‹ Les Demoiselles de Saint-DenisChapitre 1 sur 4 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

X«a Corbeille de dessert.

Vers la fin du règne de Louis^Phi lippe, on parla beaucoup sous le manteau de la cheminée d'une aventure scandaleuse et assez étrange qui s'était passée au restaurant des Frères provençaux, au Palais-Royal. Qette aventure ftit la cause d'un duel non moins acharné et non moins funeste dans ses conséquences que les duels légendaires de Jarnac et de la Châtaigneraie, de Quélus et de Maugiron.

£n effety les deux adversaires étaient aussi l'un et l'autre haut placés dans le monde. Tous deux, déjà parvenus à cette période de Tâge mûr qu'on appelle la seconde jeunesse, se rattachaient par toutes sortes de liens à la fine fleur de la noblesse de Provence et d'Auvergne. L'un était un ancien officier supérieur de la garde royale, l'autre un colonel de cavalerie légère.

A cette époque^ la chronique des journaux jetait encore avec quelque discrétion ses filets dans les eaux troubles de la vie privée. Puis, des démarches furent faites pour étouffer autant que possible le retentissement d'iine aventure où le repos et la considération d'une famille digne au plus haut point

<k LES DEMOISELLES

d'intérêt se trouvaient cruellement en jeu. Aux comment taires plus ou moinserronés qui eurent cours, en ce tenips^ là, rien n'empôche aujourd'liui de substituer le récit fidèli des circonstances qui amenèrent la catastrophe dont il s'agitJ

Entre les familles de l'ancienne noblesse qui, se séparaal ayec dclat du camp des boudeurs, crurent devoir se railiei au régime nouveau issu de la révolution de 1830, se trouvait la famille da Maillane. Sans avoir à rechercher ici les motifs d'une semblable détermination, il convient d'ajouter tout de suite que cette famille n'eut qu*à s'en louer. Son chef, M. le marquis de Mai liane, officier de cavalerie, plus dévoué à ses plaisirs qu'à ses devoirs, et comptant beaucoup plus de bonces fortunes éclatantes que de campagnes de guerre, monta assez rapidement l'échelle des grades. II venait en dernier lieu d'être nommé colonel d'un régiment de chasseurs. De plus, un fils qu'il avait eu d'un premier lit — car il était marié en secondes noces — fut, presque au sortir des bancs du collège,, attaché à une aml^bs&adt. i

Jeune encore, il n'avait guère plus de quarante-cinq anâ,j élégant, marié à une charmante femme dont il était tendrement aimé^ fort bien vu au château, le marquis de Maillant ee trouvait dans les meilleures conditions du monde pour jouir de la vie. Seulement il y avait une tache à son soleil : le marquis de Maillane n'était pas le plus fidèle des maris.

En cela il avait grand tort; car la marquise était charmante, nous l'avons dit, et le rôle de prince du bel air et de la galanterie, même au temps du roi Louis^Pbi lippe, ne laissait, pas que d'entraîner bien des dépenses. Ces dépenseslà n'étaient guère en harmonie avec les ressources patrimoniales, déjà fort ébréchées, d^un gentilhomme plus riche en parchemins qu'en ëeuSé

Au moment de sa promotion au grade de colonel, tous ceux qui sont au courant des petits mystères du monde interlope savaient que M. de Maillane était attaché au char d'une des reines parmv les impures, comme on nommait alors celles 4jiie depuis on semble vouloir baptiser à chaque instant d'ur nom nouveau, peut-être en vue de rajeunir la chose.

Ainsi que cela arrive presque toujours en pareille matière l# marqui» de Maillane éprouvait pour cette créature un goû

DE SAlNT-DENlS. â

d*autant plus vif qu'elle était toate jeune et toute charmante et qu'il arrivait lui-même à une époque de la vie où en I éclïange de ces primeurs il n'avait plus à offrir que des restes. Ajoutons que, contrairement à ce dont nous sommes au- ' jourd'hui les témoins, la personne dont il s'auit n'était pas seulement remarquable par ses jolis petits pieds, ses jolies petites mains, ses jolies petites dents, etc., etc., — elle n'a» ' vail de grand, dit-on, que les yeux; — c'était en outre une ' femme vraiment distinguée sous tous les rapports : intelligence, manières, éducation même. On disait qu'elle était la fille d'un employé supérieur, et qu'elle avait été élevée dans ^ un couvent à la mode. On la nommait, — peut-être était-ce ' là un simple sobriquet,, — la belle Gabriélie.

Quoi qu^il en soit, lorsque M. de Maillane fut promu au

grade de colonel de chasseurs, il y eut parmi ses amis, et

même parmi les personnes avec lesquelles il n'avait que les

^ simples relations qu'enfante la camaraderie des plaisirs, un

'"' grand empressement à lui faire fête. Des déjeuners et des

dîners de garçons lui furent offerts à Kenvi. L'un de ces

^' dîners, le dernier de tous, eut lieu au Palais-Royal, au res-

! taurant des Frères provençaux^ qui était alors en pleine

'vogue. ^ * *

L'amphitryon, le prince Yvanof, était un Russe à peu près

du même âge que le colonel, comme lui homme de plaisir,

et p'.us que lui sans préjugés, dépensant joyeusement à Paris

; les revenus de ses domaines et tout prêt à y faire élecUon de

' domicile si le czar avait bien voulu y consentir. Tous les

' convives avaient été triés avec soin, est-il besoin d^ l'ajouter,

' dans rêlite de la société de ce temps-là, et nul d'entre eux

n*était précisément un inconnu pour le marquis de Maiffane.

Pourtant, lorsque l'amphitryon se mit en devoir, suivant

l'usage, de présenter ses convives les uns aux autres, au fur

' et à mesure qu'ils entraient dans le salon où Ton attendait

que le dîner fût servi, M. de Maillane ne put s'empêcher de

faire une grimace assez significative en entendant nommer

M. le baron de la Tour Champbois.

Le baron, un grand gaillard d*envîron cinquante ans, de belle prestance et d*assez forte encolure, s'élant avancé, tendit la main d'ua air ouvert et plein de franchise au colonel| et,

comme celui-ci semblait hésiter à la prendre, il lui dit courtoisement et d'un ton résolu :

— Mon cousin, si je ne suis pas des premiers à venir tous apporter mes félicitations de votre nouveau grade, je ne * veux pas i^u moins être le dernier. Il y a là, pour vous comme pour moi, une occasion toute naturelle de nous serrer la main réciproquement en bons parents et d'oublier les torts que nous avons pu avoir Fun envers l'autre. C'est pour cela que j'ai accepté l'invitation du prince Yvanof. Ai-je eu raison?

— Vous êtes l'hôte du prince, monsieur^ répondit froidement le marquis, et à ce titre j'aurais mauvaise grâce à refuser ce que vous me demandez ; mais c'est à ce titre-là seulement, si vous le permettez.

En même temps il toucha légèrement la maia que lui tendait le baron^ et affectai de se tourner aussitôt du côté d'un nouvel arrivant. Le baron rougit, se mordit les lèvres^ mais ne répondit rien.

Quelques instants après, le prince Yvanof,^ ayant conduit le colonel dans une embrasure de fenêtre^ crut devoir s'excuser auprès de lui d'une invitation qu'il avait jugée de nature à ne lui être nullement désagréable^ puisque M. de la Tour Champbois était cousin germain de la marquise de Maillanè. Le prince ignorait complètement, ajouta-t-il, qu'il y eût brouille entre les deux familles.

M. de Maillanè répondit qu'il existait entre lui et la famille *de sa femme toutes sortes de sujets de dissentiments : d'abord la différence des opinions politiques. M. de la Tour Champbois, ancien officier supérieur aux dragons de la garde royale, avait brisé son épée en 4830^ en outre, il avait été l'un des prétendants à la main de sa cousine, et le colonel était convaincu qu'il gardait une rancune profonde de l'exclusion dont il avait été l'objet.

— Eh ! mais, colonel, reprit le prince, il me semble que, dans tout cela, si quelqu'un avait à se plaindre, là, bien justement, ce serait plutôt M. de la Tour Champbois, dont les espérances ont été doublement brisées. Allons, vous ne me dites pas tout. Seriez-vous jaloux, par aventure? Sans doute la marquise est charmante, et il suffît de l'avoir aperçue pour

le proclamer bien haut; mais, entre nous, colonel, tous ne passez pas pour le modèle des maris, et...

— C'est possible, interrompit le marquis un peu brusquement; mais, si tous m'en croyez, mon cher prince, nous parlerons d*autres choses.

Sur ces entrefaites on vint annoncer que le dîner était senri. On passa dans la salle à manger, où la table était dressée avec une magnificence digne en tous points de l'amphitryon qui en faisait les honneurs. Il y avait surtout au milieu de cette table une vaste corbeille de forme ovale et de propor* tions vraiment inusitées, chargée de fleurs et de fruits disposés et amalgamés avec un art merveilleux. Tout le monde s'extasia devant cette corbeille.

Le repas fut plein de gaieté et d'entrain, et l'incident fâcheux qui en avait été le prélude semblait complètement oublié. Au second service particulièrement, à cet instant où, l'appétit se trouvant déjà satisfait, toutes les langues se délient sous i*influence des libations que comporte plus que tout autre un dîner de garçons, les têtes commencèrent à se monter. Les plus réservés parmi les convives, codant à la contagion, devinrent expansifs, et Ton se mit à porter des toasts qui rigoureusement n'auraient dû venir qu'avec le dessert.

Après avoir bu au colonel de Maillane et à ses nouvelles épaulettes, on en vint, par une transition assez brusque, à boire aux demoiselles du corps du ballet de l'Opéra et aux impures en renom de cette époque-là ; ce que voyant, un malavisé convive ne craignit pas de s'écrier à son tour en levant bien haut son verre :

— A la belle Gabrielle! Qui méfait raison, messieurs?

En entendant retentir un pareil toast, la plupart des convives ne purent s'empêcher d^écbanger ensemble des regards pleins d'embarras. De son côté, le marquis de Maillane, qu avait jusqu'alors paru prendre franchement sa part de la bonne humeur générale, avait froncé le sourcil.

Un seul des assistants, sans faire attention à ce qui se paS' sait, leva joyeusement son verre en l'air et répéta avec un rire franc et sonore :

— A la belle Gabrielle!

C'était le baron de la Tour Champbois.

MaiB ce rire et ce toaet demeurèrent absolument sans écho» Le colonel, de rouge qu*it était sous l'influence du repas et des libations, était devenu pâle et mordillait convulsivement sa moustache^ la tête pencbée sur son assiette.

Ce nouvel incident avait jeté quelque froid dans l'assemblée. On s'observait, on causait à voix basse, et l'on ne riait plus que du bout des lèvres. Cbacun se rendait vaguement compte que la pierre lancée, avec on sans intention, dans le jardin du colonel, et ramassée si mal à propos par M. de la Tour Champbois, avait porlé coup, et qu'il fallait s'attendre tôt ou tard à un choc entre ces deux hommes.

Sur ces entrefaites, le moment du dessert était venu. Il s'agissait d'attaquer cette magnifique corbeille de fleurs et de fruits mélangés avec tant d'art et de soin, et qui avait, dès le commencement du repas, fait l'admiration de tous les convives. Tout à coup, comme l'un des maîtres d'hôtel se disposait à accomplir cette tâche sacrilège, quelqu'un s'écria :

— Messieurs, écoutez! Il me semble que j'entends re* muer dans cette corbeille.

— En effet, reprit le baron de la Tour Champbois, qui avait à son tour prêté l'oreille. Arrière, monsieur le maître d'hôtel ! Il s'agit sans doute de quelque surprise qu'on veut nous faire. Notre amphitryon ne dit mot. Allons, je me dévoue.

En parlant ainsi, le baron se mit en devoir lui-même d'écarter délicatement les fleurs et les fruits qui formaient une sorte de dôme au-dessus de la corbeille , puis il poussa involontairement un cri et, regardant avec inquiétude les garçons de service, qui commençaient à chuchoter et à échanger ensemble des regards d'intelligence :

— Je demande, ajouta-t*il, que tous ceux qui nous servent sortent à l'instant même de la salle.

Sur un signe de l'amphitryon, le maître d'hôtel et les garçons se retirèrent aussitôt, non sans témoigner quelque désappointement. Pendant ce temps-là, chacun des convives, se dressant à moitié sur son siège, était devenu, comme on dit, tout yeux, tout oreilles ; c'est qu'en effet, les fleurs et les fruits ayant été enlevés, rien n'empêchait plus de distinguer nettement sous les clartés des bougies dont les candélabres

PS SAiNT«DClllS. 7

étaient chargés, une véritable inrprise rânouveléé das petits soupers de l'ancien régime et qui^ partout ailleurs que dans uu diner presque exclusivement composé de viveurs et d'hommes de plaisir, eût été un grand scandale.

Il y avait au fond de la corbeille^ toute capitonnée de satin de couleur sombre, une mignonne jeune femme, accroupie dans une attitude adorable et sans doute savamment calculée. Cette jeune femme, qui était de celles que Molièro appelle tin abrégé des merveilles des cieux^ n'afait d'autre costume que celui de la Vénus antique sortant du sein de l'onde. Sêe formes, d*une pureté de lignes vraiment sculpturale et dans lesquelles il y avait encoie je ne sais quel charme virginal, sauvegardaient à force d'harmonie ce qu'il pouvait y avoir d'indécent dans un pareil spectacle* Elle était là, incon» sciente, plongée dans un sommeil dû à quelque narcotique, ainsi qu'il était facile de le constater rien qu'en la regardant.

Parmi les convives, les uns s'étaient mis à rire, les autiesse poussaient le coude en se disant :

— Voilà, à coup sûr, une admirable créature! Qui donc est^elle?

En efiet, Tun des côtés du visage de la dormeuse se trou- Tait appuyé sur son bras, et l'autre était dissimulé par les boucles d'une ondoyante chevelure blonde qui lui couvrait la joue. En ce moment le baron de la Tour Champbois eut la pensée funeste de soulever légèrement une touffe de ces beaux cheveux d'or, el'à l'instant même un cd terrible retentit.

Ce cri c'était le marquis de Maiffipe qui l'avait poussé, son visage était devenu presque li^dë, et, baissant la tète sur sa poitrine, il s^était comme affaissé sur lui-môme.

L'un des convives, se penchatit alors à l'oreille de ton Toisin, lui dit tout bas :

— Est-ce que vous ne reconnaisse pas cette femme? C'est Gabrielle, vous savet'bien, la belle Gabrielle..«

— Cielle de Henri IV? marmotta le voisin qui était un mauvais plaisant. Ventre saint grisi la jolie petite femme I j'envie le sort du Vert galant.

Il parlait encore que d^jà le marquis de Maillane s'était levé de son siège, et les yeux flamboyants, la bouche écu<« mante, s'écriait !

•— Voilà, certes, un de ces tours aussi lâches qu'ils sont infâmes, un tour digne des plus exécrables roués de Tancien régime. Bien joué! monsieur de la Tour Champbois. Il parait que, n'ayant plus de dragons à commander, vous montrez les tableaux vivants. C'est là une industrie singulière pour un preux de la légitimité. J'espère pourtant qu'elle ne vous empêche pas de tenir encore une épée et que vous voudrez bien m*en donner la preuve demain matin. Je ne vous prends pas en traître, moi, et je vous préviens qu'il fau« dra qu'un de nous deux reste sur le carreau.

— Monsieur, je serai entièrement à vos ordres, répondit le baron en cherchant à dominer les émotions qu'une pareille apostrophe venait de lui causer; mais je ne puis m'empêcher de vous faire observer que s'il y a eu surprise, en cette circonstance, ce n'est pas seulement pour vous, mais pour moimême. Je ne connais pas cette femme et j'ignorais absolu* ment...

— Allons donc ! interrompit le colonel avec violence, pour qui me^ prenez-vous? Quel autre que vous ici a répondu au toast dont elle a été l'objet? Quel autre que vous aurait intérêt à me faire une mortelle injure? Voilà donc cpmment on se venge dans votre camp ! Pardieu I je ne vous en fais pas mon compliment ! Messieurs, j'entends que tout le monde le sache ici : M. de la Tour Champbois se permettait de faire la cour à Mme de Maillane. Je l'ai chassé de chez moi comme un laquais. Il se venge de même.

— Je vous répète, monsieur, repartit le baron avec un grand sang-froid, que je proteste de la façon la plus absolue contre toutes vos allégations. J'ai droit d'être cru ; car moi, du moins, je n'ai jamais connu qu'un seul drapeau et j'y suis resté fidèle. Au surplus, vous pouvez m'injurier encore, si bon vous semble. Je n'ajouterai plus un seul mot. Je me retire et vais rentrer chez moi pour y attendre vos témoins.

Au moment où M. de la Tour Champbois se disposait en effet à franchir le seuil de la salle, au milieu de la stupéfaction générale des convives, l'amphitryon lui-même se leva et, lui barrant le passage :

— Baron I s'écria-t-il, vous ne sortirez pas; car il faut que tout ce qui vient de se passer soit tiré au clair. Nul ici n'est

en droit de douter de votre parole, non plus que de votre loyauté. C'est moi^ moi seul qui ai tout fait.

— VouSy prince! fit le colonel avec accablement; mais quels sont donc mes torts envers vous ?

— Il n'y a qu'une personne ici, reprit le prince, qui pourrait vous répondre catégoriquement à cet égariil ; mais cette personne est endormie. Tout à Theure nous pourrons la faire parler, si bon vous semble, car son sommeil est un sommeil magnétique, et il y a ici près un magnétiseur qui attend mes ordres. Cette personne est la vraie, la seule coupable dans tout ceci ; car elle vous à trompé comme elle m*a trompé moi-même, comme elle en a trompé tant d'autres. Ce n'est pas tout : elle déshonore la maison religieuse dont malheureusement nul n'ignore qu'elle est sortie.

*- Elle en a été chassée, interrompit l'un des convives.

— Qu'importe? reprit le prince. Ce n'était là qu'un avancement d'hoirie qu'il est temps de compléter. Oui, messieurs/ le moment est venu de faire connaître à tous pour ce qu'elle est la belle Gabrielle. Je prétends lui infliger, en la démas<* quant dans une circonstance dont elle se souviendra toute sa vie, \b châtiment qu'elle a mérité. On est beaucoup trop facile, beaucoup trop indulgent en France pour de pareilles créatures. Si de temps à autre elles* rencontraient sur leur chemin un homme tout prêt à les flétrir d'une façon publique^, éclatante, je suis certain qu'elles feraient moins de victimes. Vous convient-il, à présent, colonel, que je donne Tordre d'introduire l'homme^ qui saura bien faire dire à cette femme elle-même les noms de tous les rivaux qu'elle nous a donnés, à vous et à moi, et le prix auquel elle a pu vendre à chacune de ses dupes, je devrais dire de ses victimes, la possession de ses charmes?

Le colonel était anéanti. Les lèvres tremblantes, les yeux hagards, il répondit d'un air sombre :

— • Je vous en dispense. Rien ne saurait plus m'étonner à présent de la part de cette femme ni de quiconque ; mais s'il y a châtiment pour elle, il y a en même temps leçon pour moi, et je n'en accepte de personne, \ous savez, prince, ce que cela veut dire?

, — Parfaitement, colone) ; mais, sur mop hpnneur, je re-

greUe de vous voir prendre la chose au tragique. Croyex-moi, celte l'éronnelle^ tout adorable qu'elle peut être, n'en vaut pas la peine.

M. de Maillane répondit froidement :

— Vos regrets sont tardifs, prince, et je vous demande la permission de n'en tenir aucun compte. Je dois une réparation par les armes d'abord à M. de la Tour Champbois, h qui je fais mes excuses des paroles auxquelles je me suis laissé entraîner tout à l'heure à son égard. Cette réparation, il y a droit le premier. Ensuite, prince, si je survis à cette première affaire, ce sera votre tour,

— Il suffît, colonel.

Là-dessus le marquis de Maillane et le baron de la Tour Champbois se retirèrent chacun de son côté. Quant au prince Yvanof, avec ce flegme particulier à la race slave dans les circonstances les plus solennelles de la vie, il reprit de l'air le plus dégagé :

— Ma foi ! messieurs, je croyais qu'on aimait à rire dans votre pays, surtout en matière de galanterie. Je vois qu'il en est parfois autrement, et je vous demande pardon de n'avoir pas prévu que tout cela pourrait avoir un dénoûment fâcheux.

Voilà deux hommes de cœur qui vont s'égorger demain matin pour une drôlesse et peut-être moi-même... C'est ma feute, ma très-grande faute. Mais le vin est tiré, comme on dit chez vous; à présent, il le faut boire. C'est pourquoi je vous demande la permission de faire introduire sans |)lus de retard le magnétiseur que je vous ai annoncé, c'est le moyen de finir la soirée un peu plus gaiement, et je suis certain que la jolie créature qui est là, toujours endormie dans sa corbeille, va nous faille entendre des choses bien drôles et bi*en curieuses. Allons! je n'ai pas de rancune, moi, et tout d'abord, messieurs, puisque le colonel n'est plus là pour s'en offenser^ je vous demande à tous de boire à la belle Gabriel le!

-^ C'est cela! reprit-on en chœur, avec cet éguïsme féroce des viveurs qui, après un succulent dîner arrosé de toutes sortes de vios de choix, répudient le plus vite qu*ils peuvent les noirs soucis et les tristes pensées : A la belle Gabrielle I

Là-dessus le magnétiseur entra dans la salle du festin.

Oh ! que d'éclats de rire, ce soir-là, aux Frères provençaux! et, le lendemain, que de larmes à Thôtel de Maillane I

Il était dix heures du matin lorsqu'on rapporta le marquii dans sa demeure, étendu sur une civière et vivant encore^ mais blessé à mort par la main du baron de la Tour Champ* bois. Il expira dans la soirée, entre les bras de la marquise de Maillane. Celle-ci, brisée par la douleur de cette perte, dont heureusement on put lui cacher les véritables causes^ mourut, à quelque temps de là, d'une de ces maladies de lan« gueur que le chagrin enfante si souvent et qui sont sans remède.

Il faut croire que le duel avait été bien acharné, bien terrible, puisque le baron, dangereusement blessé lui-même, ne sur^'écut que peu de jours à son adversaire. Ce dernier s'était battu comme un homme bien résolu d'en finir avec la vie; mais en cherchant la mort, il la donna également. Et pour* tant, avant d'en venir aux mains, tous les deux 8*étaient embrassés et réconciliés sur le terrain même.

Ce double meurtre faisait deux orphelins et une orpheline; car M. de Maillane laissait un fils de son premier lit, et, du second, une fille encore enfant. M. d«i la Tour Champboisy qui était veuf, laissait également un fils, depuis quelque temps déjà hors de page. Ce fils fut mandé à Paris en toute hâte pour venir recevoir les adieux et les derniers soupirs de son pète.

Quant au fils du marquis de Maillane, attaché alors à l'am* bassadé de Francie en Perse, il ne revint que beaucoup plus tard, et se trouva bien jeune encore appelé à prendre la tutelle de sa jeune sœur, Valentine de Maillane, une charmante enfant de neuf ans, fruit du second mariage du marquis.

Tels sont les trois personnages sur la tête desquels le souvenir de cette sanglante catastrophe devait longtemps projeter son ombre, en exerçant sur leurs destinées une influence à laquelle il était bien difficile qu'ils pussent échapper.

La postulante et la penaloimaire.

C'était sous le dernier règne, à la fin du mois d'août, et huit ans environ après les événements qui forment le prologue du présent récit. A la suite d'une journée qui se ressentait des ardeurs d'une canicule attardée, le soleil commençait, en s'inclinant vers le couchant, à perdre un peu de sa force. Déjà, à Tombre des grands arbres du parc de la maison royale de Saint-Denis, on sentait par intervalles, comme un soupçon de fraîcheur, et les pinsons et les merles, sortant de leurs nids, battaient joyeusement des ailes et se disposaient à reprendre et à répéter de plus belle leurs chansons et leurs fanfares accoutumées.

À l'extrémité du parc, sous un massif d'ormes séculaires, deux jeunes filles étaient assises côte à côte sur un banc. L'une et l'autre gardaient le silence , absorbées qu'elles étaient, au moins en apparence. Tune dans la lecture d'un livre qu'elle tenait à la main, Tautre dans la confection d'un ouvrage de broderie.

Toutes deux pouvaient avoir 17 ou 48 ans; toutes deux étaient revêtues du costume d'unitorme, non moins sévère que disgracieux, décrété par l'empereur Napoléon P' le jour où, ressuscitant les vieux errements de la monarchie de Louis XIY, il eut la fantaisie d'appliquer aux filles de ses légionnaires les plans d'éducation de Mme de Maintenon.

Ce costume, sorte de compromis entre les austérités de la règle monastique et l'inflexible niveau de la discipline militaire, consistait et consiste encore aujourd'hui dans une robe

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d*escot noir, très-montante emprisonnant le corps comme dans une gaine. Celte robe est serrée au milieu de l'estomac par une ceinture à raies horizontales dont les couleurs ▼ariées, suivant le degré d'instruction auquel chaque jeune fille est parvenue, indiquent la classe à laquelle elle appartient. Un chapeau de paille tressée noire et blanche^ et simulant une sorte de casque, analogue à la coiffure traditionnelle des paysannes d'Auvergne et du Bourbonnais, voilà le complément obligé d'un uniforme destiné probablement à servir d'égide contre toutes les tentations de la coquetterie.

il y a eu bien des changements en France depuis la fondation de la maison impériale de Saint-Denis, et nul n*oserait dire que ces changements n'ont pas-été sans quelque influence sur le régime intérieur de cet établissement: mais le costume est resté invariable et aucune des révolutions, contre lesquelles il semble subsistera l'état de protestation symbolique^ n'a pu entamer la robe d'escot noir montante et le couvre* chef casqué des demoiselles de Saint Denis.

L'une des deux jeunes filles assises sur le.banc dans le parc était occupée à lire, avons-nous dit, Tautré à broder. Celle qui lisait avait, se trouvant à l'ombre sous le massif d^arbrvs, ôté son cha(>eau et découvert ainsi une ondoyante chevelure du plus doux blond cendré qu'il soit possible d'iuiagiàer. Celle qui brodait, soit qu'elle fût plus scru|)uleuse observa* trice de la règle, soit qu'elle appréhendât de hâler son teint, avait au contraire gardé son chapeau sur sa tête; mais queK ques folies mèches de cheA'euz noirs voltigeant à la naissance de son col légèrement bistré, témoignaient hautement qu'elle était brune.

Ajoutons tout de suite que cette dernière portait sur Tépaule gauche le ruban de la Légion d'honneur, signe dis» tinctif attribué aux postulanteSy c'est-à-dire à celles des élèves de la maison qui, ayant accompli le cycle réglementaire des études, se vouent au noviciat et, par suite, à l'enseignement. Quant à sa compagne, la jeune blonde^ pour quiconque aurait été au courant des us et coutumes de l'institution de Saint- Denis, les couleurs dont sa ceinture était diaprée annonçaient que sott éducation n'était pas encore complètement terminée.

Quatre heures sonn^ent à l'horloge de la maison impériati,

DE SÀt)tT*D1SinS. IB

et la Tieille horloge de la basilique fit entendre également

dans le lointain quatre tintements pleins de mélancolie, comme s'il se fût agi du répons de quelque litanie funrbre. .

— Quatre heures! s'écria l'une des deux jeunes filles, la blonde, en poussant un profond soupir et en laissant tomber son liirre sur 'ses genoux; il n'est encore que quatre heures 1

-^ Quatre heures! répéta la brune^ déjà quatre heures! Âh ! mon Dieu ! je n'aurai pas le temps de terminer ma bro« derie.

Il y eut un silence. La liseuse avait décidément interrompu* sa lecture^ et les yeux, deux beaux yeux d'un gris bleu^ pleins de tendresse, levés au ciel, comme Marie Stuart captive au château de Fotheringay, elle regardait filer les nuages d'un air pensif. Pendant ce temps-la, sa compagne poursuivait avec persévérance son travail de broderie. Â la fin, cette dernière reprit, mais sans se détourner pour cela de son ou^ vrage :

— A quoi penses-tu donc, Valentine?

— - Je pense, reprit -la jeune blonde qui venait de répondre au nom de Yalentine, que tout le monde est en vacances ici^ tandis que moi je reste là comme une pauvre abandonnée, et que c'est bien triste.

En entendant Valentine s'exprimer ainsi, celle qui venait de l'interroger ne put s'empêcher de hausser l(^gèrement les épaules, et, l'ayant contemplée quelques instants avec un air de reproche :

— Sais-tu, mignonne, lui dit-elle, que ce n'est pas gentil du tout ce que tu dis là? Car enfin rien ne m'empêchait de sortir aujourd'hui, moi, et j'ai préféré rester pour te tenir compagnie.

A ces simples mots Valentine rougît ; une grosse larme roula dans ses yeux, et, se jetant incontinent dans les bras de sa compagne qu'elle embrassa avec une contrition naïve, elle s'écria :

— Pardon ! ma bonne chérie, pardon ! Je suis injuste, ne m'en veux pas ! injuste autant qu*ingrate, Je le sens; mais si tu savais tout ce qui se passe dans mon àme...

— Ëh bien ! fit la jeune postulante en attachant sur ia

compagne deux grands yeux noin, au regard profond et inquisitif.

Sous l'influence de ce regard, Valentine baissa les yeux et se hâta de répondre d'une façon manifestement ëvasive :

— J'espérais que mon frère serait de retour aujourd'hui et qu'il s'empresserait jde venir me voir, ainfi qu'il Tavait promis.

— Et c'est là ce qui te rend si triste?

— Ma chère Aurélie (l'interlocutrice de Valentine s'appelle Aurélie)^ n'est-ce pas bien suffisant? Tu oublies d'ailleurs que je suis en deuil.

— Tu a» beau dire, chère petite, tu me caches quelque chose. Je ne saurais admettre qu'un retard aussi légitime que celui dont tu me parles te cause la: moindre préoccupation. Tu sais fort bien que c'est pour s'occuper de tes intérêts que ton frère, qui t'aime autant que si vous aviez eu la même mère, a dit adieu au bois de BouVogne, àJ'Opéra, à son cercle, à tout ce qui fait pour lui le charme de la vie de Paris enfin, pour prendre le chemin des montagnes d'Auvergne. Il n'y trouvera plus ton grand-oncle maternel, le baron de la Tour Champbois, c'est vrai, puisque le bon Dieu Ta rappelé à lui ! mais il trouvera sa succession, qui est fort importante, et doni une bonne part, la moitié au moins, t'est dévolue, ce me semble.

— Hélas! mon pauvre grand-oncle, combien je le regrette; il était si bon pour moi ! Et puis, quand je songe que tous les ans j'allais passer les vacances auprès de lui dans son vieux et poétique manoir de la Tour-Champbois ! Oh ! c'est là que j'étais bien fêtée, bien gâtée ! C'est là que. Tan passé, à pareille époque...

Valentine n'acheva pas, car elle semblait en pr6ie à une vive émotion. Sa compagne, la postulante Aurélie, continuait de la contempler avec une attention qui n'était pas exempte d'ironie.

— Allons 1 mignonne; reprit-elle, je vois que tu as pour le moins trois gros sujets de chagrin : 4<* privation de vacances ; 2<> absence de ton frère ; 3* deuil de ton grand-oncle. N'y en at-il pas encore un quatrième que tu t'obstines à cacher au plus profond de ton cœur, et qui pourrait bien être antérieur à tous ceux-là? Toi si pleine d'entrain et de gaieté, si folle même

OB SAIHT-OINIS. 17

parfois au temps jadis, il me semble que, depuis plusieurs mois déjà, tu n'es plus la même. plusieurs

— Aurélie, chère Aurélie ! ne m'interi-oge pas darantaw à ce sujet je t'en supplie, un jour peut-être je pourrai toS ta dire, et tu verras que je suis bien à plaindre.

tin7 mrÛnnT ",'"; ^" '"•"P^""' 8"**« '«" «««^"t»> Valen-

ami;?3' 1 P'f" î>" "^"'' l«" °'»i* t» «""Heure am e mais, toutes les fois que tu seras triste, triste sans

motif sérieux, comme aujourd'hui, regarde-moi ou pense à mrenne ""^^"^ "" '°''**°* seulement ta situation ayec la'

En parlant ainsi, Aurélie, qui tout en causant avec sa jeune compagne, n avait cessé jusqu'alors de travailler à sa broderie, la posa sur ses genoux, et, tendant la main à Valentine avec un sourire dans lequel se glissait peut-être à son insu quelque levain d amertume, elle continua en ces termes :

Tu veux que je te plaigne, mignonne ? Je iie demande pas mieux mais pour cela il faut que j'oublie bien des choses que tu oublies toHmême sans doute. Il n'y a qu'un seul point d'ànaiogie entre nous deux, c'est que nous sommes orphelines: mais toi tu es la fille du colonel marquis de MaiUane; donc tu es noble, et tu vas être riche; un jour prochain, tu seras ce qu on appelle une grande dame.

— Oh! pour cela non, interrompit vivement Valentine: du moins, j'espère le contraire.

Aurélie fixa sur son interlocutrice un regard plein de surpnse, puis elle poursuivit :

•— Moi je ne suis qu'une simple roturière, et de plus je suis pauvre. Mon père, le major Boivin, ne m'a laissé en mourant d'autre dot que la bourse qu'il avait obtenue poui; moi à baint-Dems en récompense de ses vieux services. Dans cette ffltuation, ne pouvant aspirer à un mariage conforme à. ^/wi î ^\^ l'éducation que j'ai reçue ici, je n'avais qu'un paru a prendre, celui que j'ai pris. Je serai institutrice, dame a la maison de Saint-Denis, comme cela s'appelle, c'est une façon honorable decoifier sainte Catherine. Laquelle des deux destinées te semble préférable à l'autre? Celle de Mlle de Maillane ou de Mlle Boivin? Veux-tu changer avec moi. Va-

48 LKS DKMO»niLRS

Pendant qn'Aurëlie Boivin^ qui tenait toujours dan« Bt

main celle de sa compagne,, s'exprimait ainsi, cette dernière avait in»tinctiTement détourné la tète avec une sorte de frayeur.

— Aurélie ! ma chère et bonne Aurélie ! s'écria^t-elle à la Qn, cesse de me parler, et surtout de me regarder, comme tu le fais! On dirait que tu es fâchée et que tu mVn veut : moi qui t'aime de toute mon Ame.

— Et moi, reprit Aurélie, dont le vi<;age se radoucit instantanément, crois-tu donc que je ne t'aime pas autant, ma Valenline? Seulement je suis moins démonstrative.

^^ A la bonne heure! Cette parole-là me fait du bien. C'est égal, vois comme on se trompe quelquefois. Je m'étais toujours imaginé qu'en te consacrant à. la carrière de l'enseignement, tu obéissais à une réritabie vocation. Car enfin, belle, sage, instruite comme tu l'es, je suis bien certaine que, en dépit de ton manque de fortune , les prétendants ne t'auraient pas manqué. Te souviens^tu qu'on t'avait surnom* mée jadis 1 impératrice Aurélie?

— £n effet, et c'est pour cela sans doute que mes parents avaient découvert pour moi, je ne sais où, un bravé garçon, tout disposé à me faire trôner dans son comptoir pendant le jour et à off'rir le soir à son impératrice les distractions d'une tenue de livres. Que veui-tu? il paraît que je suis bien difûcile; cela ne m'a pas tentée.

~ Je devrais t'en remercier à genoux, ma toute belle, car sans toi que deviendrais-je à Saint-Defiis, où mon frère veut me faire rester, au moins jusqu'à ce que j'aie accompli mes dix-huit ans? Oh I si tu n'étais pas là, vois-tu, je sens que je mourrais d'ennui.

A cet instant le bruit d'une aubade, exécutée par un nombre considérable de tambours, retentit à peu de distance. A ce bruit succéda bientôt celui d'une marche en musique, scandée suivant Tusage militaire par la grosse caisse et les cymbales d'un régiment d'infanterie, rassemblé sans doute non loin des murs du parc de la Légion d'honneur.

La blonde Valentine avait tressailli; ses yeux étincelaientt ses lèvres étaient devenues tremblantes, et l'on eût dit qu'elle éprouvait une sorte de volupté fascinatrice à s'enivrer de la

dimble harmonie des tamboufs etde la musique guerrière.

Tout à coup un bruit de pas retentit dans Tallée voisine. Les jeunes lilles tressaillirent; sur le feuillage déjà quelque peu raréfié des charmilles, elles venait de voir se détacher en vigueur le grand ruban rouge en sautoir et la grand'croix de la Légion d'honneur, attributs distinctifs de la surintendante,

La surintendante était accompagnée de deux dames dignitaires et tenait à la main une lettre timbrée d'un cachet de cire armorié. £n apercevant MI le deMaillane et Mlle Boivin qui lui faisaient la révérence, elle eut un petit signe familier de la main pour la seconde et invita Valentine à s'approcher; puis, l'ayant baisée au front:

— Bonjour, Maillane, lui dit-elle en l'appelant, suivant l'usage, par son nom de famille, c'est vous que je cherchais, tout en faisant ma promenade habituelle avec ces dames, maintenant que le soleil commence à tomber. J'ai à vous remettre une lettre de votre frère, une lettre d'un grand intérêt pour TOUS, pour votre avenir,

Valentine tendit la main et prit la lettre en tremblant. Son cœur battait avec violence dans sa poitrine, et les soulèvements de son corsage trahissaient les agitations intérieures auxquelles ce cœur était en proie. Il y a des instants dans la vie où je ne sais quel fluide magnétique se dégage des objets inanimés et nous tait pressentir une catastrophe. D'ailleursi les quelques paroles qu'elle venait d'entendre avaient, par une conséquence directe dumême phénomène, retenti aux oreilles de U jeune pensionnaire comnie ces grondements de tonnerre qui annoncent l'orage alors même que le ciel semble encore d'une sérénité parfaite.

— Qu'est-ce donc, chère enfant? reprit la surintendante d'un ton plein d'affectueuse bonté. Vous voilà, ce me semble, toute triste et toute troublée. Il n'y a rien, croyez-moi, dans le message de voire frère qui soit de nature à vous causer la moindre affliction, et je vous engage à venir en causer ce soir, à six heures. Vous dînerez avec moi. Cela vous distraira de ne pas aller en vacances cette année.

Mlle deMaillane s'inclina respectueusement, enmurmurant quelques paroles de remercîments pour l'invitation qu'on

fO LES DEMOISELLES

avait la bonté de lui adresser. Déjà la surintendante se remet*» tait en marche avec les deux dames dignitaires qui lui serraient d'acolytes, lorsque, par une sorte de remords ou d'acquit de conscience, elle s'arrêta.

— A propos! reprit-elle, puisque Boivin tous tient si bonne et si fidèle compagnie, il faut aussi qu'elle soit des nôtres. Entendez-vous Boivin, je compte également sur vous pour diner.

La physionomie d'Âurélie était restée impassible pendant la scène qui précède^ bien que, suivant toute apparence, il y eût pour son amour-propre un froissement dont on se repdra aisément compte en se voyant tout d'abord exclue de l'honneur qu'on faisait à sa compagne. Lorsque cette petite blessure se trouva ainsi pansée, Mlle Boivin ne parut pas plus s'en apercevoir qu'elle ne s'était montrée sensible au coup. Sans se départir un seul instant de son calme habituel, elle se borna à remercier en fort bons termes la surintendante de son obligeante attention.

k peine celle-ci s'était éloignée que Valentine déploya avec une vivacité toute fébrile le message qui venait de lui être remis, et Tayant parcouru rapidement, pleine d'une émotion sans cesse croissante, elle se mit à fondre en larmes.

— Ma pauvre Valentine! s'écria Aurélie, que se passe-t-il?

— Tiens, lis! s'écriaMlle de Maillaneen lui tendant la lettre de sonfrère. Ah! mes pressentiments ne m'avaient pas trompée. Maintenant je ne veux pas avoir l'ombre d'un secret pour toi, mon Aurélie. Plains-moi; je suis bien malheureuse.

Là-dessus, la jeune fille éplorée se jeta dans les bras de sa compagne en sanglotant.

t»B SAINT-DENIS. <4

X«a confession de Valentine.

Lorsque Mlle Boivin, suivant l'incitation de sa jeune amie, eut pris connaissance de la lettre qui venait de provoquer tant de larmes^ elle la replia lentement, la plaça sous son enveloppe, et, la rendant à la destinataire, dont elle prit les deux mains dans les siennes^

«— En vérité, mignonne, s'écria-t-elle, sais-tu que tu n'es pas raisonnable? Je viens de lire cette fataie lettre avec la plus psofonde attention, et je ne puis m'empêcher de me deman* der ce qu'il y a là de si désolant pour toi. On a ouvert le testament de ton grand-oncle, le baron dé la Tour Champbois, et tu hérites, comme je le pensais bien. Seulement, au lieu de faire deux parts de sa succession, Tune à ton profit, Faijtre au profit de ton cousin, qui est également son petit-neveu, le baron a préféré que sa fortune ne fût pas scindée. 11 désigne le dernier représentant de son nom pour légataire universel, et en môme temps il lui impose l'obligation fort douce de t'épouser. Quoi de plus sortable et de plus naturel? Je suis, sous ce rapport, complètement de Pavis de ton frère. Ton cousin est déjà riche par lui-même, à ce qu'il paraît, et de plus complètement féru des beaux jeux de sa jolie cousine, ce qui ne m'étonne pas beaucoup. Tu vas être baronne de la Tour Champbois, c'est un nom fort honorable, fort aristocratique. Que veux-tu donc de plus?

Mlle de Maillane, pour tou^e réponse, poussa un profond soupir.

— Ah çà ! reprit Aurélie, est-ce que tu aurais quelque grief sérieux contre ton futur? N'est-il plus de la première jeunesse ?

— Je crois qu'il a trente^deux ans.

— Pour un homme c'est encore là le printemps de la vie. A-t-il un état?

•— - Aucun. C'est un gentilhomme campagnard.

SI LSS DSMOlSeLLBS

— £t cela t'efiPraye? Pourtant la campagne a bien foa charme quand on est destinée à y remplir le rôle de dame châtelaine. Je croyais même que tu aimais beaucoup la vie des champs.

— C'est vrai, mais je n'aime pas mon cousin.

— Cela viendra.

•— Jamais.

— Pourquoi ?

— Parce que J'en aime un autre.

— Ah! petite hypocrite I le voilà donc lâché ee granil s^ cret que ta m'as caché jusqu^à présent avec tant d'obstînation !

— Pardonne-moi^ mon Aurélie! Ecoute, je vais tout te dire.

Tout en devisant ainsi les deux jeunes jBlles se rapprochaient peu à peu du bane sur lequel elles avaient laissé qui son livre, qui son ouvrage et, s*y étant assises de DOU^esH côte à côte, voici ce que Valentine se mit à racontera mi-voix à Aurélie, en se penchant le plus près possible de son oreille, comme si elle se fût sentie efiaroucbée par ses propres paroles, et non sans baisser les yeux ni sans rougir parfois b^en fort.

— C'était Fan passé, pendant les vacîincef. Tu te souviens que, tous les ans, depuis mon entrée à Saint-Denis, qui a suivi de près la mort de ma pauvre mère, j*allais passer ce temps-là en Auvergne^ dans le vieux manoir de mon cher grand-oncle, situé sur les confins du Puy-de-Dôme et du Cantal, non loin des eaux dn mont Dore. Ah 1 ma chère Anrélie, si tu savais comme j'étais heureuse alors! quelles belles courses j'y faisais à cheval dans les montagnes, quel plaisir c*était pour moi de grimper dans les rochers, de parler patois avec lés chevrières, de boire du lait dans les burons, de danser la bourrée dans les fêtes de village! Quel admirable pays que TAuvergne, en été surtout ! Mon frère, qui s*y connaît, car il a beaucoup voyagé, tu le sais, dit que la vallée où est le château de la Tour Charaphois vaut les plus belles vallées de la Suisse. Aussi, mon Anrélie, ta comprends que j^aie trouvé là le paradis terrestre.

— Y compris le serpent, ma blonde petite Eve.

bis SAINT-DENIS. t3

*«- Méchante ! tu te moqaes de moi, qui t^aime tant I

— Et qui en préfèie un autre I

— Âh! ce n'est pas du tout la même chose, entends*tu?

— Je le trois bien. Tu donnes ton amour et ta me réserves ton amitié. C'est la différence du jour à la nuit.

«i- Serais-tu jalouse de lui, Aurélie?

— Qui sait? Mais, pour te répondre catégoriquement à ce sujet, mignonne, il faut que tu t'expliques de mème^

— Je le veux bien.

— Gomment se nomme-t-il, Iml

— Il se nomme Lucien... Lucien Parmentier.

*^ Donc il n'est pas noble?

-* Hélas l ni noble ni riche.

*- €e qui veut dire qu'il est parfaitement roturier et par* faitement pauvre* tout comme moi. Seulement je suppose que là s'arrête l'analogie.

— Non pas, mon Aurélie, non pas ; car il est beau comme toi; sa taille est sTelte et élancée comme la tienne; lui aussi il a de grands yeux neirs^ sur lesquels on ne saurait arrêter son regard sans se sentir aussitôt troublée jusqu'au fond de l'Âme. Avec cela une figure allongée, un peu pâle, trèsdouce^ quelque chose de mélancolique dans Texpression de son sourire qui est charmant. Et puis il a des moustaches^ de jolies petites moustaches noires, presque aussi fines que ses sourcils qui font ressortir encore la blancheur de ses dents.

-*- AI Ions 1 le portrait est complet, Va^entine, et je Tois que tu as étudié à fond ton modèle. La tête est finie, passons au costume.

*^ Tu Teux dire à l*uniformo, car c'est un officier.

"^ Je m'en doutais.

--- Un capitaine d*état«niajor, s'il te plaH, et décoré par dessus le marché, bien qu'il ait vingt-huit ans à peine. Il 9*est admirablement conduit en Crimée^ où il a même été blessé.

— . Tu m'en diras tant !...

— Que veui^iu, chère Aurélie? je suis fille de militaire et je n'ai jamais compris, je l'avoue, qu'un autre qu*an militaire pûl prétendre à mon ceenr et à ma main. Tout enfant, c'était )à mon wèm.

— Et je vois que le rêve est en train de passer à Tétat de réalité.

— - Fasse le ciel qu'il en soit ainsi 1

— - D'après ce qui se passe, cela sera au moins difficile.

— Je le crains, mon Aurélie ; mais je suis déterminée à lutter de toutes mes forces pour renverser toutes les barrières qui me séparent de lui.

— A la bonne heure ! Et lui ?

-— Ah! Toilà justement l'écueil.

— Il ne t*aime donc pas, Yalentine, du moins autant que tu l'aimes?

— Je suis certaine qu'il m'aime éperdument ; mais, plein d'honneur et de délicatessCi sans fortune, sans naissance; — son père, qui existe encore, est un obscur employé en retraite, — il n'osera jamais demander ma main à mon frère, et cela d'autant moins que mon frère, dont il est le condisciple^ est son plus ancien et son plus intime ami.

— Mais alors, chère enfant, cet amour-là est de la folie. Voyons^ écoute-moi bien ; je suis ton aînée d'abord I '

— Oh I de si jpeu !

— Il n'importe. J'ai du moins sur toi l'avantage d'être un peu plus raisonnable. Si tu étais riche par toi-même, à la rigueur je comprendrais ce que, dans la caste à laquelle tu appartiens, on ne manquera pas de taxer de mésalliance ; mais, tu me l'as dit cent ioisj ta mère, qui était la seconde femme du marquis de Maillane, ne lui a guère apporté d'autre dot que sa noblesse et ses beaux yeux. Elle avait, il est vrai, la chance d'hériter un jour à venir de son oncle^ le baron de la Tour Champbois ; mais cette chance qu'elle t'a léguée t'échappe au cas où tu refuserais de devenir la femme de ton cousin. Sur quoi peux-tu compter en pareille occurrence ? Sur la dot que ton frère voudrait bien te constituer? Mais, ma pauvre Valentine, rappelle-toi donc que ton frère lui-même a plus de parchemins que de rentes, que le vieil hôtel patrimonial qui lui est échu en partage à la mort de son père et de ta mère est déjà grevé d'hypothèques ; que c'est à grand'peine qu'il peut, comme on dit, joindre les deux bouts, même avec l'appoint de ses émoluments de secrétaire de légation. Penses-tu donc d'ailleurs que, alors même qu'il en serait

M NT-DEIflS. t8

diffëremmenty ton frère fût d'humeur à te venir en aide pour accomplir une sottise et qu'il se plairait à t'attacher en personne la corde au cou? Car^ si jamais tu parviens à réaliser ton projet, veux-tu que je te dise le sort qui vous attend en ménage, toi et ton Lucien Parmentier ? C'est la misère ou l'indigence tout au moins.

— Qu'importe l'indigence quand on a le bonheur? Et nous serons si heureux tous les deux !

— Oui, comme on Test quand on est obligé de vivre de privations.

— • Je serai si économe ! Tu verras, Aurélie.

— Des économies sur la solde d'un capitaine! Ce sera curieux.

— Mais il aura de ravancement.

— - Oui, dans dix ans, quinze ans peut-être» quand ses cheveux bl^chiront et qu'il prendra du ventre, à moins pourtant qu*il ne lui arrive de se faise tuer d*ici là, et de te laisser veuve avec trois ou quatre enfants sur les bras.

— Tu es cruelle, Aurélie.

— Je ne suis que véridique. Crois-moi, chère enfant, renonce à un projet qui ne peut avoir d'autre résultat que ton malheur et le sien, à lui. Ton frère ne te pardonnerait jamais une pareille incartade, et ta mère, ta mère elle-même, dont tu as conservé un si pieux et si tendre souvenir, penses-tu qu'elle aurait donné son consentement à un mariage contracté dans des conditions comme celles-là? C'est elle, Valentine, qui te parle en ce moment par ma bouche et qui te dicte ton devoir.

— Ma mère ! s'écria Mlle de Maillane, ma pauvre chère bonne mère !

Et les larmes de la jeune pensionnaire, un moment taries sous rin&uence de toutes les émotions que cette conversation délicate et périlleuse venait de réveiller dans son âme, recommencèrent à couler avec encore plus d'abondance. Pendant ce temps-là, sa compagne, devenue silencieuse, attachait sur elle un regard d*une profondeur singulière, où l'on pouvait lire à la fois des sentiments bien divers : la sympathie tempérée par le donte et Ha compassion nuancée d'une teinte d'ironie. A la $n, Mlle Boivin reprit :

té LES DEMOISELLES

— Allons, Valenline, caloie-loi! Il n'y a, et ne peut y avoir dans tont cela, du moins j*^ l'espère encore, qn'un simple enfantillage, car je ne saurais admettre qu'on officier apparfenani à un corps d'élite, qu'un légionnaire, ait cherché à séduire la sœur de son camarade, de son ami le plus intime» sous le toit même où il recevait l'hospitalité. Voyons, réponds-moi franchement, comme tu répondrais à ta mère si elle existait encore. Que s'est-il passé entre toi et M. Lucien Parmentier?

Valenline essuya ses beaux yeux et son visage encore tout noyés de pleurs, et, le front tour à tour envahi par des rongeurs et des pâleurs subites, d'une voix entrecoupée à chaque instant parles battements de son cœur, elle s'exprima en ces termes:

— Oui, mon Aurélie, je ne veux plus rren.te^ cacher, car ce secret m'étouffe depuis bientôt une année que je le couve dans mon sein. Mon frère m'avait souvent parlé de lui^ de Lucien, comme du meilleur, du plus cher de ses condisciples; il m'avait vanté son mérite, ses qualités, tous les avantages qu'il doit à la nature; mais je ne le connaissais pas encore. Un jour, en nous promenant à cheval dans les montagnes, nous nous sommes trouvés face à face avec lui. Il était alors aux eaux du mont Dore, où les médecins l'avaient envoyé pour achever de se guérir de la blessure qu'il a reçue en Crimée. Mon frère s'est empressé de l'inviter à venir nàns voir à la Tour Champbois. C'était bien naturel.

— Kt bien imprudent.

•«- Le moyen que mon frère agît autrement avec son ami le plus intime! Lucien est donc venu au château. Nous avons fait de la musique ensemble, car à toutes ses qualités il joint une voix enchanteresse, une voix qui me rappelait la tienne, chère Aurélie; il est devenu le compagnon assidu de toutes nos promenades, de toutes nos parties; que te dirai-je de plus? Il était si plein d'attentions délicates pour moi et en même temps si respectueux que je me suis prise à Paimer presque sans m'en apercevoir.

— Eh quoi ! ni ton frère ni ton oncle ne se sont aperçus de ce qui se passait? Ils se sont montrés bien peu clair- ▼oyants.

— D'abord dans ce temps-là les facultés de mon pauvre

oticla eommençaient à baHiser sensiblement; il n'y voftit plus biep clair, et son oreille de^venait un peu dure. Et puis mon frère était obligé ie s'absenter assez souvent; il allait à la chasse, il courait le pa^s, que sais^je? Octave est le portrait vivant de notre père : il ne peut pas tenir en place.

— Je comprends ; quand on a T habitude de s'occuper des affaires étrangères, on devient étranger à ce qui se passe dans sa propre famille; mai^, à défaut de ton oncle, de ton frère Octave, n*y avaft-il pas là aussi ce cousin appelé par la der* nîère volonté de M. de la Tour Cfaampbois à devenir ton mari?

— Ah! mon cousin Hugues, le dernier des la Tour Champbois!

— Justement. Si, comme cela parait bien établi par la lettre que tu viens de me montrer, ce cousin est vraiment amoureux de toi, comment se fait-il, ma chère Yalentine, qu*il n'ait pas mis plus ou moins poliment M. Lucien Parmentier à la porte?

— Aurélie, pourquoi te montrer si mauvaise pour Lucien? A quel titre mon cousin Hugues se serait-il permis d'intervenir dans cette circonstance? Sa\ais-je seulement qu'il aurait la fantaisie de demander ma main? Oh ! si j'avais pu m'en douter^ c'est pour le coup qu'il me serait devenu tout à fait odieux. Mais j'étais si jeune alor$! Songe donc que j'avais à peine seize ans et demi, et qu'il semblait me considérer toujours comme une enfant.

•^ Tu as voulu, sans doute, Yalentine, lui prouver le con* traire,

. ^— Hélas! je n'ai apporté dans tout cela aucun calcu1| aucune réflexion, crois-le bien, roa chérie. Mon Dieu! je n'aurais pas mieux demandé que de devenir la femme de mon cousin Hugués, s'il avait su se faire aimer de moi. Mon frère a de l'amitié pour lui, et, bien qu'il soit passablement rustique dans son extérieur et dans ses façons, un vrai type de gentilhomme campagnard enfin, comme on en trouve surtout en Auvergne, c'était là un mariage des plus sortables pour moi, je le reconnais; mais du moment où Lucien a paru, je n*ai pu m'empêcher d'établir entre lui et' mon cousin des comparaisons.

—> Bien pénibles pour le dernier des la Tour Ghampbois. Je les devine^ ma mignonne, et te dispense de me les dire. Sans nul doute ton cousin Hugues ne chante ni la partie de ténor ni même celle de baryton; il n'a pas de jolies petites moustaches noires, fines comme Tare de ses sourcils ; il n'a pas...

— - Tais-toi, tais-'toi, Aurélie, si tu ne Teux pas me faire repentir de ma franchise par tes sarcasmes!

— Que le ciel m'en préserve, ma chère petite Valentine! Continue ta confession. Tu vois bien que je suis tout oreilles.

— Eh bien, je n'ajoute plus qu'un mot, en ce qui concerne mon cousin Hugues, et tu verras parce mot*là qu'il est tout à fait impossible que je devienne jamais sa femme. Apprends, ma chère belle, qu'il est...

— Bossu ou bancal, peut-être...

— Oh I non pas. *

— Borgne, alors?

— Pas tout à fait, mais peu s'en faut.

— Ah! bon Dieu! et depuis quand? Est-ce de naissance?

— Non pas, c'est un accident, un accident de chasse^ à ce qu'il paraît, survenu peu de temps après mon arrivée à la Tour Champbois. Gela avait même dans le principe fort in* quiété tout le monde au château, et tu comprends que, obligé de se faire soigner et de rester presque toujours entermé dans sa chambre, mou cousin ne se soit guère préoccupé de tout ce qui pouvait se passer.

— Allons! je vois qu'il n'y a là rien de bien sérieux. C'est tout bonnement un petit roman de pensionnaire en vacances, dont tu es la charmante héroïne, une héroïne un peu l^ère^ un peu inconséquente, conviens-en avec moi. Mais ce romanlà s'est arrêté au prologue, n'est-ce pas, Valentine?

Mlle de Maillane baissa les yeux et parut un moment incer* taine et embarrassée ; puis bientôt, reprenant courage :

— Aurélie, reprit-elle, je ne sais pas mentir. Si les choses en étaient restées là, penses-tu donc que j'aurais si longtemps gardé le silence vis-à-vis de toi ?

— Ah ! malheureuse I s'écria la postulante, qu'as-tu fait? Est-ce que tu aurais à te reprocher une de ces faiblesses qui sont pour une jeune fille le déshonneur ?

PB SAINT*DBNIS, 19

En parlant ainsi, le mage d'ànrélie, si calme d*ordUoaire» était devenu d'une implacable séTérité*

— Je ne sais ce que tu veux dire, répondit Valentine en levant sur Mlle Boivin un regard empreint d'une naïve can* deur ; je croyais faVoir suffisamment convaincue de la pureté des sentiments de Lucien, Un soir seulement, comme il se disposait à nous quitter à Texpiration de son congé, et comme tous les malades d'ailleurs émigraient des bains du mont Dore, il arriva au chitean pour nous dire adieu. Il était bien triste ce soir*là et moi aussi. Je me trouvais seule au salon avec lui et mon vieil onde. Celui-ci, suivant son habitude, ' faisait sa sieste danf son grand fauteuil. Pendant ce temps-là, assise devant mon piano, je laissais errer mes doigts à Taven* ture sur les touches, en cherchant i me rappeler le motif d'une bourrée d'Auvergne ^ue mon oncle m'avait demandée avant de s'endormir. Tout à coup Lucien me dit avec sa voix si douce, si pénétrante : c Mademoiselle, ne voulei-vous pas

> que nous chantions ensemble, ce soir, encore une foif » avant » de nous séparer? — Volontiers, répondis-je ; cela va peut* » être réveiller mon opcle, mais je suis sûre qu'il ne s'en » plaindra pas, et puis nous aurons soin de chanter à mi» B voix. Ghoisisseï vouMnéme le morceau qui vous convien-

> dra le mieux dans mes partitions. > Soit hasard, soit des* sein prémédité, Lucien prit une partition de Doniietti, et il me demanda de chanter avec lui le duo des adieux de Lucie et d'Edgar, ce duo si plein de passion et de mélancolie. Te dire ce qui se passa dans mon ftme à ce moment-là serait im* possible. Il me semblait que je n'appartenais plus à la terre, que j'étais transportée dans l'espace. Lucien m'aurait demandé alors de laisser là ma famille, mon vieil oncle et de fuir avec lui que j'aurais consenti à tout. Et pourtant je dois lui rendre cette justice : si ses regards ayaient parlé pour lui, en revanche il ne m'avait pas adressé une parole qui pût me faire supposer qu'il éprouvait pour moi d'autre sentiment que celui d'une afEectueuse sympathie. Mais je voyais bien depuis quelques jours toute la contrainte qu'il s'imposait et, ce soir* li, j'entendais son cosur battre à bonds précipités danssa poi* trine, à l'unisson du mien. Bien plus, je sentais instinctive-* ment, tant mon émotion allait sans cesse croissant, que j^avais

30 tISS DEMOISELLES

entrepris une tâche ea^dessuc de mes forces et que je ne pourrais jamais chanter le duo jusqu'au bout ; mes doigts eùi* mêmes tremblaient en exécutant en sourdine l'accompagnement sur le piano. Bref, quand vint mon tour de reprendre cette phrase poignante et bi fatalement en harmonie avec ma propre situation Sull aure verrano a te i miei iotpiri ardenti (mes soupirs ardents viendront jusqu'à toi sur l'aile des vents)^ les notes s'étranglèrent dans mon gosier; pâle, éperdue^ prête à défaillir, je me levai vivement et, m'élançant à une fenêtre qui était restée ouverte, je me mis à tondre en larmes. « Qu'a- >vez«vou8, mademoiselle? » balbutia Lucien , en accourant au** près de moi avec inquiétude, et, comme je gardais le silence, il me prit doucement la main. Au contact de cette main, je ne sais quel vertige me saisit. Il se fit en moi une de ces explosions pénibles où Tondirait que le cœur se brisQ 1 Auréliel chère Aurélie! que vas4u penser de ton amie? Moi Yalentine de Mailiane j'osai dire à ce jeune officier : c Vous me deman- » dex ce que j'ai, vous iVous ne devinez donc pas tout ce qui » se passe dans mon âme I Eh bien 1 j'ai été plus clairvoyante, » moi, je vous ai deviné I vous m'aimez et je vous aime. » En m'entendant parler de la sorte, Lucien tressaillit; à la clarté de la lune qui se levait en face de nous, sur les sommets du pic de Sancy, je vis son front s'illuminer comme d'une auréole, et une larme de joie, perlant au coin de sa paupière, glisser lentement jusqu'à sa moustache. Il voulut me répondre ; mais la parole expira dans sa bouche et, serrant fiévreusement entre ses doigts ma main quj y était restée prisonnière; il la porta à ses lèvres en la couvrant de baisers. Combien de secondes, de minutes se passèrent- pendant que, absorbés l'un et l'autre dans une sorte d'extase, nous nous regardions amoureusement sans pouvoir articuler une parole, je ne le sais pas, je ne m'en souviens plus ; j'aurais voulu mourir, ce soir-là, les yeux dan ^ les yeux de Lucien, la main dans la sienne. Dieu m*a refusé cette joie. Tout à coup nous fûmes réveillés en sursaut, lui et moi, par la voix de mon vieil oncle qui, ayant terminé sa sieste, s'écriait gaiement : « Puisque le concert est terminé, c'est qu'il est l'heure d'aller » se coucher, n'est-ce pas, fillette? Moi, je viens de prendre » une forte avance ; mais chacun son tour. Il ne faut pas être

DE SAIlfT-DEN». Si

» égoïste. » Là^detsufl Lucien prit iléfinitiveroent congé de nous et partit pour ne plus revenir.

— Est-ce tout? murmura Mlle Boivin.

— Oh ! je n'ai pas fini^ répondit Ml le de Maillaney etilfaut que ma confession soit complète. Le soir même, en rentrant dans ma chambre, j'étais comme folle. J'allais, je venait, sans pouvoir me déterminer à me mettre au lit. Soudain, dans Texaltation de mon cerveau, une idée s^empara de moi, une idée qui va te faire sourire, toi mon Aurélia, qui es la raison même. Je voulus écrire à Lucien. L'aveu que j'avais osé lui faire ne nie semblait pas assez complet. Il lui fallait une sanction, une sanction irrévocable. Sais-tu ce que je fis? Je me piquai le doigt avec une épingle, et c'est avec mon sang que je traçai sur le papier les quelques mots que voici : « J*aime Lucien Parmentter de toute mon âme et je jure de n* avoir jQ' mais d*autre mari que lui. » et je signai en toutes lettres mon nom : Valentine de Maillane.

*- Mais c'est de la^ démence ! s^'écria Âurélie, et je pense bien que jamais ce billet n'a été remis au destinataire.

-— Tu te trompes, fit Valentine, je savais qu'on devait lui envoyer le lendemain, dans la matinée, avant son départ, une lettre de recommandation que mon oncle lui avait proposée pour Tun des chefs de l'armée. J'ai glissé mon billet dans l'enveloppe et le tout a été remis à Lucien en mains propres.

—-Et depuis lors que s'est-il passé, Valentine? l'as-tu revu? t'a-t-il écrit?

Il serait difficile de rendre l'expression presque fébrile avec laquelle ces questions venaient d'être lancées coup sur coup par la postulante. Faut«il croire que, comme cela arrive si souvent dans les attachements féminins, surtout entre jeunes \i filles, un sentiment de jalousie* intime, inconsciente même, i- s'était éveillé dans le cœur d'Aurélie? Quoi qu'il en soit, ,[ Mlle de Maillane, étonnée, interdite, recula instinctivement, .., et, après quelques secondes d'hésitation, elle répondit d'une i(,f manière peut-être évasive :

^j — Mais, ma bonne chérie, comment cela aurait-il été

11^ possible... à Saint-Denis?

jft A partir de ce moment la physionomie d'Aurélie parut .w complètement rassérénée.

— Enfanty dit-elle, crois-moi : ce que tu peux faire de mieux c'est d'oublier bien irite ce jeune officier, comme il est probable qu'il t'a oubliée lui-même.

— Je suis certaine du contraire, car je n'ai cessé, moi, de penser à lui depuis un an. Je ne puis entendre battre le tambour et entrevoir un uniforme niilitaire sans m'imaginer que Lucien va apparaître devant moi.

— Peut-être est-il bien loin d'ici, peut-être ne le reyerrastu jamais.

— Loin d'ici ! non pas, certes, puisqu'il vient d'être appelé à Paris.

— Qui te l'a dit?

— Mon frère.

A ce moment, un orgue de Barbarie passa sous les murs du parc, dans la partie qui avoisine le cloître de la vieille abbaye.

Mlle de Maillane prêta Toreille et demeura comme atterrée, car l'orgue faisait entendre distinctement, tout en Tégratignant avec outrage, le refrain du duo des adieux de Lueie^ de ce duo qui avait naguère sonné pour la jeune pensionnaire la diane de l'amour.

— mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria douloureusement Va« lentine, en se cachant le visage entre ses mains, est-ce Inen là ce que je chantais avec luit

•— Pauvre petite I reprit Aurélie en la baisant au front, voilà ce que c'est que l'amour! cela commence en beaux vers, et cela finit en vile prose. Aussi, moi, je ne veux aimer jamais que toi, ma chère Valentine. Allons ! l'heure s'avance, ma toute belle 1 essuyez bien vite ces jolis yeux-làj et faites qu'on ne s'aperçoive pas de toutes les larmes qu'ils viennent de verser. Vois donc! tes cheveux mêmes sont en désordre. Laisse-moi les arranger un peu, car il faut nous rendre chez Mme la surintendante. *

m SAIRT-OimS. 33

tie général QlérlMMia.

Il ne s'était guère écoulé plus d'un quart d*heure depuis que Yalentine Se Haillane ayait fait à son amie Aurélie Boi^in la confession de son amour pour un bel officier d'état-major et, il faut bien le dire, des graves imprudences que déjà cette passion lui avait inspirécsi lorsque les deux jeunes filles firent leur entrée dans le salon de la surintendante.

Celle-ci était assise sur un canapé, ayant à côté d'elle un personnage que ni Yalentine ni Aurélie ne distinguèrent tout d*abord^ parce qu*à raison de la chaleur de la journée les rideaux étaient bennétiquement abaissés devant les fenêtres et qu'il faisait asseï sombre dans le salon. Toutefois, en voyant entrer les deux nouvelles venues, le personnage dont il s'agit, un gros petit homme en grande tenue militaire, s'était levé avec pétulance, et déjà la surintendante s'écriait :

^— Ne vous déranges pas, général ! Ces demoiselles ne sauraient souffirir qu'un général de division, qu'un homme de votre ftge, les traite avec cette cérémonie. N'est-ee pas, mes* demoiselles?

Les deux jeunes filles se contentèrent d'incliner la tète en faisant leur plus belle révérence; mais déjà le général^ puis* que sa qualité est connue, prenait la parole avec une vivacité qui paraissait être le trait distinctif de son caractère.

— r Hais comment iont ! reprenaitp-il, ma chère surinteU"' dante; me prenes-vous pour un malotru^ pour un Mathusalem? Le général Glérisseau n'est, pardieul ni l'un ni l'autre, entendez-vous? Et, le fussé-je, qu'en voyant cette paire de beaux yeux, ce couple de frais visages, je serais capable de faire peau neuve tout de suite. Voyons, mesdemoiselles, ajouta-t-il gaiement, avances à l'ordre pour que je passe mon inspection. Huml hum! voilà une belle brune.

34 ifis Miomiixs

et j'aperçois une pélite blonde qui ne le cède en rien à sa camarade. Qui vous a permis, mesdemoiselles, d'être si jolies que cela, morbleu?

Aurëlie et Valentine ne purent s'empêcher de rire, tout en rougissant et en baissant les yeux, ainsi qu'il convient de le faire en pareil cas.

— • Oui-da! général, fit la surintendante, toujours plein de galanterie, je le vois, et toujours prêt à décocher un madrigal, comme au temps où nous étions jeunes, tous et moi I

Le général fronça le sourcil, et, s'il ne répondit pas incontinent par un brusque a Parlez pour tous ! » son Tisage en se crispant interpréta sutflsamment sa pensée. Mais la vuTJntendante continua, sans s'apercevoir de cette panto«mime«

— Ce temps-là est bien loin, général. Quoi qu'il en soit, je vous prie de ne pas inspirer de Torgueil à ces demoiselles en leur adressant des compliments qu'elles doivent être bien convaincues de ne pas mériter. Savez-vous que tous me rendriez de la sorte on ne peut plus difficile la conduite du troupeau confié à ma garde ? Quant à vous, mesdemoiselles, ajouta-t'ClIe à mi-voix et en prenant à part les deux jeunes filles, TOUS pouvez vous retirer et considérer comme remise à demain l'invitation que je vous ai faite. M. le général Clérisseau est venu me surprendre à la i^uite de la revue d'honneur qu'il Tient de passer à Saint-Denis pour terminer son inspection. Le général Teut bien dîner avec moi avant son départ pour l'Afrique, où il est appelé à exercer un commandement.

Aurélie et Valentine échangèrent ensemble un regard où il n'était pas malaisé d'apercevoir quelque désappointement, et déji\, ayant de nouveau fait leurs révérences, elles s'apprêtaient & se retirer, lorsque le général, qui n'aTait pas perdu un mot de l'allocution qui précède, se mit d'un bond en tra- Ters de la porte.

— Halte-là 1 s*écria-t-il, on ne passe pas.

Puis, se tournant Ters la surintendante :

— Pardon, s'écria-t-il, ma chère surintendante, si j'use ainsi des prérogatives de mon grade. Ah çà ! qu'est-ce que j'ai fait pour que tous me mettiez ainsi en pénitence en me

t^E SA|]IT4>IMU. H

privant de ces deui charmante» commensales? Si je suis déjà dans les Gérontes, comme il vous a plu tout à l'heure de m'en infliger le hrevet, laissez-moi revendiquer le bënéûce de' mon emploi en demandant qu'il n'y ait rien de changé dans votre programme. Que diable ! ces demoiselles ne sauraient être compromises en dinani avec un roquentin tel que moi. Ne serei'Vou» pas là d*ailleurs? Allons l c'est chose convenue ou je m'en retourne dîner à Paris.

— Je ne demande pas mieux» général, que de vous com-* plaire, répondit la surintendante; seulement, il faut qu'il soit bien entendu que vous n'adresserez plus à ces demoi^ selles Pombre d'un compliment. Au premier madrigal qui s'échappera de votrâ bouche^ je vous préviens que je fais sonner la retraite pour elles.

— Allons! repartit le général, c'est traité conclu. Ah! vous ne voulez pas que je sois galant avec ces demoiselles I Eh bien^ vous allez voirl Je veux être dur, brutal^ avec elles, comme on m'accuse de l'être avec tout le monde à l'armée, un vrai ratapoil enfin. Àh mais! quand je m'en mêle, on sait de quel bois je me chaufTe, sacrebleu !

Un double éclat de rire, du timbre le plus frais, le plus argentin, accueillit cette l)Outade. Décidément l'aspect de ce gros petit homme, aux cheveux blancs, failles en brosse, au teint basané, aux épais sourcils noirs comme sa moustache, aux petits yeux gris, petiilanfts de feu ; ses allures de sapajou sanglé dans un uniforme militaire oii il n'était pas évidem* ment très à Taise, l'entrain de son langage familier, tout cela, en dépit du grade imposant dont il était investi ne lais* sait pas que d'exercer une influence exhilarante sur deux jeunes filles, disposées, comme on l'est généralement à leuf âge; à se laisser facilement amuser.

— Ah ! vous riez, Mesdemoiselles, reprit le général piqué au jeu par Teffet qu'il produisaic, vous manquez de respect au général Glérisseau 1 Prenez garde à vous, vous surtout la petite blonde, si vous ne voulez que je fous fasse fusil ier* Quand on a des yeux comme les vôtres, on les fourre bieù vite dans sa poche, entendez-vous, de peur de faire sauter les poudres. Comment vous appelle-t-on?

•— Valeiitine de Maîllane, répondit la jeune fille^

M LB8 DBMOtSBLLBS

«— Mon cher gënéral, ajouta la surintendante^ tous ares peut-être connu le père de mademoiselleT C'était le colonel inal*quis de Maillane.

— En effets j'ai un rague soutenir de cela ; des aristocrates renforcés que ces Maillane I Je n'aime pas les aristocrates, moi ; je ne peux pas les souffrir. Il y en a un pourtant de ce nom qui est de mon cercle et qui parait asses bon diable. Il est dans la diplomatie, je crois, celui-là*

«M» Cest mon frère, murmura Valentine.

^ Ah bah ! Eh bien, quand j'aurai Tavantage de le rencontrer, je lui dirai que j'ai ra sa sœur et que je la trouve..; gentille à croquer... je veux dire laide à faire peur.

Ces derniers mots furent ajoutés sur un regard objurgatif de la surintendante.

En même temps, se tournant du côté d'Aurélie, le général poursuivit :

— * Et vous, la grande brunei votre nom t

— Aurélie Boivin.

— Bon cela ! Vous paraisses plus sérieuse que votre cama-» rade, vous, et vous avez un nom qui me va; à la bonne heure! Belle tenue, superbe prestance, voilà qui doit être solide au poste; vous êtes gradée, à ce qu'il me semble)

— • Général, je suis postulante.

•— Je comprends, c'est comme qui dirait maréchal des logis ou sergent instructeur. Est-ce que je vous fais peur» mille uoms d'un diable! Ah ça I il me semble que vous baissez les jeux, et j'aime, moi» qu'on me regarde en fiice. Peur quand on porte le ruban rouge à Tépaulé 1 Allons, vous serez aussi fusillée*

A ce moment on vint annoncer que le dtner était servi, et le général, offrant son bras à la surintendante, s'écria :

— Attention au commandement 1 Par ûle à gauche, gauche I en avant, marche ! et plus vite que cela, mesdemoiselles ! Qu'est-ce qui m'a bâti cette mauvaise troupe ? Gela ne sait seulement pas marcher au pas.

Puis, lorsqu'on fut attablé, le général, s'éssuyant le f^ont avec son mouchoir, se tourna vers la surintendante :

— Eh bien, reprivil, voilà mon travail d'inspection ter*

DE SÂINT'DENIS. 37

miné! Ouf! ètes-vous contente de moi? Est-ce ainsi qu'il faut parler à ces demoiselles ?

— Pas tout à fait, répondit 1& surintendante ; mais j'aime mieux cela que les compliments.

— Comme vous êtes difûcile à satisfaire, ma chère surin* tendante 1 Ah ! sacrebleu ! ce n'est pas moi qui voudrais servir dans votre régiment. Quand je parle ainsi, c'est que je pense naturellement qu'on n'y voudrait pas de moi, n'est-ce pas?

— Eh ! mais, qui sait, général ? répondit Mlle de Maillane un peu étourdiment.

— Maillane ! fit la surintendante, ce n'est pas à vous que le général s'adressait.

— Pardon, reprit la jeune fille, non sans quelque confusion.

— Allez-vous pas gronder mademoiselle? riposta le général, ma chère surintendante, je m'y oppose. Mademoiselle est mon petit camarade et quiconque voudrait lui faire de la peine aura affaire à moi.

On comprend que, lancé dans une pareille voie, le général Clérisseau n'était pas homme à s'arrêter. Il était, par tempérament et par caractère, de ce petit nombre de privilégiés de la nature destinés à rester toujours jeunes. Ni l'envahissement de l'âge, ni les grades et dignités militaires, ni les côtés sérieux de la vie, n'avaient pu amortir chez lui la bonne humeur et la franche gaieté gauloise.

C'est en vain que ses cheveux blancs et quelques rides em* preintes sur son front bruni par le soleil d'Afrique protestaient contre la noirceifr irréprochable de ses sourcils et de ses moustaches, double phénomène auquel la chimie pouvait bien n'être pas tout à fait étrangère ; le général se refusait à croire qu'il fût déjà parvenu à cette époque maussade de la vie qui n*est pas encore l'hiver, mais qui y touche de bien près.

Grâce aux saillies d'un goût pasfois assez contestable, dont le général Clérisseau se montra fort prodigue, le diner de la surintendante fut plein d'entrain joyeux. Le vieux guerrier conta ses campagnes d'Afrique en gros et en détail, avec assaisonnement d'anecdotes plus ou moins divertissantes. Au fond, sous une enveloppe peut*étre un- peu vulgaire, et en

M LBS DEMOISELLES

dépit de certaines trivialités qu'il fauj mettre sur le compte de la yie des camps, le général ne manquait pas d'esprit.

Il était arrivé assez rapidement au sommet de Téchelle des grades, d'abord parce qu'il était brave et que la chance ne lui avait pas manqué, ensuite parce qu'il s'était toujours montré fanatique de son métier, bien qu'une fortune patrimoniale assex ronde lui pern^t amplement de s'en passer. A tous ces titres on pouvait dire du général Clérisseau qu'il était du bois dont on fait les maréchaux de France.

Maintenant que voilà le personnage posé, poursuivons notre récit. Le dlner^ost terminé et Ton est passé au. salon.' Là il s*agit d'employer tant bien que mal le reste de la soirée, car le général, de plus en plus émerillonné par cette * paire de beaux yeux et ces deux frais visages dont il ne saurait détacher son regard, a renoncé, chose prodigieuse! à profiter de l'autorisation qui lui avait été donnée d'aller fumer son cigare dans le parc.

En pareil cas, il y a toujours une ressource à la maison de Saint-Denis^ où la musique a été de tout temps en grand honneur, surtout quand on a sous la main deux chanteuses telles que Mlle Boivin, ta postulante^ et'Mlle de Maillane, la pensionnaire^ La première était douée d'une superbe voix de contralto^ la seconde avait un soprano fort agréable. En outre, Tune et l'autre étaient parfaitement en mesure de s'accompagner sur le piano.

—* Ah çà! s'écria le général, qu|est-ce que ces demoiselles vont nous chanterî Je vous préviens, mesdemoiselles, que je suis un barbare. Le roi Dagobert et Malbrouck t*en va^t-en guerre j voilà mes chansons favorites, à moi. Il y a bien encore la chanson du Comte Ory..,

— Général, interrompit vivement la surintendanle, veuilles vous souvenir que vous êtes à Saint-Denis.

— Pardon, c'est vrai I Va donc pour Malbrouck l

— Général, fit Mlle de Maillane, avec la permission de Mme la surintendante j je ne demande pas mieux que de vous accompagner, si vous voulez chanter vous-même cette chanson-là.

— Hum! hum! reprit le général en se rengorgeant, je recouifais là mon petit camarade. Décidément les aristocrates

DE SAIf^-BEJaS. M

ont du bon quelquefois. Touchez là, camarade. Voulez-vous être mon aide de camp? Je vous emmène en Afrique.

Valentine tendit gaiement la main au général, qui s'em* pressa d'y déposer un» bruyant baiser.

— Tout beau! général, s'écria la surintendante; vous sortez de nos conventions, et je vais faire sonner la retraite.

— Allons! ma chère surintendante, il faut m'excuser, on n*est pas tenu de se gêner avec son aide de camp, Dieu merci 1 Gela ne m'arrivera plus. D'ailleurs, vous saurez que j'ai fait vœu de n'avoir jamais que des aides de camp mariés.

— Pourquoi donc, ^néralî murmura Valentine.

-^ Pourquoi... pourquoi... parce que c'est plus commode et plus sûr.

Sur ces entrefaites, Mlle de Maillane venait de se mettre au piano, et déjà elle attaquait résolument la ritournelle de la chanson de Malbroucky lorsque le général s'écria de sa voix de stentor :

— Halte! halte donc! Est-ce qu'on se met en marche sans ordre, sacrebleu? Apprenez, mesdemoiselles, que si j'ai la voix bonne pour le commandement, je n'ai pas, à ce qu'il parait, celle qui convient pour le chant. Quand je vais à la chasse et qu'il m'arrive seulement de fredonner n'importe quel air, les chiens, en m'entendant, se mettent à aboyer. L*eflfet est immanquable. C'est leur façon de se moquer de moi. Convenez, mesdemoiselles, que vous êtes toutes disposées à en faire autant. Oh ! les femmes ! les femmes I

Valentine et Aurélie ne purent s'empêcher d'échanger un sourire. Cette dernière, qui jusqu'alors avait gardé utie attitude pleine de réserve, attacha à son tour sur le général Clérisseau ses deux grands yeux ombragés de longs cils noirs, avec cette expression indéfinissable qui lui était particulière.

— Sacrebleu! reprit le général, voulez- vous bien, vous la grande brune qui ne dîtes absolument rien, ne pas me re* garder de cette f açoh-là ? cela me trouble.

— Ahl général, repartit étourdiment Mlle de Maillane, prenez garde 1 je vais être jalouse; car je vois bien que vous allez proposer aussi à mon amie d'être votre aide de camp.

40 LES DEKOiSBLLES

— Maillane, fit sévërenieiit la surintendante, en voilà assez, entendez-vous?

Puis, se tournant vers le général, moitié souriant, moitié sérieuse :

— C'est votre faute aussi, ajouta«t*elle, si ces petites filles s^émancipent de la sorte dans leur tenue et même dans leur, langage. Mais il y a moyen d*y mettre bon ordre. Ces demoiselles vont se mettre au piano et je ne leur permets plus d'ouvrir la bouche que pour chanter.

Les deux jeunes filles se mirent en devoir d'obéir, par un commun accord, et, elles choisirent, dans la partition de Semiramide, Tadorable duo de la reine et d'Arsace, celui du î(econd acte^ merveilleusement approprié au caractère de leurs voix respectives ; Tune des pages les plus suaves et les plus mélodiques que Rossini ait jamais écrites^ au temps de sa féconde et glorieuse jeunesse; la perle peut-être de cette sublime partition.

La musique, on le sait, est de tous 'les arts celui qui s*adresse le plus sûrement aux sens. Et il y a parfois dans ses manifestations des expansions si merveilleuses, des beautés tellement éclatantes, que les profanes les saisissent aussi vivement que les initiés eux-mêmes.

Plongé plutôt qu'assis dans le fauteuil où il avait pris place, immobile, les yeux mi-clos, le général écoutait dans une sorte d'extase ces paroles, dont le sens lui échappait, car il ne comprenait pas ritalien, mais qui retentissaient à son oreille avec la sonorité presque voluptueuse qu'elles empiuntaient à ces deux voix de jeunes filles pleines de charme et de fraîcheur.

Et puis les fenêtres du salon étaient ouvertes. Après une journée très-chaude, la brise de nuit qui venait de se lever apportait du dehors les senteurs en pareil cas si pénétrantes des fleurs et les parfums de la clématite. Bref, il semblait que tout concourut dans cette circonstance pour plonger le vieux guerrier dans un rêve délicieux. Peut-être même, eu égard à son long séjour en Afrique au milieu des populations musulmanes qu'il avait fréquentées, se voyait-il passé par avancement d'hoirie dans le paradis de Mahomet, avec les deux houris chargées de le distraire pendant les longs ennuis de la vie éternelle.

m sAUfT-DEms . 4i

Aussi, lorsque Mlle de Maillane et Mlle Boivin eurent cessé de chanter, il se leva tout d*un bond de son fauteuil, avec cette viyacké juvénile que ni i'ftge ni Vembonpoint n'avaient pu lui enlevefy et il se mit à épancher son enthousiasme dans un déluge de paroles panachées de quelques jurons civils et militaires.

— Ah ! TOUS voilà donc réveillé, général I s*écria en souriant la surintendante, et^ ce me semble^ un j>eu réconcilié avec la musique I

— La musique ! reprit le général^ j'en ra£fole à présent depuis que j'ai entendu chanter ces demoiselles, et je demande en grâce qu'elles recommencent ce morceau.

Il fallut bien déférer au vœu du général, qui ne se possédait plus, et dont le dilettantisme de fraîche date se traduisait par toutes sortes d'exclamations et une pantomime des plus plaisantes.

Cependant la soirée s'avançait. On venait de servir le thé. Après avoir déclaré qu'il n'en prenait jamais, le général se ravisa en voyant que c'était Àurélie et Yalentine qui allaient le lui servir. Offerte par de pareilles mains, la ciguë lui eût semblé un breuvage délicieux, et il eût avalé sans sourciller le poison des Borgia.

Tout à coup la porte du salon s'ouvrit et Ton vint annoncer que la voiture de M. le général Clérisseau était là et que ses gens attendaient ses ordres.

— Qu'ils s'en aillent au diable ! répondit le général, je n'en ai que faire, je suis bien ici et j'y reste.

— • Je ne demanderais pas mieux que de vous conserver, reprit la surintendanle ; mais, mon cher général, il se fait tard, et je suis obligée de vous mettre à la porte. Excusez* moi et recevez mes remercîments d^avoir bien voulu me consacrer cette soirée avant votre départ pour l'Afrique. Je ne manquerai pas de prier le bon Dieu pour que vous fassiez un heureux voyage et pour que vous cueilliez là-bas une nouvelle provision de lauriers^ bien que vous en soyez déjà surchargé.

' — Et vous, mesdemoiselles, fit le général, en poussant un gros soupir et en tendant ses mains aux deux jeunes filles^ ne prierez-vous pas aussi un peu pour moi ?

41 IBS DElfO»VLI.BS

— Général^ repartit ValentînA, je Toug le promets.

— Et moi aussi, ajouta Aurélie.

-* Hum I hum 1 s'écria le général, je crois, Dieu me par* donne, que voilà Témotion qui me gagne, moi le général Cléritfseaul Si l'armée d'Afrique le savait, qu'est-ce qu'on dirait de moi? Allons ! bonsoir, ma chère surintendante, bonsoir, mesdemoiselles, bonsoir et adieu l Voilà une soirée dont je me souviendrai toute ma vie.

En parlant ainsi, le pétulant général sortit du salon près* que en courant.

D£ 6àmT4>EHIS. * 43

Un iiM^age à la bvsMrdf .

En se retrouvant face à facoi le lendemain matin, la postnlante et la pensionnaire ne purent s'eœpècher d^ëchanger ensemble un regard d'intelligence que la leconde accentua aui* sitôt d'un franc éclat de rire.

— Devine l ma chère Aurélié, s'écria-t^elle^ à qui j*ai révë toute cette nuit.

•— Ob ! fut-il répondu d'un ton fort sérieux» il me lemble, mignonne^ que, d'après tes confidences d'bier, ce n'est pu bien difficile à deviner,

— - Eh bien ! tu te trompes, ma chérie. Est^-ce que s'il sV gissait exclusivement de /ui, tu me terrais rire de la sorte? C'est à un autre que j'ai rêvé aussi.

-* Gageons que c'est à M. le général Glérissetu.

•— C'est toi qui l'as nommé.

— Eh bien I ma chère Valentine, moi aussi j'ai révë à lui. — - Ah bah ! voilà une plaisante coïncidence 1 Ce brave gé*

néral ! je suis sûre qu'il serait bien flatté au moins s'il venait à apprendre qu'il a tenu une ai grande place dans les rêves de deux jolies filles, car enfin il nous trouve jolies, o'eit clair cela, il n'est pas le seul ) -<- Présomptueuse 1

— Soit ; mais gageons qu'il n'est pas eneore parti pour rAfrique, et qu'il trouvera bien avant son départ un prétexte quelconque pour revenir à Saint*Denis.

-<" C'est possible, quoique peu probable. A quoi bon, d'ail* leurs?

"^ Eh quoi ! ma chère Aurélie, tu ne t'es paf aperçue de l'impression que nous avons faite sut lui ? Quand il nous a quittées^ ce pauvre général n'a pu dissimuler son émotion, et il l'a confessée lui-même.

— Alors c'est que tu lui as tourné la tète, petite folle.

— Je croirais bien plutôt que c'est toi; Aurëlie.

— Tu me rendras au moins la justice, ma chère Yalentine, de reconnaître que je n'ai absolument rien fait pour cela.

— Oh I tu as été, comme toujours^ exemplaire de maintien, de réserve, c'est vrai cela, et madame la surintendante t'en a complimentée en me grondant encore après le départ de M. le général Clérisseau. Mais est-ce bien là une preuve que tu as eu moins de succès que moi auprès de lui? Je n'en crois rien. Tiens, veux-tu, mon Àurélie, que je te conte l'un de mes rêves de cette nuit, le plus beau?

— Je le veux bien.

*^ J'ai rêvé que nous étions toutes les deux en toilette de mariée dans une grande église toute pleine de beau monde^ toute étincelante de cierges allumés, et que c'était le même prêtre qui nous mariait, toi avec le général Clérisseau, moi avec le capitaine Lucien Parmentier, et voilà pourquoi je suis si joyeuse ce matin.

En parlant ainsi, la jeune fille se mit à rire de nouveau^ et ses lèvres, en s'entr'ouvrant ^ découvrirent une double rangée d'adorables petites dents, comme Eve n'en avait sans doute pas de plus belles, des dents faites pour croquer toutes les pommes du paradis terrestre.

— Ah^ la bonne invention 1 s'écria Âurélie en haussant les épaules piais devenue tout à coup songeuse, tu n'oublies qu'une chose, mignonne, mais une chose fort importante^ c'est qu'en pareil cas c'est le contraire de ce qu'on a rêvé qui arrive toujours.

Quelle que puisse être à cet égard l'opinion de ceux qui BOUS font l'honneur de lire ce récit, il faut croire que les rêves des jeunes filles contiennent parfois une certaine dose de réalité. En effet, ce jour-là même^ on eût pu voir le général Clérisseau, en simple tenue de ville cette fois et sans aucune décoration, se promener dans le parc en compagnie de la surintendante. Voici quelques fragments de leur conversation, qu'on nous permettra cette fois de reproduire purement et simplement sous la forme de dialogue.

La surintendant e^ «^ Ah çàl mon cher général, je suppose

que vous ne me jugez pas assez simple pour ajouter la raoin* dre foi à cette histoire de bague perdue et que vous vous imaginiez retrouver ici. SaTez-yous l'effet que vous me faites en ce moment? Je crois voir en tous Pogre des Contes de Perrault. Vous sentez la chair fraîche à Saint-Denis.

Le généraL — Quelle idée avez-yous là de moi, ma chère surintendante ? Je proteste énergiquement.

La surintendante» — ' A yotre aise, mais je yous préviens que vous n'y toucherez pas, que je ne vous en laisserai même plus approcher. On vous connaît, beau masque !

Le généraL — Ainsi, vous tous défiez de moi, vous l'une de mes plus anciennes, de mes meilleures amies.

La surintendante, — C'est peut-être précisément ù cause de cela.

Le généraL — Vous êtes injuste, profondément injuste; vous me blessez.

La surintendante. — Oui, faites le bon apôtre I Est-ce que le bruit de vos fredaines en Algérie n'a pas retenti jusqu'à Saint-Denis? »

Le généraL — Ah bah ! du temgs que j'étais colonel de zouaves, peut-être.

La surintendante, — Avant, pendant et après.

Le généraL — Eh bien ! c'est possible ; mais tout a une fin, et je veux me ranger. Je suis las de ces conquêtes faciles et pour lesquelles la carte à payer est quelquefois si lourde.

La surintendante. — Oui, je vous vois venir avec vos bottes de sept lieues.

Le général. -» Pourquoi pas ? Je suis riche pour deux et n'ai pas besoin de courir après une dot ; de plus, je suis général de division et pourrais bien devenir maréchal à la première guerre. Il me semble qu'il y a là de quoi tenter une femme.

Iji surintendante. Peut-être ; mais vous n'êtes plus jeune.

Le général (très-vivement). — Qui dit cela? C'est une calomnie insigne. Demandez là-bas, en Afrique, qui est le premier levé, qui a toujours l'œil et l'oreille aux aguets, qui est le plus infatigable, à cheval, à la chasse, au bal même.

La surintendante (riant). — Quoi ! vous dansez encore,

général T Âhl mais vous avez raison : vous êtes bien jeune^ plus jeune encore que je ne le pensais.

La général (un peu piqué) . -r- C'est cela : moquez-vous de moi. Tenez» ma chère surintendante, ci ce nV.tait pas une vieille amie telle que vous qui me tint un pareil langage, je ne sais pas de quoi je serais capable.. .

La surintendante, — Oui-dal cela ne m'étonne pas. Oh I vous êtes colère, très-colère même, et vous avez bien fait de ne pas vous marier, car vous auriez rendu votre femme très« malheureuse.

Le général, — Alors, c'est que vous me connaissez bien mal ; avec les femmes je suis docile comme un conscrit.

La surintendante, — On ne s'en douterait pas. ' Le général, — Je suis prêt à vous en donner la preuve.

La surintendante, — Comment cela?

Le général, — En me mariant, pardieu !

La surintendante (avec Taccent tragique) :

Le v(Hlà donc connu ce secret plein d'horrear.

Le général. — Trêve de plaisanterie, s'il vous plaît, ma chère surintendanle. Je «suis revenu vous voir aujourd'hui après toute une nuit de réflexions et dans des intentions trèssérieuses. C'est un conseil, une assistance peut-être que je viens vous demander. Voulez-vous, oui ou non, me les accorder?

La sur intendante, — Du moment où il s'agit de choses sérieuses, mon cher général, vous pouvez compter sur moi. Asseyons-nous, je vous prie, car je n'ai pas comme vous des jambes de fer ou d'acier. (Le général et la suriirtendante prennent place sur un banc dans un bosquet.) Maintenant, je vous écoute.

Le général. -^ Et moi je vai« droit au but, comme c'est mon habitude en toutes choses. J'ai vu ici, hier soir, deux jeunes personnes qui m'ont paru toutes charmantes et éminemment aptes l'une et l'autre à faire les honneurs et l'ornement d'un salon. Pensez-vous que l'une d'elles fût disposée à devenir la générale Glérisseau !

La surintendante. — Dame I général, vous me faites là une ««'«^^stion bien embarrassante; et je vous avoue...

Le général (interrpmpftnt), «^ N'ajoutes pas un mat, J'avais pre9senti vos scrupules» et j'ai un moyen bien simple de les lever. Je viens vous demander à voir encore une iois vos deux pensionnaires; et, à la suite de la conversation que j'aurai eue avec elles, je prendrai un parti,

La surintendante. <«- Ce parti n'est donc pas encore pris! .Ah ! général^ je ne vous reconnais pas là.

Le général. — Je le crois, parbleu bien I car je ne me reconnais pas moi*môme. Je crois voir en moi l'&ne de Bu^ ridan entre ses deux picotins d'avoine»

La surintendante, •*** Ab ! général^ vous êtes dur pour vous* même.

Le général, -- Je ne suis que juste. De prime abord, je le confesse, celle de vos deux pensionnuires qui a mes préfé* rences est Mlle Valentine de Maillane,

La surintendante, *^ Gela ne m'étonne pas . Elle s'est beau^ coup trop occupée de vous^ et j'ai dû Ten gronder.

Le général. **«- Pauvre enfant 1 Pourtant elle a une tache originelle. Elle appartient à une famille noble et je n'aime pas les aristocrates.

La sûrintendante, -*■ Reste à savoir si la jeune fille et sa famille vous trouveront à leur gré, et si cerlain projet», •

Le général. — Je voudrais bien voir qu'il en fût autres ment,

La surintendante. -«^ Donc ^'est Mlle de Maillane qui a vos préférences.

Le général. ^ Certainement; mais elle paratt tant soit peu rieuse et cela m'inquiète. La brunOj au contraire, qui est fort bellB d'ailleurs, me semble d'un caractère plus posé* plui sérieux, et peut-être,..

La surintendante. ^ C'est cela, vous voulez me faire jouer le rôle d'une marchande d'esclaves, pendant que vous séries le pâcha. qui vient faire son choix ! Croyez-oioi, général, renoncez à cette idée de mariage improvisé» dont vous pourries vous repentir amèrement quelque jour. Partez pour l'Afrique, Là vous aurez tout le temps de réfléchir sur les avantages et les inconvénients d'un pareil projet. Pour mit part, je vous avoue que je ne saurais trop vous en dissuader. Pourtant, si à votre retour vous persiste? encore^ eb bien 1 nous verrons.

Lb général (se levant brusquement.) C'est-à-dire que tous me renvoyez aux calendes grecques ! Mille diables I je n'aime pas qu'on se moque de moi. Tantôt vous me parlez des contes des fées, tantôt c'est des Mille et une nuits. Je suis le loup^ je suis Togre, le pacha, que sais-je? Apprenez^ ma chère surintendante, que je ne suis rien de tout cela, ou plutôt que je suis tout cela ensemble. Quand j'ai mis une chose dans ma tète, c'est comme si tous les notaires de France et d'Algérie y avaient passé, entendez- vous ? et, dussé-je venir avec un des régiments de ma divi^on faire le siège de la maison impériale de Saint-Denis, je jure Dieu que j'enlèverai d'ici la générale Glérisseau.

Au moment où le général prononçait ces derniers mots, l'éclat de rire le plus franc, le plus joyeusement argentin, retentit à peu de distance, accompagné du bruit d'un léger piétinement sur le sol et d'une certaine agitation de branchages dans le massif voisin.

— Qu'est-ce que cela? s'écria le général bondissant instantanément tout effaré. Quelle est Timpertinente qui se permet de rire ninsi quand je parle ?

En même temps un double cri se fit entendre, et, à la suite de ce double cri, on put percevoir distinctement le frôlement de deux robes agitées par une course rapide, pendant que le sable criait sous les pieds qui le foulaient précipitamment. Le général Glérisseau avait dressé Toreille avec l'instincl d'un chasseur consommé, et, prenant aussitôt son parti avec cette instantanéité d'exécution qui était Tun des attribut? de son caractère, il s'était élancé dans la direction où fuyaient les deux robes, laissant son interlocutrice stupéfaite et ébaubie.

Moins d'une demi-minute s'était écoulée lorsqu'il reparut tout rouge et hors d'haleine, tenant par le bras l'une des fugitives qu'il était parvenu à rattraper et à faire prisonnier^. Celle-ci, palpitante et pleine de confusion, se cachait le visage entre ses mains ; mais sa taille^ sa tournure et son opulente chevelure noire^ qui s'était dénouée dans sa course, l'avaient déjà suffisamment trahie. C'était Aurélie Boivin.

— La postulante 1 balbutia le général tout essoufflé. Ouf 1 tant pis pour elle ! je me venge.

En parlant ainsi, il saisit la jeune fille par la taille, et, bien

DB SAINT-DKNIS. 49

qu'elle cherchât à 8e soustraire à ses atteintes^ il appuya sur sa joue devenue rouge comme une cerise un bruyant baiser.

— Général ! s'écria la surintendante, dont le front s'arma incontinent d'une sévérité inaccoutumée, vous venez de vous comporter comme un sous-lieutenant ; de plus, vous m'avez manqué ainsi qu'à mademoiselle.

— C'est vrai cela ! murmura le général tout penaud^ et cherchant à reprendre haleine ; aussi je vous en demande pardon à toutes deux.

— Oh ! reprit sèchement la surintendante^ mademoiselle, n'a que ce qu'elle mérite, et, quand on se permet de venir se placer aux écoutes pour entendre la conversation des personnes auxquelles on doit le plus de respects, on se montre ainsi indigne des graves devoirs qu'on aspire à remplir ici. Le mieux même serait d'y renoncer sur l'heure.

Interdite, atterrée, Aurélie avait baissé les ;eux, mais pas assez vite pour qu'on n'y vit perler deux grosses larmes. Cependant l'autre fugitive — car on se souvient qu'il y en avait deux — venait à son tour de reparaître et^ «'avançant auprès de la surintendante :

— Ah 1 madame, je vous en supplie, fit-elle, ne la grondez pas. Si quelqu'un a mérité vos reproches, c'est moi, moi seule ; oui, c'est moi qui ai ri tout à Theure et non pas elle. Veuillez d'ailleurs être bien persuadée que ni Tune ni l'autre nous n'avions l'intention d'écouter, encore moins d'espionner votre conversation. Nous nous trouvions toutes les deux dans ce bosquet lorsque vous êtes venue vous y asseoir ; nous avons été surprises, et nous n'avons osé ni nous montrer ni nous en aller. Voilà la vérité, toute la vérité, et vous savez que je n'ai pas l'habitude de mentir.

— Il suffit, reprit froidement la surintendante, vous pouvez vous retirer, mesdemoiselles. On vous fera connaître mes ordres.

Les deux jeunes filles, après une révérence assez gauche, se mirent en devoir d'obéir à l'injonction qu'elles venaient de re< cevoir.

Déjà elles ayaient fait volte-face, et, l'œil morne, la tête baissée, elles se dirigeaient à pas lents du côté de l'ancienne abbaye de bénédictins, où se trouve installée depuis un demi-

KO lEB DSIOISELIES

siècle la maison d'éducation des pupilles de la Légion-d'hon* neur; encore quelques secondes et leurs silhouettes attristées allaient disparaître derrière les grands arbresdu parc.

Toujours un peu haletant, honteux d'ailleurs comme un renard qu*une poule aurait pris, le général Glérisseau^ resté debout à la même place, n'avait pas cessé d'attacher sur les deux délinquantes un regard brûlant de sympathiques efflu* vesJl semblait en même temps qu'un yiolent combat se livrât dans son âme entre toutes les sensations, tous les doutes, les perplexités, si Ton veut, qui venaient Tassaillir. Tout à coup, comme saint Paul sur le chemin de Dams^s, il se sentit illu-* miné par une sorte d'inspiration d^en haut, et, d'une voix de stentor, de sa plus belle voix de commandement, il s'écria:

— Arrêtez! mesdemoiselles, arrêtes I J'ai un mot à vous dire.

Aurélie et Yalentine se retournèrent simultanément, en promenant tour à tour sur le général et sur son interlocutrice qui ëtait demeurée assise, leurs yeux de biches effarées^ et en se demandant si elles devaient ou non poursuivre leur chemin.

Alors le général Glérisseau se tournant avec une certaine solennité vers la surfntendante, ajouta :

— Vous avez raison, ma chère surihtendante. Mlle Aurélie Boivin n'est plus à sa place ici. Je l'ai compromis et c'est à moi de réparer ma faute.

Puis, s'élançant brusquement auprès de la jeune fille devant laquelle il s'inclina avec une galanterie toute cbevale» resque:

— Mademoiselle, poursuivit-il en lui tendant la main, voulez-vous être ma femme?

Un aérolithe tombant en plein midi au milieu du parc n'aurait pas àcoup sûr produitplus d'effet que cette proposition du général. Mlle Boivin, qui était encore toute rouge de confusion, devint pâle ; un éclair de joie, qu'elle chercha en vain à dissimuler, illumina son visage; mais bientôt elle entre» pris sa placidité habituelle, qui lui donnait parfois des apparences marmoréennes et laissant tomber sa main dans la main du général :

— Je le veux bien, répondit-elle en abaissant set longe cils

DE 8AR(T-DINI8. $i

sur ses grands yeux noirs^ comme si elle eût espéré ainsi eflacer jusqu'à la trace des émotions qu'elle venait de subir, je le veux bien, si madame la surintendante y consent.

Le général porta à ses lèvres, avec une ferveur singulière, cette petite main qu'il pressait amoureusemeAt dans la sienne et, la plaçant vivement sous son bras, il se rapprocha de la surintendante. Lorsqu'il se trouva devant elle, avec la compagne qu^il venait de choisir d'une façon si inopinée, la surintendante se leva de son banc et baisa- au front Aurélie qui s*était inclinée dans une attitude de respectueuse soumission :

-— Mon enfant, dit*elle ensuite, vous êtes orpheline et je n^ai aucun droit sur vous.* J'espère que ni le général ni vous-même n'aurez jamais à vous repentir de ce que vous me permettrez d^appeler un mariage à la hussarde.

**• Mademoiselle, reprit le général avec sa gaieté et sa bms^ querie accoutumées, c'est comme cela que j'agis en toutes choses, et vous vous y ferez bien vite, allez 1 Vous êtes fille de soldat, je suis soldat moi-même; nous sommes tous soldats ici, «que diable! Y compris mon cher petit camarade d'hier soir^ qui voudra bien, j'ose l'en prier, être votre demoiselle d'honneur. Il faut qu^avant huit jours tout soit bâclé, y compris le notaire, lemaireet le curé. Le soir même, nous partons pour l'Afrique. Gela vous va-t-il, heinl madame la générale?

Aurélie n'eut pas le temps de répondre; car déjà Valentine venait de se jeter dans ses bras, et l'embrassant avec toutes les effusions de son âme tendre et naïve, chuchotait à son oreille :

--^ Ëh bien! ma chère belle, que te disais-je, ce matin? Voilà la moitié de mon rêve accomplie; il ne reste plus que l'antre moitié, celle qui me concerne.

Les deux amies se tenaient encore enlacées, lorsqu'une personne attachée au service particulier de la surintendante accourut auprès d'elle pour, lui dire que M. le marquis Octave de Maillane attendait mademoiselle sa sœur au parloir.

n LES NSMOISELLES

Frère et Sœur.

Le marquis Octave de Maillane, que le moment est venu de présenter au lecteur, était seulement, on le sait, déjà, le frère consanguin de Valentine. Il ne faut donc pas s'étonner si Ton ne rencontrait pas tout d'abord entre ces deux natures de trère et de sœur hBs analogies qu'on ne trouve pas toujours au surplus même entre enfants dont la souche paternelle et maternelle est commune.

C'était, au physique, un élégant cavalier, d'agréable tournure et d'une certaine distinction de manières, bien ^u'il afifectât dès lors les allures débraillées si fort en honneur aujourd'hui dans une certaine catégorie de notre jeunesse, et qui caractérisaient, dit-on^ les jeunes gentilshommes de Tancien régime.

De taille moyenne, mais sveite et même un peu fluet, il avait ce que Mme de Sévigné appelait dans ses lettres la mâtgreur de race. Avec cela, Tœil vif, le nez au vent, les cheveux renversés en arrière, on eût cru voir en lui un mousquetaire égaré en plein dix-neuvième siècle bien plutôt qu'un apprenti diplomate. Il convient même d'ajouter que ce n'était pas seulement au point de vue purement physique, mais encore au point de vue moral, que le mousquetaire perçait à chaque instant sous l'enveloppe du secrétaire de légation.

Léger dans ses propos comme dans sa conduite, facile dans ses liaisons avec l'un et l'autre sexe, sceptique dans ses croyances, il y avait en lui un instinct qui le sa.uvegardait de bien des défaillances, c'était l'instinct un peu vague et indéfini de ce que les ancêtres appelaient l'honneur du nom. Cela lui tenait lieu de vertu, de religion, de principes, comme à tant d'autres.

DE SAIKT-DENIS. 58

Maintenant entrons au parloir de la maison d'éducation de Saint'Denis. Nous allons donner la parole à Ootaye^ en faisant observer qu'à Tépoque où se passe ce récit, l'accès du parloir n'avait pas encore été, comme il Test aujourd'hui , rigoureu* sèment interdit aux frères des pensionnaires.

— Bonjour 1 s*écria l'apprenti diplomate, en passant ses doigts à travers les barreaux de la clôture destinée à préserver les jeunes pensionnaires de tout contact masculin , bonjour, ma chère petite baronne ! Tu le vois, c'est moi qui te donne l'étrenne de ton titre. Remercie-moi donc !

— Baronne 1 reprit Yalentine^ dont le front venait de se plisser^ oh ! je ne le suis pas encore.

— Mais tu le seras bientôt, chère enfant^ carTintentionde ton cousin, qui m'a chargé pour toi de ses plus tendres com<* pliments, est de ne pas même attendre la fin de l'hiver prochain pour venir chercher sa jolie fiancée. Sais-tu qu'il raffole de toi, ce cher Hugues? et je ne serais pas étonné^ aussitôt qu'il aura fait ses récoltes et vendu ses bestiaux, de le voir accourir à Paris.

— Ainsi il est toujours bien déterminé à m'épouser ?

— Je voudrais bien voir qu'il eût fait des façons pour celai On ne rencontre pas toujours sur son chemin une Valentine de Maillàne. Et puis, alors même que tu ne serais pas ce que tu es, Tune des plus charmantes pupilles de la Légion-d'honneur, Hugues sait bien qu'il remplit ainsi le vœu le plus cher de son vieux grand-oncle, qui a été pour lui un second père et qu'il aimait de toute son Aine. Ainsi tout est pour lemi^^uz dans cette affaire-là, et j'en si^is pour ma part bien heureux. Tu dois t'en féliciter aussi, chère sœur.

— Je le voudrais, frère ; mais je suis trop franche pour ne pas te dire que tes sentiments ne sont pas tout à fait les miens.

— Ah bah ! as-tu donc quelque chose à reprocher à ton cousin Hugues ?

— Non pas.

— Ah, dame ! je comprends que tu ne voies pas précisément en lui un Apollon ni un Adonis ; mais ce n'est pas là ce qu'une femme doit d'abord rechercher dans son mari. Hugues a les qualités du coeur^ et c'est déjà beaucoup. Tu me diras

M LES 0EIIOI8EILBS

peut-être que ce n'est pas un élégant; gois tranquille à cet égard : nous le formerons; je te promets, moi, de lui donner mon tailleur, mon bottier, tous mes fournisseurs^ enfin, de lui apprendre à mettre sa cravate. Que Teux-tu de plus?

— Je veux ou plutôt j'aurais voulu un mari qui eut d'abord conquis mon amour,

-*• Un mariage d'inclination 1 en voici bien d'une autre I Maisj chère enfant, tu reconnaîtras bien vite toi-même, après quelques semaines de mariage , que mieux vaut cent fois Tamour qui vient après que Tamour qui vient avant. G*est le seul moyen de ne pas perdre ses illusions.

^ Oui, mais quand l'amour ne vient pas du tout ?

— - £h bien ! on s'en passe. Ne peut-on pas vivre sans cela ? Je t'assure, moi qui te parle» que je ne suis vraiment bien à mon aise et parfaitement heureux que quand je ne suis pas amoureux.

-*• Oh I toi, frère, c'est autre chose. Tu as été si souvent amoureux dans ta vie que cela ne m'étonne nullement. Voilà ce que c'est que d'abuser.

— Petite raisonneuse I Tiens, si tu ne vivais pas ici en dehors du monde comme dans un couvent et hors de toute atteinte, tes paroles pourraient m'inspirer d'étranges soupçons. Mais je te connais, et je sais qu'il n'y a aucune inquiétude à concevoir sous ce rapport. Je ne doute pas d'ailleurs que, en y réfléchissant bien, tu ne reconnaisses très-vite que tu ne pouvais faire un mariage plus honorable et en même temps plus convenable que celuirlà. Je n'ajoute plus qu'un mot : un secret de famille, que tu connaîtras i6\ ou tard, rend ce ma*

«fiage encore plus nécessaire.

— Un secret de tamille I murmura la jeune fille avec surprise.

— Oui. Et maintenant, reprit le jeune marquis, parlons d'autres choses. Quoi de nouveau à Saint-Denis?

— Àurélie Boivin se marie.

— Ton amie intime, la postulante? Tiens, tiens, et qui épouse«t-elle ?

— Le général Clérisseau.

-" Ah I pour le coup, en .voilà une nouvelle I Ce brave gé« néral I On va illuminer m] cercle quand on le saura. Seule*

ment cela me fait un peu l'effet du mariage de Tithon ayec TÀurore. Tu as dû voir cela dans ta mythologie.

«-^ Méchant I Jeté défends de dire du mai du général, d'abord parce qu'il pense beaucoup de bien de moi^ ensuite, parce que peu s'en est fallu qu'il ne demandât ma main.

— Lui mon beau-frère I Je le lui défends. Ce n'est pas qu'il soit méchant au fond ; mais il est si brutal, si colère, si mal élevé 1 Après cela ij est riche, dit-on, fort en crédit, presque illustre, au moins en Afrique, et ton amie Mlle Boi^in ne fait pas là un mauvais rêve. Une belle personne, sais-tu^ que ton amie Aurélie ? Comme on va lui faire la cour quand eMe sera mariée à Tithon 1 moi d'abord.

-« Jlaisez-vous, monsieur! tous êtes un mauvais sujet; Aurélie n'est pas femme à se laisser faire la cour par qui que ce soit au monde ; elle est trop raisonnable pour cela.

— Quoi ! pas même par les aides de camp de son mari?

— Le général n'a et ne veut avoir que des aides de camp mariés.

— Raison de plus ! on cherche à comparer alors.

— Tais-tof, vilain frère! tu n*es qu'un impertinent.

— Et toi la plus aimable petite sœur qui soit au monde. Quel dommage que ces affreux l^rreaux m'empêchent de t'embrasser ! <

Après un silence, Valentine, qui avait paru réfléchir, reprit :

— Ah çà ! frère, tu me demandes des nouvelles de Saint- Denis; mais, à mon tour de t'en demander de Paris, de tes amis. ^

<— Paris I il est toujours à sa place, un peu désert, un peu maussade en cette saison du moins à ce qu'on dit dans les coulisses de rOpéra.

— C'est cela, ta première visite, en arrivant, a été pour les coulisses de l'Opéra. Fil fil monsieur, c'est très-mal.

«^ Ne me gronde pas ! Il n'yta que là qu'on rencontre encore à qui parler, «— Mais vos amis, monsieur, vos amisl...

— Ah, dame I mes amis sont, comme tout le monde en cette saison, aux eaux, en villégiature, à la chasse, que sais* je! J'en ai pourtant rencontré un hier soir, à l'Opéra.

96 LES DBMOiSBLLBS

^ Qui donc?

— Lucien Parmentier.

— Ah! s'exclama Yalentine» dont l'ombre des barreaux dissimula fort à propos le trouble et la rougeur, tu Tas rencontré dans les coulisses?...

— Non pas, certes ; pour avoir ses entrées par là il faut appartenir à la diplomatie ou au journalisme, et puis c'est un sage, lui ! .

— Ab ! je le pensais bien ! J'ai trop bonne opinion de lui pour croire...

— Qu'en sais-tu, Valentine? interrompit vivement M. de Maillane. ,

— Je sais, Octave, répondit sa sœur un peu interdite, ce que tu m'as dit toi-même. Oublies-tu d'ailleurs que nous avons vu M. Lucien Parmentier en Auvergne? qu'il a été reçu à la Tour Champbois, chez mon grandH>ncle, qu'il est même venu à Paris nous faire visite aux vacances de Pâques ?

— C'est vrai ; mais il y a si longtemps de cela I rr- Si longtemps 1 II n'y a que quatre mois.

. — Quatre mois, c'est le déluge.

— Pour toi peut-être, frère, mais pas pour tout le monde. •• Et il va bien, monsieur Luciei^ ?

— Très-bien^ seulement il m'a paru un peu triste.

— Pourquoi donc?

— Dame! il est peut-être amoureux»

— Est-ce qu'il te l'a dit?

— Non, car il est fort discret; mais celase devine.

— On est donc triste quand on est amoureux?

— C'est selon... quelquefois.. • d'abord quand on n'est pas payé de retour.

— Mais il me semble qu'il ne doit pas craindre cela, lui, monsieur Lucien,

— Je ne dis pas le contraire, mais il s'agit peut-être de mariage. Or tu comprends, petite . sœur, que le pauvre Lucien n'a pas grande chance de se voir accueilli par une famille tant soit peu bien placée. Songe donc ! un officier qui n'a que la cape et Tépée, sans naissance comme sans ayoir! Qui diable voudrait de lui? Il faut qu'il reste garçon»

— Mais s'il est aimé de la personne qu'il aime?

DB SAllfT-DEN IS. ' 81

— Ah bah I ils se consoleront bien vite tous les deax, elle surtout de ne pas s'appeler madame Parmentîer^ de ne pas devenir la bru du père Parmentier, un bon type, ya I que le y'ievLj. papa Parmentier! Et la mère Parmentier donc ! une ancienne blanchisseuse qui parle le français le plus fantaisiste que j'aie entendu de ma yie. Ahl comme tu rirais si tu les Toyais, petite sœur 1 Malheureusement impossible de les yoir : ils* sont à présent retirés à la campagne où ils plantent leurs choux le matin et font le soir leur cent de piquet avec le curé.

Là-dessus le jeune marquis, se grisant lui-même arec ses propres paroles, fut saisi d'un tel accès d'hilarité qu'il ne prit même pas garde à Texpression de souffrance qui Tenait d'assombrir la physionomie d'ordinaire si animée et si ouverte de sa sœur.

La situation ne laissait pas que de deyenir embarrassante pour Yalentine, lorsque Octave voulant s'éventer, tira de sa poche un mouchoir brodé et garni de dentelles d'une grande richesse» sur lequel s'étalait un magnifique écusson armorié. Ce n'était pas évidemment là un mouchoir d'homme» En s'apercevant de sa méprise, le jeune diplomate rougit légèrement, et prévenant de lui-même les questions de sa sœur.

— C'est là, dit-il, un mouchoir qui ne m'appartient pas et qu'il faut que j'aille rendre à sa légitime propriétaire,

— Est-ce que tu la connais^ fit Valentine.

— Un peu, répondit évasivement M* de Maillane.

— Est-ce une jeune femme?

— Oh oui I certes, et l'une des plus jolies que j'ai rencontrées de ma vie.

— Tu en es amoureux, peut-être 7

— Comme un fou.

-— Pour combien de jours, frère?

. — Mademoiselle ma sœur, il me semble que vous y ouïes vous moquer de votre respectable frère aîné et tuteur. Apprenes qu'il ne s'agir pas cette fois d'une reine de coulisse ou d'une princesse de théâtre, mais d'une princesse pour tout de bon, une princesse russe.

— Ahl otti-dal

88 LES DBMOISELLfS

— Nous ayons voyagé ensemble^ en revenant d*AuTergne^ dans le même compartiment de chemin de fer, elle^ le prince son mari et moi. Tous deux arrivaient des eaux du mont Dore, et Dieu sait si j'ai regardé la princesse, car j'étais en face d'elle. Lé hasard a voulu que, en nous arrêtant à Moulins, au buffet^ mon nom fut prononcé. Alors c'est le prince^ à son tour, qui s'est mis à me contempler avec une vive attention en échangeant à mi-voix avec sa compagne quelques mots en russe: puis, me tendant cordialement la main, il m'a dit qu'il s'appelait le prince Yvanof, qu'il avait beaucoup connu notre père dans le cours d'un premier voyage en France, il y a une dizaine d'années. Il a ajouté que son intention était de passer son hiver à Paris, et qu'il serait heureux, ainsi que la princesse de m'y recevoir. Tu comprends, chère sœur, que la glace était rompue et que le reste du voyage a été pour moi un avantgoût du Paradis, si le bon Dieu me fait l'honneur et la grâce de m'y admettre. En nous séparant à la gare je ipt suis aperçu que la princesse avait oublié son mouchoir à sa place, et voilà comment j'en suis détenteur, en attendant que j'aille le lui reporter en personne à l'hôtel du Rhin, place Vendôme, où elle est descendue.

— * Quelles sont tes intentions, frère?

— Je te les dirai... quand tu seras mariée.

— Eh bien l moi, je les devine. Tu veux te faire aimer de la princesse.

— Peut-être bien.

— Mais c'esf affreux cela î une femme mariée !

— Ah bah I le prince pourrait être son père. G'es.t une circonstance atténuante.

— Qu'importe ?

— Cela importe beaucoup. Figure-toi, sœur, la plus adorable petite femme qu'il soit possible d'imaginer : des mains, des pieds de poupée. Elle n'a de grand que les yeux, et puis une chevelure digne de la belle aux cheveux d'or.

Il est difficile de dire où ce dénombrement des attraits de la princesse se serait arrêté, si dans ce moment, la porte ne s'était ouverte avec un grand bruit. C'était le général Clérisseau qui traversait le parloir d'un pas allègre, le sourire sur les lèvres fit le front non moins rayonnant que s'il avait gagné quelque

importante bataille. Du plus loin qu'il aperçut le secrétaire <le légation, il courut à lui et, lui tendant les deux bras, bien qu^il le connût à peine, il l'embrassa avec effusion.

— Yous savez la nouvelle, s'écria-t-il en même temps; je * me marie, j'épouse une demoiselle de Saint-Denis, une belle

brune; je ne vous dis que cela; vous la verrez, car j'espère que vous me ferez l'honneur d'être de la noce. Vous ne pouvez me refuser, puisque votre sœur est demoiselle d'honneur; allons! -c'est entendu; touchez là, nous comptons sur vous.

— Mais, général... balbutia Octave un peu eff^aré.

— À propos, reprit le général , êtes- vous marié? -^ Non pardieu pas I je suis garçon.

*~ Tans pis .pour vous ! mon cher^ mariez-vous vite^ faites comme moi.

— Oh I général, je ne suis pas pressé. Laissez-moi d'abord marier ma sœur, et puis j'y réfléchirai en ce qui me touche : j'y réfléchirai... mûrement.

— Votre sœur... mon joli petit camarade ! c'est juste cela. Eh bien, mon cher^que ne la mdriez«>Tous tout de suite? nous ferions les deux noces ensemble. Ce serait charmant.

*— Général; ce serait bien difficile; le futur.. • -— Le futur! je me charge de vous en procurer un bien TÎte si yous n'en avez pas sous la main Jl y a parmi mes camarades plus d'un général encore qui est célibataire et qui ne deman* derait pas mieux que de m'imiter, surtout s'il voyait votre sœur. '•

— * Général, ce que vous me proposez là, dit Octave, est on ne peut plus aimable et flatteur pour ma sœur; mais le futur est tout trouvé.

— Vous m*en direz tant! Bonjour, mon cher, bonjour I Je m'oublie ici. Il faut cpe je retourne bien vite à Paris pour me mettre à la recherche de mon aide de camp. C'est lui que je "vais envoyer chez le notaire, chez le maire, chez le curé. Ah ! je vais le faire marcher, ce clampin-là I

En parlant ainsi, le général sortit du parloir comme il y était entré, à la façon d'une avalanche.

lia plus beau Jour de la vie.

Certes, l'annonce si étrange, si imprévue, si incomparable du mariage du petit Lauzun ayec la grande Mademoiselle ne produisit pas, en son temps, à la cour de I^ouis XIV, plus d'effets de surprise et d'émerveillement que n'en causa l'union dont il s'agit dans le monde de la maison d'éducation des demoiselles de la Légion d'honueur. C'était l'unique et inévitable tbème de toutes-les conversations, parmi les postulantes et les novices en particulier ; et Dieu sait si on enviait le sort de Mlle Boivin, surtout en contemplant les bijoux, les diamants, les cachemires de sa corbeille de mariage. Quant au général, qui avouait cinquante-huit ans mais qui pouvait bien en avoir soixante, il n'eût tenu qu'à lui, si son choix eût été à recommencer, déjouer le rôle du berger Paris sur le mont Ida.

Autant d'ailleurs il se montrait toujours bouillant et plein d*ardeur juvénile, autant Aurélie demeurait fidèle à ses habitudes de calme et de placidité, sans se laisser troubler ni griser le moins du monde par les caresses de dame Fortune. On eût dit que tout ce qui lui arrivait n'avait rien que de prévu et de naturel, et que l'impératrice Aurélie, comme ses compagnes Tavaient^ surnommée, dérogeait même peut-être quelque peu en consentant à devenir la générale Clérisseau.

Cependant, peu soucieuse de renouer à cette occasion avec pes parents éloignés, qui lui étaient depuis longtemps devenus à charge, des relations en désaccord complet avec le rang de son mari, elle s'était empressée d'accepter l'offre que la sur« intendante lui avait faite, à l'instigation du général luimême, de rester à Saint-Denis jusqu'à la conclusion de son mariage. C'était un moyen de ne se séparer qu'au dernier

DE SÂINT-DBNIS. ^ M

moment de sa chère Valentine^ pour qui elle témoignait un de ces attachements passionnés, si communs entre jeunes filles de cet âge, alors que d'autres affections et des devoirs nouveaux ne viennent pas encore leur faire contre-poids. Comme on était alors en pleines vacances, il ne s'était pas présenté à cet égard, de difficultés sérieuses. S'il en eût été difiéremment, le général Clérissèau était en trop grand crédit pour ne pas surmonter au besoin bien des obstacles.

Appelé au commandement du corps expéditionnaire chargé de faire rentrer dans le devoir les tribus révoltées de nos possessions d^Âfrique, contre lesquelles on préparait alors une campagne d'automne, le général Clérissèau devait se mettre en route pour TAlgérie le soir même de ses noces et emmener avec lui sa jeune épouse. En conséquence^ il avait été convenu que la bénédiction nuptiale serait donnée aux futurs conjoints, sans le moindre appareil, dans Féglise paroissiale de Saint-Denis.

A rissue de cette cérémonie^ un déjeuner, fourni par le café Anglais, devait être ofiert aux témoins, à Saint-Denis, dans les appartements de la surintendante, et, aussitôt après le déjeuner, le général enlevait sa femme, comme il le disait lui-même, afin de pouvoir partir le soir par Texpress pour Marseille. Le général Clérissèau était de ces hommes expéditi& qui aiment à faire toutes choses tambour battant.

Enfin le grand jour était arrivé, le plus beau jour de la vie, comme on l'appelle vulgairement. Tout le monde était rassemblé dans le salon de la surintendante, à commencer par la mariée, plus belle et plus triomphante que jamais, avec sa robe de moire blanche, son grand voile, sa couronne et son bouquet de fleurs d'oranger ; on eût cru voir une princesse des contes des fées. Valentine se tenait auprès d'elle^ essayant déjà son rôle de demoiselle d'honneur, un peu triste naturellement à la pensée d'une séparation devenue bien prochaine, et échangeant à voix basse avec son amie les paroles affectueuses et les recommandations d'usage en pareille occasion.

Mile de Maillane avait abdiqué momentanément, en vue ^ de cette circonstance solennelle, et avec autorisation de la surintendante, la sévère et disgracieuse robe d'escot noir et

6f LEâ DEMOISELLES

Todieux couvre-chef casqué de paille mi-partie noire et blanche. Bien que sa toilette fût d*une grande simplicité, — une robe de mousseline tout à fait en harmonie par sa fraîcheur et sa légèreté avec la chaleur persistante de la saison, — Mlle de Haillane était vraiment charmante, et le jeune marquis son frère n'avait pu s^empècher de venir le lui chuchoter à Toreille par deux fois.

11 est vrai que cela lui avait fourni Toccasion de décocher en méma temps quelques œillades et quelques madrigaux bien sentis à Tadresse de la future générale. Octave de Maillane, en dépit de sa passion naissante pour une jolie prin-^ cesse russe, était, comme le don Juan de Molière, de ceux qui ne peuvent voir une femme tant soit peu jeune, tant soit peu agréable sans en devenir instantanément épris, sauf à n'y plus penser le lendemain.

Cependant, le principal intéressé dans tous les détails de cette mémorable journée ne paraissait pas encore, et Ton commençait à sV.tonner d'un retard d'autant plus étrange que les habitudes de ponctualité toute militaire du général Clérisseau étaient bien connues. La surintendante cherchait bien à expliquer ce phénomène anormal par la nécessité où le prétendu s*était trouvé d'aller prendre lui-même, dans sa voiture, un pen^nnage de marque; l'un de nos maréchaux de France qui a^it promis au général Clérisseau d'être son premier témoin; mais elle ne laissait pas elle^-même que de commencer à s'inquiéter un peu.

Tout à coup il se fil un grand bruit de portes qu'on ouvrait, et le général opéra son entrée dans le salon avec les façons torrentueuses qu'on lui connaît, mais en même temps avec la physionomie la plus renfrognée qu'il soit possible d'imaginer. Pendant qu'il secouait distraitement et^avec une mauvaise humeur des plus manifestes toutes les mains qui se tendaient vers lui, la surintendante s'écria :

— Âh çà I mon cher général, que se passe-t-il donc pour que vous nous arriviez ainsi en retard dans un pareil jour et avec une figure de bataille perdue? D'abord, comment ar-

^îvez-vous seul?

— Ah ! sacrebleu î reprit le général en s'éventant avec son mouchoir, ne m'en parlez pas ! je suis furieux.

1— Vous n'avex pas besoin de le dire, repartit la surintendante ; cela se voit de reste ; mais veuillez nous expliquer le pourquoi.

— Pourquoi... pourquoi?... Laissez-moi d*abord regarder un peu mademoiselle ma fiancée,

— Au fait ! vous avez raison, cela vous mettra un peu de baume dans le sang^ et vous en avez besoin. Vous auriez dû commencer par là, et vous ne lui avez pas seulement baisé les mains I Fi ! général, fi I Si c'est comme cela le jour de vos noces, que $era*ce donc quand la lune de miel sera passée? Tenez, à la place de Mlle Boivin^ savez*vous ce que je répondrais tout à Theure devant M. le maire de Saint^Denis? Je répondrais là^ bien haut : Non.

Cette petite allocution de la surintendante avait été pro« noncée d'un ton moitié plaisant, moitié sérieux; pourtant il faut croire qu'elle avait produit quelque impression sur le général, car il répondit brusquement :

— Morbleu 1 ma chère surintendante, vous avez raison de me gronder^ et si ce n'était pas le jour de mes noces, je me camperais moi-même aux arrêts.

En même temps, s'élançant d'un bond auprès d'Âurélie qui était restée assise, il se précipita à genoux devant elle et se mit à lui baiser le? mains. La jeune fille ne prononça pas une parole et se contenta de sourire ; mais pour un observateur il y avait bien des choses dans ce sourire-là.

— Allons I fit le général en se relevant, je suis pardonné^ n'est-ce pas? Et maintenant il faut que j'achève* de m'excuser^ et pour cela que je m'explique. Vous saurez donc que^ depuis hier soir, il pleut sur ma tète des averses de contrariétés. D'abord le maréchal a la goutte, il ne peut me servir de témoin, et il ne me prévient pas I Cela fait que j'ai été me casser le nez chez lui ce matin, et que n'était le respect de la hiérarchie et de la discipline je lui aurais dit des injures. Il prétend que cela l'a pris cette nuit. AUez-douc cljercher un témoin à présent, au dernier moment 1

— • Qu'à cela ne tienne, général I s'écria le jeune marquis de Maillane , si vous le voulez bien, je suis prêt à remplacer^ le maréchal à la mairie.

— - Vousl allons, soitl Autant vous qu'un autre! Mais

64 LES DEHOISELLBS

ce n'est pas vous pourtant qai me servirez d'aide de camp.

— Général, reprit gaiement Mlle de Maillane en se levant, ne suis-je pas là ? C'est vous-même qui m'avez ofifert la place. C'est convenu.

— Oui-dal répliqua le général sur le même ton, je ne m'en dédis pas ; mais^ mon joli petit camarade, est-ce que vous êtes prêt à partir ce soir avec moi pour l'Afrique?

— Qu'est-ce que cela veut dire? fit la surintendante : qu^est donc devenu votre aide de camp?

— Je lui ai donné son congé^ ah 1 mais là carrément. C'est un clampin, un mort dans le dos, un chau£fe la couche.

— Au lieu de l'injurier ainsi, vous feriez bien mieux de nous dire, général, ce que vous avez à lui reprocher, pour vous être ainsi séparé de lui au moment d'entrer en campagne.

— Ce que j'ai à lui reprocher, mille diables ! c'est qu'au lieu de s'occuper de son service il s'occupe de sa femme qui est en mal d'enfant, à ce qu'il paraît. Qu'est-ce que cela me fait à moi ? Je ne veux plus entendre parler de cet animaUlà^ et je l'ai remis, hier soir, à la disposition du ministre.

— Mais, général, objecta malicieusement Yalentine^ il me semble vous avoir entendu dire que vous ne vouliez que des aides de camp mariés. Convenez que c'est un peu votre faute.

— Hein, plaît-il? repartit le général, je crois qu'on se permet de raisonner , et l'on veut servir sous mes ordres ! . C'est impossible. On ne raisonne pas avec le général Clérisseau : on obéit, entendez-vous, madame Clérisseau? Oui; certes, il me faut plus que jamais à présent un aide de camp qui soit marié. Je l'ai dit au ministre, je'l'ai répété encore ce matin au directeur du personnel. Ils m'ont promis Tun et l'autre de me dénicher cet oiseau-là quelque part.

Comme le général parlait ainsi, son valet de chambre entra tenant à la main une carte -de visite, et, s'avançant auprès de son maître, la lui tendit respectueusement en annonçant qu'on demandait à le voir sur-le-champ. Celui-ci n'eut pas plutôt jeté les yeux sur cette carte que, saisi d'un nouvel accès de colère, il la déchira violemment, en s'écriant :

DE SÂlIfT-DEIViS. 68

— Je ne conDais pas ce monsieur, qu'il s'en aille à tous les diables ! Qui est-ce qui m'a bâti un animal capable de venir me relancer ici, dans un pareil moment ?

— Mai?, mon général., reprit en tremblant le ralet de chambre, c'est un officier, un officier en uniforme.

— Qu'est-ce l^e cela me fait qu'il soit ou ne soit pas en uniforme? Va*t'en ! Il ne fallait même pas m*apporter sa carte, imbécile I

— Mon général, j'avais refusé d'abord; mais l'officier a beaucoup insisté, il dit que c'est de la part de Son Excellence le ministre de la guerre, qu'il a une lettre à tous remettre^ mon général.

— Et tu ne me rapportes pas cela tout de suite, maroufle 1 Tu mériterais... Je vais le trouver.

— Vous pouvez faire entrer cet officier, dit la surintendante.

— Puisque vous le permettez, reprit le général Clérisseau, qu'il entre, qu'il entre bien vite ! c'est pour une affaire de service. Le service avant tout I je ne connais que cela.

Quelques secondes à peine s'étaient écoulées que la porte du salon livrait passage à un capitaine d'état-major, en grand uniforme. Valentine, qui avait tressailli, devint, comme on dit vulgairement, de toutes les couleurs, et son frère, s'élan» çant au-devant du nouveau venu, s'écria, en le prenant par la main et en l'introduisant lui-même au milieu du cercle des assistants :

— Madame la surintendante et vous, général, puisque vous ne connaissez pas cet officier, permettez-moi de vous le présenter moi-même comme mon plus cher camarade, le meilleur de mes amis, le capitaine Lucien Parmentier.

En entendant retentir ce nom-là, Aurélie était sortie de sa placidité habituelle; ses yeux, en quelque sorte endormis sous leurs longs cils noirs, avaient lancé un éclair, qui s'arrêta d'abord sur le jeune officier et vint se refléter ensuite sur le visage de Valentine. Celle-ci, la tête baissée, émue et palpitante, n'osait pas même regarder.

LK DOf01SDJ.ES

h,p capitaine Lucien Panaentier.

Le capitaine Parmentier était porteur d'un pli cacheté, destiné, comme on Ta yn, à être remis entre les mains du général Glérisseau. Le général décacheta ce pli, et, s'armai^t de son binocle, — car sa vue commençait à baisser un peu, — il lut ce qui suit :

a Mon cher général, c'est au nom et par ordre du ministre 9 que je vous adresse en toute hâte M. le capitaine d'état- » major Lucien Parmentier, qui présente au suprême d^ré » toutes les qualités voulues pour devenir votre aide de camp. » C'est un officier instruit, studieux, d'une excellente cou- » duite, d'une fort belle tenue, qui vous rendra les meilleurs » services. Il s'est déjà distingué pendant la campagne de Gri- » mée, où il a été blessé, et à la suite de l^uelle il a été dé- » coré* C'est vous dire que ni Son Excellence ni moi-même » ne saurions vous indiquer un meilleur choix*

» Recevez à cette occasion, mon cher général, avec tou9 » mes souhaits pour le succès de la campagne que vous allez D entreprendre, succès qui ne saurait, soûl votre conmiande-*. ment, être douteux pour âme qui vive, la nouvelle assu- » rance de mon vieil attachement.

fi Le général de division, D directeur du personnel et des opérations » militaires. »

Tout en prenant connaissance de ce message, le général

DE SAIig:-DSNIS. 67

Clérisseau ne laissait pas que de lancer par interyalles sur celui qui s'en était rendu porteur d'obliques coups d'œil, et cba« que fois une grimace des plus caractéristiques trahissait ses impressions intimes. C*est qu'en effet le capitaine Lucien Parmentier, dont il est parfaitement inutile de re)iouveler le signalement après le portrait qu'en a donné Mlle de Maillane dans ses confidences amoureuses, présentait sous tous les rapports le type accompli d'un charmant officier.

L'élégant uniforme dont il était revêtu faisait ressortir en«core davantage la svelte cambrure de sa taille^ et l'émotion qu'il subissait lui-même en se retrouvant avec Mlle de Maillane, dans une circonstance aussi solennelle^ imprimait à sa physionomie, naturellement sérieuse et un peu mélancolique^ une animation momentanée qui en rehaussait singulièrement la beauté. Quand il eut terminé sa lecture, le général s'écria d'un ton bourru :

— Vous n'aves jamais servi sous mes ordres ?

— C'est vrai, mon général.

— Donc je ne vous connais et vous ne me connaissez pas non plus vous-même.

-~ Qui ne connaît pas le général Clérisseau dans l'armée?

— C'est possible. Alors vous savez que je suis dur dans le service et que je ménage encore moins les officiers que les soldats ; vous a-t-on dit le nombre des aides de camp qui ont été tués sôus moi d'une façon ou d'une autre?

— Non, mon général.

-— Avant de venir me trouver, il fallait vous en enquérir. Un dernier mot, capitaine! Je suppose que vous êtes marié.

— Non, mon général.

Cette réponse fut un véritable soulagement pour le gé« néral^ qui reprit un peu nîoins durement :

— Alors qu'est-ce qu'on vient de me chanter- là ? Pourquoi me dérai)ger et vous déranger vous-même, en vous faisant en« treprendre le voyage de Saint^Denis, lorsqu'on sait pertinem* ment au ministère quelles sont mes intentions?

«^ Mon général, permettez-moi de vous faire observer qu'il y adans le corps d'état- major bien peu d'officiers de mon grade qui soient déjà mariés, et que ceux-là ne sont peut-êtr« pas disposés à entrer sur-le-champ en campagne. Xfil est le motif

6 s LES DEMOISELLES

de la désignaiioQ dont je suis Tobjet, et l'on m'a même autorisé à vous le dire.

— On... qui on?

— Le ministre et le directeur du personnel.

— Cela m'est bien égal. Je ne me mèlepas de leurs affaires^ qu'ils me laissent arranger les miennes à ma guise. D'ailleurs, capitaine, tenez, je vais vous parler franc, moi, c'est mon habitude, et vous devez savoir quelle est la réputation du général Clérisseau dans tous les rangs de l'armée. Fussiez-vous marié, vous ne feriez pas mon affaire.

— Mon général, je le regrette, fit Lucien en s'inclinant.

— Non, pardieul continua le général ; car je n'aime pas les jolis officiers^ moi ; cela les expose à bien des manquements dans le service. Si vous étiez laid et grêlé, je ne dis pas... mais vous êtes trop bien tourné et vous avez la moustache trop fine : ça ne me va pas. Bonjour.

Là-dessus le général Clérisseau tourna brusquement le dos au jeune officier, en grommelant entre ses dents :

— A quoi songent-ils, au ministère, de m'envoyer un Adonis pour aide de camp? Ça n'a pas le sens commun.

Ici Octave de Maillane crut devoir prendre la parole et, s'approchant du général, il chercha à plaider de son mieux la cause de son ami, en exprimant combien il eût été heureux de le voir placé sous les ordres immédiats d'un chef aussi éminent. Lucien Parmentier n'avait pas de fortune, et le seul moyen qui lui fût offert de s'assurer quelques garanties d'avenir c'était de faire campagne. Il n'était pas d'ailleurs moins brave que charmant officier, à preuve sa conduite en Grimée et le ruban qu'il portait. La surintendante elle-même ne put s'empêcher de venir à la rescousse du jeune secrétaire de légation.

Le général Clérisseau n'avait-il pas été à même de se convaincre de tous les inconvénients que présente, surtout en cas de guerre, le choix d'un aide de camp marié? En outre, en refusant d'accepter un aide de camp de la main du ministre de la guerre ne s'exposait-il pas à s'en faire un ennemi ) Un ennemi aussi puissant, c'était chose grave, et, à proprement parler, c'était Jà le seul argument qui offrit quelque diance de réussite. .

DE SÂiKT-DEIfIS. 69

Pendant que le jeune officier, debout, immobile et les yeux baissés, attendait, avec la soumission résignée qui con« Tient à un capitaine vis-à-yis d'un général de division, la conclusion définitive de tous ces débats, Mlle de Maillane se trouvait de son côté dans une situation des plus perplexes. Peut-être, en toute autre circonstance, eût*eUe été heureuse de voir son cher Lucien désigné pour une campagne de guerre au bout de laquelle pouvait se rencontrer un avancement éclatant et de nature à aplanir bien des osbtacles, mais, dans la conjoncture actuelle, un seul résultat apparaissait bien nettement à l'esprit de la Jeune fille.

C'est que Lucien allait quitter Paris dans un moment où sa présence y devenait plus irftiispensable que jamais. C'est qu'il ne serait plus là pour lutter avec elle, pour l'assister au moins de ses conseils, dont elle avait tant besoin. Bien plus, ^ne pouvait-il, en fin de compte, comme tant d'autres, trouver la mort là où il allait chercher la gloire? A cette dernière pensée son cœur se troubla d'autant plus que le général Clérisseau commençait à faiblir un peu. Anxieuse^ palpitante, elle entraîna Aurélie dans une embra9ure de fenêtre, et là^ d'une voix étouffée :

— Je n*ai plus d'espoir qu'en toi , murmura-t-elle à son oreille; tu sais comme je l'aime. Eh bien I je t'en supplie, fais en sorte que le général ne revienne pas sur sa décision. SV/ part pour l'Afrique, je sens qu'zV est perdu pour moi.

— Tu persistes donc, reprit Aurélie, à vouloir l'épouser?

— A présent que tu Tas vu, peux-tu bien me faire une pareille question ?

— Tête folle 1 Tu as tort, je te le répète :»mais il ne sera pas dit que le jour de mon mariage j'aurai refusé de te complaire, ma bonne chérie.

Ayant ainsi parlé, Aurélie s'approcha du général.

— Il me semble, s'écria-t-elle, que nous sommes déjà bien en retard pour la mairie et pour l'église ?

Puis, se penchant à son oreille, elle ajouta de façon à n*ètre entendue que de lui seul :

— Vous avez bien raison de refuser cet aide* de camp. Moi, d'abord, je suis comme vous : je n'aime pas ce qu'on appelle les jolis officiers.

70 LBS DUOISELIRS

A ces mots le front du général s'illumina comme d'une auréole, et, serrant vivement la main de sa future :

— - Vous venez de pjarler d'or, lui dit*il, en véritable générale Glérisseau. Sacrebleu I je crois que nous nous entendrons très-bien tous les deux.

Puis se tournant vers Tassistance :

•— Allons 1 s'écria-t-il, en route I Par le flanc droit... Quant avons, capitaine, ajouta-t«il, touchez là I vous avez fait un voyage inutile et j'en suis fâché pour vous. A propos, avezvous déjeuné?

— Non, mon général/ pas encore. *

— Eh bien l vous déjeunerez avec nous. Je vous invite. Cela vous dédommagera un peu. Justement, il y a un couvert vacant, celui du maréchal. Vous représenterez à mon mariage la jeune armée, puisque Tancienne a la goutte. Messieurs, madame et mesdemoiselles, en route !

Lucien s'inclina, non sans échanger à cette occasion, pour la première fois, avec Mlle de Maillane un regard plein de tendresse mal dissimulée, et Ton monta en voiture, pour se rendre, suivant Tusage, d'abord à la mairie et de 'là à Té** glise.

Il y a une vieille chanson qui dit qu'il faut des époux as- ^ sortis dans les liens du mariage. Sans doute, au fond, le général Glérisseau était plus persuadé qu'il ne voulait le paraître de la vérité de ce refrain; car c'était lui qui avait expressément insisté pour que la célébration de son union se fit à SaintvDenis, sans le moindre appareil, et, comme on dit, sans tambour ni trompette.

Cependant, en pareil cas, il est bien difficile, même à Saint-Denis qui est un centre de population industrielle, et où il n'y a guère d'oisifs, d'échapper complètement aux re* gards des curieux et des badauds de Tun et de l'autre sexe. Dieu sait à quels commentaires tout ce monde *là se livrait en voyant cette belle jeune fille de dix-huit ans qui allait devenir la femme d'un vieux militaire, encore très-vert sans doute, à en juger par les apparences, mais enfin déjà tout blanc de cheveux, un tant soit peu obèse, et dont les épais sourcils noirs et la moustache à la hussarde ne suffisaient pas pour faire oublier ces désavantages physiques.

Seulement, il faut bien le dire, quand vint à circuler dans la foule le bruit que ce petit homme à tournure si vive et si martiale sous son habit' de ville strictement boutonné jusqu'au menton n*était autre que le général Glérisseau, auquel ses campagnes d*Àfrique^ sa bravoure irréfléchie mais proverbiale et ses excentricités même avaient fait une sorte . d'auréole, un changement soudain s'opéra. Les commentaires railleurs prirent immédiatement fin et les airs de tête gouailleurs firent place à une attitude presque respectueuse.

Les masses populaires, dont l'éducation laisse tant à dé* sirer dans notre pays^ poussent encore si loin l'idolâtrie pour le métier des armes^ qu'elles sont disposées & excuser, à ap« prouver même, particulièrement de la part d'un général en renom, ce qui ne leur inspirerait que de méchants propos et des rires injurieux s*il s'agissait du personnage le plus élevé dans l'ordre civil.

C'est ce qui explique que, nonobstant l'espèce d'incognito dont il avait plu au général Clérisseau d'entourer la cérémonie de son mariage, il y eut foule aux abords et jusque dans Tintérieur de l'église, lorsque, au sortir de la mairie, il vint s'y présenter avec le cortège infiniment restreint que l'on sait. Peu s'en fallut même qu'en l'apercevant quelques ouvriers, qui avaient servi dans les rangs de l'armée d'Afrique, ne se missent à crier sur son passage : Vive le général Clérisseau I

Le clergé, qui est partout le même , c'est-à-dire disposé à tirer parti de tous les incidents qui peuvent se présenter, dans l'intérêt de son influence et de l'accroissement de ses ressources, le clergé ne manqua pas naturellement la bonne occasion qu'il trouvait là d'organiser une quête qui ne pouvait manquer d'être fructueuse, car, ainsi qu'on vient de le voir, l'église s'emplissait peu à peu, bien qu'il ne fût question que d'une simple messe basse, et que pas une seule invitation n'eût été adressée à quiconque, en dehors des quatre témoins sacramentels, de la surintendante qui servait de mère à Mlle Boivin, et de Mlle de Maillane, instituée sa demoiselle d'honneur. Mais la curiosité enfante des fidèles.

Naturellement aussi le capitaine Lucien Parmentier né put décliner l'invitation qu'il reçut de donner la main à Mlle de Maillane chargée de faire la quête, et ce fut là une

n LES DEMOISELLES

diversion des plus utiles en même temps que des plus agréal>Ies.pour l'assistance. On ne pouvait se lasser de contempler ce couple charmant, ce jeune officier si beau sous son élégant - uniforme, cette jeune fille si jolie sous sa simple et fraîche toilette d'été; tous deux si bien faits l'un pour l'autre, tous deux probablement destinés à devenir mari et femme dans un avenir très-prochain.

Comme le cœur battait à Yalentine en recueillant, avec l'obole de chacun, les chuchotements confus au milieu desquels se détachait clairement à son oreille un pareil horoscope! Avec quelle joie intime et profonde elle effleurait du bout de ses doigts gantés la main de Lucien, qu'elle sentait toute tremblante! 11 y a dans la vie des amoureux de ces instants bénis qui réalisent pour eux sur terre les ineffables jouissances promises aux élus dans les sphères célestes.

Pourtant l'attention de Valentine se trouva distraite un moment, et voici dans quelles circonstances : Au sein de cette assistance, composée, pour la majeure partie^ de petites bourgeoises et de femmes d'artisans qui étaient venues inopinément, cédant à la curiosité^ constituer un public pour la bénédiction nuptiale du général Clérisseâu, Mlle de Maillane remarqua tout à coup un homme et une femme de mise et d'allures aristocratiques, assis à côté l'un de l'autre. En arrière de ce couple se tenait, droit et fier comme un suisse de paroisse, sous son chapeau à trois cornes surmonté d'un trioinphal panache de plumes de coq, un de ces grands diables de chasseurs en uniforme vert galonné d'or sur toutes les coutures, qu'on ne rencontre plus guère aujourd'hui que dans les familles étrangères de TÈurope septentrionale.

L'homme, le mari sans doute, qui était long et maigre avec des cheveux blonds grisonnants, présentait dans sa tenue et dans sa physionomie tous les caractères distinctifs de la race slave. La femme qui se tenait auprès de lui semblait de petite taille, mais elle était mise avec une élégance suprême, et tout en elle annonçait la jeunesse, bien qu'elle affectât de garder son voile d'épaisse et riche dentelle strictement rabattu sur son visage.

Lorsqu'en faisant sa quête Yalentine passa devant le couple dont il s*agit, la jeune femme souleva son voile pour mieux

regarder la quêteuse en même temps qu'elle laissait tomber dans sa bourse une pièce de vingt francs. Il n'y avait plus h en douter, c'était le prince et la princesse Yvanof. Aussi bien le jeune secrétaire de légation venait de se retourner et les saluait Tun et l'autre avec un empressement marqué. Yafen^ tine ne put réprimer un sourire et continua d'accomplir' la tâche qu'elle avait acceptée. Lucien n'était-il pas auprès d'elle^ et le bonheur rend indulgent.

Ce bonheur-là ne pouvait être de bien longue durée avec un homme aussi bouillant, aussi impatient que le général Glérisseau. Déjà, à la mairie, le général avait été sur le point d'en venir aux gros mots avec Tofficier de Tétat civil, et^ né pouvant supporter la lenteur avec laquelle le secrétaire donnait lecture de l'acte de mariage, il Tavait traité de clampin. Puis, comme il était extrême en tout, il avait fini par lui donner une poignée de main et par lui faire des excuses. Une fois sorti de ses gonds il n'était pas homme à s'arrêter, même à Téglise.

C'est ainsi qu'au moment où le prêtre officiant î^e disposait, suivant l'usage^ à adresser sa petite allocution aux deux futurs conjoints/ le général Tarrêta brusquement dès ses premiers mots^ déclarant que c'était inutile^ qu'il savait personnellement ce qu'il avait à faire, et que sa femme n*avait de conseils et d'ordres à recevoir que de lui seul.

Ënfin^ grâce aux exhortations de la surintendante^ et surtout aux regards moitié étonnés^ moitié suppliants d'Aurélie^ il consentit à se calmer, et la cérémonie put se poursuivre sans malencontre jusqu'au bout. Aussi s*écria-t-il, en respirant bruyamment, lorsqu'on passa dans la sacristie :

— J'espère, ma chère surintendante, que vous êles contente dé moi? Parbleu! savezrvous que j'aimerais mieux avoir à reconquérir toute l'Algérie que de me marier une seconde fois. Ces gens-là n'en finissent pas. Ce n'est pas du sang, c'est de l'orgeat qu'ils ont dans les veines.

Pourtant il est juste d'ajouter que lorsqu'il sortit de l'église, en donnant pour la première fois le bras à sa femme, il marchait d'un pas aussi triomphant que s'il venait d'épouser une infante d'Espagne ou une archiduchesse d'Autriche.

A ce moment M. de Maillane chercha longtemps des yeux le prince et la princesse, mais ils avaient disparu aussitôt après la cérémonie, leur curiosité étant probablement satisfaite.

Pendant ce temps-là, Valentine de Maillane et le jeune capitaine d'état-major, qui avaient un si grand intérêt à pouvoir échanger ensemble quelques paroles, étaient-ils parvenus à leur but? Tant qu'on avait été à la mairie ou à Téglise, c'était chose impossible. Aussi bien tous deux comprenaient fort bien de quelle importance il était pour eux d'éloigner tout soupçon, tout indice d'intelligences, à tous les titres du monde inavouables.

A la sortie de l'église, bien que ayant pris place dans Ja même voiture, leur embarras fut plus grand encore parce que Octave de Maillane s'y trouvait avec eux. Heureusement, eu semblable occurrence, un geste, un mot, un regard lancé à la dérobée ont bien de l'éloquence^ et c'est là un langage qui est toujours à la portée de deux amants qu'un bienheureux hasard a rapprochés, sans leur offrir pourtant la facilité de converser ensemble autrement que sur des sujets indifférents.

On se mit à table aussitôt eu rentrant, et les convives firent honneur au repas avec d'autant plus d'appétit qu'il était déjà un peu tard. Yalentine et Lucien furent les seuls qui se distinguèrent par leur sobriété relative. Il est reçu que les amoureux ne mangent guère que quand leur stage ei^^t terminé et qu'ils ont obtenu leur diplôme de licence à la municipalité, ou qu'ils se sont déterminés à s'en passer. Yalentine et Lucien n'étaient ni dans l'uti ni dans l^autie cas,

« ise et même en voiture ne s'était pas renouvelée au repas de noce^ où ils avaient cessé d'être côte à côte.

Le déjeuner fut d'ailleurs plein de gaieté^ grâce aux saillies du jeune marquis de Maillane, qui montra dans cette circonstance beaucoup de verve et d'entrain, grâce aussi à la bonne humeur du général Clérisseau, qui, tout en lançant à la générale, comme il se plaisait à appeler Aurélie, maints et maints amoureux regards, acceptait volontiers et rendait même avec usure tous les toasts que ses témoins portaient

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à son bonhenr conjugal et à see triomphes militaires. Le TÎn de Champagne^ les beaux yeux de la générale^ Tample moisson de lauriers et de myrtes qu'escomptaient h Tenyi les couTiyes au profit du Tieux guertieri tout cela produisait sur lui une sorte d^eniYremeut. Annibal était plongé dans les délices de Capoue, et il n'aurait pas fallu beaucoup pour qu'il finit par s'y endormir, lorsqu'on fut au dessert.

 ce moment, comme cela nous arriye à tous tant qua nous sommes quand, par aventure, un grand bonheur nous échoit en partage, le général aurait touIu que tous ceux avec lesquels il se trourait en contact fussent aussi satisfaits de leur destinée qu'il pouvait Tètre do la sienne propre ; c'est pour cela sans doute qu'avisant le capitaine Parmentier^ qui, seul à peu près, au milieu de l'allégresse générale et des joyeux éclats de rire, se tenait à sa place silencieux et rêreur, il s'écria :

— Ah çà 1 capitaine^ qu'est-ce que tous ares donc 1 Vous ne riez pas^ vous, et tous ne me semblés pas vous amuser beaucoup à ma noce. Saerebleu I j'entends que tout le monde soit gai quand je le suis moi-même^ et je sais peut«étre uti moyen de yous communiquer un peu de ma joie. Or çà I qu'on emplisse le verre du capitaine iJe veux qu'il boive aussi à ma santé, mais là, de bon cœur 1

— Mongénérali répondit Lucien en ébauchant un sourire* croyez bien que je ne demande pas mieux que de faire ce que vous voulez bien réclamer de moi. A votre santé^ mdn général I

En même temps le jeune officier ayant levé son verre^ qu'on venait d'après Tordre du général d'emplir jusqu'au bord, en avala d'un trait le contenu.

— A la bonne heure 1 reprit le général, je suis content de vouS| capitaine. Ah dame I je comprends que vous m'en vou* lez peut-être bien un peu. Je vous ai bourré ce matin, et j'ai fait pis en refusant vos services. J'ai eu tort^ je le reconnais. Voulez-vous encore être mon aide de camp ?

— Mon général, repartit Lucien, vous saves que je ne suis venu ici que pour cela.

— Bravo 1 général, bravo ! s'écnèrent à la fois la surinten» dante et M. de Maillanc.

En même temps le gënépal venait de se pencher à Toreille d'Âurélie, qui n'ayait pu réprimer un léger froncement de sourcils, et lui disait tout bas :

— Soyez tranquille 1 je n'ai pas oublié ce que tous m'avez dit; mais d*abord, puisqu^il vous déplaît tant; je ferai en sorte qu'il n'ait jamais le moindre rapport avec vous. Ensuite, voulez-vous gager que vous-même allez me remercier tout à rheure du choix que je viens de faire?

•— Comment cela ? dit Aurélie.

— Ah ! pardieu ! repartit le général à haute et intelligible voix, et en promenant successivement son regard sur le jeune officier et sur Valentine, ne sais-je pas toute l'amitié que vous portez à Mlle de Maillane, votre inséparable? Eh bien/ il me semble que maintenant elle pourrait venir vous rejoindre en Afrique.

En entendant retentir ces dernières paroles^ trois personnes avaient tressailli. L'une était devenue toute rouge et avait baissé les yeux sur son assiette, c'était Yalentine. Deux autres avaient pâli : c'étaient Lucien et le jeune marquis de Maillane. Ce dernier, dont la bouche tout à l'heure souriante s'était soudain contractée étrangement, s'écria avec vivacité :

— Comment l'entendez-vous, général?

— Parbleu 1 reprit M. Clérisseau avec sa grosse gaieté gau^ loise, je passe la main à votre sœur et à votre ami pour répondre.

•^ Et moi, reprit avec une fermeté d'accent inaccoutumée le jeune secrétaire de légation, je réponds pour eux, général, que ma sœur est promise, et, ne le fût-elle pas, qu'un tel mariage est impossible. Lucien le sait bien.

— Impossible I murmura Yalentine à voix basse et comme atterrée de la froide résolution avec laquelle son frère, si léger d'ordinaire, venait de prononcer cette implacable sentence.

— C'est différent, reprit le général, n'en parlons plus. Vous m'aviez dit l'autre jour que votre sœur était promise. J'ai cru que c'était à monsieur... J'oubliais que j'avais affaire à des aristocrates. C'est égal, je ne veux pas me dédire pour cela, le général Clérisseau n'a qu'une parole, sacrebleu! Capitaine! Parmentier, vous pouvez retourner au ministère de la guerre,

-^us direz que je vous accepte pour aide de camp ; vous irez

ensuite prendre votre feuille de route, faire vos malles, et demain, entendez-vous, nous nous retrouverons à Marseille.

Quelques instants après, tout le monde se leva de table. L'incident que nous venons de rapporter n* avait pas laissé que de répandre un peu de froid sur le dessert. Le général, seul, avait conservé. son imperturbable gaieté :

— Le moment est venu, s'écria-t-il, de chanter:

Allons nous-en, gens de la noce, Allons nous-en chacun chez nous.

Moi, j'emmène la générale Clérisseau et je ne suis pas le plus mal loti, ce me semble.

Valentine^ qui jusque-là avait pu refouler au fond de son cœur toutes les émotions par lesquelles elle venait de'passer, se jeta en sanglotant dans les bras de son amie, ce que tout le monde attribua, non sans quelque apparence de raison, au violent chagrin qu'elle éprouvait de se séparer de sa compagne, de son amie la plus intime.

Lorsque cet épanchement eut pris fin, au milieu du va-etvient un peu désordonné d'une retraite et du bourdonnement confus des adieux qui s'échangeaient de toutes parts, Lucien vint, à son tour, prendre congé de Mlle de Maillàne. Il était fort pâle. Ce fut elle qui lui lendit la main.

— M'aimerez- vous toujours là-bas? murmura-t-elle d'une voix à peine perceptible.

— Toujours, répondit le jeune officier.

— C'est bien, vous avez ma promesse.

-—Hélas! vous sera-t-il jamais possible de la tenir, et com* ment y parviendrez- vous?

— C'est mon secret.

Ce fut là le dernier mot de Yalentine, qui s'élança ensuite encore une fois auprès de sa chère Aurélie pour Tembrasser de nouveau. Pendant ce temps-là, la surintendante attachait sur sa pensionnaire et sur l'ex-postulante un œil inquisitif et songeur.

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