LA VIE A AUTEUIL. — LA FETE DE MARIE
ON REDOUTE l'iNFIDÉLITÉ DE COLARDEAU. — RETOUR A PARIS.
Le sensible Colardeau n'avait pu résister longtemps aux charmes séducteurs de Marie de Verrières. L'intimité si douce créée par le culte mutuel des lettres, par les fréquentations incessantes des répétitions, par les rapprochements continuels de la vie à la campagne, avaient bien vite inspiré au jeune homme la plus violente passion. Les occasions de déclarer ses sentiments ne lui manquèrent pas, et il sut se montrer si ardent, si passionné, si sincère dans son adoration, que Marie, flattée des hommages du poète à la mode, daigna lui accorder quelques encouragements.
Subjugué par cet amour naissant, Colardeau
se sent pris d'une irrésistible affection pour tout ce qui entoure l'objet de sa flamme.
L'excellent d'Êpinay lui-même, le commensa assidu de la maison et qui y joue un rôle si équivoque, lui paraît le meilleur, le plus précieux des amis. Une maîtresse chérie, un ami fidèle, que peut-on désirer de plus en ce monde?
Une amante, un ami, que le penchant nous donne, Une amante qui plaît, un ami qui raisonne, Différemment aimés, mais également chers, Nous tiennent lieu de tout et sont notre univers,
s'écrie le poète ravi.
Dans tout l'enivrement de sa passion, Colardeau renonce à l'avenir brillant qui s'ouvre devant lui. Que lui importent désormais les triomphes littéraires, la gloire, la fortune, que lui importent ces salons qui le recherchent à l'envi, il aime et tout ce qui n'est pas son amour ne lui inspire que pitié et mépris.
Qu'ai-je besoin d'aller adorer la fortune
Chez un grand qui m'ennuie ou bien que j'importune?
L'humiliant appui dont il croit m'honorer,
La faveur qu'il me vend et qu'il faudra pleurer,
Son coup d'oeil dédaigneux, l'orgueil de son sourire,
Seraient-ils plus pour moi qu'un regard de Zelmire ?
Marie n'était point femme à faire souffrir longtemps un amant passionné; mais, si elle se montrait compatissante pour un amour sincère et qui flattait sa vanité, elle ne voulait point cependant rompre d'autres liens où le cœur avait assurément moins de place, mais où elle trouvait son intérêt. Il y a eu à cette période de sa vie quelque Plutus, financier ou grand seigneur, dont nous ignorons le nom et qui subvenait royalement à de folles prodigalités. Donc si Colardeau fut heureux, il ne le fut pas complètement, au moins pendant les premiers mois; il lui fallait se cacher, redouter les indiscrétions. Le poète exhale ses plaintes en célébrant le bonheur des amants qui peuvent ouvertement avouer leur félicité :
Que vous êtes heureux, Amants qui dès l'aurore Voyez l'objet aimé, pour le revoir encore; Qui, par l'aube naissante arrachés de ses bras, Sous les yeux de l'Amour suivez partout ses pas; Qui, lorsque de la nuit le voile se déploie, Courez jouir encor d'une plus douce joie! Libres dans vos plaisirs, libres dans vos amours. De vos embrassements rien n'interrompt le cours.
Enfin, cédant à de pressantes instances, à d'ardentes supplications, Marie se donne tout
144 l'es demoiselles de verrières.
entière et Colardeau règne sans partage sur le cœur de sa chère maîtresse.
A dater de ce jour s'ouvre pour les deux amants une ère de bonheur inénarrable. Ils ne quittent plus Auteuil, où ils ont échangé leurs premiers serments; ils y passent tout l'été, n'ayant d'autre soin que leur amour, ne songeant qu'à la passion qui tous deux les enflamme. Marie retrouve à la trentaine toute l'ardeur, tout l'enivrement de la jeunesse pour ce tendre et doux poète qui se meurt d'amour pour elle; Colardeau aime pour la première fois; ce n'est pas de l'amour, c'est un culte qu'il voue à sa belle maîtresse, une passion folle qui deviendra l'unique passion de sa vie.
Il ne songe qu'à elle, il ne pense qu'à elle, toutes ses facultés sont à ses pieds, il ne vit que pour la servir.
Sa muse elle-même est enchaînée, elle ne chante plus que les charmes et les grâces irrésistibles de Marie.
Peu de temps après le début de leur liaison, Colardeau fut forcé de s'éloigner pour des affaires de famille. C'est pendant le cours de cette absence que le poète, le cœur plein de celle qu'il
adore, lui adresse ces vers délicieux, d'une tournure si délicate et i;emplis d'un sentiment de la nature bien rare à cette époque.