe.