‹ Les dépendances de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés (volume 2)Chapitre 1 sur 85 · Les dépendances de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés · texte numérisé non relu

Les dépendances de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés

L'abbaye de Saint-Germain-des-Prés est connue dans tout l'univers, et son nom évoque les plus glorieux souvenirs. N'est-ce pas dans sa basilique que nos premiers rois voulurent reposer après leur mort? Située d'abord à l'extérieur de la capitale, elle exerça une salutaire influence dans le laubourg où elle s'élevait. Son aspect majestueux excita, à plusieurs reprises, la barbare cupidité des Normands, qui lui livrèrent maints assauts pour lui ravir les richesses que ses murailles pouvaient abriter. Ses religieux durent parfois se disperser et chercher un asile loin de leur couvent, mais ils eurent toujours soin d'emporter avec eux leur plus précieux trésor, les reliques de leurs saints.

Qui n'a entendu parler du célèbre Pré-aux-clercs? Il s'étendait dans le voisinage de Saint-Germain, et la jeunesse des écoles y allait prendre ses ébats. Comme de nos jours, les étudiants aimaient la gaîté et la bienséance, et réprouvaient tout contrôle ou toute censure même tacite. Indignés de ce que le service primitif d'une voirie très imparfaite souillât le verdoyant gazon sur lequel ils se récréaient, ils déchargeaient leur légitime colère sur de malheureux conducteurs, coupables de ne pas avoir des véhicules aussi perfectionnés que les lourds chariots inodores qui visitent nos grandes villes pendant la nuit. C'est sans doute à l'occasion de ces batailles homériques que le peuple univers sitaire aperçut de graves religieux contemplant ce spectacle lamentable du Iiaut de leurs murs ou de leurs fenêtres. Il n'en

fallut pas davantag-e pour déchaîner une véritable tempête. Excités par l'ardeur du combat et l'effervescence d'un vin nouveau, les clercs se ruèrent sur l'abbaye et sur les moines qui paraissaient les blâmer, saccagèrent tout et exercèrent même leur rage sur les arbres fruitiers et les ceps de vigne.

De riches archives, que j'ai consultées et compulsées pendant plusieurs années, relatent avec force détails ces douloui-eux incidents, qui nous apparaissent dans le lointain comme des ombres légendaires. Comme je ne pouvais embrasser toute l'histoire du fameux monastère parisien, j'ai dti limiter mes recherches aux nombreuses possessions qu'il avait en dehors de la capitale, dans toute la France et à l'étranger.

Entre temps, il m'arriva d'effleurer certaines questions plus nobles. C'est ainsi que j'ai pu constater les heureux effets que produisirent les réformes de Chezal- Benoit et de Saint-Maur. Ne leur doit-on pas cet esprit de piété et cet amour de l'étude qui distinguèrent les Bénédictins de Saint-Germain-des-Prés pendant de longues années? On leur reproche avec justice leur adhésion presque générale aux doctrines néfastes de Jansénius et leur froide opiniâtreté à soutenir l'erreur. Mais tout considéré, étaient-ils aussi coupables qu'on se l'imagine? N'y avait-il pas parmi eux des âmes de bonne foi, aveuglées par un zèle immodéré de puritanisme? Leur vie austère et leur observance ne le prouvent-elles pas suffisamment?

On a fait un crime aux Germanistes d'avoir, en 1765, demandé quelques adoucissements à leur règle. On les a représentés et on les rei)résente encore comme des religieux relàciiés, lassés du joug monastique et décidés à rompre avec les obligations les plus sacrées. iVprès avoir examiné sérieusement cette question, je crois que c'est là une véritable calomnie. Que désiraient-ils en effet? Que le moment du coucher et du lever fût retardé de deux heures, que le costume particulier de la congrégation de Saint-Maur fût modifié ou remplacé par le froc des anciens Clunisiens, que l'abstinence perpétuelle fût réduite

ail temp>: de l'a vent et du carême et à trois ou ((uatre jours de la semaine, qu'une somme fût affectée au vestiaire de cliaque membre d'une communauté. Cette requête, qu'on peut trouver intempestive, ne portait point atteinte à l'essence des vœux. Est-ce une iaute de demander au chapitre général de réformer les constitutions, surtout lorsqu'il s'agit du plus grand bien d'un ordre? Les Bénédictins de Saint-Germain voyaient avec peine que les exceptions pour l'abstinence et le lever matinal devenaient trop nombreuses. Osera-t-on leur reprocher amèrement d'avoir voulu empêcher cet abus, en sollicitant des mitigations qui devaient permettre aux plus débiles de suivre la règle? Comment taxer de relâchement et de mollesse ces hommes qui, le soir, voulaient prendre au sommeil ce qu'ils lui accordaient le matin? Et puis, en quoi manquaient-ils à la pauvreté évangélique, lorsqn'ils souhaitaient qu'une somme fixe fut attribuée à l'habillement de chaque moine et confiée au cellérier. On ne sain^ait leur imputer des affections séculières, parce qu'ils ont préféré tel habit religieux à un autre moins pratique ^.

On serait tenté de croire que l'abbaye de Saint-Germain avait des cours complets pour l'étude des sciences sacrées. Il n'en était pas ainsi. Ce célèbre monastère abritait tantôt les philosophes, tantôt les théologiens de première, de seconde ou troisième année, tantôt les recolligés '^ de la province, suivant que les diètes et les chapitres le décidaient.

A la fin du xviiie siècle, ces assemblées se plaignirent de ce qu'on reçût trop facilement dans les noviciats des jeunes gens dépourvus de qualités sérieuses. Elles comprenaient que ce mode de recrutement entraînerait à brève échéance la ruine d'un ordre ou d'une maison. En outre, elles disent que les escaliers doivent prescher plusieurs fois devant la communauté pendant le cours de leurs études, pour s'exercer à parler en

1 Btb. naL factum, UOaS; — ms. fr. 18.816-17.

2 Après les études, il y avait les années de récollection.

Ci '

public. Comme on le voit, l'art oratoire n'était point négligé dans la congrégation de Saint-Maur. (Diète de 1 722 ^)

Les Bénédictins de Saint-Germain avaient de nombreux et vastes domaines. Durant tout le moyen âge, ils cherchèrent à les étendre, mais ils ne surent jamais égaler la puissance et la prospérité que nous signale l'abbé Irrninon dans son polyptique. Dans chaque possession, je me suis appliqué à étudier l'état, la provenance, les agrandissements du territoire et les divers incidents que fit naître, à travers les âges, l'exercice de la seigneurie spirituelle et temporelle. J'ai pu constater que les lils de saint Benoît aimaient et encourageaient la culture de la vigne. Ils récoltaient dans leur clos de Suresnes d'excellent vin, qui faisait les délices de la table royale. Henri IV en envoyait en présent à ses meilleurs amis '^.

Le vin de Suresnes perdit sa bonne réputation vers le xviiP siècle. Louis Xl\' avait éprouvé une indisposition; son premier médecin lui conseilla de prendre du Bourgogne, qui produisit le plus heureux effet sur la santé du prince. Cet événement porta une grave atteinte à la renommée du vin de Suresnes et la situation empira à la suite de l'hiver de 1709. Les vieux ceps firent place à de nouveaux qui ne donnèrent qu'uiif^ piquette désagréable. Après 1836, le vin de Suresnes l'ut absoliiment décrié; il n'était plus Ijon qu'à taire danser les chèvres, nous dit un écrivain moderne. Ce fâcheux témoignage a du contrister les vieux Bénédictins au fond de leurs tombeaux ■^

Les reliû-ieux de Saint-Germain-des-Prés contribuèrent à

1 Arck. nat. L. 814, et LL. H9-2.

'■^ Quelques auteurs préteudent iju'on a confoudu le vin de Suresnes avec le vin de Suren, récolté aux environs de Vendôme, et servi à la table de nos rois.

3 En 1560, Bruyren Clianipier, de re cibaria, lib. XVI), en 1569, Barthélémy de C-liasseneux, catalogus gloriœ mmidi. p. 377, en 1596, André Bacei, de naturali vinorum historia, p. 358 déclarent (4ue les vins des environs de Paris n'ont pas de rivaux en France.

Vovez aussi V Histoire de Suresnes, par Edgartl Fournier.

rendre célèbre le proverbe si connu : « Il fait bon vivre sous la crosse. » Avant la fin du xiii« siècle, ils avaient affranchi, en grande partie, leurs hommes et les avaient exemptés des droits de tbrmariage et de la taille à plaisir. Ils ne leur réclamaient plus que des redevances fixes pour le pressurage, le mouturage, le tournage et les diverses dîmes. Les pauvres et les malheureux avaient pris part à leur bienveillante sollicitude. Les Germanistes favorisaient volontiers les œuvres de charité. Ils fondaient et entretenaient des écoles partout oii ils le pouvaient. Cela ne les empêchait point de défendre leurs privilèges seigneuriaux avec un soin jaloux. Hauts justiciers, ils réprouvaient tout empiétement sur leur juridiction. C'est ainsi qu'à la suite de discussions orageuses on vit pendre, dépendre, rependre, dépendre une seconde fois, pour rependre une troisième, un infortuné criminel. Comme le cadavre du malheureux supplicié ne pouvait supporter tant d'émotion, la justice s'exerçait sur son effigie.

Les hommages de vassalité qu'exigeaient les Bénédictins de Saint-Germain avaient parfois un caractère spécial d'originalité. Ainsi les habitants de Dammartin et de Longues (Seineet-Oise), qui se mariaient, devaient leur porter, au son du violon, des metz de mariage (plat de la table nuptiale).

A Naintré, les bacheliers (jeunes gens de l'endroit) recevaient 30 pots de vm du prieur, s'ils lui présentaient, avec des gants blancs, le roi Broteault, armé de neuf plumes à la queue et capturé entre la Saint-Etienne et le jour de l'An. Cet usage se rapproche de la coutume qu'on avait, dans le pays de Saint- Maixent (Deux-Sèvres), de livrer un pareil oizillet attaché avec un câble et traîné sur une charrette, tirée par quatre forts bœufs. On ne dit pas que l'attelage soit jamais resté embourbé ^

Les religieux de Saint-Germain avaient le patronat de plu-

1 Renseignement gracieusement lourni par M. A. Richard, archiviste de la Vienne.

si^'Lirs églises et y Jouissaient des droits de prééminence et autres. Ils y occupaient la première place et pouvaient célébrer les otïices aux grandes t'êtes de l'année. Les vicaires perpétuels chargés du service paroissial supportaient avec peine cette suprématie honorifique. Souvent ils manifestèrent leur mauvaise humeur [)ar des actes de violence, et troublèrent le service divin en provoquant de véritables émeutes contre les moines, comme le fit messire Cluet, curé de Suresnes, le jour de Pâques, 16 avril 1656 \

A Naintré, le clergé séculier n'eut pas toujours pour le prieur des -Bénédictins une conduite irréprochable.

Le 28 juin 1491, le soir, aux offices de la vigile des apôtres saint Pierre et saint Paul, ce dernier lisait la neuvième leçon, comme il en avait le droit. Soudain, Mathieu Richard, vicaire de la paroisse, se précipita sur lui, lui arracha le livre d'entre les mains et l'emporta, après avoir accablé le vénérable religieux d'injures et d'insolences. Condamné pour ce fait à 55 livres d'amende, le trop bouillant ecclésiastique reconnut ses torts et promit d'être plus respectueux à l'avenir. En vérité, j'incline à excuser le délinquant, car je crois que les multiples prérogatives des Bénédictins devaient le surexciter, aussi bien que son collègue, le curé du lieu. On ne pouvait célébrer un office à notes sans la permission du i)rieur. Celui-ci se réservait tous les services de requiem et d'enterrements, recueillait le lit des nobles qui décédaient, accompagnait le prêtre qui administrait l'extrèmeonction, recevait et partageait avec lui la somme de deux sols que les fidèles payaient de ce chef -. Le prieur des Bénédictins avait aussi droit à la bière dans laquelle on portait la dépouille du défunt, à l'église et au cimetière. Cet usage laisse supposer

1 Bib. nat., ms. fr., 18816-17.

2 L'Église a toujours protesté contre les redevances simoniaques.

qu'on descendait les morts dans la tombe sans leur donner un cercueil ^

Si le travail que j'ai entrepris renferme des imperfections et des lacunes, je réclame l'indulgence du lecteur, en lui déclarant que des circonstances pénibles m'ont empêché d'y mettre la dernière main en toute liberté. En terminant, qu'on me permette de remercier tous ceux qui m'ont aidé de leurs conseils et de leurs lumières, et, en particulier, Monsieur L. Legrand, cet érudit, aussi savant que modeste, toujours prêt à rendre service aux habitués des archives nationales.

D. Anger.

i Dans l'article IV des statuts accord('\s en décembre 1290 aux Huchers, ancêtres de nos menuisiers, il est dit • « que nus ne loue coffre à gens mors » (Depping, Ordonnances relatives aux métiers, p. 374).

Page 1