George Sand. Dernières pages
drait. C'est ce qui eut lieu. Les 60 000 livres, si facilement gagnées, furent non moins rapidement dévorées, et un beau jour le pauvre colonel, sans régiment, sans argent, sans ressources, vint frapper à la porte de sa mère pour lui demander aide et assistance.
Marie de Verrières accueillit sans reproches l'enfant prodigue, mais elle refusa de s'insurger contre l'autorité du prince de Turenne. Elle savait qu'une lettre de cachet menaçait la tête de son fils, et elle le supplia, au nom de la tendresse qu'il avait pour elle, de s'incliner devant la volonté du prince quelque rigoureuse qu'elle fût. Certes elle devait plus que personne souffrir d'un arrêt qui la séparait de son fils, qui devait pendant des années l'éloigner d'elle, mais, pénétrée des idées de son époque, convaincue que le père possédait sur ses enfants une autorité absolue, elle estimait qu'il était du devoir du chevalier d'obéir sans se plaindre.
Le chevalier adorait sa mère ; il avait toujours trouvé près d'elle une tendresse exquise, une affection sans bornes : « J'ai connu bien des femmes charmantes, disait-il plus tard, je n'en ai jamais rencontré aucune qui, pour la
grâce, l'esprit et la bonté, approchât de ma mère. »
Il ne sut pas résister à ses larmes, à ses supplications, et il se décida à obéir aux injonctions paternelles. Quittant cet uniforme qu'il aimait tant, il endossa la soutane qu'il détestait et partit courageusement pour le séminaire d'Évreux, où il devait faire ses études et se préparer à la carrière ecclésiastique.
Les premiers temps furent pénibles et douloureux. Le jeune homme ne pouvait se pher à cette règle qui lui pesait, à ces études pour lesquelles il ne se sentait aucun goût; sa mère s'efforçait de le soutenir et elle lui écrivait souvent pour lui donner le courage qui lui manquait. Quelques-unes de ces lettres nous ont été conservées ; elles sont bien curieuses. Par leur facilité, par leur esprit, elles montrent ce qu'était Marie de Verrières, et elles expliquent comment cette femme sut grouper autour d'elle tant d'hommes intelligents et distingués, comment elle sut les captiver et les retenir.
« Paris, 1771.
« Je vous suis pas à pas, mon cher enfant. Je
sais à peu près l'heure de vos exercices et je me joins à vous autant que je le puis. Tout ce qui m'entoure m'ennuie et me fatigue. Ne riez pas si je vous dis que je travaille avec vous. Ah çà! monsieur Charles, voilà qui n'est pas bien du tout, vous riez au nez de votre mère! Je m'explique.
(( Quand je crois. que vous êtes enfoncé dans vos auteurs, dans vos Pères de l'Église, moi, bien humblement, je prends la Vie des Saints. Saint Augustin me rassure et me raffermit; je veux, à son exemple, et quel exemple! tout quitter, tout fuir, tout briser.... Et vous voyez bien maintenant que je travaille avec vous.
« C'est surtout à l'heure de vos exercices de piété que vous me trouverez toujours à vos côtés, si ce n'est pas toujours en réalité, détournée que je suis encore, c'est au moins par mon désir constant et ma bonne volonté. Je prie avec vous, je prie pour vous, je vous tiens les mains, mon Moïse bien-aimé, quand vous les élevez vers le Seigneur! Levez-les souvent pour votre pauvre mère, et ne les laissez pas tomber jusqu'à ce qu'elle ait obtenu miséricorde.
« Votre bonne marraine vous aime chaque
our davantage. Pauvre sœur! elle se désole quand elle me voit souffrante et je le suis beaucoup. Adieu, mon ami, je vous embrasse. »
Mlle de Verrières lisant la Vie des Saints ! Mlle de Verrières plongée dans saint Augustin et à son exemple voulant tout quitter, tout briser, tout fuir ! quel changement !
C'était donc l'usage déjà à cette époque pour les belles pécheresses de se jeter dans la dévotion, et, après une vie des plus orageuses, de chercher au pied des autels le calme, la paix, le pardon du passé.
Le pauvre chevaher de Beaumont se berçait de l'espoir qu'il pourrait au moins pendant les vacances du séminaire venir chercher près de sa mère des consolations et des encouragements. Mais quand il lui fit part de ses projets, la pauvre emme dut lui enlever ses dernières illusions ; son père impitoyable, et poussé par cet intendant dont Charles avait dévoilé toutes les friponneries, lui interdisait absolument de quitter le séminaire. Elle s'efforçait par de douces paroles de l'exhorter à la résignation et à la patience.
« Paris, 1771.
({ Je souffre d'ajouter à toutes vos peines, mon pauvre et si cher ami, mais il faut pourtant que je vous le dise. Il faut que vous ayez de grands ennemis auprès du prince de Turenne. Il ne veut pas, et cela absolument, que vous veniez à Paris durant les vacances qui arrivent! Il m'a défendu de vous recevoir si vous y veniez. Mon ami, voyez-vous mes larmes? Le prince est bon pourtant, il vous aime, mais il est si malade et si mal entouré!... Plaignons les méchants, pardonnons-leur toujours, et notre lot, malgré tous les chagrins qu'ils nous causent, vaut bien le leur, allez ! Adieu. Vos lettres et vos bons sentiments soutiennent seuls mon courage pour pouvoir supporter vos peines, qui sont tant miennes.
« Votre bonne marraine m'a fait rire à travers mes larmes. Les méchants, dit-elle, ^e voudrais les étrangler! Elle si bonne et si douce, la voyezvous étrangler quelqu'un !
« Cela vous dit encore comme elle vous aime,
(( Votre meilleure amie. »
Le duc de Bouillon, en même temps qu'il se montrait inflexible pour son fils, menait une vie désordonnée et scandalisait Paris, la Cour ellemême, par ses folies. Il s'était amouraché d'une demoiselle Laguerre S chanteuse à l'Opéra; elle n'était ni jolie, ni bien faite, mais peu lui importait, et il s'affichait avec elle au point de choquer une Cour si peu susceptible sur cet article. Il n'était bruit que de ses dépenses insensées pour la comédienne; on le plaisantait, on le chansonnait à l'envi :
Sur l'air : Si le roi nCavait donné....
Bouillon est pieux et vaillant,
Il aime la guerre.
A tout autre amusement
Son cœur la préfère.
Ma foi, vive un chambellan Qui toujours s'en va disant :
Moi j'aime la guerre, ô gué, Moi j'aime la guerre I
1. C'est elle qui un soir se présenta à l'Opéra dans un état d'ébriété complet. On jouait Iphigénie en Tauride de Duché et Danchet. Elle chantait le rôle d'Iphigénie. Elle eut la force de chanter le commencement du premier acte, mais la chaleur de la rampe acheva ce que le Champagne avait si bien commencé. Il fallut baisser le rideau au milieu des huées du public. Cette incartade valut à l'artiste treize jours de Fort-l'Évêque. Depuis ce moment Sophie Arnould n'appelait plus l'Opéra d'Iphigénie qu' « Iphigénie en Champagne ».
Au sortir de l'Opéra
Voler à la guerre, De Bouillon qui le croira,
C'est le caractère.
Elle a pour lui des appas Que pour d'autres elle n'a pas ; Enfin c'est la guerre, ô gué, etc.
A Durfort il faut du Thé %
C'est sa fantaisie ; Soubise, moins dégoûté,
Aime la Prairie *; Mais Bouillon, qui pour son roi Mettrait tout en désarroi, Aime mieux la guerre, etc.
On prétend qu'il dépensait pour elle plus de 800 000 livres par an. Le scandale devint si grand que le roi s'en émut ; il le força à se démettre de sa charge de chambellan en faveur du prince de Guémenée, et il l'exila à Navarre. Le duc, pour excuser ses folies, prétendait qu'il ne pouvait fonder aucun espoir sur sa postérité et qu'il voulait à tout prix déshériter le comte de la Tour-d'Auvergne, auquel ses biens devaient revenir un jour et qu'il détestait '.