George Sand, Dernières pages
ture, que Mme Sand raconte avec beaucoup de charme :
« Le duc possédait auprès d'Évreux le château de Navarre, au milieu d'une forêt de 25 heues de parcours. Le cardinal de Bouillon, oncle du duc, annonce à celui-ci qu'il désire chasser chez lui le jeudi suivant. Mais ce jour-là, le duc est de service chez le roi. Il appelle le bâtard.
« Chevaher, il faut me remplacer à Navarre. Fais les invitations, organise tout et que tout aille bien. Il s'agit de traiter le cardinal, fais attention à mes gens. Ils ont le parler un peu leste. Veille à ce que mon oncle n'entende pas une parole déplacée, pas un juron surtout. »
(( Le chevalier part pour Évreux, organise tout à merveille et voit bientôt arriver le cardinal dans son carrosse, escorté de toute une élégante gentilhommerie à cheval. Dès le lendemain on se met en chasse; mais, malgré les excellents préparatifs du chevaher, tout va de travers. Hommes et chiens sont comme paralysés par la consigne. Il s'évertue en vain. Le cardinal ne reconnaît ni la vaillante meute, ni les piqueurs émérites de son neveu.
« Mon enfant, dit-il au chevaher, tant que
VOUS VOUS contenterez de dire ; « Tayaut!... tayaut !... », nous ne ferons rien qui vaille. Je vais vous apprendre comment on parle aux chiens.
(( Et là-dessus le cardinal apostrophe bêtes et gens en termes si énergiques, que les piqueurs enthousiasmés se réveillent et que les chiens bien stimulés retrouvent l'ardeur et le flair. Monseigneur donna lui-même le coup de grâce au sanglier, et à quelques jours de là il racontait l'aventure au petit coucher du roi, en faisant force éloges du jeune chevaher, en présence de son père. Le duc parut témoigner alors une sorte d'affection à son fils. »
Encouragé par ce premier succès, le duc chargea encore son fils de le remplacer lors d'une nouvelle visite du cardinal dans la forêt d'Évreux. Cette fois la chasse marcha à merveille, mais il surgit un incident qui faillit avoir une influence décisive sur la destinée du chevalier. La chasse terminée, bêtes et gens revenaient au logis, lorsqu'à la porte d'Évreux on rencontre une noce de paysans, qui dansait gaiement aux sons du tambourin ; un des plus riches fermiers du duc mariait sa fille. Aussitôt toute la chasse s'arrête.
les jeunes seigneurs descendent de cheval, se mêlent aux villageoises et prennent leur part de ces joyeux ébats. Tous les honneurs sont pour le chevaHer, qui à plusieurs reprises fait danser la mariée et sa sœur. Cette sœur, douée d'une figure ravissante, était adorable sous son costume champêtre. Bref, en regagnant la ville le chevalier laissait percer une vague mélancolie; le lendemain son cœur était pris, il aimait éperdument la jeune paysanne.
Charles, à peine âgé de dix-neuf ans, n'avait jamais eu des ambitions démesurées; il avait le goût des champs, une vie simple et paisible suffisait à ses aspirations; il se figura aisément que le bonheur lui tendait les bras et qu'il aurait tort de le repousser. Aller trouver le père et lui demander la main de sa fille fut aussitôt fait que pensé. Le brave fermier, très honoré d'un pareil choix, ne fit aucune objection; quant à la fille, elle n'avait pu résister aux charmes du jeune seigneur. Le chevalier, ravi de la tournure favorable que prenaient ses affaires, courut chez sa mère pour la mettre au courant de ses intentions et lui demander son consentement. Marie de Verrières, qui ne comprenait que trop les faiblesses du
cœur, ne fit pas trop de morale à son fils sur la bizarrerie de son inclination, mais elle le gronda très fort de s'être ainsi avancé sans avoir au préalable sollicité la permission du prince de Bouillon: « Allez voir votre père, lui dit-elle, et si vous obtenez son consentement, le mien vous est acquis. »
Quand le chevalier vint faire au duc la confidence de son idylle, il fut reçu de la belle manière. Son père lui rit au nez ; il lui déclara que si l'on voyait quelquefois des rois épouser des bergères, ce n'était que dans les contes de fées, que le fils d'un prince de Turenne n'était pas fait pour épouser une paysanne, et qu'il eût à abandonner sur l'heure des projets aussi ridicules que malséants. « Laissez là toutes ces billevesées, lui dit-il. Je vois ce qu'il vous faut, vous avez besoin d'être occupé. Dès demain vous entrerez au régiment. Allez ! »
Le lendemain le chevalier recevait le brevet de colonel du régiment de dragons qui appartenait au duc de Bouillon.
Si au premier moment le jeune homme éprouva une cruelle déception et ressentit au fond du cœur une amère douleur, les fonctions dont on
le gratifiait le consolèrent quelque peu de sa déconvenue. Glorieux et fier de son titre, de son bel uniforme, de ses nouveaux amis, il oublia bien vite ses champêtres amours et se lança à corps perdu dans la vie de plaisirs des jeunes et brillants officiers de son époque.
Pendant qu'il dirigeait la maison de son père, il s'était par sa surveillance attiré la haine de l'intendant, un nommé Cerson, dont il troublait les déprédations. Ce Cerson avait juré de se venger, et il trouva bientôt l'occasion qu'il attendait.
Le chevalier entretenait des intrigues avec plusieurs femmes, une entre autres, mais à son insu, avec la propre maîtresse de son père. Cerson, qui l'espionnait, ravi de cette aventure, s'empressa d'avertir le duc en lui indiquant l'heure du rendez-vous des deux amants.
Charles était un jour aux pieds de sa maîtresse, lorsqu'il entendit le carrosse du duc s'arrêter à la porte :
(( La dame effrayée pousse le jeune homme dans son cabinet de toilette et le cache sous un monceau de robes et de chiffons. Le duc entre en fureur, l'épée au poing, ouvre toutes les portes, pénètre dans le cabinet, perce à plusieurs
reprises le tas de chiffons. Le colonel effleuré ne bouge pas. Le duc croit qu'on l'a trompé, demande pardon à sa maîtresse et se retire. Cerson était aux aguets. Il voit, quelques moments, après sortir le colonel, et de nouveau avertit son maître, qui court chez le roi et obtient pour monsieur son fils une lettre de cachet.
(( Rentré chez lui, il mande le colonel et lui dit:
« — Je me suis trompé, m'sieur, en vous faisant militaire. Cela ne vous convient pas. Demain, vous entrez au séminaire.
(( — Prêtre, moi? jamais !
« — Vous, je le veux.
(( — Ce sera un sacrilège, je n'ai pas la vocation.
« — Vous l'aurez, sinon la Bastille à tout jamais. Savez-vous hre? »
(( Il lui montre la lettre royale.
(( — Mon prince, reprend le colonel, mon corps est à vous, mais mon âme est à Dieu, et il me défend de vous obéir. »
(( Il salue et sort ; en passant devant la chambre de ce pauvre frère infirme qu'il a juré de ne point abandonner et qu'il chérit toujours, il hésite, il lui crie un adieu déchirant et sort de l'hôtel précipitamment. Où va-t-il? où trouvera-
t-il un refuge contre cette odieuse autorité paternelle qu'aucun lien social ne consacre? Il n'en sait rien, il marche au hasard, la tête perdue. Il n'ose aller chez sa mère, il craint sa terreur et son désespoir. Il se trouve, sans savoir comment, dans le jardin des Tuileries et se jette sur un banc où dans un moment d'angoisse fébrile, il frappe la terre du bout de sa canne. Un bruit métallique se fait entendre, il voit luire quelque chose; il se baisse et ramasse une pièce de douze sous. Il gratte un peu et en trouve une seconde.
« — Allons, dit-il, le ciel vient à mon aide. J'ai quitté l'hôtel sans songer à prendre le moindre argent et je ne puis en aller chercher, mais je ne mourrai pas encore de faim aujourd'hui ! »
« Il allait s'éloigner avec ses 24 sous quand une idée superstitieuse le retient ; c'est la Providence qui lui a fait faire cette trouvaille, il faut aider la Providence. Il se rassied, fouille encore avec sa canne, et trouve deux louis de 24 francs. Il s'éloigne alors, va déjeuner au Palais-Royal avec ses 24 sous, et tout aussitôt il court jeter ses 48 francs sur le tapis vert d'une maison de jeu. Il gagne 60 000 livres à la roulette.
(( Quelle fortune pour un garçon de vingt ans, qui n'a encore rien possédé au monde et qui n'a vécu sur un certain pied qu'à la condition d'une soumission absolue, voisine de la domesticité! Avec 60 000 francs, on pouvait à cette époque-là vivre modeste et libre, en rompant avec le funeste milieu où notre colonel avait été élevé. Mais où eût-il pris la notion d'un meilleur sort ? L'idéal de la vie de campagne avec une jolie fermière et de bons paysans était déjà loin. On avait été dragon, on connaissait le plaisir et le bruit. Dès le lendemain on s'installe en plein Paris, dans un bel appartement, rue de Bourbon (aujourd'hui rue de Lille), on se meuble somptueusement, on achète voiture et chevaux, et on s'en va passer fièrement devant les fenêtres de l'hôtel de Bouillon pour narguer le tyran, qui peut d'un geste et d'un mot vous envoyer mourir à la Bastille *. »
Le duc, qui au fond n'était pas méchant, fit preuve de mansuétude. Il aurait pu sévir et durement, il préféra attendre, bien certain qu'un jour l'autre ou son fils aux abois lui revien-