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SPECTACLES CHEZ LES VERRIÈRES

Si la ruine de leur principal adorateur porta d'abord un coup sensible aux Verrières, l'émotion fut de courte durée.

Après quelques jours de recueillement, ainsi que l'exigeaient les convenances, elles reprennent leur train royal et recommencent à jeter l'argent à pleines mains.

Elles donnent des fêtes magnifiques qui attirent tout Paris; plus que jamais elles poursuivent la série de leurs représentations dramatiques, plus que jamais elles servent de thème aux éloges et aux récits admiratifs des chroniqueurs de l'époque.

Les plus brillants éléments continuent à se

grouper chez elles pour contribuer à l'éclat de leurs fêtes. Grands seigneurs, financiers, hommes de lettres, se trouvent sans cesse rassemblés chez ces femmes aimables et séduisantes, qui ont l'art de les réunir, l'art plus grand encore de les retenir. Amants passés, présents, futurs, amis, simples relations, tous ces éléments divers gravitent autour des Verrières sans qu'il se produise jamais le moindre heurt ; tous vivent dans la plus parfaite harmonie, grâce sans doute au scepticisme souriant et à l'aimable philosophie qui faisaient le fond des caractères de l'époque. Les deux sœurs conduisent leur troupeau d'une main sûre et exercée, et maintiennent entre leurs ouailles une admirable concorde. Jamais une dispute, jamais une discussion, jamais une querelle. Elles-mêmes n'offrent pas un spectacle moins curieux ni moins rare; grâce à leur affection mutuelle, et peut-être aussi à leur sens pratique des choses de ce monde, elles vivent ensemble depuis leur enfance, dans la plus étroite union, sans que jamais le plus petit nuage s'élève entre elles et nuise à la douceur de leur intimité.

Avant de poursuivre le récit des brillantes re-

présentations qui illustrèrent la scène des Verrières, donnons une légère esquisse de trois nouveaux venus, que les deux sœurs ont d'abord recherchés et attirés pour leurs rares aptitudes dramatiques et qui n'ont pas tardé à devenir des plus intimes amis de la maison, peut-être mêpie des plus aimés.

Pierre Colardeau était alors un jeune poète de grand mérite et qui donnait les plus belles espérances* : après avoir abandonné le barreau auquel sa famille le destinait, il s'adonna entièrement à la poésie. Outre un assez grand nombre de pièces diverses, il composa les tragédies d'Astarbé et de Caliste, qui furent acclamées et le firent désigner comme le rival de Racine 2.

Colardeau recherchait la société, où son caractère aimable, doux et franc lui valait autant de succès que ses talents. Ses qualités plastiques

1. Charles-Pierre Colardeau, né à Yeuville, petite ville de la Beauce, à six lieues d'Orléans, le 12 octobre 1732.

2. Grimm écrit dans sa correspondance littéraire, à propos du poème du Patriotisme de Colardeau : « Ce jeune homme fait en vérité des vers tout à fait à la nacine. Il y régne un nombre, une harmonie qu'on ne trouve dans aucun de nos poètes modernes. M. de Voltaire mis, comme de raison, hors ligne, je ne vois aucun poète qui puisse se mettre à côté de M. Colardeau. » (Février 1762.)

n'étaient pas de nature à séduire : « Il n'a pas une once de chair sur le corps, écrit Diderot; un petit nez aquilin, une tête allongée, un visage effilé, de petits yeux perçants, de longues jambes, un corps mince et fluet; couvrez cela de plumes; ajoutez à ses maigres épaules de longues ailes, recourbez les ongles de ses pieds et de ses mains et vous aurez un tiercelet d'épervier. » Mais les grâces de l'esprit, les charmes de la conversation faisaient rapidement oubher cet extérieur peu séduisant. Présenté chez les Verrières, il fut accueilli avec les égards que lui méritaient sa réputation et son incontestable talent; il ne tarda pas à devenir un des amis préférés de la maison.

Le président de Salaberry brillait dans des genres bien différents. Fils du président de la Chambre des comptes, il n'avait pas encore achevé ses études lorsqu'il perdit son père. Par l'influence de sa famille il obtint la charge paternelle, et il se trouva président au sortir du collège, n'ayant guère plus de quinze ans.

« Le président de Salaberry, dit Cheverny, avait la figure et le corps calqués sur Henri IV, et il était un modèle parfait de ce prince, au moral

comme au physique. Bien fait dans sa moyenne taille, plein de grâce, il avait dans les yeux un feu qui intéressait toutes les femmes, même avant qu'il parlât, avec une imagination et une vivacité qui étonnaient, et une gaieté dans les idées dont il semblait ne pas se douter. Aimant les femmes par-dessus tout, loyal et probe dans toutes les actions de sa vie,"mais inconstant par nature, il savait plaire, jouir et courir à une autre, avec une grâce et une adresse merveilleuses; il aurait ennobli le libertinage.

« Ne se donnant pas la peine de lire à cause de sa vivacité, parlant facilement et beaucoup, il saisissait une idée, quelque abstraite qu'elle fût, et l'abandonnait avec la même violence, soit par satiété, soit pour avoir le plaisir de soutenir le contraire. Distrait, mais d'une façon aimable, il répondait une demi-heure après à une question qu'il semblait ne pas avoir entendue. »

Cet homme charmant avait en effet des distractions qui sont restées célèbres. Un jour, en hiver, il rentre chez lui à quatre heures et demie du soir; il ne trouve pas son valet de chambre, qui croyait que, selon son habitude, il ne rentrerait que pour se coucher, et avait en conséquence

préparé tout ce qui lui était nécessaire. Le président se croit à deux heures du matin; il se déshabille, se met au lit et s'endort. Le valet de chambre rentre à neuf heures, et le réveille du meilleur somme possible : « Est-ce que monsieur est malade? » On s'explique; bref, le Président, qui était engagé à une fête, se rhabille en poste, et court vite à un souper où il était attendu depuis deux heures.

(( Je l'ai vu plusieurs fois, dit encore Cheverny, dans le jour, prendre sur la cheminée une bougie non allumée, et faire comme en pleine nuit; il s'éclairait d'une main, tandis que de l'autre il se mettait de la poudre devant un miroir. Mais s'agissait-il d'affaires, fallait-il jouer un jeu de conséquence, alors il rassemblait toutes ses idées, et les distractions étaient nulles. »

Le baron de Van Swieten appartenait à la diplomatie; il fut plus tard résident à Varsovie, puis ministre à Berhn. Son père, premier médecin de l'impératrice-reine, s'était fait donner le singulier emploi, pour un disciple d'Esculape, de censeur des hvres. Il haïssait la philosophie et empêchait tous les ouvrages des encyclopédistes de pénétrer en Autriche; les œuvres de

Voltaire étaient particulièrement l'objet de son animad version, et le patriarche, qui n'oubliait jamais ses ennemis, a écrit contre lui une satire intitulée : « De l'horrible danger de la lecture ». Le fils de Van Swieten était loin de partager l'horreur de son père pour les philosophes et les hommes de lettres; il menait à Paris joyeuse existence, fréquentait non seulement la bonne société, mais aussi et surtout la mauvaise, et le représentant de l'austère Marie-Thérèse ne craignait pas de compromettre sa dignité en donnant publiquement la réplique aux sœurs de Verrières et à leurs amis.

Nous allons voir ces trois nouveaux personnages jouer un rôle important chez les Verrières et chacun payer de sa personne, suivant ses aptitudes, pour contribuer à l'éclat des fêtes et à l'agrément de la maison.

Les deux sœurs, qu'encourageait un succès constant, poursuivaient sans se lasser la série de leurs représentations théâtrales; ces divertissements dramatiques paraissaient d'autant plus piquants qu'on y voyait fort rarement figurer des acteurs de profession. Le plus souvent les Verrières faisaient jouer ceux de leurs amis qui

montraient quelques dispositions, et elles-mêmes prêchaient d'exemple en montant sur la scène et en y déployant le plus rare talent. Le hasard leur fournit bientôt l'occasion de remporter un éclatant succès et de faire briller les remarquables mérites d'un de leurs amis de fraîche date.

Quand Collé eut composé sa Partie de châsse de Henri IV, le duc d'Orléans fit représenter la pièce à Bagnolet ; le duc interprétait le rôle de Michaud et jouait à ravir. Cette petite comédie fit beaucoup de bruit et obtint une très grande vogue : comme elle était interdite sur les théâtres publics, toutes les sociétés parlicuhères s'efforcèrent de monter la pièce à la mode et les Verrières naturellement furent des premières à vouloir en donner le régal à leurs amis. Mais elles le firent dans des conditions exceptionnelles et de nature à décourager toute rivahté. Elles confièrent le rôle de Henri IV au président de Salaberry, qui était tout le portrait du prince, et elles l'entourèrent des meilleurs acteurs de leur société, de façon à composer une véritable troupe d'éhte.

La représentation fut donnée sur le théâtre

d'Auteuil. Quel fut l'enthousiasme de l'assistance lorsque, le rideau levé, le président de Salaberry parut sur la scène ! On crut voir Henri IV luimême et les applaudissements les plus frénétiques accueillirent cette étrange ressemblance. La pièce fut jouée à ravir et ne fut pour les interprètes qu'un long triomphe.

Le succès prit de telles proportions que tous ceux qui n'avaient pu assister à la première représentation demandèrent avec instance qu'on en donnât une seconde. Les Verrières se prêtèrent de bonne grâce à un désir qui flattait leur amourpropre; pendant ce seul hiver et pour complaire à leurs amis, elles durent faire jouer jusqu'à quatre fois sur leur petit théâtre cette Partie de chasse, dont on ne pouvait se lasser.

Toutes ces représentations eurent le même succès, toutes valurent au président de Salaberry des acclamations unanimes. Ce fut l'engouement de la saison.

Cependant Colardeau devient le commensal assidu de la maison. Son entrée dans le petit cénacle donne naturellement une recrudescence aux goûts des Verrières pour les divertissements dramatiques; quand on a un poète à sa dispo-

sition, ne faut-il pas l'utiliser? Il est bien vite prié de payer son tribut, soit comme auteur, soit comme acteur, et il s'exécute de bonne grâce en composant quelques proverbes dont il surveille lui-même la mise en scène et les répétitions. Bientôt l'aimable poète se consacre entièrement au théâtre des deux sœurs et leur petite scène a la primeur de toutes ses productions.

Bachaumont, fort bien accueilli dans la maison, grâce à son titre de gazelier, nous a laissé quelques détails sur les fêtes qui furent données après la disgrâce de M. d'Epinay et sur la société qui fréquentait alors les salons d'Auteuil. En 1762 il annonce ainsi les débuts de Colardeau :

2 mars. « M. Colardeau chausse le brodequin aujourd'hui. Il a fait une pièce en deux actes intitulée Camille et Constance. Ce drame a été représenté à Auteuil chez les demoiselles de Verrières ; il est tiré de la Courtisane amoureuse, conte de La Fontaine. On sent tout le sel que devait avoir cette pièce en pareil lieu. L'auteur veut la resserrer en un acte et nous en régaler aux Français. »

Colardeau, pris d'un accès de pruderie assez étrange, avait cru d'abord devoir baptiser sa

pièce Camille et Constance ; puis, à la réflexion, il jugea qu'il était bien superflu de recourir à des euphémismes, et il se décida à l'appeler tout uniment la Courtisane Amoureuse ; tant pis pour ceux qui y verraient des allusions; on n'en était pas dans cette société à se troubler et à s'inquiéter pour si peu. Du reste, on ne se cachait pas et on ne faisait pas mystère de sa profession : courtisane l'on était, courtisane l'on se disait.

L'œuvre de Colardeau n'était pas sans défaut.

« La comédie est froide et l'auteur n'a pas tiré tout le parti possible du sujet, écrit Bachaumont. La courtisane est trop langoureuse et fait des avances peu décentes sur le théâtre, quoiqu'elles soient naturelles dans le conte. Il y a des détails agréables, la pièce est écrite élégamment et avec faciHté. On y reconnaît une plume chaste qui ne se permet pas la plus légère plaisanterie, quelque susceptibles qu'en fussent le sujet et le lieu.»

La pièce fut reprise en 1765 sous son véritable titre ; c'est encore Bachaumont qui, dans sa chronique presque quotidienne, nous fait part de cet événement parisien :

26 avril. « Les demoiselles de Verrières, les Aspasies du siècle, se distinguent par des spec-

tacles agréables qu'elles donnent chez elles; elles y jouent avec le plus grand succès, elles ont deux théâtres fort ornés, et très fameux pour des particuliers, à la ville et à la campagne. M. Colardeau, jeune poète, a consacré ses talents en l'honneur de ces deux divinités. On y joue, entre autres nouveautés, la Courtisane amoureuse, drame en deux actes, en vers, mêlé d'ariettes, qu'il a fait en faveur de l'aînée, vivement éprise de cet auteur. »

Mais ce n'était là pour ainsi dire que la répétition générale, le prologue d'une fête plus brillante encore. Quelques jours après, en effet, on reprenait la Courtisane amoureuse et on la faisait précéder des Surprises de V Amour de Marivaux. Cette fois c'était une soirée de grande cérémonie, une véritable représentation de gala qui devait faire époque dans les fastes du théâtre de la Chaussée -d'Antin. Les invitations avaient été scrupuleusement réservées aux plus illustres personnages et à quelques hommes de lettres privilégiés ; on se garda de manquer une solennité aussi attrayante, tous les heureux élus furent exacts au rendez-vous et le rideau se leva devant la plus noble assistance.

Ce n'était pas en effet une soirée banale et il n'était pas habituel de voir jouer Marivaux dans un pareil milieu et avec de tels interprètes.

Geneviève de Verrières, dite Mme de la Mare, jouait le rôle de la marquise ; Marie, dite Mme de Furcy, celui delà soubrette; le rôle du chevalier avait été confié au barjon de Van Swieten ; Colardeau représentait le comte et d'Épinay llortensius ; le valet était le président de Salaberry.

Quel singulier assemblage et comme il donne bien l'idée du personnel que les deux sœurs traînaient enchaîné à leur char! Un diplomate, un poète, un magistrat, un financier ruiné! Que de contrastes et combien ces Surprises de Vamoiir durent être pour le pubhc l'objet de piquantes réflexions !

Tout marcha le mieux du monde; les deux sœurs excellèrent et elles furent bien secondées; la toile se baissa au miheu d'applaudissements frénétiques.

Après un léger entr'acte consacré aux rafraîchissements et aux compliments des invités, le rideau se leva de nouveau et l'on commença la Courtisane amoureuse.

Marie joua délicieusement, on peut dire au naturel, le rôle de la courtisane; sa sœur Geneviève représentait la soubrette. Pour tenir les autres rôles on avait eu recours à des acteurs de profession : Mlle Villette * faisait la marchande de modes. Le Jeune l'amoureux et La Ruette le valet.

Il y avait un orchestre excellent et fort nombreux; la musique, assez bonne quoiqu'il y eût des longueurs et pas mal de réminiscences, était de ce Dupin de Francueil que nous connaissons bien et qui depuis plusieurs années partageait avec quelques amis les bonnes grâces de Mlle de Verrières cadette.

Enfin, dernier détail et digne complément de cette étrange réunion, le souffleur du théâtre n'était autre que l'ancien précepteur des enfants de M. d'Épinay ! Après une dizaine d'années de service, assez médiocre du reste, on l'avait remercié, mais d'Épinay, dans sa bonté d'âme, n'avait pas voulu le laisser sur le pavé et il n'avait rien trouvé de mieux que de l'introduire

1. Elle a un air niais qui s'adapte à certains rôles, dit Bachaumont, mais elle n'est rien moins qu'actrice, elle n'a ni chaleur, ni sentiment.

chez sa maîtresse avec les fonctions de souffleur à l'année*.

Quel singulier monde et comme l'absence de sens moral en est bien la note dominante !

1. Il s'appelait Linant et portait le petit collet, mais il n'était pas prêtre. Quand Mme d'Épinay l'avait engagé, Duclos lui avait dit : « Il passe pour honnête homme; quant à l'esprit, je ne vous en suis pas caution, car c'est ime bête qui m'a dit qu'il en avait. »

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