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CHAPITRE VIII

RUINE DE M. d'ÉPINAY.

Le luxe des Verrières absorbait des sommes considérables; mais elles n'en avaient cure et continuaient à puiser à pleines mains dans la caisse de leur trop généreux ami.

De 1751 à 1755, M. d'Épinay leur donna plus de 1 500 000 livres. Son capital, ses revenus de fermier général, tout se fondait dans cet insatiable creuset. Rien ne pouvait plus le retenir sur la pente où il était lancé ; ni les conseils de ses amis, ni le souci de ses enfants, ni le soin de son propre avenir, ne parvenaient à le détourner de folies sans cesse renaissantes.

Bientôt son capital fut épuisé. Dans l'impossibilité de pourvoir au train de sa maîtresse,

il s'endetla, et on le vit creuser rapidement le gouffre qui devait l'engloutir. A partir de ce moment, en effet, commence pour lui une existence des plus précaires; sans cesse à court d'argent, il doit, pour s'en procurer, recourir aux plus regrettables expédients ; tout autre à sa place aurait mené une vie fort pénible, d'un côté ne sachant comment subvenir aux besoins d'une femme insatiable, de l'autre harcelé et pourchassé sans trêve ni merci par une meute de créanciers ; mais son étourderie naturelle, sa légèreté d'esprit, le mettaient en état de défier les coups du sort; rien ne pouvait altérer son imperturbable bonne humeur. Aux heures de crises, il éprouvait parfois un moment d'abattement, mais toujours de courte durée ; il se relevait bientôt plus jeune et plus fou que jamais, et il reprenait son existence l'esprit libre et dépourvu de soucis. Il se ruina le plus gaiement du monde.

En 1755, Mme d'Épinay dut quitter Paris pour aller à Genève chercher auprès de Tronchin le rétablissement d'une santé bien délabrée. Pendant sa longue absence, elle recevait de son mari des nouvelles de plus en plus inquiétantes.

Il semblait qu'un véritable esprit de vertige se fût emparé de lui. Chaque jour on voyait naître une nouvelle folie. Tantôt il dépensait plus de 20 000 francs pour un rendez-vous de chasse, tantôt il achetait des immeubles, les démohssait, les reconstruisait, les meublait, les démeublait, jetant l'argent avec une inconcevable insouciance. Loin de' chercher à restreindre le luxe des deux sœurs, il l'encourageait plutôt; au jour de l'an, il trouvait fort simple de leur offrir pour plus de 40 000 francs de diamants. Mme d'Épinay désespérée, et voyant l'avenir sous l'aspect le plus sombre, s'efforça d'agir auprès de son mari pour obtenir de lui une conduite plus sensée. Grimm, l'austère Grimm, avait remplacé Francueil dans le cœur de la jeune femme et il avait été la rejoindre à Genève; comme Francueil, il vivait aussi dans d'excellents termes avec le mari; jamais ce dernier n'écrivait à sa femme sans la charger de ses bien affectueux souvenirs pour M. Grimm. En raison de celte intimité, c'est lui qui fut prié de veiller sur la conduite de l'époux prodigue, et la situation parut assez urgente pour motiver son retour immédiat à Paris. Dès qu'il put rencon-

trer d'Epinay, il chercha à lui faire comprendre le danger de sa situation, l'imprudence de sa conduite, la catastrophe inévitable à laquelle il courait si follement. Par de sages remontrances et par une douce morale il espérait le ramener à de meilleurs sentiments. Mais tout fut inutile; au récit de ses propres folies d'Epinay protesta avec indignation : « Ce qui me peine, ne cessaitil de répondre à Grimm, c'est que vous puissiez ajouter foi à de pareils récits. Comment, vous qui me connaissez depuis si longtemps, pouvezvous me croire capable de semblables extravagances! » Il fut impossible d'en tirer autre chose.

Quelle jolie scène de comédie ! l'amant chargé officiellement par la femme de morigéner le mari, de le ramener à une conduite plus décente, plus raisonnable, et le mari acceptant les remontrances, mais en contestant affectueusement le bien fondé, de celui qu'il sait pertinemment être l'amant de sa femme !

Cependant un coup terrible allait frapper le prodigue et le mettre à deux doigts de sa perte. Des modifications importantes furent apportées au bail des fermes par le nouveau contrôleur

général, M. de Silhouette*, en quête d'économie ; du jour au lendemain le revenu de M. d'Épinay fut diminué de moitié. Affolé par ce désastre imprévu, il s'empressa d'écrire à sa femme pour l'en informer et l'assurer que, comprenant enfin le danger de sa situation, il allait réformer complètement sa manière de vivre.

Mme d'Épinay, qui depuis longtemps s'attendait à toutes les catastrophes, ne fut que médiocrement surprise des nouvelles que lui envoyait son mari. Elle se borna à lui répondre qu'à la vérité c'était une dure leçon, mais qu'elle la regarderait comme un bienfait s'il se décidait à changer de vie et à songer enfin à l'avenir de ses enfants.

D'Épinay lui répondit par la confession la plus étrange, on peut dire la plus bouffonne dans la bouche d'un mari.

Après lui avoir avoué, sans la moindre réti-

1. Silhouette (Etienne de) (1709-1767). D'une naissance obscure, il parvint à force d'habileté au contrôle général. Son avènement fut accueilli par la joie publique; un de ses premiers actes fut d'ordonner l'envoi de toute la vaisselle d'argent à la monnaie. Au bout de peu de temps le déchaînement contre lui était général et il fut renversé. Il mourut quelques années plus tard d'une fluxion de poitrine ou d'une ambition rentrée, on ne sait au juste.

cence, son intimité avec Mlle de Verrières, il lui déclare qu'elle peut se rassurer et qu'il renonce à soutenir un train dévie trop dispendieux pour sa fortune. Désormais tout est rompu entre Marie et lui, mais il entend cependant conserver des relations de pure amitié qui ne feront de tort à personne, et dont son cœur ne saurait se passer. Du reste la jeune femme, en apprenant sa détresse, a montré un caractère plein de noblesse et de désintéressement, et bien qu'il dût s'y attendre, il en a été profondément touché. Il a même accepté d'elle des diamants pour une somme de 40 000 francs dont il s'est engagé à lui payer l'intérêt à iO pour 100.

Enfin il terminait sa lettre par ces rassurantes affirmations :

« Mais, me dira-t-on, peut-être aurez-vous toujours les mêmes habitudes chez Mlles de Verrières? Les mêmes liaisons subsisteront-elles toujours? Et n'est-il pas à craindre qu'elles ne vous engagent à continuer les mêmes dépenses, à déranger encore vos affaires, et enfin à faire tort à vos enfants? D'abord il est facile de compter que l'amour, s'il y en a eu, est compté en pareil cas pour bien peu de chose après une

liaison de huit ou neuf années. Mais quel est l'homme sensé qui pourrait me savoir mauvais gré de l'amitié que je dois conserver pour une personne que je connais depuis longtemps, de qui je n'ai nul sujet de me plaindre, et qui vient de me donner en dernier heu une preuve d'attachement que d'autres accorderaient bien difficilement ? Qui pourrait me blâmer de chercher à me procurer quelquefois un amusement réel dans la société et les talents de deux amies en qui j'ai reconnu des quahtés aimables et esti- i

mables? Non, non, ma chère amie, je vous le i

répète, et je vous en réitère ma parole d'hon- '

neur, je ne changerai rien au plan que je me *

suis fait, et si je vais m'amuser encore quelque- , I

fois chez Mlles de Verrières, soyez assurée que ni vous, ni mes enfants, n'aurez jamais aucun sujet de vous en plaindre.

« Je ne sais si vous me saurez gré de ces aveux, mais ils m'ont coûté plus que je ne puis vous dire. C'est plutôt à mon amie qu'à ma femme que j'écris; vous êtes faite pour comprendre plus que personne la force de ce mot et je compte en tout ceci sur la discrétion que vous m'avez mise en. droit d'attendre de vous. »

Si Mme d'Épinay ne sut pas apprécier toute la délicatesse du procédé de son mari, elle comprit tout au moins qu'il était inguérissable et qu'il fallait renoncer à le ramener dans une voie meilleure ; elle se borna à lui répondre ironiquement qu'elle appréciait le désintéressement de Mlle de Verrières, mais qu'à son avis on trouverait toujours facilement à échanger des diamants contre des rentes, surtout à 10 pour 100 et sur une tête de vingt-cinq ans.

D'Épinay, toujours généreux et délicat, ne tarda pas à faire hommage à sa maîtresse des diamants qu'elle lui avait remis, mais quant à la rente constituée à leur sujet, il continua à la payer scrupuleusement.

Quand Mme d'Épinay revint à Paris, elle trouva son époux plus que jamais sous le joug des Verrières, subvenant plus que jamais à toutes leurs dépenses et augmentant chaque jour le chiffre de ses dettes.

En 1761, M. d'Épinay vivait encore en si bonne intelligence avec Marie que, suivant toute apparence, il en eut un enfant. Vers cette époque, en effet, la jeune femme mit au monde une fille. Cette paternité fut attribuée à un certain

Louis de Saluât, officier du roi, mais tout fait supposer, comme on le verra plus tard, que Louis de Salnat n'était qu'un nom de fantaisie et que le véritable père était M. d'Épinay*.

La naissance de cette enfant ne resta pas ignorée et elle fut dévoilée à Mme d'Épinay par son mari lui-même dans une circonstance assez tragique, mais qui prouve que si celui-ci manquait de sens moral, il n'était pas dépourvu de sensibilité.

« Mon époux est tombé des nues ce matin, écrit la jeune femme dans son journal ; je ne sais d'où il vient, mais sa chaise était crottée et toute en pièces, ses gens et lui harassés. Il est monté dans mon appartement, je lui ai fait quelques reproches sur l'embarras où il nous a laissés, il m'a tendu la main les larmes aux yeux : « Ne (( m'accablez pas, ma chère amie, je suis assez « malheureux! » Persuadée que j'avais quelque accident affreux à redouter, je me sentis si saisie qu'à peine osai-je le questionner; cependant, voyant qu'il ne disait mot et qu'il pleurait toujours : « Parlez donc, lui dis-je, je m'attends à

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