National Life and Character, pp. 102 et suiv
CONCLUSION
La politique impériale de Charles-Quint et de Philippe II, la conquête d’un continent par Espagnols, Portugais et Français, la fête glorieuse de la Renaissance, le triomphe de Lépante, le splendide empire de Venise, l’action politique de Richelieu, le grand siècle du classicisme français, la Révolution qui a proclamé les Droits de l’Homme, l’Epopée Napoléonienne, la libération de l’Amérique espagnole, sont des hymnes de gloire de la race latine. Aujourd’hui, la Belgique, l'Italie et l’Argentine donnent des signes de la renaissance d’une race, que l’on prétend épuisée.
Légataires de l’esprit latin dans l’ordre moral, religieux et politique, les peuples ibéro-américains aspirent à conserver leur héritage glorieux. L’idée de race, dans le sens des traditions et de la culture, domine dans la politique moderne. Nous assistons à la floraison du panslavisme, du panislamisme, du panasiatisme, du pangermanisme, du panlatinisme : mots barbares qui donnent l'indication des luttes futures. Slaves de Dalmalie et d'Allemagne, de Serbie et de Bosnie voudraient reconstituer, avec les fragments de nations divisées, un Etat qui serait aussi une race. L’Islam unit des peuples divers, par l’ardeur d’un nouveau fanatisme, sous l’inspiration de califes ou de marabouts populaires, du Soudan à Fez, de Bombay à Stamboul. De vastes unions de peuples dispersés se forment ainsi, au nom d’une religion ou d'une origine communes. Slaves, Saxons, Latins, Jaunes se disputent le monde. C’est ainsi que se simplifie le drame de l’histoire : au-dessus des querelles de nations précaires, s’élèvent les profonds antagonismes de races millénaires.
Onésime Reclus a étudié, dans un livre excellent, le Partage du monde , la situation respective de chacun de ces forts groupes humains. Les conclusions de son analyse sont remplies d’espoir : en face des
T. ES DÉMOCRATIES LATINES DE l’aMÉRIQVE
Saxons et des Slaves, les Latins conservent de vastes territoires qu’il leur faudra peupler. Leur position géographique, malgré l’impérialisme anglo-saxon, et l'immense superficie de toutes les Russies d’Europe et d’Asie, n’est certainement pas inférieure.
Il y acent millionsdeSlaves répartis sur un immense territoire asiatique et européen, qui s’étend «le Yladivostock à la mer Baltique : deux milliards el demi d’hectares soifrent à ladescendancedecette race prolifique. En unissant les peuples de Norvège, de Suède, de Belgique.de Hollande, du Danemark et de Suisse aux Germains d'Autriche, la race allemande destinée à propager par le commerce ou la violence l’évangile du pangermanisme, possède environ 100 millions d’hectares, pour 93 millions d'hommes. Les Anglo- Saxons, ennemis naturels de l’expansion allemande, rivaux de la Deutschtum en Asie, en Afrique et en Amérique, dominent une superficie presque sans limites, de 4 milliards d'hectares : l'Inde, le Canada, les Etats-Unis, l’Afrique Australe, l’Egypte. l’Australie, terres conquises et royaumes tenus en tutelle, gens de toutes les croyances et de toutes les races. Plus de 200 millions d’Anglo-Saxons peuplent cette « plus grande Angleterre », dans laquelle n’est pas comprise l'Inde inassimilable.
Le territoire occupé par les peuples latins en Europe, en Amérique et en Afrique, est de 3 millions 900.000 hectares, habités par 250 millions d’hommes: le nombre des Latins n’est donc pas réellement inférieur à celui des Anglo-Saxons ; pas plus que les territoires ouverts à l’expansion latine ne sonl inférieurs à ceux réservés à la race rivale. Ils atteignent, avec les colonies françaises de l’Asie, 4 milliards <1’ hectares.
11 y a donc une supériorité latine; par l'extension de leurs territoires et par leur nombre, les Latins débordent Slaves et Germaniques. Ils ne le cèdent aux Anglais ni en capital humain, ni en richesse de terres
CONCLUSION
exploitables. Et l’Angleterre est arrivée à la plénitude de sa période industrielle, au maximum de son développement politique; le chiffre de la natalité dans les villes industrielles diminue ; l’émigration cesse presque complètement, l’Etat devient le protecteur de la tourbe démagogique et décadente. Les Etats-Unis aspirent à conquérir de nouvelles terres pour leur race impérialiste. Mais les Latins possèdent en Amérique du Sud un riche continent presque inhabité ; et dans le nord de l’Afrique, les Français sont en train de fonder un empire colonial qui rivalisera avec l’Egypte en richesse et en importance, et qui s’étendra du Maroc au Congo et de Dakar à Tunis.
Reclus calcule que l’Amérique Latine pourra alimenter cent personnes par kilomètre carré. Alors que la natalité reste stationnaire aux Etats-Unis, dans les villes saxonnes de l’Atlantique, la population latinoaméricaine croit prodigieusement: elle est aujourd’hui de 80 millions et il y a un siècle, quand Humboldt visita le Nouveau Monde, elle n’était approximativement que de 15 millions. Il est possible que dans les der nières années du siècle présent, le nombre des Sud- Américains atteigne 250 millions : l’équilibre entre Latins et Saxons sera alors rompu en faveur des premiers.
L’Amérique est donc un facteur essentiel de l’avenir des nations latines. Le destin de la France, de l’Espagne, du Portugal et de l’Italie changerait si les 80 millions de Latino-Américains perdaient leurs traditions de race ; si dans un ou deux siècles l’Amérique devenait une sous le sceptre yankee ou si, au delà de l'Océan, Allemands et Anglo-Saxons opprimaient le noyau de civilisation formé par l’Argentine, l’Uruguay et le Brésil méridional. Economiquement, elle perdrait des marchés ; intellectuellement, des colonies dociles; au point de vue pratique, des centres d’expansion. Aujourd’hui, Saxons, Germains, Slaves et. Néo-Latins sont des forces équilibrées qui peuvent se
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développer harmonieusement, dans le cadre de la civilisation chrétienne, sans guerres de conquête, ni ambitions de monopole. L’unité morale de l’Amérique du Sud contribuerait à la réalisation de ce projet. Un nouveau continent saxon s’élevant de l’Alaska au cap Horn, sur les ruines de vingt républiques espagnoles, serait pour les héritiers de la culture romaine le présage d’une définitive décadence. Dans les luttes menées pendant des siècles entre la cité latine et les barbares, le catholicisme et le protestantisme, le génie français et l’esprit tudesque, entre la Renaissance et la Réforme, les Latins auraient perdu la dernière bataille.
L’Amérique est un laboratoire d’hommes libres. M. Charles W. Eliott, recteur de la grande Université de Harvard, a recherché pour quelle part les Etats- Unis avaient contribué à la civilisation moderne : l’arbitrage, comme principe universel, la tolérance, le suffrage universel, le bien-être matériel, la liberté politique lui paraissent être les caractères de la culture nord-américaine. Dans le Sud latin, nous rencontrons des principes analogues. L’arbitrage est la base des relations internationales, la tolérance, au point de vue religieux, est en voie de développement. La liberté politique existe dans les Constitutions encore plus que dans les mœurs ; mais les chartes politiques libérales, adaptées aux principes de la civilisation moderne, constituent l'idéal de ces républiques. Quand le désert sera peuplé par des races nouvelles, des démocraties croîtront dans ce cadre et le libre suffrage, les droits individuels et la tolérance seront des réalités.
En Amérique latine, surtout parmi les nations australes, on ne conçoit pas la restauration de l’ancien ordre social, despotisme, inquisition religieuse. Le nouveau continent, tant saxon que latin, est démocratique et libéral.
CONCLUSION
Si, comme au temps de la Sainte-Alliance, les peuples théocratiques se coalisent, l’Autriche catholique et guerrière; l’Allemagne dominée par le féodalisme prussien ; la Russie, mystique et formidable, l’Amérique tout entière sera le boulevard de la liberté. Si Allemands et Latins, Latins et Anglo-Saxons luttent entre eux, les démocraties d’outre-mer contribueront grandement à la vitalité latine. Si, dans une Europe dominée par les Germains et les Slaves, les peuples de la Méditerranée sont forcés de reculer dans un exode pénible vers la mer bleue peuplée d’îles grecques et de symboles anciens comme le monde, il est probable que le mythe antique se réalisera de nouveau et que le flambeau qui contient l'idéal de la civilisation latine, passera de Paris à Buenos-Ayres ou Rio de Janeiro, comme de Rome à Paris dans l’époque moderne, comme de Grèce à Rome dans l’époque classique. L’Amérique, aujourd’hui déserte et divisée, sauvera la culture de France et d’Italie, l’héritage de la Révolution et de la Renaissance, et aura ainsi justifié jusqu’au bout l’heureuse audace de Christophe Colomb.