Essai sur le gouvernement de la Nouvelle-Espagne. T. Ie
CONCLUSION
son travail, ses émigrants. Jusqu’à aujourd’hui, les Etats-Unis et le Japon se partagent sa domination comme « mare clausum » et ils se disputent la suprématie en Asie et dans l’Amérique occidentale. Une fois l’isthme percé, de nouveaux peuples commerçants envahiront de leurs industries conquérantes les pays enchantés de l’Asie, les Républiques éloignées de l’Amérique. New-York se rapprochera du Callao, mais la distance entre Hambourg, Le Havre et la côte péruvienne diminuera également. On a calculé que, par la voie nouvelle, le trajet entre Liverpool et les grands ports du Pacifique sera réduit de 2.600 à 6.000 milles, suivant les positions respectives de ceux-ci, et la distance entre New-York et ces mêmes centres d’activité commerciale et industrielle diminuera de 1.000 à 8.400 milles. Des compagnies de navigation allemandes, françaises et anglaises enverront des navires modernes en service direct dans les grands ports du Chili et de la Chine. Les directions du commerce mondial changeront : Panama servira de route civilisatrice à l’Asie orientale et à l’Occident d’Amérique, comme Suez à l’Asie centrale, à l’Afrique orientale, à l’Océanie. L’Atlantique deviendra l’océan d’un monde vieilli.
Le commerce de l’ère nouvelle prépare des révolutions inattendues. L’influence de l’Europe en Chine et en Amérique occidentale s’accroîtra considérablement. L’Allemagne disputera aux Etats-Unis la suprématie commerciale en Orient et dans les républiques de l’Amérique latine. Ses navires, messagers d’impérialisme, qui traversent en un long voyage, le détroit de Magellan pour arriver à Valparaiso et au Callao, emploieront la route du canal. Les navires du Japon porteront en Europe, comme autrefois les navigateurs phéniciens, les produits de l’Orient exotique; New- York aura détrôné Anvers, Hambourg et Liverpool ; les Anglais perdront leur position historique d’intermédiaires entre l’Europe et l’Asie. Les Etats-Unis,
maîtres du canal, créeront à New-York la grande foire où se concentreront les marchandises d’Orient et d’Occident, les trésors de l’Asie, l’or de l’Europe, et les produits de leur propre industrie expansive à l’excès. Ils auront conquis alors une hégémonie commerciale sur le Pacifique, l’Amérique du Sud et la Chine, où ils seront tout au moins des concurrents privilégiés dans la lutte contre l’Angleterre et l’Allemagne. Entre New-York et Hong-Kong. New-York et Yokohama, entre Melbourne et le grand port nordaméricain. des relations commerciales nouvelles s’établiront. En se rapprochant de New-York, l’Orient s’éloignera de Liverpool et des ports d’Europe : la route de Panama favorisera les industriels yankees en Asie et en Océanie. On peut déjà prévoir que les Etats-Unis seront de terribles concurrents en Australie et surtout en Nouvelle-Zélande qui chasseront les négociants anglais de ces marchés.
Il est difficile d’écrire, comme Tarde, un « fragment d’histoire future » : trop de forces inconnues interviennent dans ce drame de l’histoire des peuples. Mais nul doute que si aucun événement extraordinaire ne vient troubler l’évolution des peuples modernes, les grandes nations de l'Europe industrielle et le Japon, défenseur de l’intégrité asiatique, s’opposeront au progrès formidable des Etats-Unis.
Le Canal met une frontière à l’ambition yankee : c’est la ligne méridionale, la « South Coast Line », dont rêvait un homme politique- nord-américain, Jefferson. Déjà en 1809, il croyait que Cuba et le Canada devaient s’incorporer, comme Etats de l’Union, à l’immense fédération; devançant le rude lyrisme de Walt Whitmann, il pensait fonder « un, empire de la liberté si vaste qu’on n’en eût jamais vu de pareil. » Héritiers du génie saxon, les Américains du Nord veulent former une fédération démocratique.
Ils ont réussi à Cuba ce que le Japon a fait en Corée:
CONCLUSION
d’abord, la lutte pour l’autonomie, les interventions nécessaires, ensuite le protectorat, peut-être l’annexion. C’est ainsi que se réalisera la prophétie de Jefferson. Entre le Canada, colonie autonome, et les Etats-Unis, les intérêts économiques s’entre-croisent, les traités de commerce créent une telle complexité d’influences que de ces alliances pratiques l’évolution vers l’union politique semble facile. La désagrégation de l’empire anglo-saxon sera l’œuvre des Yankees. L’action nord-américaine au Canada croit sans cesse; le capital yankee, employé dans les diverses industries, s’élève à 100 millions de dollars. Le commerce augmente et, en vertu de nouvelles conventions, les Etats-Unis seront encore mieux à même de disputer les marchés canadiens à l’Angleterre. Dans cette libre colonie, il y a un Far-West qu’ils ont peuplé. L’Est est saxon, industriel, aristocratique; l’Ouest, barbare et agrarien, désire l’union avec la démocratie voisine. M. Hugo Münsterberg rapporte qu’un journal de Boston imprime tous les jours, en première page, en grands caractères, que le premier devoir des Etats- Unis est l’annexion du Canada.
L’amitié de l’Angleterre, l’harmonie morale de 1’ « English speaking world » empêcheront peut-être le progrès de l’impérialisme des Nord-Américains vers le Septentrion ; mais le capital, qui développe et exploite l’ouest du Canada, est un concurrent contre lequel rien ne se peut. D’ailleurs, des hommes comme Goldwin Smith, une autorité morale au Canada, conseillent l’union avec la grande République voisine. La liberté commerciale, que les radicaux anglais veulent maintenir, relâche les liens économiques qui pourraient assurer la durée de l’Empire Britannique, et empêche la formation d’un Zôllverein. de cette union douanière entre la Grande-Bretagne et ses colonies qui fut le grand projet de Chamberlain. C’est pour garantir des intérêts économiques, corn-
merciaux et industriels, que le Canada se rapproche des Etats-Unis et s’éloigne de l’Angleterre.
Le Mexique, où les capitaux nord-américains atteignent 500 millions de dollars; Panama, république soumise au protectorat du Nord saxon: la zone du Canal que les Yankees acquirent comme une lointaine possession méridionale ; les Antilles, qu’ils conquièrent progressivement; l’Amérique Centrale, où des Républiques sans cesse troublées tolèrent des interventions pacificatrices; le Canada, riche et autonome, forment, pour les orgueilleux hommes d’Etat de Washington et pour la presse jaune, le grand empire convoité. En deux siècles, les petites colonies puritaines de l’Atlantique seront parvenues peut-être à dominer un continent du pôle au tropique ; et à créer, avec le concours de toutes les races, une nouvelle humanité saxonne, industrielle et démocratique. Ainsi gouvernèrent le monde, la République romaine à l’étroit entre les Apennins et la mer, et la Grande- Bretagne, peuplée d’hommes tenaces.
Pour contrecarrer la marche en avant des Etats- Unis, le Sud manquera d’une force politique de même poids. Le conflit entre les Américains du Nord unis et les Américains du Sud désunis aura nécessairement une issue fatale pour le Nouveau Monde latin.
Le Pacifique sera le théâtre de guerres de races et d’émigrations transformatrices. Une fois le Canal ouvert, il est extrêmement peu probable que des émigrants européens parviennent en grand nombre aux rives de l’Amérique occidentale. Le Brésil et l’Argentine attirent l’aventurier moderne : l’Eldorado est dans la plaine argentine, dans les forêts du Brésil. Le Vénézuéla, envahi par des émigrants de race germanique, pourra renaître à une vie nouvelle, quand une foule dense peuplera ses vallées: Caracas deviendra certainement une grande cité latine. Mais en
CONCLUSION
Colombie, au Pérou, dans l’Equateur, en Bolivie, les centres de civilisation à l’intérieur font grandement défaut, et la sierra demeure triste et sauvage : tout le progrès est dans les petites villes de la côte, au milieu de l’aridité du désert. Chinois et Japonais, qui se contentent d’un salaire modique, écrasent dans les concurrences du travail l’ouvrier européen. Les colonies japonaises peupleront l’Occident américain, de Panama au Chili ; d’ailleurs, sur ces terres nouvelles, la fusion du sang japonais et du sang indien n’est pas d’impossible réalisation.
Il y aura toujours dans l’Amérique du Sud deux régions distinctes, séparées par les Andes, divisées par le Tropique. Celle de l’Atlantique conservera sa liberté, augmentera en puissance et en richesse. Il est possible que le Sud du Brésil devienne allemand; mais l’Argentine, le Chili, l’Uruguay et les grands Etats brésiliens défendront l’héritage latin et la tradition européenne. Au Nord et à l’Ouest, des nations dépeuplées et divisées seront en lutte contre une invasion de gens de races semblables, venus d’Orient, et contre un peuple conquérant, venu du Nord. Grâce à la protection du Japon, ils pourront se libérer de la tutelle des Etats-Unis, ou bien éloigner les sujets du Mikado, en se soumettant à l’influence nord-américaine. Seule la fédération de toutes les Républiques latines, sous la pression de l’Europe, c’est-à-dire de l’Angleterre, de la France et de l’Italie, qui possèdent en Amérique des marchés importants, pourra sauver les nations du Pacifique, comme, il y a un siècle, la Grande-Bretagne put défendre l’autonomie de ces peuples contre les projets mystiques de la Sainte-Alliance.
La doctrine de Monroë s’oppose à l’intervention de l’Europe dans les affaires d’Amérique, mais cette doctrine, qui irrite les impérialistes allemands, les professeurs d’expansion à l’extérieur, comme Münster-
LES DÉMOCRATIES LATINES DE l’AMÉRIQI'E
berg, peut devenir caduque. Si l’Allemagne ou le Japon triomphent des Etats-Unis, la doctrine tutélaire ne sera qu’un mélancolique souvenir. L’Amérique latine sortira de l’isolement que lui impose le peuple yankee, elle fera partie du concert européen, de la combinaison des forces politiques — Alliances et Ententes — qui est la base de l’équilibre moderne. Elle s'unira par des liens politiques aux nations qui l’enrichissent de leurs capitaux et achètent ses produits.
Le Japon n’a pas perdu son originalité comme nation asiatique, parce qu’il s’est uni à l’Angleterre par un traité qui assure le slatu quo oriental. Les Républiques latines ne renonceront pas à leur caractère de peuples américains parce qu’elles concluront des ententes avec des nations de l’Occident. Il existe déjà entre elles et l’Europe des traités de commerce, une harmonie économique, des affinités intellectuelles. Le Brésil et l’Argentine, où dominent les capitaux anglais et les idées françaises, pourraient s’unir dans une vaste combinaison d’alliances au groupe des nations européennes qui conquirent, civilisèrent et enrichirent l’Amérique, c’est-à-dire : l’Espagne, la France et l’Angleterre. Est-ce qu'une communauté d’intérêts en Amérique ne donnerait pas une force nouvelle à l’union de ces peuples solidaires en Europe? De grands changements politiques seraient la conséquence de ces nouvelles influences : les Latins d’Amérique, en entrant dans les combinaisons de la politique européenne, sépareraient de la Triple Alliance l’Italie, dont les intérêts sont si considérables en Argentine et au Brésil ; ils renforceraient l’entente de l'Angleterre et de la France contre l’Allemagne qui leur dispute non seulement l’hégémonie de l’Europe mais encore la prépondérance en Amérique. Canning, le ministre anglais qui combattit les desseins de la Sainte-Alliance, disait, il y a un siècle, qu’il avait
CONCLUSION
donné la liberté au Nouveau Monde pour rendre son équilibre à l’ancien. En face des peuples théocratiques qui cherchaient à étendre une ombre tenace sur les destinées du monde, il suscita l’apparition de ces libres démocraties destinées à établir fermement les bienfaits de la liberté. Son espérance fut prématurée, parce que des ruines de l’absolutisme espagnol il était difficile que surgissent spontanément des Républiques parfaites. Aujourd’hui à peine, après un siècle de tentatives constitutionnelles, seuls quelques Etats latinoaméricains : l’Argentine, le Brésil, le Chili, le Pérou, la Bolivie, paraissent capables d’exaucer le vœu de Canning.
Ces peuples voudraient contribuer à la défense de l’idéal latin. Mais cetle ambition de nations encore à demi-barbares n’est-elle pas excessive? Les vieilles races d’Occident, contemplent leur impétueuse marche en avant avec le même mépris dont Rome accablait les turbulentes émigrations des Goths et des Germains. Et même si la race latine pouvait arrêter sa décadence irrémédiable, grâce à la richesse et à la jeunesse de ces peuples américains, conviendrait-il vraiment de s’opposer au triomphe des Saxons et des Slaves au nom delà conservation d’une caste déchue? II y a soixante-dix ans, Tocqueville visitaiL les Etats- Unis, et devinait leur grandeur future. Aujourd’hui, M. Clemenceau, homme politique, grand admirateur de la république nord-américaine, fait l’éloge de la vigueur latine, telle qu’il la constata à Buenos-Ayres, dans l’Uruguay, à Rio de Janeiro. La République yankee a réalisé les prophéties du premier; et il ne serait pas étrange que les démocraties australes d'Amérique confirmassent l’optimisme du second. Une énergie nouvelle, un progrès matériel indiscutable, une foi créatrice, annoncent l’avènement sur le nouveau continent sinon de l’Eldorado dont rêvèrent les émigrants avides, du moins de nations riches, au point
de vue agricole et industriel, d’un monde où se renouvellera, comme dans la fontaine classique, la glorieuse vieillesse du monde latin fatigué. Quand Emerson visita l'Angleterre, il y a un demi-siècle, il déclara que le cœur de la race britannique était aux Etats-Unis, et que « l’ile mère », épuisée, serait satisfaite quelque jour, comme beaucoup de parents, de la vigueur que lui donneraient ses propres enfants1. Est-ce qu’en parlant de l'Espagne et du Portugal, Argentins, Brésiliens et Chiliens ne pourraient pas prononcer la même phrase orgueilleuse?
La décadence des Latins, qui parait évidente aux sociologues, pourrait n'ètre cependant qu’une longue période d’abattement. Les aventures où se dépense une force exubérante et les prodiges de l’héroïsme, ont pour conséquence nécessaire le recueillement, la lassitude après la création. Au commencement de l’âge moderne, au xvie siècle, les Anglais, aventuriers sans discipline, étaient hostiles à la régularité et à la monotonie de la vie, industrielle : au xixe siècle, ils construisirent un empire, organisèrent un industrialisme puissant et devinrent lents et méthodiques ; puis en 1894, M. Charles Pearson s’inquiétait déjà de « la décadence de l’énergie anglaise qui se révèle par l’adoption du socialisme d’Etat et par la pauvreté des inventions mécaniques2 ».
Dans l'avenir, les Latins pourront acquérir de nouveau leur ancienne virilité. Les « ricorsi » que Vico étudia dans l'histoire, font que certains peuples recouvrent la prééminence qu’ils ont perdue et que d'autres, nations prospères, retombent dans la décadence : aucun privilège n’est éternel, aucun recul n'est l’effet d'une fatalité sans remède.
Mulla renascentur quœ jain cecidere , cadenhjue Ouœ >iunc sunt in honore...