‹ Les Demoiselles de Saint-DenisChapitre 2 sur 4 · VUI · texte numérisé non relu

VUI

Noii¥«Ue9 cl'Affiquf.

Voici une lettre de la nouvelle mariée, la première depuis qu'elle a quitté Saint-Denis. Mlle de Maillane est en train de la lire avec une avidité bien excusable. Penchons-nous pardessus son épaule pour en prendre connaissance en même temps que la destinataire.

a Ma chère petite Valentine, je t'ai promis, en me sëpa- » rant de toi, de te donner de mes nouvelles aussitôt que je » serais arrivée et installée dans ma nouvelle résidence. C'est D une promesse que j'avais hâte de remplir, et tu m'excuseras » si j'ai un peu tardé, sachant bien que ton Aurélie n'a pas x> passé une seule journée sans penser beaucoup à sa Va- » lentine. Ensuite tu dois conclure de ce retard que je suis la » plus heureuse des femmes et que le général est le meilleur » des maris.

» Nous avons fait le plus charmant voyage qu'il soit possifi ble d^imaginer de Paris en Afrique. A Marseille où nous fi nous sommes un peu arrêtés, je ne saurais t'exprimer corn- » bien j'ai été choyée et fêtée par tout ce qu'il y a là d'autofi rites. Gela a continué à bord du paquebot où officiers et ma- » telots étaient tous littéralement à mes pieds. 8i j'avais » autant d'orgueil que voulaient bien le dire dans le passé fi nos bonnes petites' camarades, je t'assure, ma chérie, que » l'impératrice Aurélie serait en droit de se croire montée tout » de bon sur le trône.

fi il me semble parfois que je rêve ou que c'est quelque » conte des fées qui me revient à l'esprit, et que j'en suis de- » venue je ne sais comment ni pourquoi l'héroïne. Oui, certes, » la pauvre Cendrillon, lorsqu'elle se voyait transportée au

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» bal du roi, en splendide toilette, par l'influenoe magique de » sa marraine, pouvait en être, bien ftère et bien contente, » mais pas plus que moi, à coup sûr. Songe donc, mignonne, » une humble postulante de la maison de Saint-Denis, deye- D nue la femme d'un général de division, gouverneur de la 9 plus importante des provinces de T Algérie, occupant par- » tout la première place, à Téglise, au théâtre, dans les céré- » monieSy ne pouvant faire un pas sans voir toutes les têtes » s'incliner devant elle I A force de rendre les saints, j'en ai » parfois la migraine.

n Tu me diras peut-être que mon prince Charmant n'est » plus de la première jeunesse, qu'il a les cheteux tout blancs, » qu'il prend du ventre, etc., etc. Qu'importent tous ces pe- B tits détails? Il ne m'en aime que davantage, et je n'en suis n que plus certaine de conserver tout son attachement. Ah ! B si tu savais comme je me félicite tous les jours de n'avoir B pas épousé un jeune .homme 1 J'ai rencontré sur le paque- B bot et ici même plusieurs de nos anciennes compagnes de 9 Saint-Denis, qui ont fait ce qu'on appelle des mariages d*in- B clination. Pauvres femmes ! étaient-elles assez mesquine- B ment vêtues I II y avait sur leurs physionomies déjà flétries B comme un air de soufiPrance et de résignation douloureuse. B Et leurs maris donc I On dirait, quand ils sont avec leurs B malheureuses moitiés, des compagnons de chaîne qui se défi testent au tond, mais qui, ne pouvant se séparer, cherchent B à faire croire aux étrangers qu'ils sont bien aises d'être au B bagne. Dieu te garde, chère enfant, d'un mariage d'incli- B nation, surtout avec un olBcier subalterne ! Ce sont là les B pires de tous.

» Un autre jour je te parlerai de ce pays, qui est fort beau B et oîi rien ne manque à mon bonheur, excepté ma chère B petite Valentine. J'espère bien, ma mignonne, que tu vien- B dras m'y voir bientôt. Réponds-moi vite pour me donner » de tes nouvelles et même de celles de nos compagnes pour B qui tu sais que j'avais quelques sympathies. Voici les va^ 9 cances terminées, et il me semble que tout le troupeau doit B être actuellement rentré au bercail. Je ne te parle pas de B Mme la surintendante, à laquelle j'écris en même temps B qu'à toi. C'est un devoir qu'il m'est doux de remplir. Je

9 n'oubliejrai jamais que c*est elle qui est, au moins indirec-- » tementy la cause de mon bonheur. Le général se souvient » toujours de son cher petit camarade^ auquel il envoie une » bonne poignée de main, et moi, ma mignonne bien-aimée, a je te couvre de baisers,

» AURÉLIS. »

Quelle est celle de nos lectrices qui n'aurait pas, dans les conjonctures toutes particulières où Valentine se trouvait placée, éprouvé un amer désappointement* en voyant que celui dont elle y cherchait avant tout le nom n'était pas même l'objet de la plus simple indication? N'était-ce pas là de la part de Mme Clérisseau un acte de véritable cruauté?

Pourtant^ en y réfléchissant mûrement, Mlle de Maillane ne put s'empêcher de reconnaître qu'il était peut-être néces^ saire qu'il en fût ainsi. A Saint-Denis, toutes les correspondances des pensionnaires sont naturellement soumises à la surveillance la plus sévère. Aurélie le savait mieux que personne, et sans doute elle s'arrangerait une autre fois pour faire parvenir son message par une autre voie que la voie officielle et directe.

En lui répondant, Valentine crue pouvoir le lui demander aACC instance^ ajoutant que son 'frère était tout disposé à se rendre l'intermédiaire des lettres de madame Clérisseau à sa jeune amie, et qu'il n'aurait pas Tindiscrétion^d'y jeter les yeux. Il l'avait bien promis à sa sœur, et il n'était pas homme à manquer à sa parole.

Oh ! comme le cœur de Valentine battit avec violence en décachetant la seconde lettre que lui écrivit Mme Clérisseau, et qui lui fut remise cette fois fidèlement par son frère! Avec quelle charmante petite moue elle se refusa à en prendre lecture devant lui, en objectant que les confidences d' Aurélie ne le regardaient pas. Est-ce qu'elle s'était permis, elle, de lui demander des nouvelles de la princesse russe à laquelle il avait dû, sans nul doute, aller reporter son mouchoir oublié sur les coussins d'un wagon de chemin de fer ? Était-ce donc pour avoir le bonheur de contempler de près M. le général Clérisseau que cette noble étrangère était venue assister à sa messe

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de mariage? De telles objections étaient péreinptoîres. Octave sourit et ne demanda plus rien. Voici la seconde lettre d*Au* relie :

<K Chère et bien-aimée Valentine, tu ne saurais croire com- » bien j'ai été heureuse d'avoir de tes nouvelles par toi-même, D aussi je m'empresse de te répondre suivant tes indications. » Le premier message que tu as reçu de moi était l'expression » d'un bonheur sans mélange. Aujourd'hui , il y a un gros » nuage noir dans mon ciel. Je suis seule au moment où je » tVcris. Le général est parti en expédition pour cette fa- » meuse campagne d'automne contre les tribus insoumises » du sud-ouest, dont il était question depuis si longtemps. » Pauvre général! il était tout triste de me quitter, lui d*or- » dinaire si plein de joviale humeur, et qui s'en va à la > guerre comme les autres vont à la noce! Et moi aussi je D ne laisse pas que d'éprouver à ce sujet des inquiétudes que )) ton amitié partagera, j'en suis bien certaine, car le général D Clérisseau est habitué à payer de sa personne et à s'exposer » lui-même aussi témérairement qu'il expose les autres.

» Depuis deux jours qu'il est parti, je vis dans des transes 9 bien cruelles, et Dieu sait cooibien de temps cela durera d car ici les moyens de correspondance ne sont pas faciles. Le » général m'a promis de m'envoyer de ses nouvelles par » toutes les occasions; mais il m'a prévenue lui-même qu'il » ne pourrait le faire que rarement. Oh ! comme je vais m'ennuyer pendant son absence! Comme je m'ennuie déjà! » J'ai essayé de me remettre à mon piano, à mon chant que » j'avais bien un peu abandonnés; mais tu n'es plus là à mes » côtés pour faire ta partie, chère petite mignonne, et je sens » que le courage me manque.

» Réponds-moi vite, Valentine, que je sache que tu m'aimes 9 toujours, que tu penses à moi. Cela me fera du bien et me )>^ consolera un peu. J'en ai besoin, car c'est maintenant sur- » tout que je sens combien tu me manques. Sans doute il y a » ici quelques femmes que je pourrais voir, mais tu sais que f> je ne me lie pas aisément. Le général prétend même qu'on • me trouve un peu froide, un peu bégueule — le mot est de » lui -— mais qu'est-ce que, cela me fait? En dehors de mon

n LHS DBMOJ&BLLBS

» mari il n*y a qu'une personne au monde que j'aime. Petite

n curieuse I me demanderas-tu Je nom de cette personne-là?

3 J'espère bien que non, et c'est pour cela que je t'embrasse

de tout mon cœur.

» ADRÉLIE. »

« P. S, Je n'ai fait qu'entrevoir l'ami de ton frère. Il a parait éprouver pour moi aussi peu de sympathie qvie j'en ai » pour lui. Je crois qu'il se porte bien^ et s'il lui arrivait qyel- » que malechancCy ce que je suis trop bonne catholique pour 1» lui souhaiter, je ne manquerais pas de t'en informer. »

Était-ce bien tout ce que Val enti ne avait espéré trouver dans la réponse de son amie, et n'y avait-il pas là pour elle une source de profond découragement? Aussi ce fut elle qui, spontanément, offrit à son frère de lui communiquer la troisième lettre qu'elle reçut par son entremise deMmeClérisseau. Cette lettre, qui aurait pu à coup sûr être lue en classe, en présence de la surintendante elle-même et de toutes les dames dignitaires, n'était-elle pas le coup de grâce? Elle était ainsi conçue :

< Ma chère petite amie^ j'ai de bonnes nouvelles du gêné- » rai, et je m'empresse de te le dire. Pourtant mes inquié- D tudes ne sont pas moins vives pour cela. Il y a eu déjà une » première affaire, et il paraît qu'elle a été terrible. Tous » les contingents des tribus s'étaient réunis pour attaquer le D corps expéditionnaire^ et nous avons fait des pertes sensibles. » Je le sais, bien que le général ne m'en parle pas dans sa »' lettre. J'entends dire autour de moi que s'il ii'avait pas été I» là avec son merveilleux entrain, ce pouvait être un échec Y sérieux pour notre cause.

1» Malheureusement ce n'est pas fini, car l'insurrection B gagne du terrain. Nous avons affaire à des geps ruinés, af- » famés, fanatisés d'ailleurs par la voix de leurs marabouts, » et qui luttent contre nous avec toute l'énergie que donne » le désespoir.

» Ce matin on allait jusqu'à prétendre que le général, se » voyant débordé^ avait été forcé de réclamer des renforts à » Alger. Plains ton Aurélie qui i'eqibrasse tristement. »

En prenant connaissance de ce message, Oct&ve ne laissa pas que de témoigner quelque inquiétude. Déjà le matin il avait entendu parler à son cercle de fâcheuses nouvelles reçues d'Afrique, et le message de Mme Clérisseau en était la confirmation. Pour Yalentine, avec ce naïf égoïsme à deux que les âmes les plus sensibles et les plus généreuses puisent dans la passion amoureuse, une pensée exclusive et bien cruelle la dominait tout entière. On en trouvera les traces trop manifestes dans le billet suivant, qu'elle écrivit et eut soin d'insérer subrepticement entre les plis d'une lettre parfaitement ostensible adressée à Aurélie en réponse à celle qui précède.

« Méchante amie! veux-tu donc me faire mourir d'inquié-

» tude? Eh quoi 1 on se fusille, on s'extermine en Afrique,

» et pas un mot dans ta lettre qui puisse me faire deviner ce

» qu'i7 devient! Sais-tu que je t'en voudrais à la mort si je

» ne comprenais à quelles préoccupations douloureuses tu es

» toi-même en proie ! Je t'en supplie, par tout ce que tu as

» de plus cher au monde! écris-moi par tous les courriers,

» Aie pitié des perplexités dans lesquelles je vais être plongée

» tant que durera celte fatale expédition. »

A ce billet de Yalentine il ne devait pas y avoir de réponse. Toutes les inquiétudes, toutes les angoisses auxquelles la jeune fille fut en proie depuis lors, on les devine sans peine. A quoi bon chercher à les dépeindre ? Un jour seulement^ à quelque temps de là, le jeune marquis de Mailiane se présenta au parloir de la Légion d'honneur et demanda à voir sa sœur. On put remarquer que ce jour-là Octave n'avait pas cette physionomie ouverte et enjouée qui le caractérisait ha| bituellement. Yalentine elle-même^ en entrant au parloir, fut frappée de ce changement.

— Frère, s'écria-t-elle, il y a une mauvaise nouvelle sur ta figure! Que s'est il donc passé?

— Ma chère enfant, répondit le jeune homme Je viens du ministère de la guerre, où je n'ai pu malheureusement me procurer d'autres nouvelles que celles que donnent ce matin les journaux. Il paraît que la dernière affaire a été fort chaude en Algérie et que la victoire nous a coûté che^. Ce pauvre général Clérisseau!

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~ Eh bien?

— Eh bien! il est au nombre des blessés, et il n'est pas le seul parmi nos amis.

— - mon Dieu ! murmura Valentine, dont le visage se couvrit d'une pâleur mortelle, est-ce que M. Lucien,..?

— Lucien a été blessé aussi à côté de son général et en cherchant à le défendre.

— Mais, balbutia la jeune fille^ les lèvres tremblantes, le front baigné d'une sueur iroide, est-ce que ces blessures sont dangereuses?

— Je ne sais et n'ai pu avoir à cet égard aucun détail. Sans doute ton amie Aurélie t'écrira bientôt elle-même, et il me tarde bien que tu aies de ses nouvelles. Mais qu'as-tu donc, petite sœur? Tune me réponds pas.

Il y avait une raison sans réplique pour expliquer le silence de Mlle de Maillane; c'est que^ vaincue par la terrible émotion qui venait de l'assaillir, elle s'était peu à peu affaissée sur elle-même. Perdant tout à coup connaissance, elle tomba évanouie, en s'attachant avec ses mains crispées aux barreaux de bois de la clôture interposée . entre les pensionnaires et les membres de leur famille qui viennent les visiter.

Au cri d'alarme poussé par Octave, on accourut^ on s'empressa de faire respirer des sels à la jeune pensionnaire et on la transporta dans l'appartement de la surin tendante; où elle ne tarda pas à reprendre complètement ses sens. Naturellement, son frère était venu l'y rejoindre, et il se mit en devoir d^expliquer rapidement les circonstances qui avaient pu motiver la syncope que Valentine venait d'éprouver. Tout eu écoutant le jeune marquis, la physionomie de la surintendante s'était légèrement assombrie, ce qu'il fallait attribuer sans doute à l'attachement qu'elle portait au général Clérisseau et aux sentiments de condoléance qu'éveillait en elle la nouvelle de la blessure qu'il avait reçue. Quoi qu'il en soit^ après qu'Octave eut cessé de parler^ elle reprit avec une intention marquée et en fixant sur Valentine un regard qui n'était pas exempt d'une certaine ironie :

— Je veux espérer avec vous, cher monsieur^ que nous en serons tous quittes pour la peur dans cette fâcheuse conjoncture. En tout cas, vous voyez que les hommes n'ont pas

seuls le privilège de ces amitiés passionnées, héroïques même, dont il est si fort question dans les libres des anciens auteurs. S'il arrivait malheur au général Glérisseau, ce dont Dieu le préserve, votre sœur aime tant son amie qu'elle serait capable de prendre aussi le deuil.

— Oh! repartit le jeune marquis, chez lequel la légèreté de son naturel reprenait déjà le dessus , les femmes! les femmes! ne m'en parlez pas, madame. la surintendante, toujours extrêmes en toutes choses ! Heureusement, si j'ai apporté ici une mauvaise nouvelle, j'en ai par contre une bonne à donner à ma sœur.

— Laquelle^ s'il vous plaît? fit la surintendante.

— La meilleure qu'on puisse annoncer à une jeune fille. Son prétendu, le baron de la Tour Champbois, arrive demain soir à Paris.

*— Ah! tant mieux! reprit la surintendante. Il ne pouvait venir plus à propos, n'est-ce pas, ma chère Maillane?

Valentine, qui était encore toute pâle, rougit et baissa les yeux,

— Eh bien! petite sœur, dit Octave, ne veux-tu pas répondre à Mme la surintendante?

— Oh ! répliqua vivement cette dernière, vous oubliez, cher monsieur, qu'en pareil cas les jeunes filles ne répondent jamais.

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