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Les dépendances de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés

L’abbaye de Saint-Germain-des-Prés est connue dans tout l’univers, et son nom évoque les plus glorieux souvenirs. N’est-ce pas dans sa basilique que nos premiers rois voulurent reposer après leur mort? Située d’abord à l’extérieur de la capitale, elle exerça une salutaire influence dans le faubourg où elle s’élevait. Son aspect majestueux excita, à plusieurs reprises, la barbare cupidité des Normands, qui lui livrèrent maints assauts pour lui ravir les richesses que ses murailles pouvaient abriter. Ses religieux durent parfois se disperser et chercher un asile loin de leur couvent, mais ils eurent toujours soin d’emporter avec eux leur plus précieux trésor, les reliques de leurs saints.

Qui n’a entendu parler du célèbre Pré-aux-elercs? 11 s’étendait dans le voisinage de Saint -Germain, et la jeunesse des écoles y allait prendre ses ébats. Comme de nos jours, les étudiants aimaient la gaité et la bienséance, et réprouvaient tout contrôle ou toute censure même tacite. Indignés de ce que le service primitif d’une voirie très imparfaite souillât le verdoyant gazon sur lequel ils se récréaient, ils déchargeaient leur légitime colère sur de malheureux conducteurs, coupables de ne pas avoir des véhicules aussi perfectionnés que les lourds chariots inodores qui visitent nos grandes villes pendant la nuit. C’est sans doute à l’occasion de .ces batailles homériques que le peuple universitaire aperçut de graves religieux contemplant ce spectacle lamentable du haut de leurs murs ou de leurs fenêtres. Il n’en

fallut pas davantage pour déchaîner une véritable tempête. Excités par l’ardeur du combat et l’effervescence d’un vin nouveau, les clercs se ruèrent sur l’abbaye et sur les moines qui paraissaient les blâmer, saccagèrent tout et exercèrent même leur rage sur les arbres fruitiers et les ceps de vigne.

De riches archives, que j’ai consultées et compulsées pendant plusieurs années, relatent avec force détails ces douloureux incidents, qui nous apparaissent dans le lointain comme des ombres légendaires. Comme je ne pouvais embrasser toute l’histoire du fameux monastère parisien, j’ai dû limiter mes recherches aux nombreuses possessions qu’il avait en dehors de la capitale, dans toute la France et à l’étranger.

Entre temps, il m’arriva d’effleurer certaines questions plus nobles. C’est ainsi que j’ai pu constater les heureux effets que produisirent les réformes de Chezal-Benoit et de Saint-Maur. Ne leur doit-on pas cet esprit de piété et cet amour de l’étude qui distinguèrent les Bénédictins de Saint-Germain-des-Prés pendant de longues années? On leur reproche avec justice leur adhésion presque générale aux doctrines néfastes de Jansénius et leur froide opiniâtreté à soutenir l’erreur. Mais tout considéré, étaient-ils aussi coupables qu’on se l’imagine? N’y avait-il pas parmi eux des âmes de bonne foi, aveuglées par un zèle immodéré de puritanisme? Leur vie austère et leur observance ne le prouvent-elles pas suffisamment?

On a fait un crime aux Germanistes d’avoir, en 1765, demandé quelques adoucissements à leur règle. On les a représentés et on les représente encore comme des religieux relâchés, lassés du joug monastique et décidés à rompre avec les obligations les plus sacrées. Après avoir examiné sérieusement cette question, je crois que c’est, là \ une véritable calomnie. Que désiraient-ils en effet? Que le moment du coucher et du lever lut retardé de deux heures, que le costume particulier de la congrégation de Saint-Maur fut modifié ou remplacé par le froc des anciens Clunisiens, que l’abstinence perpétuelle fût réduite

au temps de Pavent et du carême et à trois ou quatre jours de la semaine, qu’une somme fût affectée au vestiaire de chaque membre d’une communauté. Cette requête, qu’on peut trouver intempestive, .ne portait point atteinte à l’essence des voeux. Est-ce une faute de demander au chapitre général de réformer les constitutions, surtout lorsqu’il s’agit du plus grand bien d’un ordre? Les Bénédictins de Saint-Germain voyaient avec peine que les exceptions pour l’abstinence et le lever matinal devenaient trop nombreuses. Osera-t-on leur reprocher amèrement d’avoir voulu empêcher cet abus, en sollicitant des mitigations qui devaient permettre aux plus débiles de suivre la règle? Comment taxer de relâchement et de mollesse ces hommes qui, le soir, voulaient prendre au sommeil ce qu’ils lui accordaient le matin? Et puis, en quoi manquaient-ils à la pauvreté évangélique, lorsqu’ils souhaitaient qu’une somme fixe fut attribuée à l’habillement de chaque moine et confiée au cellérier. On ne saurait leur imputer des affections séculières, parce qu’ils ont préféré tel habit religieux à un autre moins pratique L

Ou serait tenté de croire que l’abbaye de Saint-Germain avait des cours complets pour l’étude des sciences sacrées. Il n’en était pas ainsi. Ce célèbre monastère abritait tantôt les philosophes, tantôt les théologiens de première, de seconde ou troisième année, tantôt les recolligés 1 2 de la province, suivant que les diètes et les chapitres le décidaient.

A la fin du xvme siècle, ces assemblées se plaignirent de ce qu’on reçût trop facilement dans les noviciats des jeunes gens dépourvus de qualités sérieuses. Elles comprenaient que ce mode de recrutement entraînerait à brève échéance la ruine d’un ordre ou d’une maison. En outre, elles disent que les eseoliers doivent prescher plusieurs fois devant la communauté pendant le cours de leurs études, pour s’exercer à parler en

1 Bib. nat. factum, 2405o; — ms. fr. 18.816-17.

2 Après les études, il y avait les années de récollection.

public. Comme on le voit, l’art oratoire n’était point négligé dans la congrégation de Saint-Maur. (Diète de 1 722 1)

Les Bénédictins de Saint-Germain avaient de nombreux et vastes domaines. Durant tout le moyen âge, ils cherchèrent à les étendre, mais ils ne surent jamais égaler la puissance et la prospérité que nous signale l’abbé Irminon dans son polyptique. Dans chaque possession, je me suis appliqué à étudier l’état, la provenance, les agrandissements du territoire et les divers incidents que ht naître, à travers les âges, l’exercice de la seigneurie spirituelle et temporelle. J’ai pu

constater que les iils de saint Benoît aimaient et encourageaient la culture de la vigne. Ils récoltaient dans leur clos de Suresnes d’excellent vin, qui faisait les délices de la table royale. Henri IV en envoyait en présent à ses meilleurs amis 2.

Le vin de Suresnes perdit sa bonne réputation vers le

xviii0 siècle. Louis XIV avait éprouvé une indisposition; son premier médecin lui conseilla de prendre du Bourgogne, qui produisit le plus heureux effet sur la santé du prince. Cet événement porta une grave atteinte à la renommée du vin de Suresnes et la situation empira à la suite de l’hiver de 1709. Les vieux ceps tirent place à de nouveaux qui ne donnèrent qu’une piquette désagréable. Après 1836, le vin de Suresnes fut absolument décrié; il n’était plus bon qu’à taire danser les chèvres, nous dit un écrivain moderne. Ce fâcheux

témoignage a dû contrister les vieux Bénédictins au fond de

leurs tombeaux 3.

Les religieux de Saint-Germain-des-Prés contribuèrent à

1 Arch. nat. L. 8 i, el LL. 992.

2 Quelques autem s prétendent qu’on a confondu le vin de Suresnes avec le vin de Suren, récolté aux e. virons de Vendôme, et servi à la table de nos rois.

3 En 1560, Bruyren Champier, de re cibaria, lib. XVI), en 1569, Barthélemy de Chasseneux, catalogus gloriœ mundi, p. 377, en 1596, André Bacei, de naturali vinorum historia, p. 358 déclarent que les vins des environs de Paris n’ont pas de rivaux en France.

Voyez aussi Y Histoire de Suresnes, par Edgard Fournier.

rendre célèbre le proverbe si connu : « Il fait bon vivre sous la crosse. » Avant la fin du xme siècle, ils avaient affranchi, en grande partie, leurs hommes et les avaient exemptés des droits de formariage et de la taille à plaisir. Ils ne leur réclamaient plus que des redevances fixes pour le pressurage, le mouturage, le fournage et les diverses dîmes. Les pauvres et les malheureux avaient pris part à leur bienveillante sollicitude. Les Germanistes favorisaient volontiers les œuvres de charité. Ils fondaient et entretenaient des écoles partout où ils le pouvaient. Cela ne les empêchait point de défendre leurs privilèges seigneuriaux avec un soin jaloux. Hauts justiciers, ils réprouvaient tout empiétement sur leur juridiction. C’est ainsi qu’à la suite de discussions orageuses on vit pendre, dépendre, rependre, dépendre une seconde fois, pour rependre une troisième, un infortuné criminel. Comme le cadavre du malheureux supplicié ne pouvait supporter tant d’émotion, la justice s’exerçait sur son effigie.

Les hommages de vassalité qu’exigeaient les Bénédictins de Saint-Germain avaient parfois un caractère spécial d’originalité. Ainsi les habitants de Dammartin et de Longnes (Seineet-Oise), qui se mariaient, devaient leur porter, au son du violon, des metz de mariage (plat de la table nuptiale).

A Naint.ré, les bacheliers (jeunes gens de l’endroit) recevaient 30 pots de vin du prieur, s’ils lui présentaient, avec des gants blancs, le roi Broteault, armé de neuf plumes à la queue et capturé entre la Saint-Étienne et le jour de l’An. Cet usage se rapproche de la coutume qu’on avait, dans le pays de Sairit- Maixent (Deux-Sèvres), de livrer un pareil oizillet attaché avec un câble et traîné sur une charrette, tirée par qhatre forts bœufs. On ne dit pas que l’attelage soit jamais restç, embourbé ’.

Les religieux de Saint-Germain avaient le patronat de plu-

1 Renseignement gracieusement fourni par M. A. Richard, archiviste de la Vienne.

sieurs églises et y jouissaient des droits de prééminence et autres. Ils y occupaient la première place et pouvaient célébrer les offices aux grandes l'êtes de l’année. Les vicaires perpétuels chargés du service paroissial supportaient avec peine cette suprématie honorifique. Souvent ils manifestèrent leur mauvaise humeur par des actes de violence, et troublèrent le service divin en provoquant de véritables émeutes contre les moines, comme le fit messire Cluet, curé de Suresnes, le jour de Pâques, 16 avril 1656 L

A Naintré, le clergé séculier n’eut pas toujours pour le prieur des Bénédictins une conduite irréprochable.

Le 28 juin 1491, le soir, aux offices de la vigile des apôtres saint Pierre et saint Paul, ce dernier lisait la neuvième leçon, comme il en avait le droit. Soudain, Mathieu Richard, vicaire de la paroisse, se précipita sur lui, lui arracha le livre d’entre les mains et l’emporta, après avoir accablé le vénérable religieux d’injures et d’insolences. Condamné pour ce fait à 55 livres d’amende, le trop bouillant ecclésiastique reconnut ses torts et promit d’être plus respectueux à l’avenir. En vérité, j’incline à excuser le délinquant, car je crois que les multiples prérogatives des Bénédictins devaient le surexciter, aussi bien que son collègue, le curé du lieu. On ne pouvait célébrer un office à notes sans la permission du prieur. Celui-ci se réservait tous les services de requiem et d’enterrements, recueillait le lit des nobles qui décédaient, accompagnait le prêtre qui administrait l’extrêmeonction, recevait et partageait avec lui la somme de deux sols que les fidèles payaient de ce chef 1 2. Le prieur des Bénédictins avait aussi droit à la bière dans laquelle on portait la dépouille du défunt, à l’église et au cimetière. Cet usage laisse supposer

1 Bib. nat., ms. fr., 18816-17.

2 L’Église a toujours protesté contre les redevances simoniaques.

qu’on descendait les morts dans la tombe sans leur donner un cercueil 1.

Si le travail que j’ai entrepris renferme des imperfections et des lacunes, je réclame l’indulgence du lecteur, en lui déclarant que des circonstances pénibles m’ont empêché d’y mettre la dernière main en toute liberté. En terminant, qu’on me permette de remercier tous ceux qui m’ont aidé de leurs conseils et de leurs lumières, et, en particulier, Monsieur L. Legrand, cet érudit, aussi savant que modeste, toujours prêt à rendre service aux habitués des archives nationales.

D. Anger.

1 Dans l’article IV des statuts accordés en décembre 1290 aux Huchers, ancêtres de nos menuisiers, il est dit : « que nus ne loue coffre à gens mors » (Depping, Ordonnances relatives aux métiers, p. 374).

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