‹ Les Demoiselles De VerrièresChapitre 44 sur 48 · A CLAUDINE · texte numérisé non relu

A CLAUDINE

A chanter le mois de mai

Le monde s'obstine; Celui de juin est plus gai,

On fête Claudine.

Ohl juin! oh ! juin I Oh! le joli mois de juin!

Juin, c'est dans ton mois divin

Que naissent les roses; Claudine, c'est sur ton sein,

Qu'on les voit écloses.

Oh! juin! etc.

Sous ses pas naissent les fleurs,

Nous annonce Flore ; Claudine en a la fraîcheur,

Mais elle l'ignore.

Oh! juin! etc.

Au chasseur à la Saint-Jean

Quel espoir tu donnes :

Il voit les perdreaux volants

Qu'il tue en automne.

Oh ! juin I etc.

Petit corps et grand talent

Nous tournent la tête.

Reynaud, toujours bon onguent

Dans petite boête.

Oh ! juin ! etc.

Qu'un autre loin d'Orgemont

A Paris badaude, Je reprends ici pour patron

Saint Jean ou saint Claude.

Oh! juinl etc.

Nous l'entendons rarement

Sa voix ravissante.

Mais il vient, ce mois charmant,

Et Claudine chante.

Ohl juinl etc.

De son goût et de son chant

Notre âme est ravie; Mais elle a moins de talent , Que de modestie.

Ohl juinl etc.

Malheureusement des difficultés ne tardèrent pas à s'élever. Peut-être Reynaud avait-il été tenté par la séduisante perspective d'être privé de belle-mère ; il fut rapidement déçu dans ses légitimes espérances, car M. d'Épinay en remplit le rôle avec un indiscutable talent. Grâce à lui, l'intérieur du jeune ménage devint au bout de peu de temps un véritable enfer.

Reynaud s'aperçut bientôt qu'on ne le comptait pour rien dans la maison, que M. d'Épinay y régnait en maître. C'était lui qui administrait tous les biens de Mlle de Verrières, et avec les aptitudes

qu'on lui connaît, une ruine prochaine paraissait inévitable. De plus il manquait de délicatesse et allait jusqu'à s'attribuer le titre de propriétaire dans des actes qui ne le concernaient nullement et pour des biens qui ne lui appartenaient pas.

Reynaud s'inquiétait à juste titre de cette situation, d'autant plus que la dot de sa femme était restée entre les mains de Mlle de Verrières et hypothéquée sur ses biens. Il crut de son intérêt et aussi de son devoir de prévenir Geneviève de la voie dans laquelle on l'entraînait ; il s'efforça de lui donner de meilleurs conseils et il lui proposa même un arrangement avec ses créanciers qui devait la Hbérer très rapidement.

M. d'Épinay trouva fort mauvais qu'un autre que lui se permît de diriger son amie, et il ne pardonna pas à Reynaud, dont il chercha par tous les moyens possibles à troubler le repos. Il le dénigra dans l'esprit de tous, le tourna en ridicule auprès de sa femme, se moqua de la vie simple et modeste qu'il voulait mener, excita la jeune femme à des dépenses fort au-dessus de son état et de sa fortune; en un mot il ne négligea rien pour lui inspirer des sentiments fort déplacés. Il en résulta dans le ménage les scènes les plus orageuses.

Après un an de souffrance, Reynaud prit un grand parti ; il quitta la maison avec sa femme et loua un petit appartement. Pour se mettre plus sûrement à l'abri, il annonça qu'il allait se retirer en province, où il comptait obtenir une charge de magistrat. A cette nouvelle, la colère de Mlle de Verrières et de M. d'Épinay n'eut pas de bornes ; ils excitèrent de toutes manières la jeune femme pour qu'elle refusât de suivre son mari. M. d'Épinay composa même un mémoire qu'il adressa au ministère, sollicitant une lettre de cachet pour que la dame Reynaud fût mise au couvent et arrachée à un mari barbare.

A la suite de tous ces incidents, le malheureux juge porta plainte, supphant la justice de le prendre sous sa protection et de le préserver des manœuvres de M. d'Épinay. Il allait en être débarrassé à jamais.

En décembre 1781, l'ancien fermier général fut atteint d'une maladie grave, bientôt jugée mortelle*. En quelque jours il succombait.

Mlle de Verrières se porta créancière de la

1. Tronchin écrivait à M. dcLubiéres le 15 novembre 1781 : a Mme d'Épinay est assez bien ; son vilain mari est bien malade jusque dans la moelle des os: fructus belli. »

succession pour 64 000 livres dont elle fut intégralement payée. L'acte signifié par elle aux héritiers contenait de plus une réserve pour des réclamations ultérieures. La succession, de son côté, exerça sur elle d'étranges revendications : on lui fit restituer un clavecin peint en gris à filets dorés, huit plats d'entremets de cuivre, doublés d'argent, à £uls noirs, sans armoiries, cinq cents bouteilles ou demi-bouteilles de vin de Saint-André et de Perpignan et un certain nombre de cuillers à café !

Depuis la mort de sa sœur, Geneviève habitait dans une maison de la rue du Faubourg- Saint-Honoré , acquise à son intention par d'Épinay. Elle possédait en outre une maison de campagne, près de Gonesse (Seine-et- Oise).

La mort de d'Épinay laissait Geneviève dans un cruel isolement. Pour y échapper elle prit la résolution d'entrer au couvent ; elle se retira chez les Ursulines de la rue Sainte- Avoye^

1. Il existait dans la rue Sainte-Avoye une communauté de femmes veuves, fondée en 1288 par Jean Séquence, chevecier de Saint-Merri, et dont la chapelle était dédiée à

Disons quelques mots, avant de finir, de ce pauvre abbé de Beaumont, que nous avons laissé étudiant toujours la théologie au séminaire d'Évreux .

Il ne fut pas heureux ; après être resté encore plusieurs années en Normandie, il fut nommé, en 1784, par son père, qui ne le trouvait pas encore assez loin, curé de Tartas, dans les Landes.

Comment le duc de Bouillon avait-il le droit de nommer un curé à Tartas?

En 1652, Éléonore de Bergue, duchesse de Bouillon, avait échangé la principauté de Sedan et Raucourt, antique apanage de la maison de Bouillon, contre le duché d'Albret. La ville de Tartas et le chef de la maison de Bouillon s'étaient réservé le droit de nommer à tour de rôle le curé de cette ville.

sainte Avoye. Madeleine Lhuillier, qui avait déjà fondé les Ursulines de la rue Saint-Jacques, proposa aux femmes de cette communauté d'embrasser la règle et les constitutions des Ursulines, et promit, si elles s'y déterminaient, de leur céder une rente annuelle de mille livres. La proposition fut acceptée par acte du 10 décembre 1621 et confirmée par lettres patentes de lévrier 16:^3. Ce couvent a été supprimé en 1790, et la synagogue des juifs fut établie, en 1802, sur une partie de son emplacement. (Dulaure, Histoire de Paris.)

Quand Mlle de Verrières apprit que son filleul était envoyé à Tartas, elle éprouva un grand chagrin ; elle lui écrivit du couvent de Sainte-Avoye :

(( Quelle nouvelle! Je suis atterrée, anéantie! Pauvre et si cher ami, si encore, en vous plaignant je pouvais vous consoler! Adieu toutes mes espérances, adieu toutes les espérances de notre bonne amie, votre pauvre mère ! Elle était si persuadée, et je l'étais avec elle, que le prince vous attacherait à sa personne ! il n'en est rien ! il n'en sera jamais rien, puisqu'il vous envoie aux antipodes !

« Comme je me figure les habitants des Landes ! Devrez-vous donc marcher sur des échasses comme eux? Mon Dieu! et c'est vous qui êtes envoyé là ! Courage, ami : Dieu compte tout, il voit tout et nous aurons toute l'éternité pour nous. ))

Cette assurance pouvait paraître quelque peu hasardée, au moins en ce qui concerne Mlle de Verrières, mais depuis qu'elle était au couvent, Geneviève ne doutait plus de rien, de la miséri-

corde infinie du Seigneur moins que de tout le reste.

Elle finit ses jours à Sainte-Avoye et mourut dans les sentiments de la plus vive piété.

L'abbé de Beaumont était très aimé et très apprécié à Tartas. Quand la Révolution arriva, il se montra hostile aux idées nouvelles. On lui avait donné un vicaire qui sentait quelque peu le jacobin. Un matin, sortant delà sacristie, l'abbé voit arriver son vicaire, un nommé Pomirau, coiffé du bonnet phrygien aux trois couleurs. L'abbé se rappelait encore d'avoir été dragon. Il saisit sa canne, la pose sur les lèvres de Pomirau et lui dit : « Ote ce bonnet, ou je te fais manger ma canne comme un radis ! »

En 1791, l'abbé de Beaumont reçut de son frère une lettre ainsi conçue :

« Mon cher abbé, notre père est enflé comme une barrique. Il a toujours été bien bon pour moi, mais je ne peux pas lui pardonner de t'avoir tant fait souffrir. Adieu, mon cher frère ! Adieu mon meilleur ami ; ton frère qui t'aime.

{( DE Bouillon. »

Ce modeste billet remplissait deux grandes pages.

Le duc, hydropique et mourant, avait une effroyable peur des événements. Il imagina, pour se sauver, d'épouser sa dernière maîtresse, fille d'un artisan, faisant ainsi alliance avec le peuple.

Quelque temps après, l'abbé recevait de son frère une nouvelle lettre bien caractéristique :

(( Notre J...-f de père vient de mourir.

Arrive dans les bras et sur le cœur de ton frère. Je voudrais te rendre aussi heureux que tu as été malheureux. Si tu ne te hâtes pas, tu me trou veras guillotiné. Souviens-toi que tu as promis à ma mère de me défendre. Je t'aime et je t'attends avec impatience.

« Ton frère, de Bouillon. »

Sans égard pour les dangers qu'il courait, repoussant l'asile qu'on lui offrait alors en Espagne, l'abbé part pour protéger son frère infirme et menacé. Il parvint à travers mille difficultés à le sauVer, et ils traversèrent la Révolution sans encombre.

Sous l'Empire, Talleyrand voulut le faire nommer évêque d'Arras, mais il refusa et repoussa tous les postes qu'on lui offrait. 11 se contentait de sa liberté et d'une modeste rente de douze mille francs que son père lui avait laissée.

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