Archives nationales. Y
(( tout, il y a longtemps que je le prévois.... » — « Ne vous alarmez pas, ma chère amie, ma peine (( ne regarde que moi. » — Croyez-vous que je fus assez sotte pour n'être pas plus tranquille : « Il (( faut qu'elle soit bien grave, lui dis-je, puis-je la (( partager? » — Hélas, vous n'y pouvez rien.... tenez, je puis vous parler, vous n'êtes pas une âme comme une autre, vous êtes une mère tendre... Une personne que j'aime et que j'estime, avec qui je passe ma vie, a sa petite fille à la mort, à la mort sans ressources. »
Mlle de Salnat fut sauvée. Mais nous aurons plus tard occasion de reparler d'elle au moment de son mariage.
En 1761, les affaires de M. d'Épinay s'aggravèrent au point qu'il fut à deux pas de la faillite ; il avait alors plus de 700 000 livres de dettes. Sa famille se réunit pour le sauver du déshonneur; son frère, M. de la Live de la Briche, fut placé à la tête de sa fortune et tous les revenus furent consacrés à désintéresser peu à peu les créanciers*.
Quant au prodigue fermier général, il eut en
1. En 1770, grâce à l'excellente gestion de son frère, M. d'Épinay ne devait plus que 50000 livres.
tout et pour tout une pension alimentaire de 10 000 livres.
Fermier général ! il ne l'était plus pour longtemps ! Toutes ces dépenses exagérées, toutes ces folies sans cesse renouvelées, toutes ces excentricités avec des personnes aussi en vue que les demoiselles de Verrières, avaient fini par attirer l'attention du ministre. Déjà on s'élevait beaucoup dans le public contre les fermiers généraux, le scandale de leur conduite excitait l'indignation générale; on résolut de faire un exemple et de sacrifier ceux que l'opinion désignait comme les plus compromis :
« Les muses et les arts pleurent la disgrâce de deux de leurs illustres protecteurs, écrit un chroniqueur le 17 janvier 1762 : MM. Le Riche 1
de la Poupehnière* et La Live d'Épinay viennent
1. La Poupeliniére mourut peu de temps après. On composa pour lui cette épitaphe :
Sous ce tombeau repose un financier; Il fut de son état l'honneur et le critique. Généreux, bienfaisant, mais toujours singulier,
Il soulagea la misère publique.
Passant, priez pour lui, car il fut le premier.
Sa maison était le réceptacle de tous les états. Gens de
la cour, gens du monde, gens de lettres, artistes, étrangers,
acteurs, actrices, filles de joie, tout y était rassemblé. On
appelait la maison mie ménagerie et le maître le sultan.
d'être rayés de la liste des Plutus de la France. La gloire les dédommagera de cette disgrâce; leurs noms plus durables seront à jamais écrits dans les fastes du Parnasse*. »
C'était le dernier coup porté à M. d'Épinay et la ruine complète. Qu'était-ce que la misérable pension à laquelle il était réduit, pour un homme qui avait jeté des millions parles fenêtres, ou plutôt dans les poches des Verrières? Qu'allait-il devenir? On peut juger de son désespoir! Comment pourvoir désormais aux dépenses de ses amies? Comment soutenir le même train de vie? Bien que la fortune des deux jeunes femmes fût déjà solidement étabhe grâce aux libérantes de leurs amants, elles menaient une existence si fastueuse qu'il leur fallait à tout prix, sous peine de déchoir, des ressources toujours nouvelles.
La ruine de d'Épinay les frappait donc d'une façon doublement cruelle, mais en femmes qui n'en sont pas à leurs débuts, elles ne perdirent pas courage et ne songèrent qu'à tenir tête aux événements.