‹ Les demoiselles TourangeauChapitre 8 sur 8 · AU RIRE DE MOUETTE · texte numérisé non relu

AU RIRE DE MOUETTE

Vit-on jamais plus capricieuse personne que la princesse...?

Chaque hiver son salon était peuplé de figures si nouvelles qu'on se disait à l'oreille : — La princesse a donné son grand coup de balai.

Et, en effet, devant la cheminée où discutaient, l'année précédente, des diplomates et des hommes politiques, étaient assis maintenant de hauts fonctionnaires de l'Eglise, des dames de charité, de se-

284 LA PRINCESSE AU RIRE DE iMOUETTE vères douairières. La discussion sur les affaires européennes avait fait place à de religieuses conférences, à des loteries charitables, à de pieux bazars dans lesquels se vendaient des objets dont le prix était destiné aux pauvres. Alors la petite princesse (elle était de taille fort mignonne), habillée en demoiselle de magasin, souriait à tous les acheteurs avec un charme à faire pâlir de jalousie les grisettes blondes et brunes qui emplissent les magasins de modes de la rue Yivienne.

Une autre année, la petite princesse, ayant fait son salut par les œuvres de charité, remplaçait les gens d'Eglise par des académiciens. Même l'Académie des Inscriptions envoyait des représentants chez celle qui savait attirer par ses coquetteries les ours les plus mal léchés de la science.

N'est-ce pas un hommage considérable rendu à cette charmante et capricieuse personne que le distique suivant d'un géomètre, absolument étranger à toute poésie, et qui pourtant, touché par des charmes qui faisaient battre son vieux cœur, improvisait pour la princesse les deux vers suivants

qu'il n'avait pas mis moins de huit jours à combiner :

Sur votro beau bras je voudrais mettre Un long baiser d'un demi-mr-tre.

Une femme qui inspire de tels vers à un géomètre, lancé dans d'ardus problèmes, peut tout; aussi la petite princesse avait-elle une certaine influence dans les élections académiques, et lettrés, poètes et savants, qui briguaient d'entrer à l'Institut, regardaient comme une précieuse faveur d'être reçus dans ce salon si changeant.

L'année suivante, plus de pieuses conférences, plus d'intrigues académiques ! Il fallait faire preuve d'idéologie pour être admis chez la princesse. C'était une bande d'utopistes qui pétrissaient la société à leur manière, réformaient les passions, prétendaient changer les forçats en saints Vincent de Paul, chantaient la quadrature du cercle, proposaient des parquets mobiles, où chaque danseur devait accomplir une mission utile pour l'humanilé, c'est-à-dire broierait du blé en polkant. Honnêtes rêveurs qui se croyaient positifs. Le

286 LA PRINCESSE AU RIRE DE MOUETTE salon était alors rempli de gros livres où étaient consignées les utopies de ces chercheurs, et l'imprudent qui eût parlé des nouvelles du jour eût été traité comme un être superficiel et choquant.

Un grand coup de balai débarrassait de ces excentriques la princesse qui tout d'un coup s'enthousiasmait pour la comédie. On ne voyait plus alors que gens de théâtre , auteurs dramatiques franchir la porte de l'hôtel, et la saison se passait à répéter des proverbes sur la représentation desquels l'auteur comptait pour faire oublier Marivaux. Mais avril arrivait et la princesse s'envolait pour ne revenir que six mois après, escortée de mystiques, d'idéalistes, de magnétiseurs, de tourneurs de table et d'esprits frappeurs. Des ombres illustres étaient évoquées qui poliment venaient prendre part à la conversation ; mais le décor changeait encore, et tous ces charlatans allaient chercher des dupes ailleurs.

Ainsi tour à tour on vit défiler dans ce bizarre salon, des lettrés, des financiers, des peintres, des gens de robe , d'illustres industriels, des gens

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d'épée, des imbéciles et des sots, des gandins d'une mise iiTépiocliable et des savants à la clieveluro emmêlée.

On eût pu appeler cette étrange personne la princesse Caprice : ses intimes l'avaient surnommée la Mouette rieuse, car toujours elle riait, n'importe quel sujet fût traité devant elle. Mais son rire était singulier. C'étaient des i/o, tio, tio, lio pleins de ravissement. Unelquefois elle paraissait écouler avec une grande attention celui qui avait l'honneur de lui parler, et ne lui répliquait que par un Issii, Isaii, tssii, pipiklsouii, non pas moqueur, mais qui semblait montrer qu'elle avait compris.

Dans les rappoi-ts habituels de la vie, la petite princesse répondait à tort et à travers comme si elle avait à peine entendu ; mais on lui pardonnait à cause des fantaisies qui emplissaient son esprit. Et il était plus curieux de Tentendre babiller conmie un oiseau que d'entamer avec elle une conversation suivie , car, par parti pris sans doute, tout compliment elle le recevait avec un lu, la, lu, U, li, lî, II, terminé par une sorte de fusée joyeuse

288 LA PRIiNCESSE AU [RIRE DE MOUETTE

tzzzzzzszzzitzt, et ce système de défense inconnu jusqu'alors avait effarouché nombre de soupirants.

Aussi ne s'étounera-t-on pas de la réputation parisienne attachée à cette femme inexplicable. On se demandait : — A-t-elle de l'esprit? Et ceux qui l'étudiaient de près n'avaient recueilli cjue le tio, tlo, tio, tio, //o étrange qui se faisait entendre d'un bout à l'autre du salon. Quelqu'un prenait-il à part la petite princesse, elle le regardait d'un regard bleu profond qui entr'ouvrait un coin du ciel, et chacun subissait ce regard hardi et timide à la fois, doux comme celui d'une jeune fille, qui pourtant semblait renfermer quelque vague inquiétude.

La petite princesse lassa jusqu'à la curiosité des chroniqueurs, qui se rejetaient forcément sur ses élégantes toilettes, ne pouvant découvrir le secret d'une femme qui allait contre toute étiquette. Avec ses yeux de naïade inquiète, sans cesse la princesse était à 1 affût d'étrangeté, et. l'anecdote fit grand bruit d'un vieux légiste de l'École de droit qu'elle enleva comme par enclian-

1. A l' lu N C K S S K A U l{ 1 1{ K D K MO U ETT K 289 lemeut un soir tiu'il traversait le pont des Arts l)our l'introduire, dans ses habits noirs fatigués, à un diner de l'hôtel de la rue Chanaleilles où il fit une étrange figure.

Le juriste avait été un des invités de la princesse, trois ans auparavant, à une époque où on ne traitait dans son salon que d'histoire de droit et d'économie politique. Craignant de s'ennuyer un quart d'heure, la petite princesse fit monter le vieux professeur dans sa voiture pour le transporter au milieu de la société la plus aristocratique du faubourg Saint-Germain, et on pense quelle surprise produisit l'entrée inattendue d'un légiste, heureusement fort célèbre, mais que la princesse présentait étrangement en faisant suivre son nom de sourire particulier: dlo, cllo^ dlo, dlo, dlo, dlo, (//o, tiou !

Était-ce mystification, coquctlcrie?Lapelileprin-

cesse prenait^elle plaisir à jouir en même temps de

l'étonnement de ses hôtes et de son cavalier? Se

donnait-elle la comédie de voir entrer un vieux

Franc-Comtois, qui sortait rarement de son cabinet,

290 LA PRINCESSE AU RIRE DE MOUETTE dans un salon du noble faubourg ? S'amusait-elle de l'air sévère que prendraient de vieilles duchesses à cheval sur leurs quartiers de noblesse ?

Reine par la beauté, la princesse avait décidé que chacun la reconnaîtrait pour souveraine , et mille actes compromettants pour toute autre femme ne pouvaient efQ.eurer sa réputation. Pendant un été elle traîna enchaîné à son char un poète élégiaque auquel elle adjoignit bientôt un Marocain dont les Français venaient de s'emparer en Algérie, et ce fut un singulier attelage que celui d'un poëte lymphatique et d'un moricaud qu'elle menait aux Tuileries, aux eaux, jusqu'à ce qu'elle les remplaçât par des cavaliers plus divertissants.

La fantasque princesse, qui semblait arrivée de pays enchantés, commandait à la vie plate et régulière de se changer en imprévues surprises, et tous les êtres en habit noir, las eux-mêmes d'une existence monotone, favorisaient ses caprices , s'en donnant le régal en même temps.

La princesse était musicienne ; mais elle ne fatiguait pas de sa musique les oreilles de ses invités.

LA PRINCESSE AU RIRE DE MOUETTE 291 Assise au piano, elle devenait particulièrement étrange, quand les mains surle clavier, jouant quelque sonate pathétique de Beethoven, elle se retournait brusquement tout à coup vers ses auditeurs pour se laisser aller à son rire de mouette. Certainement elle n'était pas émue et ne s'associait guère aux tourmentes du grand musicien passionné. Quoique le jeu de la princesse fût correct, chacun sentait qu'elle n'avait pas un vif sentiment musical. Il en était du piano comme de la comédie où la princesse apportait quelque chose de mécanique et d'artificiel qui faisait penser aux automates idéals du conteur Hoffmann.

On eût dit qu'un ressort caché donnait une animation factice à ses gestes, et les admirateurs de la petite princesse, quand elle jouait la comédie, avaient hâte que le rideau fût baissé pour s'assurer qu'elle n'était pas une admirable poupée construite par un inventeur ingénieux; mais cette impression cessait quand la souriante personne reparaissant enlevait les cœurs de tous par un seul de ses regards nacrés. Et chacun se regardait comme le

292 LA PniXCESSK AU RIRE DE MOUETTE jouet d'une vision pour avoir pensé que celte créatui-e idéale pût être quelque surprise à ressorts.

Naturellement les femmes jalousaient la princesse qui avait sur elles tant d'avantages. Ayant réuni dans ses salons des gens de natures si diverses, elle conquit de chauds admirateurs dans chaque classe, et il se trouvait partout des voix pour la défendre. D'ailleurs, sa réputation était couverte par uîi mari humble, une utilité^ personnage muet qui recevait les invités à leur entrée, et disparaissait, ses devoirs de maître de maison accomplis.

Les toilettes de la petite princesse appartenaient à elle seule : aucune femme n'eût pu arriver à ses singulières harmonies toujours élégantes. Par ses charmes extérieurs, le philosophe Maupertuis l'eût prise pour type de sa Vénus pliysique. Petite, fine, souple, la princesse se plaisait à jouer habituellement une comédie antique où la poitrine à peine voilée par un filet à mailles indiscrètes eût certainement troublé les regards si une épaisse chevelure flottant jusqu'aux genoux n'en eût dérobé par instant les contours harmo-

LA PRINCESSE AU RIRE DE MOUETTE 293 nieux. Et pourtant le monde parisien, si expert dans la connaissance de l'art de frelater la beauté, n'avait rien pu trouver que d'irréprochable dans les charmes extérieurs d'une femme dont on ne savait pas l'âge. La petite princesse avait-elle vingt ou trente ans? Légère comme un enfant , capricieuse comme un oiseau, elle n'avait pas changé depuisquinze hivers bientôt qu'elle tenait le monde élégant efl alerte.

Depuis quinze ans déjà, cette fée ravissait les yeux de tout Paris, au bois, à l'Opéra, dans les salons, et toute la gent artistique l'avait célébrée en vers et en prose, en marbre et en bronze. Une coquette en eût perdu l'esprit. La petite princesse accueillait les plus humbles hommages, et son sourire, qu'elle prodiguait à tous, ne perdait pas de son charme. Elle médisait rarement des autresfemmes, opposant à des méchancetés qu'elle n'ignorait pas une indifférence vraiment souveraine ; et toujours son rire de mouette se faisait entendre comme un grelot argentin qu'elle agitait pour dissiper les monotones brouillards do la vie.

Un événement survint, qui cependant fit connaître certaines particularités que cachait avec soin la petite princesse.

Pendant l'hiver de 185., elle ne manqua pas une représentation d es Italiens . Chacun s'en étonna , connaissant son peu d'enthousiasme pour la musique : les chroniqueurs qui remplissent de leurs caquets les gazettes de l'étranger, et qui parlent volontiers des gens titrés comme s'ils vivaient dans leur intimité, insinuèrent qu'un nouveau ténor avait attendri le cœur de la princesse. C'est là le procédé vulgaire d'un certain journalisme, où s'enfantent des commérages pareils à ceux qu'on entend dans la loge d'un portier.

LA PRINCESSE AU RIRE DE MOUETTE 295 Le ténor qui débutait cette année n'avait pour tout bagage qu'une voix sans culture. Attribuer à la petite princesse une ombre de caprice pour un chanteur, dépassait le but ; car, si elle avait reçu quelquefois des comédiens chez elle, c'était pour remplir des rôles qu'aucun homme de son cercle n'osait aborder, et un billet de cinq cents francs, qui était le cachet habituel du comédien, dispensait la fée de toute reconnaissance.

Un motif devait attirer pourtant la princesse aux Italiens, où, contre les lois de l'étiquette, elle arrivait avant que le rideau fût levé. Les habitués se mirent à l'affût de ces mystérieux croisements de regards, qui, malgré leur soudaineté, ne parviennent guère à garder un secret. Les yeux de la princesse n'avaient rien de particulièrement mélancolique, et certainement la passion ne les troublait pas : ils paraissaient s'intéresser surtout au manège de l'orchestre, à la pantomime des archets maniés par des mains habiles, grimpant et descendant sur les cordes des violons avec d'alertes prestesses.

Ce qui occupait la princesse, personne ne le devina. Était-ce l'armée d'instruments qui grondent, habillent, tonnent, s'arrêtent, reprennent leur course, posentunenote timide commel'oiseau sur le sable, fuient, chantent tour cà tour le plaisir. la douleur, les tristesses del'àme, la sensualité de la chair, vibrent glorieusement dans leurs pavillons de cuivre, marchent isolés, se réunissent en groupe et font succéder des accents célestes à des chants de guerre tumultueux ?

La petile princesse voulait-elle se rendre compte des subtihtés des violons aussi capricieux qu'elle , du mordant des contre-basses, de la voix grave des altos? Les accents mélancoliques qui s'échappent de la poitrine des violoncelles lui faisaient-ils éprouvLT des vibrations particulières? S'intéressailelle aux unissons de flûtes, de cors, de hautbois et de clarinettes, qui vivent en si parfaite intelligence? Frissonnait-elle aux ensembles éclatants d'un maître dont la fortune était grande alors, et qui, avec des cris pa;:sionnés, n'échappait pas toujours à la vulgarité ?

LA l'HlNCKSSK AU lURK Dl-: MOUETTE 297

Ces conlempialiolis prolongées dans l'orcheslre amenèrent des commentaires sans nombre que l'on se garda bien de soumettre à la princesse, car elle y eût certainement répondu par son rire de mouette déconcertant.

Les musiciens qui peuplent les orchestres de théâtre ont autre chose en tête que les partitions que, par métier, ils sont condamnés à jouer une centaine de fois. Pour se distraire, les uns lisent des romans, les autres crayonnent ; les plus pauvres copient de la musique ; ceux-ci sont en quête d'inventions pour mystifier leurs camarades; ceuxlà, la lorgnette en main, se croient le public, et sont au courant des habitudes du public aristocratique et musical des Italiens.

La petite princesse fut observée principalement par un homme à qui sa position dans l'orchestre donnait de nombreux loisirs.

Quoiqu'il s'agisse de descendre au dernier degré de l'échelle musicale, et que le conteur s'attende à être taxé de vulgarité, il en prend résolument son parti, ayant par-devcrs lui des preuves posi-

29« LA PRINCESSE AU RIRE DE MOUETTE tives qu'il garde comme témoignage que la bizarrerie cherchée n'est pas le motif du présent récit.

L'être qui a le plus de loisirs dans l'orchestre est la grosse caisse. Les compositeurs modernes ont un peu secoué son apathie naturelle ; mais il n'en reste pas moins à la grosse caisse d'heureux moments de far-niente. Sous une apparence matérielle et détachée des plaisirs mondains, le musicien cachait de vives curiosités qui furent éveillées par l'attention profonde que la petite princesse apportait à regarder l'orchestre.

Ce bonhomme, accomplissant ses fonctions avec la régularité d'un teneur de livres, pouvait se livrer à sa curiosité naturelle pendant les nombreux tacet de sa position. S'étant assuré que les regards de la princesse ne se portaient ni sur le public, ni sur la scène, ni sur les instruments à vent, ni sur les instruments à cordes, il fut longtemps à s'avouer la vérité.

La princesse ne le quittait pas des yeux!

Étrange aventure qui certainement n'était arrivée jusque-là à aucune grosse caisse.

LA IMU.NCESSI-: AU UlUl-: DE MOUETTE i'ê'J

L'homme refusa d'y croire. Il avait trop conscieuce de l'infériorité de sa position dans l'oichestre. Ali ! s'il se fut agi du chef d'attaque des violons, qu'y eût-il d'étonnant à ce qu'une femme l'eût remarqué? C'était un joli garçon, jeune, élancé, aux mains Unes, reliées aux bras par des attaches souples et élégantes. L'instrument, fixé à la poitrine par un menton d'un joli dessin, ne cachait qu'à demi un col élégant, dont la blancheur était rehaussée par la sombre couleur de l'instrument. Et comme l'art ne devait pas tarder à eu faire un de ses plus fidèles servants, la passion animait son archet et rendait par de belles phrases les accents pathétiques des maîtres.

D'abord la grosse caisse avait cru que les regards de la princesse s'adressaient au jeune artiste, et il n'en fut pas envieux. Le talent attire la beauté et le violoniste était digne d'être distingué par une femme enthousiaste ; la grosse caisse n'en eut pas témoigné de jalousie. Il est d'humbles et rares natures qui, se jugeant avec trop de modestie, appelionf sur les autres des faveurs dont elles ne se

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croient pas dignes. L'homme en question applaudissait à l'enlèvement du violoniste par la princesse; il souriait de lui voir aplanir des difficultés matérielles qui trop souvent arrêtent l'essor d'un ajtiste perdu dans un orchestre, et il hésita quelque temps à prévenir de son heureuse étoile le ■/iolon qui , tournant le dos à la loge où était accoudée la princesse, n'avait pu voir le manège de ses regards.

Mais il était certain que la princesse ne témoignait aucun intérêt au violoniste : tous ses regards étaient concentrés, il n'y avait pas à s'y méprendre, dans le coin de droite où seul, avec un petit timbalier , la grosse caisse faisait loyalement sa partie.

Quelle aventure pour un homme qui, depuis dix ans de service aux Italiens, n'avait jamais entendu un mot d'encouragement! Ses camarades se félicitaient mutuellement sur un passage bien rendu, un train, un bel arpège, un solo; mais les seules paroles que recueillait le musicien, étaient des exclamations méprisantes des habitués de l'or-

LA riUNCKSSE AU ]{\\\E DE MOl'ETTK 30J clieslre qui, so trouvant trop près de lui, s'écriaient sans craindre de hlesser son amour propre : — Cette grosse caisse est vraiment insupporlaLle.

S'il n'avait pas obéi au coup d'archet du chef d'orchestre , quelle esclandre ! On l'eût traité comme le dernier des machinistes. Il remplissait son devoir scrupuleusement; jamais on ne parut remarquer sa ponctualité.

Le modeste musicien voulut douter des regards de la princesse, se regarda dans le miroir de sa pauvre mansarde, et se dit qu'aucune bonne fortune semblable n'était arrivée à ces grosses caisses méprisées, dont il n'est fait mention dans nulle biographie musicale ; et il (>n conclut qu'une halkicination s'était emparée de ses yeux, qui lui faisait croire qu'une grande dame s'intéressait à son mérite.

Pourtant la princesse le regardait avec des yeux pleins de tendresse , et quand il saisissait son tampon, il recueillait les sourires enllammés de la fée.

Bien des fois le pauvre homme s'en alla la tête basse, rêvant à ce mystère. Sa tête s'égarait à chercher les raisons qui lui valaient des regards à le faire pâmer. Désespérant de trouver en lui des éclaircissements, le musicien résolut de s'en ouvrir au seul camarade qu'il eût dans l'orchestre, une contre-hasse, homme grave et sérieux. Se défiant de ses visions, la grosse caisse voulait mettre deux yeux prudents aux aguets, afin de connaître s'il n'était pas victime d'une illusion. L'ami, honnête père de famille, également en dehors des intrigues de théâtre, reçut, non sans stupéfaction, cette confidence, et conseilla à son camarade de se tourner du côté de la scène pour échapper à des regards si dangereux, au cas où ils auraient quelque fondement; mais, dès le même soir, la contre-hasse connut que le musicien ne s'était pas trompé.

Attentive, la tête penchée vers l'orchestre, la princesse suivait d'un œil enthousiaste chaque mouvement de la grosse caisse, et son visage s'illuminait étrangement quand l'homme prenait son tampon. Il sembla même à la contre-hasse que par

LA l'UiNCKSSK AU RIRE DE MOUETTE àO.i

un mouvement simultané la princesse agita le bras en même temps que frappait le pan retentissant, et une sorte d'extase parut sur les traits de la fée comme si ce fût elle-même qui eût donné un coup suprême sur la peau de l'instrument.

Un duo d'amour ayant succédé qui commandait à la grosse caisse de rentrer dans le silence, le sourire disparut des lèvres de la princesse désenchantée et le soir les deux musiciens s'en allèrent, épiloguant sur cette singularité ; mais le calme était sorti de l'esprit de la pauvre grosse caisse.

Qu'on se représente un homme de quarantequatre ans, d'un extérieur médiocre, sans prétentions, n'ayant jamais eu de bonnes fortunes, qui se trouve sous le coup des regards assidus d'une femme à la mode, jeune, riche, dont l'arrivée au balcon produit une vive sensation dans la salle ! Plus les œillades redoublaient , plus le pauvre homme se sentait intimidé.

L'honnête musicien cherchait ce qui avait pu séduire une grande dame, et ne trouvait pas dans son extérieur matière à pareil caprice ; mais son cœur

304 LA PRINCESSE AU RIRE DE MOUETTE n'en était pas moins caressé par de douces chaleurs, et maintenant c'était avec une joie ineffable qu'il entrait dans l'orchestre par la petite porte noire du dessous du théâtre, qui prenait la teinte d'un paradis. Ses sens avaient acquis des perceptions particulières : il entendait les pas de laprincesse sur le tapis du corridor avant qu'elle ne fût entrée au balcon ; il sentait ?on bouquet de fleurs entre tous les bouquets de la salle, et lui, qui frappait d'habitude la peau de son instrument avec une sérénité olympienne, n'arrivait plus devant son pupitre que plein d'émotion, craignant de commettre quelque faute. Ses pauses, il avait besoin de les compter aujourd'hui ; car tant de jolies pensées se jouaient dans son esprit qu'il ne suivait plus le drame de la scène, et, comme l'amour est une sorte d'hallucination, l'homme tremblait de frapper à contre-mesure ou de commettre une de ces queues honteuses qui déshonorent un musicien.

Toute la salle disparaissait maintenant: le lustre, le public des loges, le chef d'orchestre, jusqu'au timbalier placé à ses côtés. Une seule personne

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était visible, la petite princesse, que le musicien entrevoyait dans un élysée féerique, plus adorable encore qu'elle ne l'était en réalité. Quant à lui, il doutait s'il vivait, s'il voyait, s'il entendait, et il marchait dans une sorte d'atmosphère impalpable. Cependant la contre-basse l'emmenait tous les soirs et lui tenait de raisonnables discours, sentant bien que l'homme nageait dans le bleu et perdait de vue la terre ferme. En ami dévoué, le brave musicien écoutait les folies de la grosse caisse, qui, après tant de muettes extases, avait besoin d'un cœur pour s'épancher.

Un jour, pourtant, l'amoureux disparut tout à coup. S'élançant dans le dessous du théâtre, sans rien dire de son projet, il s'enfuit pour attendre la princesse à sa sortie ; après avoir écarté laquais et curieux qui encombrent le péristyle, il arriva au moment où la fée, suivie de deux grands valets qui la protégeaient contre la foule, s'envelorpait de fourrures, et il sembla au pauvre musicien qu'il avait été vu et qu'ur. sourire d'udieu accueillait son audace.

L'homme rentra chez lui sous le coup d'émotions nouvelles : remarqué par la princesse, il n'avait pas reçu un de ces regards méprisants auxquels il s'attendait. Ce furent encore de nouvelles confidences à la contre-basse, qui les accueillit d'un air soucieux. Ce musicien était plein de bon sens. L'habitude de marquer la mesure et d'élever autour des instruments capricieux une sorte de muraille impossible à franchir, avait communiqué à tous les actes de sa vie une précision dont il ne se départait jamais. Il fit entendre à la grosse caisse que ces entrevues, dangereuses pour son repos, devaient rester sans résultats ; et l'amoureux baissait la tête, sentant que son camarade avait raison.

Un nouvel incident advint, qui troubla pourtant la sage contre-basse.

Un soir, la princesse ne parut pas au balcon à l'heure accoutumée, et déjà la pâleur couvrait la figure inquiète de la grosse caisse , lorsqu'une odeur particulière et troublante le fit détourner subitement, en même temps que grinçait la porte

d'une loge de rez-de-chaussée d'avant - scène.

La petite princesse venait de s'installer à deux pas de lui !

Une flamme subite embrasa la poitrine du pauvre homme, qui s'appuya sur son instrument, car il craignait de tomber. Ses tempes battaient, son cœur bondissait, un courant électrique faisait bouillonner son sang et l'anéantissait de bonheur ; phénomènes si visibles que la contre-basse s'en aperçut.

— Qu'as-tu ? dit-il à son camarade, qui venait de s'asseoir, quand il eût dû se tenir debout pour le début d'une marche héroïque. Tu te trouves mal?

— Ah ! trop bien ! murmura l'homme avec un chn d'oeil significatif, pour faire comprendre la situation à son ami.

L'honnête père de famille fut pris lui-même d'un certain vertige. Dans la petite loge du rez-de-chaussée, la princesse, souriante, était là, si près des musiciens, qu'elle eût pu toucher la crosse enroulée d'une contre-basse reposant dans son col-

308 LA PRINCESSE AU RIRE DE MOUETTE lier de fer, qu'on n'employait que dans de rares occasions.

— Sois prudent, dit à demi-voix la contre-i)asse

à l'amoureux.

Mais son cœur était trop plein d'ivresse. Accablé sous le poids de son bonheur, la grosse caisse commit une légère faute musicale, et ce furent des éclairs que lui lança le chef d'orchestre , qui le menaça de son archet comme d'une cravache.

En ce moment, la grosse caisse eût étranglé son supérieur. Il était déshonoré publiquement aux yeux de celle qu'il adorait, de celle qui s'était rapprochée de lui!

Les veines du musicien se gonflèrent, et à un puissant tutti, où une note admirablement trouvée par le compositeur rendait un lyrique enthousiasme, l'homme, voulant faire oublier par son zèle la faute qu'intérieurement il se reprochait, lança un coup si formidable que la peau tendue creva avec un immense déchirement !

I.A l'inXCKSSK AU IMIIK OK MOl'KTTK 3iVJ — Tuii, tsii./sii, kouorroi', liou^ pipitksouii^ ïilld petite princesse qui sortit de sa loge comme un médecin de la maison d'un mort.

L'aventure circula dans l'orchestre après le départ de la grosse caisse, qui reçut son congé, et ce mystère fût resté sans éclaircissements , si la contre-basse n'en eût plus tard donné la clef.

D'humeur voyageuse, le musicien s'engageait volontiers, l'été, pour des concerts à l'étranger. Le hasard l'amena à Roquehrune, où il retrouva la petite princesse, qui, chaque année, passait six mois dans une propriété qui lui appartenait. Là, recommençaient les fêtes parisiennes, les bals, les spectacles dont un journal rédigé par la princesse et ses amis, rendait compte spécialement. Cette femme capricieuse se piquait de littérature, et, en

LA PRINCESSE AU HIRE DE MOUETTE 311 effet, on connaît d'elle des morceaux écrits avec une certaine finesse, comme le prouve le fragment suivant:

« Dans un orchestre, je l'avoue, c'est la grosse caisse qui m'occupe le plus. J'y trouve l'intervention imprévue, le dieu de la machine qui se manifeste dans les grandes cuconstances. Le reste de l'orchestre se livre à une course désordonnée et sans arrêt, ce ne sont que trilles, fugues, trémolos ; mais au moment solennel, la grosse caisse élève la voix à son tour. Quelle force! quelle majesté ! quel effet ! Pendant que les autres instruments courent, se heurtent et font tapage comme les souris en l'absence du chat, il attend avec dignité , il compte! Il se dit ; Quinze ! Attention!.. Seize ! Allez toujours, pauvres musiciens ! ... Dixsept! C'est bientôt mon tour!... Dix-huit! Nous allons rire tout à l'heure!... Dix-neuf ! Yoilà un violon qui joue faux !... Vingt!... Boum! »

Du drame des Italiens il n'était pas question. Ce cœur brisé, qui avait fait explosion avec l'instru-

;n2 LA PRINCESSE AU HIRE DE MOUETTE ment, la petite princesse ne paraissait pas l'avoii' remarqué.

Et comme un dilettante s'étonnait de l'entliousiasme d'une femme pour un instrument si bruyant :

— Ignorez-vous, lui dit un des intimes de la princesse, qu'elle est sourde?

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