‹ Les demoiselles TourangeauChapitre 7 sur 8 · I.KS DK.MOISKLLKS TU L'RA.NGEA l · texte numérisé non relu

I.KS DK.MOISKLLKS TU L'RA.NGEA l

Mademoiselle Christine, si maladive d'habitude, a passé dix nuits sans dormir. La volonté de triompher de la maladie de Michel fait qu'elle est venue au chevet de son frère avec un arsenal de forces dont remploi lui était inconnu jusqu'à ce jour. Je V.i priée de se reposer au moins de deux jour l'un ; elle m'a répondu d'un regard où était inscrite une volonté à toute épreuve. Le médecin lui-même est revenu à la charge; rien n'a pu la décider. J'ai vu quelquefois de près le dévouement, l'assistance et la charité qui existent dans le cœur de femmes corrompues; mais à quel degré atteignent ces sublimes qualités quand elles partent d'une sœur dévouée !

Cependant, au bout de huit jours, nous avons placé nnc garde près de Michel, car la fièvre le dévorait comme une lave brûlante, et il fallait des redoublements de soins. Il a été décidé que mademoiselle Christine occuperait ma chambre et je me suis installé dans un garni, à quelques pas de là.

La garde m'a dit que mademoiselle Christine

s'était relevée plus de dix fois pendant la nuit; penchée vers Michel, elle étudiait si la raison revenait dans ce cerveau fragile, chargé de trop de rayons peur ne pas ployer.

Michel, par l'abus du travail, a fait que la maladie s'est porlée vers le cerveau, qui est une sorte de bibliothèque où il ne faut pas entasser trop de lectures, d'observations et de faits, car les ais de cette fragile bibliothèque rompent tout à coup, et un désordre immense résulte alors d'ime pareille chute. Sans doute, la fièvre typhoïde tient à d'autres motifs : au manque d'exercice, aux nourritures insuffisantes, qui ont déterminé une inflammation générale; mais Michel est puni de son dévouement à la science, sans que la médecine puisse y apporter d'autre soulagement que de donner la main à la nature qui se révolte et demande un cruel repos.

— Une grave maladie est quelquefois un repos, me disait le médecin qui soigne Michel ; votre ami est robuste et n'a heureusement abusé que du travail; mais je ne peux encore affirmer s'il se relèvera ou s'il succombera.

LKS DKMOISKLLES TOURANGHAl' 213

J'ai caché à mademoiselle Christine les doutes du médecin ; cependant elle n'ignore pas que la vie de son frère est en danger et ce qui la fait le plus souffrir vient de ce que Michel ne la reconnaît pas, non plus que les personnes qui l'entourent. A tout instant, penchée sur lui, elle l'appelle et dans sa voix passent des tendresses et des douceurs que les mères seules connaissent. Michel ne se réveille pas !

De vives agitations, d'étranges soubresauts, des mots entrecoupés sont les seuls signes qui témoignent que le principe vital s'agile encore en lui, et mademoiselle Christine, désespérée de ses tentatives inutiles, se retire dans un coin de la chambre pour cacher sa douleur. Tous les jours elle envoie à sa mère un bulletin détaillé de la situation de mon pauvre ami dont la poitrine a été prise, ce qui amène de dangereuses complications.

Enfin, un matin, Michel est sorti du long rêve qui n'avait pas duré moins de quinze jours ; il a reconnu sa sœur, il m'a reconnu ; mais ça a été pour nous une joie de peu de durée. Le médecin

qui l'a ausculté, semble effrayé du nouveau sentier qu'a suivi la maladie. Une complication de fluxion de poitrine ne laisse pas un moment de repos à Michel ; la fièvre le dévore, ses yeux sont traversés par une flamme singulière et il lui est interdit de parler autrement que par gestes. Mademoiselle Christine a redoublé de soins; et je l'admire comme une sainte quand, au chevet du lit, elle épie les regards de son frère, inquiète et cherchant à plonger dans ce pauvre corps tourmenté comme pour en sonder les souffrances et les calmer.

Ah ! [que les femmes, auprès du lit d'une personne qui leur est chère, sont supérieures au médecin ! Le plus simple mouvement de physionomie, elles le comprennent : le pli que ferait une feuille de rose dans un lit, elles savent l'effacer. Leur esprit et leur cœur travaillent jusqu'à ce qu'elles aient deviné ce qui pourrait étancher la soif du fiévreux ; leur imagination s'échauffe, leur regard s'affine , tous leurs sens acquièrent une délicatesse exquise. Le plus léger mouvement ,

LHS DEMOISELLES TOUHANGEAU -215

imperceptible pour tout autre, elles l'entendenl. Elles comprennent la demande avant que le malade l'ait formulée. Une femme auprès d'un malade est une âme pure qui visite un lieu de douleurs, un Virgile visitant les enfers.

Mademoiselle Christine était sublime auprès de son frère. Il m'était donné de la regarder à mon aise : elle ne me voyait pas , s'étant dédoublée, pour ainsi dire, et laissant planer au-dessus de Michel tout ce qu'elle a amassé de qualités affectives, pour ne garder que la partie matérielle qui lui sert aux besoins que réclame le malade. Celait la femme qui préparait les potions, les faisait boire, s'agitait dans la chambre et prenait quelquefois à la dérobée deux heures de sommeil ; mais toujours mademoiselle Christine laissait auprès de son frère sa pensée, ses affections impalpables, que le malade devait sentir en se réveillant.

On ne saurait assez admirer un tel dévouement, et je n'ai pu m'empêcher de le dire ù mademoiselle Christine, qui me regardait éton-

liée, comme si elle ne faisait pas la chose la plus naturelle ; mais je me reprochais d'avoir jadis jugé trop sévèrement une femme que mademoiselle Émelina me montrait sous un faux jour. L'enthousiasme ne s'augmente-t-il pas en raison de l'opinion médiocre qu'on s'était formée d'un être méconnu?

Je veux montrer à mademoiselle Christine combien je l'avais mal jugée jusqu'alors ; et d'abord, j'ai écrit à mademoiselle Julienne en insistan sur la belle conduite de sa sœur, atin d'écarter les nuages qui ont troublé la tranquillité de la mère et de ses filles, et de faire qu'à son retour mademoiselle Christine soit récompensée par l'affection de sa fami'lle des soins qu'elle a prodigués à Michel.

Encore quelques jours d'attente et le médecin croit pouvoir annoncer une convalescence qui sera longue et pénible, mais qui mettra Michel hors de danger. Les vingt et un jour sont passés, terme devant lequel s'enfuit la fièvre typhoïde habituellement. Hélas ! dansquel état a-t-elle laissé Michel? C'est alors que mademoiselle Christine a montré tous ses trésors de patience et d'affection. Mon pauvre ami était dans un état d'irritation nerveuse qu'un rien blessait ; impatient comme un enfant, il ne pouvait attendre une seconde ; le mé- Lk'cin avait ordonné quelques légers aliments qui

h-rilaient l'appétit sans le satisfaire. L'assoupisse-

ment de quinze jours et de quinze nuits, qui avait enveloppé le malade, son élat de surexcitation faisaient qu'il ne dormait plus. Il voulait lire la nuit et toujours lire ; c'étaient des livres amusants qu'il demandait; et lui, jadis plongé dans des études de droit, se plaisait à de faciles lectures.

Michel semblait redevenir enfant ; il demandait avec instance les Mllk et une Nuits, qu'il a fallu lui acheter ; il avait lu ces contes très-jeune et me disait que, depuis l'âge de six ans, il n'avait jamais éprouvé de joie plus vive qu'en relisant pendant sa convalescence ce merveilleux ouvrage. Pour la nourriture, il en était de même ; rarement j'ai vu un gourmand à table aussi heureux que quand, six heures du soir approchant, on disposait sur le lit du malade un léger repas auquel mademoiselle Christine ajoutait quelques friandises, envoyées par mademoiselle Julienne, que Michel préférait à toutes les délicatesses des traiteurs parisiens : elles lui rappelaient sa jeunesse et la maison paternelle.

Par une singularité que je m'explique à peine,

LKS liKMdlSIMJ.KS TOU l{ A .\ (i KA U Hl'J

mademoiselle ('hrisfine a perdu son activité à niesuie (jiie noire cher malade est revenu à la santé et je ne saurais mieux comparer ce phénomène qu'à une balance chargée de poids d'un côté et dont l'autre plateau est vide. Quand Michel gisait anéanti sur le lit de douleurs, mademoiselle Christine était tout animation et la vie débordait dans chacun de ses mouvements ; aujourd'hui, Michel retrouve son activité de jour en jour et mademoiselle Christine devient languissante à vue d'œil. Elle soigne son frère avec le même dévouement ; mais elle n'y apporte plus celte tendre inquiétude qui faisait que, de la pièce voisine, elle entendait le moindre mouvement de Michel, car un simple geste du malade, elle le devinait sans le voir et toujours elle était au chevet du lit avant que son frère se fût plaint.

Son rôle de femme dévouée est terminé ; il ne faut plus maintenant que les soins vulgaires d'une garde-malade, et mademoiselle Christine, dont la mission estaccompiie, n'éprouve plusdeces tensions fiévreuses qui lui faisaient oublier son propre état.

Michel est sauvé ! Il redevient homme ; son cerveau n'a gardé aucune trace des tourments de la maladie. Après de nombreuses lectures, Michel a jeté de côté le dernier roman sans aller jusqu'au Lout, et il a demandé à sa sœur de lui apporter son volumineux dossier de notes qui, quoique placé en face de son lit, sur une modeste étagère, ne semblait pas avoir frappé ses yeux jusque-là.

— Ah ! s'est-il écrié en prenant le dossier comme s'il eût serré la main d'un vieil ami longtemps absent, voilà le grand œuvre! Ta fortune est làdedans , a-t-il dit à sa sœur qui le regardait étonnée.

Et il feuilletait les pages avec la curiosité d'un enfant à qui on vient de faire cadeau d'un cahier de gravures.

— Que de notes! s'écriait-il. Je n'aurais jamais cru que j'avais tant travaillé.

Et il soupirait.

— C'est un plaisir que de voir tous ces chiffons de papier qui n'ont l'air de rien, n'est-ce pas, Christine, et qui représentent l'avenir, la gloire et la fortune ?

LIÎS DEMOISELLES TOURANGEAU 221

— Lei fortune! s'est écriée sa sœur d'un ton mélancolique.

— Oui, il y a dans ces papiers de quoi nous rendre tous riches.

Mademoiselle Christine avait un pâle sourire sur les lèvres et avançait la main vers le dossier.

— X'y touche pas, dit Michel, tu serais obligée d'avouer à confesse que tu as ouvert les papiers du diable.

— Le diable ! a répété mademoiselle Christine avec une certaine anxiété.

— Les prêtres, a ajouté Michel, ne t'admettraient plus dans leur société s'ils savaient que tu es la sœur d'un homme qui amasse de pareils documents. Tu ne te doutes pas, ma chère Christine, qu'ils brûleraient volontiers ces papiers et moi avec.

Mademoiselle Christine est devenue sérieuse.

— Ne t'inquiète pas , ma bonne sœur, et ne prends pas un air grave. Ton frère n'écrira rien contre le clergé actuel ; il s'agit seulement d'une question historique qui m'a demandé cinq ans de travail

222 LKS DEMOISELLES TOURANGEAU

à éclaircir ; si elle touche à l'Eglise, c'est au passé.

Comme mademoiselle Christine était allée dans la pièce voisine pour vaquer aux soins du ménage, Michel s'entretint avec moi de son livre futur, et j'étais étonné de la lucidité et de la méthode qui semblent s'être casées toutes seules pendant sa maladie.

A l'entendre, le travail est tout fait dans son cerveau, Michel n'a plus qu'à écrire. Ce qui était confus avant qu'il fût dévoré par la fièvre, s'est débrouillé, tassé et rangé comme sur des rayons.

Le docteur avait raison : la maladie est un repos, Michel en sortira le corps alerte comme l'esprit, avec de nouvelles forces et un courage dont il avait besoin pour la mise en œuvre de ce livre important.

Aussitôt sur pied, Michel se remettra au travail. 11 brûle d'achever cet important ouvrage; après quoi, Michel compte débuter au barreau, où sa position sera d'autant plus facile que d'ardentes polémiques auront attiré l'attention sur sa personnalité.

LES DEMOISELLES ÏOUUANGEAU 223

Il a raison de dire que la fortune est dans son livre ; mais ce jour-là, Michel a tellement parlé, et avec tant d'ardeur, que, fatigué, il m'a prié de le laisser reposer quelques heures. Je l'ai quitté , heureux qu'un sommeil bienfaisant vint calmer un enthousiasme qui agite trop vivement son système nerveux.

Je suis rentré vers les quatre heures du soir, et, comme je montais l'escalier, j'ai entendu tout à coup des cris singuliers qui m'ont fait hâter le pas.

La porte était ouverte. Michel, à moitié sorti de son lit, aux prises avec sa sœur, criait :

— Malheureuse, qu'as-tu fait?

La chambre était jonchée de papiers, le grand dossier enfr'ouvert : du poêle sortait une flamme ardente, et mademoiselle Christine tenait, convulsivement froissée dans sa main, une liasse de papiers que Michel s'efforçait de saisir.

— Au secours, Lucien ! s'est-il écrié.

Aussitôt, je me suis emparé des papiers que

mademoiselle Chistine essayait de mettre hors d'atteinte des mams de son frère.

224 LES DEMOISELLES lOURANGEAU

— Lucien , chasse-la ! s'est écrié d'une voix faible Michel qui pâlissaità vue d'ceil, chasse-la!...

Mademoiselle Christine, les narines tremblanteir^, les yeux enflammés, me regardait avec une sorîo de défi. Malgré ses efforts pour échapper à mes étreintes, je lui ai pris les mains ; et, voyant que du pied elle s'efforçait encore de maculer les papiers qui encombraient le plancher, je la poussai^ tout en la faisant marcher à reculons jusqu'à la pièce d'entrée, dans laquelle je l'enfermai pour revenir près de Michel, qui eut à peine la force de me dire : Merci ! et s'évanouit.

Mademoiselle Christine voulait brûler le manuscrit de son frère !

Je suis arrivé à temps. Une seconde de plus, les précieuses notes , rassemblées si péniblement depuis cinq ans, allaient disparaître dans le poêle, dont le couvercle était déjà ouvert. J'ai ramassé et remis à la hâte en ordre ces feuillets que la lutte entre le frère et sa sœur avait fait voler dans la chambre, et j'ai réussi à faire revenir Michel à Ini. Son premier mot a été :

LES DKMOISELLES TOURAXriEAU 22j

— Le manuscrit ?

— Le voilà !

Il s'en est emparé fébrilement et l'a caché sons son oreiller.

— Et elle ? s'cst-il écrié.

D'nn siiine je lui fis comprendre que sa sœur étail da.is la pièce voisine.

— La malheureuse m'aurait tué si elle avait réussi dans son projet... Qu'elle parte aussitôt, a repris Michel, je ne veux plus la revoir ! Emmènela tout de suite au chemin de fer !... Qu'elle parte!

J'ai profité de l'arrivée de la garde-malade pour me rendre auprès de mademoiselle Christine, qui, les yeux hasards, était aiîaissée sur une chaise et ne semblait plus appartenir à ce monde. Je lui ai fait part de la volonté de son frère. Sans se gendarmer, elle a immédiatement rangé dans sa malle lrs(juelquesobje!s de toilette qu'elleavail apportés, et nous sommes partis sans qu'elle ait cherché à revoir Michel qui m'avait recommandé de lui épargner des adieux pénibles pour tous denx. Nous

n'avons pas dit un mot prndant le trajet. Ne delà.

vais-je pas laisser à ses réflexions, qui la condamnent elle-même, une pauvre âme tourmentée qui ne semble pas avoir conscience du mal qu'elle pouvait causer?

Quand je suis rentré à la maison, la fièvre avait repris Michel, qui, toute la nuit, a été en proie à un sommeil d'une telle agitation, qu'il était à craindre qu'une crise dangereuse ne survînt, qui paralysât les bons effets de la convalescence. Dans ce cerveau ralVaîchi et presque tout neuf, car Michel m'a dit que, depuis sa maladie, les sensations s'y imprimaient aussi nettes que pendant l'enfance, la tentative de mademoiselle Christine a marqué si profondément, que toute la nuit Michel fut sous le coup d'affreux rêves qui lui représentaient les événements de l'après-midi, les grossissant et amenant les résultats les plus funestes. Heureusement, sur le matin, Michel est tombé dans un assoupissement profond, qui a enlevé de son souvenir ces sinisIiTS images.

Sou premier regard, en s'évcillant, a parcouru kl chambre comme [lour chercher sa sœur.

Li':s jji:muisklles touhangkau -iri

— Elle est partie, lui ai-je dit.

Il m'a serré silencieusement la main, et, sur sa ]ielle figure amaigrie, une larme a coulé, souvenir atîectueux pour celle qui l'avait soigné avec tant de dévouement et qui a détruit par un acte irréfléchi toute la reconnaissance que Michel voulait lui témoigner. J'évitais de rappeler l'événement, mais, comme les êtres qui ont échappé à un grand danger, Michel avait soif d'en parler.

La veille, après la conversation que nous avions eue ensemble, et sans nous douter que mademoiselle Christine, effrayée de quelques mots de son frère à propos de la religion, prétait une oreille attentive, de la pièce voisine où elle était occupée, Michel s'était assoupi, mais d'un demi-sommeil où il avait conscience de ce qui se passait autour de lui.

Peu après mon départ, mademoiselle Christine ouvrit doucement la porte, marcha sur la pointe des pieds et vint comme d'iialnlude se tenir au chevet du lit de son frère. Par le sentiment qu'il avait de sa présence, Michel comprenait maintenant

combien elle l'avait gardé pendant sa maladie, et dans un demi-sommeil délicieux il se plaisait à grandir encore cette amitié de sœur si sainte et si pure. Mademoiselle Christine resta ainsi près d'un quart d'heure, les yeux fixés sur le malade, afin de s'assurer qu'il dormait profondément ; puis, elle se tourna vers la petite étagère où, à côté de livres de droit, se trouve placé, sur la planche la plus élevée, le manuscrit. Et elle revint s'asseoir près du lit.

A l'agitation des feuillets, suivie d'un profond silence, Michel crut que sa sœur lisait le manuscrit; il n'eut d'abord pas de soupçons et mit cet acte sur le compte d'une curiosité féminine. Michel pouvait se réveiller encore; mais il ne le voulait pas, car sous ses paupières appesanties passaient les douces et claires images qui germent dans le cerveau d'un homme rattaché à la vie ; même il souriait mentalement à l'agitation des feuillets dont la plupart sont chargés de notes latines, et il se disait combien la curiosité de sa sœur serait déçue ; mais quand il comprit qu'elle tisonnait le poêle pour

activer la flamme et qu'il entendit lever le couvercle, ce fut aloi'S que, s'élançant brusquement à demi hors du lit, il eut le temps de saisir le bras de sa sœur qui, surprise, poussa un cri et cependant essayait encore d'anéantir le manuscrit en le jetant au feu.

— Que fais-tu? s'écria Michel.

— Je te sauve! dit mademoiselle Christine d'une voix exaltée.

A cette réponse et au ton dont elle était prononcée, Michel se crut perdu ; son corps était si faible encore ! Pourrait-il lutter avec sa sœur ? Mais l'idée de son travail perdu, de son avenir, de ce manuscrit auquel il avait consacré de si longues veilles, rendit tout à coup du ressort à ses nerfs abattus.

— Je te tuerai plutôt! dit-il en grinçant des dents.

Et tous deux, pendant quelques instants qui parurent à Michel des siècles, luttèrent de telle sorte pour s'emparer du manuscrit, que les feuillets se répandirent hors du dossier; en même temps Michel criait pour attirer l'attention du dehors. Ce fut alors que j'arrivai.

J'ai essayé, depuis, de faire oublier à Micliel cette affreuse scène, et j'y ai réussi. Hier, je l'ai accompagné, à sa première sortie, au jardin du Luxembourg. Un rayon de soleil égayait la pépinière; les lilas commençaient à fleurir. Quelle joie pour le convalescent qui s'arrêtait devant les enfants, les jeunes filles et les vieillards, et les regardait avec attendrissement.

Michel est parti pour Longpoiit, d'après les conseils de son médecin qui lui ordonnait deux grands mois de repos, et j'ai été d'aljord attristé de ma solitude dans ce petit appartement où je m'éveillais en entendant la voix de mon ami qui, levé de grand matin, m'invitait au travail. Qu'une chambre devient froide et nue après une camaraderie rompue ! Plus demouvement autour de moi, plusde ces cordiales conversations où je puisais le courage ! ,1'étais seul, seul au moment oii j'avais tant liPsoin d'appui. Aussi, combien les jours qui suivirent notre séparation me furent pénibles ! lime semblait que j'avais perdu la moitié de moi-même et que

Michel emportait avec lui toute mon ardeur à l'étude.

Pendant huit jours, j'errai dans Paris, blessé par l'agitation de la rue , honteux de mon inaction ; enfin, les dernières paroles de Michel me sont revenues à l'esprit:

— Travaille et tu seras content de toi.

Une douce mélancolie a remplacé dès lors l'abattement dans lequel j'étais tombé, et l'idée de ma thèse s'est présentée naturellement; mais j'avais sans cesse, flottant devant les yeux, la famille Tourangeau : le père, la mère, les trois filles et au-dessus du groupe la figure de Michel qui me souriait doucement. Malgré le charme de ces visions, j'essayai d'y échapper, car l'époque approchait où il fallait m'occuper sérieusement de la thèse sans laquelle je ne pouvais obtenir mon diplôme de docteur. Mais c'était une obsession. Toujours la famille Tourangeau se présentait à mes regards et nettement comme une image que rien ne peut obscurcir.

La part indirecte que j'avais prise aux drames de

LES DEMOISELLES TOURANGEAU 'lii

cette famille rendait cette préoccupation naturelle ; pourtant chacune des figures se représentait avec une telle insistance, que je fus embarrassé de souvenirs si absorbants. Le profil de Michel surtout, plus accentué que celui de ses sœurs et de ses parents, ne me quittait pas des yeux, et son regard singulier et alTectueux semblait m'encourager au travail.

Pour échapper à ces souvenirs, je pris le parti do lire tout entier, à haute voix, un livre de psychologie du célèbre aliéniste espagnol Moreno, que je n'avais pas compris en le lisant des yeux. Entre chaque ligne se plaçaient les diverses figures de la famille Tourangeau; et j'étais effrayé de cette singulière situation d'esprit, obsédé par des images revenant sans cesse et toujours. J'employais le moyen de Michel quand il était fatigué du cerveau : marcher beaucoup. Je parcourus ainsi les environs de Paris. Mais la famille Tourangeau me suivait dans mes courses. Pendant la nuit, mes rêves amenaient des successions d'événements qui tous avaient trait aux parents de Michel, et quoique les faits soient

23i LES DEiMOISELLES TOURANGEAU

obscurcis d'habitude par les songes, je voyais clairement dans les sentiments de chacun des membres de la famille Tourangeaut : le rêve et le réveil ne faisaient qu'un, c'est-à-dire que les yeux ouverts, je continuais de suivre avec curiosité tous les détails de ces natures si diverses qu'il m'avait été donné de voir agir dans la vie.

Si jusque-là j'avais été témoin de simples faits sans en tirer de déductions physiologiques, maintenant au contraire les motifs qui faisaient agir Michel, ses sœurs, son père et sa mère, se représentaient comme gouvernés par des lois mystérieuses dont je commençais à pénétrer le sens.

Un jour, une idée du docteur Moreno me frappa tellement que je jetai un cri de joie. Ma thèse était faite et quelle thèse !

Plein d'émotion, je courus chez le célèbre médecin espagnol envoyé par son gouvernement pour étudier les maisons d'aliénés, et je lui posai la question qui devait décider démon avenir. Je croyais avoir en I revu une découverte psychologi(jni^ (jui so rallacliait à IN^rdro des obsei'vations

LES 1)|;M(US1:LLI:S 'nilHANGEAU 2:U)

signalées dans son livre et je lai demandai s'il la trouvait utile à développer; j'allai également rendre visite à un membre de l'Académie qui m'a montré de la bienveillance lors de mes examens. Tous deux furent d'accord qu'au premier abord mon idée pouvait paraître paradoxale, mais qu'elle n'en témoignait pas moins d'un esprit chercbeur et que les membres de la Faculté liraient avec intérêt une thèse qui avait au moins le mérite de n'être pas coupée à coups de riseaux dans les dictionnaires de médecine.

Des clforls de la nature pour créer un honinic de génie, tel est le titre de ma thèse.

Arriverai-je à me faire comprendre? Je suis tellement plein de mon idée depuis deux mois, que je crois qu'elle est claire et saisissable pour chacun.

Michel est le type de mon homme de génie, et sa famille m'a fourni nombre d'observalions que j'aurais crues exceptionnelles , si le docteur ^lorcno , frappé de mes développements , ne m'avait dit (ju'il a mi plusieurs fois les uiènies faits se conlirnu'r ihuis d'autres familles.

Avec le travail constant et les précieuses facultés dont Michel est doué, nul doute qu'il ne devienne un penseur et un grand orateur. Il tient de son père le bouillonnement d'idées qui n'ont pu se développer chez M. Tourangeau dans le petit centre où son activité était comprimée. Une observation analogue du docteur Moreno m'a fait développer cette question d'hérédité. Le grand médecin espagnol, cherchant les causes des grandes qualités imaginatives, les trouve dans l'hérédité. Il affirme que tout homme de talent ne peut être fils que d'un père bizarre. M. Tourangeau ne fait-il pas preuve chaque jour de bizarrerie?

Voici maintenant ma part personnelle dans ma thèse.

La nature n'est pas prodigue d'hommes do génie.

De même que le potier tire du four plus d'un vase fendu avant de trouver une pièce intacte, de même la nature échoue souvent avant d'arriver au but qu'elle poursuit.

C'est surtout mademoiselle Christine qui donne

à penser qu'à plusieurs reprises la nature s'est essayée à créer dans cette famille l'être qui doit exercer une supériorité sur ses semblables.

L'aînée des demoiselles a en partage quelquesunes des facultés Imaginatives du père; mais ce sont des facultés incomplètes.

Ici la nature a échoué.

On voit par les troubles qu'a jetés mademoiselle Christine dans sa famille combien des facultés mal équilibrées sont dangereuses. Mademoiselle Christine, en s'abandonnant à une dévotion exaltée, montre par là une imagination ardente vers un idéal particulier, comme Michel poursuit l'idéal de la gloire ; mais en rompant tout rapport avec ceux qui l'entourent, sa sœur n'obéit plus aux exigences domestiques, et voilà une femme déclassée par la faute de la nature qui a fait germer en elle trop ou trop peu d'intelligence et de volonté.

Un rien de plus, mademoiselle Christine prend sa place dans les rangs des sainte Thérèse qui laissent une trace lumineuse dans l'histoire du

mysticisme ; et c'est le fatal germe que mademoiselle Christine porte en elle qai a produit ces abattementg si tenaces et si dangereux.

Mademoiselle p]melina n'est-elle pas la preuve d'un second essai de la nature, aussi infructueux que le premier. Il y a encore quelques gouttes d'imagination de trop dans cet esprit irréfléchi qui s'est cru appelé un moment à de hautes destinées poétiques.

Par instants, la nature m'apparaît comme une sorte d'alchimiste qui verse dans des cornues divers breuvages précieux, pour arriver à la combinaison du grand œuvre. Quelquefois, la nature semble distraite : la dose n'est pas suffisante, le mélange ne se produit pas; certaines cornues trop chauffées éclatent.

On dirait que la nature, fatiguée de ses efforts, s'est reposée en créant mademoiselle Julienne, cet esprit droit et sain qui n'offre aucune trace des désordres de ses sœurs. Il est vrai qu'elle tient de sa mère, si courageuse et si résolue, les qualités dont Michel a subi l'heureuse influence; car s'il

LES DKMiilSKLLKS TOUH A Nd KA U So'.i

avait liérilé seulement des lacultés de son père, Michel sentirait houillonnei' infertilenient en lui de grands projets avortés; mais le mélange des qualités du père et do la mère a produit celte imagination d'élite que la nature avait en vain essayée dans deux êtres avant de trouver son vase d'élection.

Ainsi, la nature , ayant décidé qu'un homme distingué naîtrait dans celte famille, s'est mise courageusement à l'œuvre. Elle a profité de ses fautes précédentes, et les essais qu'elle a tentés à deux reprises lui servent d'enseignement.

Mais quelle pénible besogne que la réalisation de cet être supérieur, de ce summum humain appelé à jouer un grand rôle dans la société !

Génie , imagination , talents de toute sorte, la nature en a des provisions, qu'elle met en circulation dans le sang de plus d'un mortel; mais que d'infmies précautions pour <|ue ces llammes n'embrasent pas tout le corps !

Il arrive trop souvent que ces étincelles de génie fatalement déposées dans un cerveau, qui n'était

240 LES DEMOISELLES TOURAiNCEAU

pas préparé à les recevoir, amènent des désordres qui font penser aux mineurs pénétrant dans les mines sans la lampe Davy.

Cette fois, la nature a réussi. Michel est complet.

Le trait d'union qui sépare chez les natures distinguées la raison de l'imagination, est un passage étroit que la nature a essayé, comme ces ponts qu'un ingénieur fait charger de pierres avant de les livrer au public.

Michel, après avoir passé par de graves épreuves, a résisté aux charges que la nature avait pour ainsi dire empilées sur lui.

Et ainsi il est une preuve des efforls de la nature pour créer un homme de génie.

Telle est sommairement la hase de ma thèse, difficile à déduire , car je craignais d'être accusé de fantaisie^ une des injures les plus graves qu'on puisse jeter à la tête d'un homme qui aspire à la science ; mais mon travail, mieux apprécié que je ne l'espérais, a eu les honneurs de la discussion dans des revues scientifiques. Et quand, guéri, Michel est revenu, il m'a sauté au cou, plein de joie, fier

de moi et m'encourageant dans une voie où j'ai, m'a-t-il dit, de vastes champs à cultiver.

Tout va bien, jusqu'à mademoiselle Émelina qui nous annonce son heureuse arrivée en Russie ; cependant on pourrait démêler au fond de sa lettre quelques regrets de la situation qu'elle a cherchée. Sa maltresse, dit-elle, est bizarre, fantasque et liseuse intrépide. Tous les livres français nouveaux sont expédiés à celte dame, qui se les fait lire la nuit, et mademoiselle Emelina sert de lectrice habituellement. C'est une dure occupation, ajoute-t-elle.

Mademoiselle Emelina comprend maintenant combien sont pénibles à subir les caprices d'une maîtresse, qui tantôt court le monde, tantôt s'enferme dans une retraite absolue , tantôt est follement gaie, tantôt se renferme dans le mutisme. La demoiselle de compagnie a pour mission d'égayer une grande dame qui s'ennuie , et sans vouloir se l'avouer à elle-même, elle regrette déjà la maison paternelle!

Enfin, le livre de Michel est publié! Après dix ans d'un travail acharné.^ Michel recueille le succès dû à ses efforts , car la publication a dépassé le but que nous en attendions : attaques passionnées, défenses imprévues ont créé au livre une popularité que la gravité du sujet ne pouvait faire espérer. L'éditeur, étonné lui-même d'un tel début, a proposé à Michel un traité qui, s'il ne l'enrichit pas, est le signe le plus positif de l'intérêt que le ht)raire porte à l'avenir du nouvel écrivain.

Depuis cette époque, notre petit appartement a été rempli de visiteurs. Les personnes distinguées qui ont lu le livre veulent connaître l'homme. Si

Li:S Dli.MOlStlLLES TOURANGEAU 2i3

Michel était ambitieux, il n'aurait qu'à choisir entre les offres de service qui pleuvent de partout ; ce ne sont qu'invitations de toutes parts, auxquelles il trouve à peine le temps de répondre.

Paris a le beau côté d'ouvrir toutes les portes à une réputation naissante ; après un premier succès, un homme peut se présenter partout. On est curieux de voir de près l'inconnu qui a puisé assez de forces en lui pour mener à bonne lin une œuvre de haute portée.

Mais ce n'est pas sans une certaine réserve que Michel a accepté ces nouvelles relations ; son succès, loin de le griser, lui fait apercevoir des horizons nouveaux. 11 a à cœur de se faire une position solide, et les dîners, les bals et les nuits passées dans le monde ne sont pas un excitant pour le travail. Après avoir sacrifié quelques soirées de l'hiver aux dc^voirs d(; la société, ]\Iirhc'l profitera du printemps pour allcM- annoncer lui-nn'nie la nouvelle de ses succès à ses parents.

— N'ont-ils pas besoin d'être consolés dans leur aliliction? me disait-il.

Depuis quelque temps, les lettres de mademoiselle Julienne devenaient navrantes. Mademoiselle Christine vit maintenant dans une sorte d'état extatique dont rien ne peut la tirer, d'où une complète dissension entre son père et sa mère. M. Tourangeau s'irrite de cet appesantissement morbide et persistant. Il a assez de défiance de sa vivacité pour ne pas entreprendre de tirer sa fille de son affaissement. Il se dit qu'il s'emporterait outre mesure, et, comme madame Tourangeau a échoué auprès de mademoiselle Christine en employant la tendresse maternelle, c'est sur la pauvre mère que retombe l'irritation d'un homme qui ne sait se contenir.

Au milieu de ces conflits domestiques, mademoiselle Juhenne joue son rôle habituel de conciliatrice. Mademoiselle Julienne me fait penser aux femmes dont un écrivain disait qu'elles remplissent les intervalles de la vie, comme les duvets qu'on introduit dans les caisses de porcelaine; tout se briserait sans ces duvets. Mademoiselle Julienne, par son dévouement, a trouvé grâce auprès

LES DEMOISELLES TOURANGEAU 245 de M. Tourangeau, qui ne saurait lui faire porter le poids de la mauvaise éducation de sa sœur, dont il rend sa mère responsable ; car c'est là l'éternel grief sur lequel M. Tourangeau revient constamment,

— Tu as mal élevé ta fille.

Accusation à laquelle madame Tourangeau dédaigne de répondre. Mademoiselle Julienne intervient alors entre son père et sa mère pour défendre une sœur qui n'a pas conscience des troubles qu'elle excite.

Michel, soucieux, souffre de voir si malheureux des parents qui ont cherché à inculquer à leurs enfants l'amour du bien, ot qui, à l'âge où ils devraient être récompensés de leurs sacrifices, ne recueillent qu'amertumes et regrets. Cependant il remettait de jour en jour son voyage à Longpont, et une telle indécision de sa partm'étonnait.

— Mon cher Lucien, me dit-il, rien ne me rendrait plus heureux que d'embrasser ma mère, et pourtant je crains de me trouver mêlé à ces dissensions. Alors il m'a proposé de l'accompagner,

24t) LES DEMOISELLES TOURANGEAU

— La présence d'un ami, disait-il, empêchera ces discordances d'éclater. Tu connais Christine, tu lui parleras. Xous essayerons par de nouveaux efforts de parer à cet affaissement singulier qui a peut-être des causes que j'ignore. Tu es médecin, il faut qu'elle t'avoue son secret.

Je suis parti avec Michel, inquiet de la mission délicate dont il me charge : le mal remonte loin déjà, les événements de Vichy l'ont trop prouvé. Notre présence amènera-t-elle quelque amélioration, quand, à Paris, mademoiselle Christine a commis, sous nos yeux, un acte inqualifiable envers un frère qu'elle aime?

Michel avait prévenu ea famille de son arrivée. Une demi-lieue avant Longponf, sur la longue l'oute droite, bordée do peupliers, au ]ioul de laquelle on aperçoit la ville, un homme, qui marchait vers la voifm'O à grands pas, s'est jeté u lu purliùrc en ciicUil :

248 LES DEiMOlSELLES TOURANGEAU

— Michel !

— Mon père ! a dit Michel en faisant arrêter la voilure.

— x\h ! mon garçon, ça me fait bien de te voir ! J'étais attendri à la vue de ce brave homme qui

voulait embrasser son fils une demi-heure avant sa famille. Sous une apparence insouciante, M. Tourangeau cache une tendresse profonde, brusque et d'autant plus émouvante.

— Et ma mère? a demandé Michel.

— Tu la verras tout à l'heure.

— Et Christine?

M. Tourangeau n'a pas répondu ; mais d'un ton qui montrait l'orgueil du père :

— Ton livre a donc eu du succès? Chacun m'en parle en ville.

— A Longpont ! s'est écrié Michel.

— ]\I. Bourbonneux, le juge de paix, m'a prêté un journal où il était question de toi. Il parait même, a ajouté M. Tourangeau, que les dames de Longpont veulent toutes lire ton livre.

Nous étions arrivés à la promenade qui entoure

la ville : deux dames assises sur un banc se sont levées tout à coup et ont couru vers nous. Madame Tourangeau et mademoiselle Julienne, elles aussi, avaient voulu devancer de quelques instants le plaisir d'embrasser Michel. Comme on l'aime et comme sa mère et sa sœur cherchent à renouer les liens brisés par mademoiselle Emelina et mademoiselle Christine !

Michel a pris le bras de sa mère, et j'ai offert le mien à mademoiselle Julienne ; chemin faisant, je la regardais. L'honnête physionomie ! Un mélange de bonté et de santé. Mademoiselle Julienne est arrivée à l'épanouissement de la femme : des yeux pleins de douceur laissent passer une quiétude d'esprit que rien ne saurait troubler. Ou respire la santé près d'elle, et l'homme le plus tourmenté sentirait, en sa compagnie, renaître en lui la tranquillité, comme la poitrine d'un malade, fatigué par le séjour des villes, se dilate à l'air pur des montagnes.

— Que vous avez été bon, à Vichy, pour ma sœur ! me disait-elle.

ïoO LES DEiMOISELLES TUUilANGEAU

— J'aurais voulu, mademoiselle, vous renvoyer mademoiselle Christine tout à fait guérie.

— Pauvre Christine! s'est-elle écriée. Elle souffre; mais elle fait encore plus souffrir ma mère. N'avez-vous pas remarqué, monsieur Lucien, combien elle est changée?

Madame Tourangeau a, en effet, singulièrement vieilli. Elle, si active il y a trois ans, marche péniblement au bras de Michel. Son corps s'est voûté, et sa figure est sillonnée de rides dans lesquelles a coulé plus d'une larme solitaire.

— Vous parlerez fermement à Christine, n'est-ce pas, monsieur Lucien? Il le faut! a ajouté mademoiselle Julienne avec une résolution que je ne lui connaissais pas.

— Qu'y a-t-il de nouveau, mademoiselle?

— Je vous montrerai un cahier sur lequel ma sœur écrit des phrases incompréhensibles...

Nous arrivions à la maison.

— Laissons Michel avec ma mère, m'a dit à voix basse mademoiselle Julienne , et venons au jardin.

LKS l)i:\h)ISi:LLKS ToniAXCICAC :2ol

Alors file est allre chercher le singulier journal qui ne révèle que trop l'état de la malheureuse sœur de Michel.

« 17 huus. — Mourir ù tout et tout perdre pour aimer Jésus sont les seules voluptés qui aient su dilater mon cœur. »

« J9 mars. — Je n'ai jamais connu de mon corps que la joie de la souffrance. »

« 27 mars. — Mon cher Sauveur a commencé à se rendre visible durant les longues heures d'insomnie qui traversent mes nuits. Une nuit, donc, bien éveillée, je me sentis suspendue dans toutes mes sensations, croisant comme malgré moi mes bras sur ma poitrine, en attendant dans une sorte de frayeur ce que le Seigneur allait dire. Je le vis très-réelltment tel qu'il est dépeint au Cantique des Cantiques, mais complètement dépouillé de vêtements. Il s'étendit près de moi, mit ses pieds sur mes pieds , croisa ses mains avec les miennes, élargit sa déchirante couronne où il serra ma tête avec la sienne; puis, tandis qu'il me faisait vivement ressentir les douleurs de ses clous et de ses

épines, et me donnant le plus divin baiser d'un époux divin, il m'inspira une sensation délicieuse qui, versant en tout mon être une vigueur rafraîchissante, le réjouit partout d\ni tressaillement incomparable, et le lui gagna sans réserve. »

L'extase et l'anéantissement se succèdent de page en page dans ce cahier : on y voit percer des terreurs de l'enfer et des aspirations au paradis qui ne sont que trop courtes, car sans cesse la crainte du châtiment l'emporte sur la récompense. La pauvre fille a peur de ses pensées, peur d'ellemême, peur des visions qui l'assaillent, et pourtant elle semble se complaire dans cette situation.

Je lisais et relisais l'étrange journal, espérant échapper aux questions de mademoiselle Julienne qui, anxieuse, étudiait sur ma physionomie l'impression de cette lecture. Et quoique affectant l'indifférence,, il m'était difficile de cacher mes réels sentiments. J'ai vu assez de malheureuses enfermées dont la pensée n'offrait pas plus de désordres.

— Eh bien, monsieur Lucien? m'a demandé mademoiselîe Julienne-

— Avec Leaucoup de fermeté, on parviendrait sans doute à enlever mademoiselle votre sœur à ces étranges idées.

— Nos soins, ella les repousse ! Nos caresses, elle les fuit! s'est écriée mademoiselle Julienne. Si vous saviez, monsieur Lucien, combien ma mère est peinèe d'être privée de l'amitié de sa fille!... Tantôt ce sont des û'oideurs inexplicables, elle ne reconnaît plus personne ; tantôt elle se jette aux jjieds de ma mère en la priant de lui pardonner. Elle dit qu'elle est une grande coupable, une malheureuse, et que nous ne saurions assez intercéder le ciel en sa faveur ; elle nous accuse de pratiquer trop légèrement nos devoii's religieux, et alors la colère de Dieu s'abattra sur notre maison. Nous l'avons surprise dans ses luttes contre des ennemis invisibles, à la suite desquelles elle reste anéantie, sans vie et sans mouvement. Toute la ville est témoin de sa conduite étrange. A l'église, elle donne le même spectacle. Elle a fatigué jusqu'aux prêtres, qui sont venus avertir ma mère de veiller sur elle.

Il est trop tard maintenant! Mon père évite de se

rencontrer avec elle et craint tellement qu'on ne lui en parle dans la ville qu'il sort de grand matin, seul, dans la campagne. Ah ! monsieur Lucien, combien nous vous serions reconnaissants si vous parveniez à rendre un peu de tranquillité à ma pauvre sœur I

Il y a trois ans, mademoiselle Julienne me parut bonne et occupée à plaire à tous : aujourd'hui, c'est un ange de dévouement qui s'eiTorce de mettre du baume sur les plaies de sa mère, de son père et de sa sœur. Elle seule n'a pas changé, sinon pour croître en affection, comme Michel s'est agrandi par le travail. Tout souffre autour d'elle ; elle reste calme comme une sœur de charité reconfortant les blessés sur un champ de bataille. Sa pitié est constamment en éveil, quoique ces troubles et ces douleurs sans cesse renaissants tendent à l'engourdir. Comme mademoiselle Julienne a le sentiment de devoirs remplis, sa physionomie en porte la pure empreinte. La courageuse fille s'est dit qu'elle avait une mission à remplir, et son cœur, s'ouvrant à tous les clia-

Li;S DKMDISKLLKS !'( t T li A NC K A U 2r>,>

grills, se fait grand el lui apporle sans cesse do nouvelles inspirations pour venir en aide aux esprits désolés qui l'entourent.

Au moment où mademoiselle Julienne me recommandait sa sœur, mademoiselle Christine descendait au jardin en compagnie de Michel, et je n'ai pas trouvé sur sa ligure les traces des troubles que révèle son journal. L'arrivée de son frère, le désir de lui faire oubher l'événement qui l'avait séparée de lui à Paris, ont produit une réaction favorable, et le reste de la journée, mademoiselle Christine s'est montrée affectueuse pour tous, comme par le passé. Aussi, quelle joie dans la maison ! La famille était en fête, madame Tourangeau regardait tour à tour son mari et son fils, comme pour les assurer que le calme était revenu. Mademoiselle Julienne souriante semblait dire à Michel et à moi : Nous vous devons le bonheur.

Un seul rayon faisait oublier les tempêtes passées. Moi-même, je subissais cette félicité générale, et à voir cette honnête famille rassemblée, il semblait que le mauvais destin, qui depuis si long-

temps lance des brandons de discorde dans des cœurs si unis, était vaincu.

L'annonce du retour de Michel s'étant répandue , les parents et les voisins sont venus voir l'homme dont les journaux s'entretiennent, La soirée eût été complète si mademoiselle Émelina n'y avait manqué ; c'est le seul souci qui flottait à ce moment dans la maison.

Tous les esprits étant à l'unisson, nous avons projeté pour le lendemain une partie de campagne aux environs, et mademoiselle Cliristine a été la première à y souscrire. Pendant la quinzaine que nous allons passer à Longpont, il est Lon d'associer mademoiselle Christine à nos excursions; elle retrouvera peu à peu le calme, et reconnaîtra combien la fraîcheur qu'il laisse dans l'esprit est préférable à des tourments imaginaires.

Hélas ! le lendemain, mademoiselle Julienne nous prévenait que sa sœur était retombée dans sa mélancolie habituelle ; il avait suffi de la nuit pour la replonger dans ses visions troublantes. Nous avons été la voir en compagnie de Michel. Elle reste au

LES DEMOISELLES TOURANGEAU 257 lit et se plaint de douleurs de tête que je comprends, n était midi et elle n'était pas levée ! Si elle preEait sur elle de respirer l'air frais du matin, elle ne serait pas en proie à ces vagues né\Talgies qui sont dues aux assoupissements de la matinée. Mille pensées l'assiègent, couchée, dont elle se débarrasserait en quittant le lit.

« Le lit, dit le docteur Moreno dans son livre, entre pour deux tiers dans la persistance des affections nerveuses. »

Je n'ai pas caché à Michel les confidences de mademoiselle Julienne; en deux jours, j'ai étudié le mal, et la guérison n'en est pas impossible; mais il faudrait une autorité absolue sur mademoiselle Christine pour lui, rendre la tranquillité, et madame Tourangeau manque d'autorité. Malheureuse famille, qui mérite un meilleur sort et dont le repos dépend de l'état d'une fille que le médecin de la maison n'a pas su soigner. Si on avait arraché à temps les fatales racines qui, peu à peu, se sont enlacées autour de mademoiselle Christine et l'ont privée de défense, elle eût été

une femme préoccupée de faire le bonheur de ceux qui l'entourent; maintenant, il faut des jnoyens énergiques pour l'aider à se relever.

Mademoiselle Christine a besoin de la surveillance constante d'un homme qui ne la quitte pas, prenne de l'empire sur elle, et sans cesse dissipe les visions dont elle est assaillie. Pourquoi ne serais-je pas cet homme ? Je le disais à mademoiselle Julienne, dont la douleur était facile à observer.

— Ah ! monsieur Lucien, quel sacrifice !

— Un sacrifice, mademoiselle! Ce serait une récompense.

Mademoiselle Julienne m'a regardé fjour chercher le sens que j'attachais à ce mot; mais son regard a rencontré le mien, elle a rougi et s'est troublée.

— C'est un devoir, mademoiselle. Votre frère m'a rendu le plus grand des services. Sans Michel, que serais-je devenu? Il m'a fait connaître le charme du travail; j'étais sans famille, il m'a introduit dans la sienne. Je veus ai vus tous heu-

reux, vous contentant de peu, et il a fallu deux («'tes exaltées pour troubler ce bonheur !

— Christine n'est pas coupable, disait mademoiselle Julienne.

— Ah ! mademoiselle, qu'il est heureux que vous puissiez faire oublier par votre exquise égalité de caractère les tempêtes produites par des imaginations trop ardentes !

— Monsieur Lucien ! s'est écriée mademoiselle Julienne en rougissant.

Je l'ai prise par la main et la conduisant dans une allée couverte de chèvrefeuille et de vignevierge, je marchais à côté d'elle sans parler. La première fois que je vins à Longpont, je me promenais souvent un livre à la main dans cet endroit touffu. De là, le matin, je voyais mademoiselle Julienne cueillir des fleurs dans le jardin. Elle ne se doutait pas de ma présence dans l'allée et chantait gaiement.

— Bonjour, mademoiselle, lui disais-je en apparaissant tout à coup, et ses joues s'empourpraient amenant avec la surprise un sourire charmant.

Toutes ces pensées d'autrefois et d'aujourd'hui se débattaient en nous. Je pris les mains de mademoiselle Julienne. Nous ne parlions pas ; mais les paroles s'échappaient de nos coeurs et nous marchions lentement, enveloppés de douces et tendres émotions. Mademoiselle Julienne n'essayait pas de dégager sa main, qui recevait mille confidences soudaines ; mon cœur s'entretenait avec le sien. Je la regardais, et chacun de ces regards me remplissait d'un bonheur inefTable. Les oiseaux chantaient gaiement et le soleil qui perçait le feuillage et coupait brusquement les bandes d'ombre de l'avenue, semblait par ses rayons chasser les tristesses du présent.

Alors, sans faire effort sur moi-même, et les paroles coulant de mon cœur comme d'un vase trop plein, je parlai à mademoiselle Julienne du bonheur conjugal qu'avaient fui ses deux sœurs ; mais, elle , devait-elle s'y soustraire ? N'était-ce pas un trésor à conserver que cette précieuse égalité d'humeur que le triste célibat allait chercher à détruire?

Enm'écoutant, ses yeux se baissaient doucement, et sa poitrine se soulevait. L'émotion la gagnait ; elle se laissa tomber sur un banc qui borde l'avenue, et comme j'insistais pour savoir si elle avait déjà refusé quelque parti :

— Je n'ai pas de fortune, monsieur Lucien.

— Pas de fortune, mademoiselle ? N'apporterezvous pas à l'homme assez hevu'eux pour obtenir votre main des qualités plus précieuses que tous les trésors de la terre ? Qu'importe une héritière de vingt mille francs de rente, qui apporte cent mille francs de chagrins A celui qui l'épousera? Pas de fortune, mademoiselle ! Vous êtes trop riche ; vous rendra-t-on jamais en soins et en prévenances la somme de félicités que vous possédez ?

Bientôt, laissant de côté ces vagues paroles dont Julienne devait entendre le sens, j'ai parlé en mon propre nom :

— Et, alors, j'aurai le droit de veiller sur votre sœur.

Elle a compris cet alors.

— Oui, Lucien, m'a-t-elle dit en s'éloignanl rapidement, car l'émotion la «^agnait.

La belle matinée ! Mon cœur est plein d'ivresse. Je suis résolu à d'énergiques travaux. Que l'homme seul est faible ! Je me sens deux poitrines, deux cœurs, deux courages. J'aime Julienne !

La jolie ville que Longpont! Je suis allé me promener ce matin sur la plate-forme du vieux château d'où l'œil embrasse un panorama de dix lieues : partout ce ne sont que prés, vignes, jardinages coupés par des bouquets de bois au-dessus desquels apparaissent les clochers de riants villages. Une petite rivière aux méandres capricieux, brillant comme un ruban d'argent, se cache entre deux rangées de peupliers, passe sous un pont qui fait le gros dos, réfléchit l'azur du ciel, baigne les pieds de vieux saules, offre ses services aux roues des moulins voisins et revient après mille caprices se jouer sous les remparts de la ville.

Tout le pays semble heureux. Sur les longues routes passent de lourdes voitures de rouliers ; les paysannes en fichu rouge se détachent sur la verdure des prés ; on ne voit ni pauvres ni mendiants, et à l'entretien des jardinages, on reconnaît que l'amour du travail etla fertilité se donnent la main. L'air court dans la vallée, et, du haut du vieux château, le seul bruit qu'on entende est le tintement des clochettes au cou des vaches paissant tranquillement à l'ombre des ruines.

Combien se modifient les idées ! Où peut-on vivre plus heureux qu'à Longpont ? Je ne pensais pas ainsi il y a trois ans ; mais je n'aimais pas ! J'ai fait part à Michel de mon enthousiasme pour le pays ; il m'a regardé et à mon tour j'ai rougi. Alors je lui ai confié mon amour pour Juli'^nne, les soins dont je voulais entourer mademoiselle Christine et le bonheur que je rêvais si ses parents ne s'opposaient pas à mes idées d'avenir. Michel m'a tendu la main.

— Il ne faut pas que tu te sacrifies pour ma pauvre Christine, disait-il.

LES DEMOISELLES TOURANGEAU 26o

- Partout où sera Julienne , partout je serai heureux.

Nous devions faire les premières ouvertures à madame Tourangeau en rentrant ; mais la maison était en émoi.

Mademoiselle Christine n'était pas descendue à midi de sa chambre ; sa sœur, en lui portant son déjeuner, a trouvé la porte fermée. On l'a appelée, mademoiselle Christine n'a pas répondu. Aussi, dans quelle inquiétude était madame Tourangeau î S'adresser à un serrurier pour forcer la serrure, ne serait-ce pas faire connaître aux voisins un état que la famille essaye de dissimuler ?

Une fenêtre donne sur le jardin. A l'aide d'une échelle, Michel s'est assuré que sa sœur était dans le lit : en le voyant, elle s'est retournée du côté de la ruelle.

— Que faut-il faire? me demandait Michel.

— Commencer le traitement.

Alors , cassant une des vitres, j*ai ouvert l'espagnolette et je suis entré par la fenêtre, en faisant signe à madame Tourangeau et à Michel

de me laisser seul avec mademoiselle Christine.

— Pourquoi vous enfermer ainsi, mademoiselle?

Elle ne répondait pas ; je lui ai parlé de l'inquiétude dans laquelle elle plonge sa famille ; mais ces paroles n'ayant aucune action sur elle :

— Mademoiselle, il faut vous lever.

— Je ne le peux, a-t-elle dit d'une voix languissante.

— Vous souffrez ?

Elle baissait des yeux abattus.

L'existence est lourde à certains êtres dont le système nerveux est mal équilibré !

Loin d'être heureuse à son réveil de voir la lumière, d'entendre chanter les oiseaux, de se sentir vivre, mademoiselle Christine soulTre d'échapper au sommeil.

Les sensations qu'elle éprouve alors la froissent, d'où cette tenace mélancolie.

— Où sonlfrez-vons ?

Pas de réponse. J'ai pris sa main ; le pouls était agité, mais sans fièvre.

LES DEMOISELLES ToUHA.NGEAU 267

— Vous n'êtes pas malade, mademoiselle ; il faut vous lever.

p]t j'ai appelé Julienne à haute voix pour qu'elle aidât sa sœur à s'habiller. A mon ton, mademoiselle Christine a dû comprendre que je voulais être obéi. Quelques minutes après, elle est descendue au bras de Julienne sans trop de résistance.

Nous l'avons conduite au jardin, et son abattement s'est changé, non pas en gaieté, mais en une certaine douceur. C'est une enfant qui a besoin de stimulants. Il est important de ne pas la laisser un instant livrée à elle-même ; mais quelles distractions peut offrir à une nature si tourmentée ime petite ville où la vie est paisible et tranquille, pourvu qu'on soit porté à la tranquillité.

Michel m'a montré sur les promenades des vieillards, enveloppés dans de grandes houppelandes, qui, un parapluie sous le bras, accomplissent lentement , tous les jours, à la même heure , d'un pas égal , une marche de deux heures sous les ombrages. Ils n'ont pas changé de-

268 LES DEiMOISELLES TOURANGEAU

puis soixante ans; leurs profils ressemblent à leurs habits : des rides et des reprises. Il semble que la mort les ait oubliés et que la nature les récompense d'avoir vécu simplement. Telle s'écoule une existence régulière à Longpont ; mais il est des esprits qui ont besoin d'activité et qui périraient d'ennui, comme dans une prison cellulaire, si on les condamnait à cette existence monotone, et mademoiselle Christine appartient à cette classe d'êtres infortunés pour lesquels il faudrait trouver des distractions sans cesse nouvelles.

. Pourquoi ne s'est-elle pas mariée ? Mais pourquoi si jeune est-elle tombée dans les pratiques religieuses dévorantes? Pourquoi madame Tourangeau n'y a-t-elle pas pris garde? Pourquoi le chef de la famille n'a-t-il pas interposé son autorité? Et lui-même, M. Tourangeau, pourquoi son imagination l'empêche-t-elle de s'occuper de ses propres intérêts?

Ce n'est donc pas la faute de mademoiselle Christine si, en recevant le jour, elle a hérité des

bizarreries d'un père contre lesquelles s'est brisé le bon sens de madame Tourangeau. Elle est ainsi ; mais qu'il est difficile de combattre la nature qui l'a dotée d'un tel tempér- ment!

Pendant une huitaine, j'ai obtenu quelques résultats, grâce à l'aide de Julienne, toujours prête à se dévouer pour sa sœur. Les caprices et l'abattement de mademoiselle Christine ne la rebutent pas. Il était entendu qu'elle coucherait désormais dans la chambre de son aînée, et qu'elle essayerait de l'égayer, comme les nourrices qui engourdissent les souffrances des nouveaux-nés, en leur chantant de naïves chansons; mais quand Julienne est montée ce matin dans la chambre de sa soeur, nous avons entendu un grand cri.

— Elle n'y est plus ! s'est-elle écriée en descendant pâle et agitée.

LES DEMOISELLKS TOURANGEAU 271

— Christine! dit madame Tourangeau.

— L'as-tu vue, ma mère?

La mère et la fille ont couru au jardin et sont rentrées les traits altérés.

— Michel, cours dans la ville demander ta sœur!

— Ah! dit Julienne, je me rappelle maintenant que le verrou de la porte d'entrée était ouvert à six heures du matin.

— Mon Dieu, où peut-elle être? s'écriait la pauvre mère.

La tête plongée- dans les mains, elle semblait chercher le lieu où s'était réfugié sa fille.

Michel , Julienne , entraient , sortaient de la maison et regardaient au loin avec des yeux si inquiets que les voisins en ont demandé la cause.

— Christine est partie, ma pauvre fille ! Madame Tourangeau sanglotait , et des mois

entrecoupés s'échappaient de sa poitrine.

— ^Ics enfanls m'aljandonnenl un à un.

Michel a pris la main de sa mère.

— Ah! oui, tu es hon, tui; mais ramène-moi Christine !

Julienne était sortie en cheveux, sans châle, et, dans un coin de la chambre, je contemplais cette scène douloureuse, me demandant si nos efforts pour rendre quelque activité à mademoiselle Christine, n'avaient pas contribué à sa fuite.

J'allais de la salle à manger à la porle de la rue, espérant en rapporter plus vite une bonne nouvelle ; mais je ne rencontrais que les regards curieux des servantes du voisinage qui parlaient de l'événement en se montrant la maison Tourangeau.

Le père qui rentrait par le jardin sans rien savoir encore, devint sombre en remarquant l'émotion de sa femme.

— As-tu vu Christine? s'écria madame Tourangeau.

Une vive inquiétude se peignit sur les traits de l'honnête homme.

— Où est-elle? dit-il.

Comme sa femme ne lui répondait que par des larmes, il fit un geste de colère et partit brusquement.

— Qu'ai-je donc fait au Seigneur? s'écriait madame Tourangeau, entourée de femmes du voisinage qui lentement entraient, se groupaient autour du fauteuil et s'associaient par une douleur muette aux angoisses maternelles.

Julienne revint moins pâle ; mais les couleurs de l'agitation ne cachaient pas ses inquiétudes,

— Julienne, où est Christine?

La pauvre fille n'osait regarder sa mère.

— Mais parle donc !

— Personne n'a vu ma sœur; il faut qu'elle soit sortie de grand matin.

— Dans la nuit peut-être ! s'écriait madame Tourangeau. Ah! mon Dieu ! cherche-la, je l'en prie. As-tu été à la diligence ?

— La voiture ne part qu'à midi, ma mère.

— On ne peut donc pas savoir ce que mon enfant est devenue! s'écriait madame Tourangeau désespérée, la tète penchée sur la poitrine.

— Ma mère, ne t'afflige pas, nous la reverrons.

— Hier soir, elle paraissait si tranquille !

— Klle reviendra, ma mère, console-toi.

Michel alors me fit signe de sortir.

— Il faut que nous rapportions des nouvelles de Christine, dit-il ; ma mère en mourrait !

Sur la place se formaient des groupes qui ne s'entretenaient que de cette singulière disparition, et tous les yeux étaient attachés sur nous.

— Christine doit errer dans la campagne, dit Michel.

Et il m'entraînait sans savoir où il portait ses pas. Je le suivais plein d'anxiété, me demandant quels motifs avaient déterminé la pauvre fille à ce coup de tête. Qui avait pu pousser mademoiselle Christine, sans force et sans volonté, à fuir la maison paternelle ?

Après deux heures de marche, nous revenions à la ville, lorsque nous avons rencontré M. Tourangeau.

— Toutes mes recherches ont été inutiles, a-t-il dit à son fils; j'ai hattii le pays... As-tu été du cùlé de la Chapelle-Blanche ?

— Viens, me dit Michel, on nous donnera certainement des nouvelles de Christine.

LES PF.MOFSKLLES TlH'H A N(J RA L" 27."

La Chapelle-Blanche est un petit monument sur la grande route, à deux lieues de Longpont, Les paysans des environs y vont en pèlerinage adorer la Vierge, et Michel a recouvré un moment (l'espoir. Deux chemins y conduisent. Nous nous sommes séparés en nous donnant rendez-vous à la chapelle, et Michel m'a recommandé de de mander des renseignements à tous les gens que je rencontrerais sur la route , comme aussi nous devions entrer dans chaque maison pour y laisser un signalement de mademoiselle Christine.

A deux heures de là, j'ai revu Michel près de la chapelle. De loin il m'a interrogé ; mais j'ai secoué la tête.

— Bien ! s'est-il écrié, personne ne l'a vue. Il se fait tard, rentrons. Christine doit être maintenant à la maison.

Comme nous revenions le soir dans Longponf, il m'a semhlé qu'on nous regardait par les rues avec une émotion mêlée d'auxiéle. Des groupes encombraient la rue et devant la porte se tenaient

des femmes parlant à voix basse, qui se lurent à notre approche.

— Michel I s'écria une vieille en se jetant audevant de lui, n'entre pas I

Ce mot m'a déchiré le cœur.

— Ah I pauvre garçon I pauvre garçon 1 dit la vieille que Michel repoussait.

Les femmes s'écartaient pour nous faire place ; mais à peine entré dans le corridor, aux exclamations qui s'échappaient du groupe, je pressentis un affreux malheur.

Dans l'antichambre, les voisins et voisines à genoux, priaient, et des sanglots s'échappaient de toutes les poitrines.

Sur un lit était étendue Christine qu'on a trouvée noyée dans la petite rivière qui entoure la ville.

La pauvre fille , désespérant d'échapper à ses visions, s'était jetée à l'endroit le plus profond.

Quelle douleur dans cette maison où je n'entendis qu'un sanglot pendant deux jours !

Madame Tourangeau ne pleurait plus depuis

LES DEMOISELLES TOIRANGEAU 277

qu'elle avait conscience de la mort de sa fille. En une nuit, ses cheveux blanchirent. Cette douleur sans larmes faisait autant de mal que la vue de M. Tourangeau qu'on rencontrait dans le jardin, se cachant pour pleurer. Julienne n'a quitté sa mère que pour préparer la funèbre cérémonie.

Le lendemain, toute la ville vint défiler devant le corps de Christine, habillée de blanc et étendue sur un lit entouré de cierges allumés.

Pâle comme la fiancée de la mort, elle était d'une beauté angélique. La mort lui a imprimé le calme suprême que lui refusait la vie.

S'il est une atténuation aux douleurs profondes, la famille Tourangeau l'a trouvée dans l'intérêt que chacun lui porte. I^s un habitant de Longpont qui n'ait ressenti le contre-coup de cet affreux événement. On eût dit que, dans chaque famille, Christine laissait une mère, une sœur, une amie.

Nous l'avons accompagnée à la dernière demeure.

C'était par une belle matinée de printemps. Les

jeunes filles en blanc suivaient le corps en chaule

â'8 LES DEMOISELLES TOUR A \(J E A II

tant des cantiques, et les oiseaux répondaient par des chants joyeux.

La nature a peu de souci de la mort !

Pourquoi mademoiselle Émelina n'est- elle pas ici pour suivre le cortège ? QLielie leçon pour elle !

Je me suis arrêté sur le versant du vieux château, à l'endroit élevé de ramphilhéâlre du ciniLtière , où Clirisline repose maintenant en paix.

— De là, me disait un vieillard, les morts ont une jolie vue !

Mais combien souffrent les vivants de la disparition d'un être aimé !

Michel a respecté la cuisante douleur de sa mère. Que pouvions-nous lui dire pour la consoler? Un tel chagrin doit se dévorer lent 3 ment,

M. Tourangeau, qui essayait jadis d'échapper à Im-même par des courses hâtives dans la campagne, est devenu plus affectueux pour ses enfants. Il se promène souvent au bras de Julienne dans celte allée couverte où je faisais de si doux projeta avec sa fille.

Un soir que nous marchions à pas lents tous les quatre à travers le jardin :

— Ma mère souffre trop dans cette maison, a dit Michel. Mon père, si l'amour de vos enfants peut remplacer pour vous le jpays natal, et si vous agréez la demande que fait Lucien de la main de Julienne, bientôt nous serons à Paris pour ne former qu'une seule famille.

Paris, 1861-1862.

Page 1