ANGE PITOU ET SON JOURNAL II
proche. Un des amis que Vatar avait dans les bureaux avait trouvé moyen de substituer, sur la liste des partants, le nom du royaliste à celui du Jacobin. Ce fut à Chaptal et au Premier Consul que Pitou dut de poui'oir déjouer celte machination, l'in attendant, il mourait de faim et quand le 8 septembre , le conseil privé lui accorda sa grâce, il se trouvait démuni de tout. « Mes amis, disait-il dans une lettre éplorée, sont morts de chagrin après que Je les ai obérés malgré moi. J'ai tout engagé : j'ai tout i-endu. Le malheur que Je n'ai point provoqué m'a réduit à la plus affreuse misère. L'habit qui me couvre ne m'appartient pas » (i).
Aussi, ne trouvait-il rien de plus expédient que de solliciter l'autorisation de publier son Voyage à Cayenne. Le bureau des Journaux consulté, reconnaissait que « C auteur ne parait pas avoir exagéré », mais il estimait que l'ouvrage ne pouvait paraître dans son état actuel et que de nombreuses coupures devaient y être pratiquées. Seulement quand Pitou demandait sur quel point devaient porter les coupures : « Xous ne pouvons le dire, répondait le bureau, ce serait exercer une censure que la loi n'a pas établie. » Vainement, Pitou faisait agir avec Garât, l'ancien ministre révolutionnaire devenu sénateur, trois cousins de la future impératrice Joséphine. Il se heurtait à cette fin de non-recevoir.
Heureusement pour lui, au début de ISOk, il Joua un rôle qui n'a Jamais été nettement éclairci dans la combinaison qui mit une entrave à l'émission d'un milliard de faux billets de banque 12), et dès lors, Bonaparte le recommanda à la bienveillance du bureau de consultation de la liberté de la presse. .\u début de l'an XIII, Lemontey et Garât plaidaient sa cause et discutaient les coupures qu'on voulait lui imposer. « Je désire, écrivait-il le 19 brumaire à Lemontey, que vous obteniez que la préface et l'acte d'accusation ne soient point retranchés. Il légitime ce que J'avance sur mes inconsé" quences (31 ».
(1) Archiviri» nationale», 6* jour romplémentairc nn XI. F7r»313. Don. 6 5(iU.
(2) Engerand. An((e Pitou, 219-220.
(3) Archive* natiunaleii, H 6 31S. Dot. A5A9.
12 LES DKPORTl.S DE FRUCTIDOR
Enfin, l'autorisation fut obtenue de haute lutte, ainsi qu'en témoigne le rapport suivant adressé à S. E. le sénateur ministre de la police générale de l'Empire : « Monseigneur, le bureau de consultation de la liberté de la presse a pris lecture de l'ouvrage du citoyen Louis-Ange Pitou intitulé : Voyage forcé à Gayenne dans les deux Amériques et chez les sauvages, ainsi que de plusieurs lettres de l'auteur et divers rapports précédents, estime qu'il y a lieu d'autoriser la publication et la vente de cet ouvrage aux conditions suivantes : 1° que l'auteur supprimera dans le titre de son ouvrage le mot forcé et dans ses qualités celle de déporté de Fructidor; 2° qu'il supprimera pareillement toutes les pièces relatives à son procès à l'exception des lettres de grâce qu'il pourra conserver; 3° qu'il ajoutera dans sa préface la déclaration relative aux agents coloniaux du 18 Fructidor, etc. (1) »
Le livre parut enfin. Il eut un si vif succès que Pitou encaissa près de 12 000 francs, avec lesquels il acheta un fonds de librairie. De pareils succès ne sont plus de notre temps, mais certainement Pitou trouvera encore des lecteurs au XX" siècle.
(1) Voici le passage de la préface qui fut la rançon du livre : « J'ai pu, ne consultant que la position des déportés, peindre la conduite des agents sous des traits un peu sombres, je leur ai peut-être trouvé des torts et des délits qui ne seraient que des erreurs involontaires, si je les eusse approfondis en homme d'Etat, si je les eusse vus dans leur cabinet. Le malheur des circonstances, la pénurie des moyens, la détresse de la colonie, l'insubordination des noirs, l'affreux mélange et le chaos militeront beaucoup en leur faveur. Les chefs ont atl'aire à des êtres si indolents, si peu conséquents avec eux-mêmes qu'il faut être souvent un ange ou un Protée pour se faire tout à tous. Cette versatilité continuelle, si nécessaire dans les colonies au moment où nous nous y trouvions, et si incohérente avec le caractère européen, leur a beaucoup nui à nos yeux. Les déportés, qu'on y envoyait, étaient presque tous des gens marquants et regardés comme dangereux. Il fallait plaire à la mère patrie, aux colons, aux noirs, aux exilés, ne point dévier de sa place et se faire aimer en punissant. L'amour, la haine ou la crainte n'ont point eu de part à cet écrit. Je leur en ai donné la preuve en leur présence, quand d'un seul mot ils pouvaient m'ôter la vie, quand je leur disais, avec le caractère que mes amis me connaissaient, des vérités dures que le danger de mort ne m'a jamais fait taire. Ici je leur dois la vérité. La voilà tout entière. »
Journal d'ANGE PITOU
Le Départ pour la Déportation.
E me souviens toujours avec plaisir d'avoir chanté à Paris, depuis 1795 jusqu'en 1797, pour chasser la misère et gagner ma vie, et je remercie le public d'avoir déposé en ma faveur le préjugé qu'il a contre tous ceux qui exercent la même profession que moi.
Toutes les fois que je passe dans la rue Saint-Denis, je m'arrête à considérer la maison de l'Homme armé, où je débutai en i7<i3, le !«■ juillet, à cinq heures du matin (1). Une marchande de la halle, qui s'aperçut que je m'enrouais à force de chanter contre l'agiotage, me dit en style énergique qu'un chanteur sans violon sonnait comme un pot cassé. J'avais fait ma journée et j'allai compter ma recette dans un petit cabaret borgne, où je trouvai des gens attablés qui me donnèrent un gros morceau de pain!... Dans ce moment de disette, ce fut pour moi un gros monceau d'or. Je donnai en retour quelques cahiers de chansons. A six heures et demie, je m'en retournai chez moi, persuadé qu'en me retirant toujours à la même heure, je ne serais reconnu de personne, le jour ne venant ordinairement qu'à dix heures du matin chez les gens de bon ton ; mais la faim qui chasse le loup du bois réveillait alors tout le monde avant l'aurore, et je me trouvai caché au milieu des halles comme la perdrix qui met sa tête sous l'aile pour se dérober au chasseur. A dix heures, j'allai à mon ordinaire rédiger la séance de la Convention pour les Annales pa-
(1) Pour le calendrier répablicain, c'Alait le 1S messidor on III.
triotiques et littéraires. En revenant, je trouvai au coin de la place Dauphine un opérateur {le marchand de vulnéraire suisse) entouré de toute sa musique qui, suivant l'argot du métier, postigeait à faire quimper le trèpe, s'arrêtait et faisait jouer pour attirer les passants. L'observation de la dame de la halle m'avait frappé. J'avais besoin de musique. Je parlai à l'oreille d'un membre de l'orchestre du marchand de vulnéraire. Convention faite à partage égal, nous nous donnons rendez-vous pour le lendemain à cinq heures du matin, dans un petit cabaret de la rue du Puits, près des Halles. Comme l'opérateur ne sortait de chez lui qu'à sept heures du matin, son musicien trouvait son compte à nous servir tous deux. Nous nous attablons. Un verre de cassis met de la colophane à l'archet et dérouille le gosier. Nous répétons notre cahier et nous allons ^os//cAer. J'étais le plus hardi; le trèpe quimpe et à six heures et demie nous avons fait 400 francs. Nous allons compter notre recette et déjeuner à un petit cabaret. C'était la galerie de mon musicien et le rendez-vous des autres chanteurs. Je payai mon entrée. Bientôt les accords discordants des chanteurs et chanteuses font une cacophonie risible. Les censeurs et les admirateurs sont des commères du marché aux poirées qui viennent avec leurs amoureux, affublés d'un large chapeau blanc et la pipe en gueule, juger l'impromptu fait à coup de verres. Comme je figure dans cette tabagie, au milieu d'un nuage de fumée, les coudes appuyés sur une table couverte d'une serpillère humide, grise, rouge, brune et violette!
Voilà la queue à Robespierre (i), Nous dit certain pamphlet du jour; Voulez-vous voir sa tête altière.
Répond le voisin à son tour.
(1) En fructidor an II, Mehée fils ayait lancé contre les Terroristes vaincus un pamphlet tapageur La Queue de Robespierre ou les dangers de la liberté de la Presse. A ce factum firent chorus : Coupons-lui la queue, de Baralère; Rendez-moi ma queue, Défends ta queue, La Tête à la queue. Le Front de Robespierre et enfin La Queue de Robespierre écorchée, de Couturier (5 gerininal au III). Pitou, qui débutait alors comme chansonnier, profita de la vogue pour dérouler ses neuf couplets.
LE DÉPART POUR LA DÉPORTATION l5
La tête, la queue et le reste Sont bons à fumer mon jardin; Suivant le proverbe, j'atteste Que dan» la queue est le venin.
La queue est un meuble à la mode Auprès du sexe féminin, Mais la queue est fort incommode Lorsque je n'en vois pas la fîn.
D'un bout à l'autre de la France, Si le peuple expire de faim.
C'est qu'on recule et qu'on avance.
Et la queue est toujours sans fin.
Quand ma queue et mon allumette Percent certain réduit charmant.
J'entends une jeune pucelle Crier : c'est un couteau tranchant I Notre queue à la Robespierre Dans votre sang va se grossir; Serre: la mienne tout entière, Vous sentes naître le plaisir.
La queue, à la moitié du monde.
Sert pour faire l'autre moitié. >
Des égorgeurs la queue immonde Elit fait périr le monde entier.
Nous marchandons avec la barque.
Pour vivre quelques jours de plus.
Caron tient les chefs dans sa barque, .Mais leur queue aura le surplus.
Jadis à la grande duchesse, X Monseigneur le saint prélat.
Les gens de petite noblesse Portaient la queue avec éclat :
.Mais pour la queue de Robespierre, Si tu ne veux pas la porter, .Monsieur le faquin en litière, Commence donc par la couper.
Tu pleures, gentille donselle.
En voyant ce fer dans leur main !
.Ma queue ast innocente et belle, Tu la retrouveras demain.
Mais sa queue est cette séquelle.
Et de brigands et de vautours, Qui ne se met en sentinelle Que pour nous voler nuit et jour.
i6 LES DÉPORTés DE FRUCTIDOR
Sa queue est dans cette caverne
Où s'était caché le serpent.
Au beau milieu de cette Averne,
Ce monstre a planté son trident.
Le malheur passé nous atteste
Cette terrible vérité :
Sa queue et sa tête de reste
Siègent dans plus d'un comité.
Mais cette queue est bigarrée
D'amour, de sang et de plaisir,
Quand l'un travaille à la curée,
Un autre s'amuse à loisir.
Moi, sous ma mauvaise mandrille, "*
Dans ce temple de Lucifer,
J'ai, sous une jupe gentille,
Pris le paradis en enfer.
Partout la queue est infinie,
Ici, c'est la proscription;
Là c'est la terreur et l'envie.
Et plus loin c'est l'ambition.
Mais quand il s'agit de finance,
.\lors nous changeons de refrain :
C'est un grand malheur pour la France,
()ue cette queue ait une fin.
En chantant sur les places, je me trouvai associé à la plupart des gens sans état et sans considération. Le public, qui devina les motifs qui m'avaient réduit là, vint me voir avec autant de curiosité que d'intérêt et de plaisir. L'argent ne me manqua plus : je faisais jusqu'à 5o francs de recette par jour. En 1796, au moment où le numéraire ne commençait qu'à reparaître, je nageais dans l'abondance au milieu de la disette. Cette abondance me donna le goût du plaisir et de la dissipation. On ne se doute pas des rencontres que trouve un acteur et un chanteur. Sa physionomie, que tout le monde regarde sans contrainte, s'imprime plus ou moins dans la mémoire et dans le cœur de ceux qui l'entourent (i). De là ces prévenances, ces visites,
(1) L'unique portruit d'Ange Pitou, que l'oo possède, est la gravure qui sert de frontispice au Chanteur parisien. Voici, d'autre part, ■son signalement tel que le fournit le jugement rendu contre lui le 9 brumaire an VI : « Taille de cinq pieds (1"65), cheveux et sourcils châtain foncé, front grand, nez un peu long, yeux bruns, bouche petite, menton rond. »
l8 LES DÉPORTÉS DE FRUCTIDOR
ces avances qu'on lui fait sans conséquence et sans crainte. S'il assaisonne ses vaudevilles de quelques lazzis, la petite fille, qui ne désire qu'un amant entreprenant, les prend pour elle et le chanteur renxplace l'amant timide qui se gène en sa présence. La vanité de plaire est souvent plus puissante que l'amour. Elle s'éprend pour lui. Plus un homme est exposé aux regards, s'il est goûté du public ou de la société, plus on s'oublie pour lui faire des avances. On ne rougit même pas d'accorder ses faveurs. Les marchands de la place Saint-Germain-VAuxerrois, où j'avais établi mon théâtre ambulant, m'ont vu plus d'une fois refuser différents cadeaux, les commissionnaires insister au point qu'un jour je remis sur la borne trois paires de bas de soie qu'on venait de me présenter en plein jour. Et je ne me rappelle pas sans rire la ruse d'une jeune femme qui, se trouvant un jour à mon cercle avec un vieux mari, vint le lendemain chez moi me gronder de l'avoir regardée en public, et pour appuyer sa plainte, me montrer une contusion qu'il lui avait faite au cou, en la menaçant du divorce si jamais elle revenait m'entendre. Je la voyais pour la première fois. Un jour, au sortir de plaider ma cause pour mes chansons, je fus accosté par une autre qui me pria de lui montrer la musique. « Madame, je ne la sais pas. — N'importe, dit-elle, mon mari est vieux et aveugle. Nous lui ferons compagnie et vous serez musicien. — Mais, madame, on le préviendra. — Je me charge de tout. — Je vous tromperais, madame. J'ai une amie. — Et moi un mari. »
Je ne connais pas de moyens plus dangereux que ces chances de bonne fortune pour plonger l'homme dans l'oubli de son être, de son cœur et de ses facultés morales et physiques. C'est dans cet état, comme dans les prisons, que j'ai appris ce qu'il en coûte pour être un honnête homme. Si l'appât de l'or eût pu me séduire, je serais riche et considéré, mais j'aurais perdu le seul titre qui me consolç dans ma médiocrité. J'ai lutté dix ans contre l'adversité. La fortune, qui m'a trouvé inébranlable à mon départ comme à mon retour, m'a conduit au port lorsque je me préparais encore à une tourmente.
Mes vaudevilles me firent voir les bords de la Guyane :
Ne fait' pas tant votre embarras.
Tâchons plutôt de nous entendre :
Quand on veut fair' ce qu'on ne sait pas, Tout au nloins il faut l'apprendre.
Si chacun veut changer d'métier; Si l'niaçon veut fair' des souliers; Si l'cordonnier fait des maisons; Si \e$ loups gardent les moutons; Ah! mon Dieu!
Ah! mon Dieu!
Que ça nous causera de maux,
A l'eau,
A l'eau, Pauv' Jacqu' aime ben mieux,
A l'eau,
A l'eau... ,
•Vime ben mieux porter ses siaux.
Aime ben mieux garder ses siaux.
Mon avis ne fut point goutta; Bientôt chaque place fut prise ; On dépouilla la probité, Et Von enrichit la sottise.
Un chaudronnier d'vint régisseur; Un perruquier d'vint orateur; Un comédien s'fit général; On préféra l'une au cheval.
Ah! mon Dieu!
Ah! mon Dieu!
Que ça nous a causé de maux !
A l'eau,
A l'eau, Pauv' Jacqu', t'as ben mieux fait,
A l'eau,
A l'eau, T'as ben mieux fait dporter tes siaux.
T'as ben mieux fait d'garder tes siaux.
S'ils veulent nous faire cueillir .\.vec l'épine quelques roses.
Qu'ils fassent donc au moins finir Ce détestable ordre de choses, R'tournez chacun à vos métiers; Cordonniers, faites vos souliers ;
Maçons, bâtissez vos maisons;
Coiffeurs, retapez vos chignons.
Croyez-moi,
Croyez-moi,
Pour voir terminer tous nos maux,
A Veau,
A l'eau, Com' Jacqu' faut que chacun,
A Veau,
A Veau, En c'monde porte ses siaux, Porte gaîment, porte ses siaux.
Porte gaîment, porte ses siaux.
J'pourrions peut-être pardonner A tout ce peuple de corsaires, S'il voulait au moins se donner Le soin d'arranger nos affaires.
Mais quand on ëtouffe nos cris.
Lorsque tout va de mal en pis; Après assignats et mandats.
Quand ils nous volent nos ducats; J'espérons, J'espérons, Voir les auteurs de tous nos maux A Veau, A Veau, Car tant d'fois va la cruche A Veau, A Veau, Qu'elle tombe en morceaux.
Qu'un jour elle tombe en morceaux.
Qu'un jour elle tombe en morceaux,
J'avions biau leur faire des dons Et des biaux morciaux d'éloquence, J'obtenions des insertions.
Et v'ià tout' notre récompense.
Quand ils ont pris les bons morciaux, Ils disent, nous sommes égaux; Mais nous autres, c'est pour manger; Et vous autres, c'est pour payer, J'espérons, J'espérons, Voir les auteurs de tous nos maux
A Veau,
A Veau,
LE DEPART POUR LA DEPORTATION il
Car tant d'fois va la cruche A l'eau, A l'eau, Qu'elle tombe en morceaux, Qu'un jour elle tombe en morceaux, Qu'un jour elle tombe en morceaux (i).
Un autre vaudeville, composé au mois d'octobre 1796, a été une des principales causes de ma déportation. Comme il m'arrivait de porter souvent la main à ma poche, on prétendit que je faisais des gestes indécents et contrerévolutionnaires, délit prévu par la loi du 27 germinal, et comportant la peine de mort {2).
Rtipublicains, aristocrates, Terroristes, buveurs de sang, Vous sere: parfaits démocrates Si vous nous comptez votre argent.
Et comme la crise est urgente, Il faut vous conformer au temps.
Et prendre tous une patente Pour devenir honnêtes gens.
(1) Pilou avait fait ces vers en 1796, lor;» de la banqueroute du papier ou pluir>t il avait emprunté les trois premiers couplets à une comédie antirobespierriste d'après Thermidor : La Pauvre femme.
(2) La déclaration du directeur du jury relate ainsi les faits : « Le
E révenu Pilou se mêle, depuis plusieurs années, de chanter et dislriuer dans les places publiques des chansons dont lu majeure partie est de sa composition et renferro)! des diatribes contre la Hépublique et le (Touvernement actuel. L'influence de ce chanteur, qui u acquis dans Pari» une grande célébrité, est telle sur l'esprit du peuple, que dans tuules les places, dans tous les lieux où il s'installe, il est bien- Idl entouré d'un cercle nombreux d'auditeurs c{ui ne désemparent as et dociles à l'enthousiasme et aux insinuations que ce chanteur eur suggère par ses gestes, tantôt le couvrent d'applaudissements, tanlot tournent en dérision certains passants que Pilou leur signale. Des plaintes multipliées parvenues an Bureau Central, plusieurs dénonciations de la part du ministre de la police, suivies de seixe incarcirrulions de Pitou, suivant son propre aveu, dont il parait se glorifier, il a même été dressé un acte d'accusation sur lequel, toutefois, les jurés ont prononcé qu'il n'y avait lieu le 2'i germinal on IV. Au commencement de l'un V, le Bureau Central lui reliia sa
pei iiiisMion de chanter Pilou iifTeclait journfllenient de chanter
des rouplet» et de débiter des discours fabriqués contre le Corps Législatif, la République, les républicains, le Directoire Exécutif et «outre toutes les autorités constituées. Il accompagnait ses chants et commentaires de gestes indécents, ne cessant de mettre la main à son derrière en parlant de la République et des républicains. <•
Mon Dieu, que la patrie est chère A qui la porte au fond du cœur!
Tous les états sont à l'enchère Hors celui de législateur.
La raison en est évidente, C'est qu'aucun des représentants Ne pourrait payer la patente Qu'il doit à tous ses commettants.
Un Jacobin, nommé Scrupule, En s'approchant du receveur, Retourne sa poche et spécula Qu'il n'a plus rien que son honneur.
« Oh! que cela ne te tourmente, Dit le receveur avisé.
Ton dos a le droit de patente.
Commerce donc en liberté. »
Une vierge de haut parage.
Imposée à quatre cents jrancs.
Dit en descendant d'équipage :
« Bon Dieu, vous moquez-vous des gens?
Mais, monsieur, je vis d'industrie.
Le financier, le Directeur,
Vous diront que pour ma patrie,
J'ai vendu jusqu'à mon honneur. »
Un gros procureur honnête homme, Cousin de tous les fms Normands, Murmure de payer tout comme Les malheureux honnêtes gens.
Oh! cette injustice est criante, On se pendrait d'un pareil coup !
Faire payer une patente, A ce grand-maître grippe-sou.
Sous ce déguisement cynique, Remets-tu ce fameux voleur.
Fournisseur de la République, Autrefois simple décrotteur, Depuis qu'on parle de patente, Monsieur dit qu'il n'a plus d'état, Que la République indulgente Le classe parmi les forçats !
« Combien paierai- je de patente ?
Dit certain faiseur de journal.
— Si tu devais un sou de rente A tous ceux dont tu dis du mal,
LE DtîPART PODR LA DÉPORTATION 2 3
Je crois qu'au bout de l'année.
Sans compter tous tes revenus, Ta dette serait augmentée De trois ou quatre mille écus.
Un vieux médecin se présente, t Eh! quoi, dit un des assistants, Peut-on payer une patente Pour avoir droit de tuer les gens r
— Non, dit un auteur dramatique.
Il vaut bien mieux les égayer.
— Eh ! mais, répond certain critique.
Nous vous payons- bien pour bâiller.
En fredonnant un air gothique,
Arrive un chanteur écloppé.
« Si pour chanter la République
Il faut que je sois patenté.
Je ferai, dit-il, sans contrainte
Cette offrande à la liberté.
Si désormais je puis, sans crainte,
Chanter partout la vérité. »
Je fu« arrêté le 3 fructidor an V {3o août 1797) pour avoir fait ces quelques couplets où les Jacobins et le Directoire crurent se reconnaître. Traîné à la Force, jugé le 9 brumaire an VI (3i octobre), à la mort, puis à la déportation, j'en appelai pour gagner du temps. Je me persuadais, comme plusieurs, que la déportation était une noyade sous un autre nom. Le 2 novembre, on me conduit à Bicétre où, me voyant seul dans une cellule de huit pieds carrés, j'esquissai quelques notes sur mes malheurs. J'avais le pressentiment d'une future inquisition. Chaque cahier était à peine fini que je le remettais fidèlement aux personnes qui faisaient chaque jour une lieue pour venir me voir au travers d'une grille de fil d'archal, aux deux bouts de laquelle étaient des gardes qui coupaient jusqu'au pain que l'on m'apportait. Heureusement que j'avais un porte-clefs qui m'était affidé. Le 6 janvier 17^)8, je venais d'envoyer mon dernier cahier. Sur les quatre heures après midi, je remonte à ma chambre pour me remettre à l'ouvrage. A six heures, la porte de la galerie s'ouvre avec un grand bruit, deux porte-clefs entrent dans mon cabanon
24 LES DKPORTKS DE KIUCTinOR
avec deux flambeaux et deux dogues. J'étais sur mon lit. Ils m'en font descendre, me fouillent, mettent le scellé sur la porte de la chambre et m'annoncent qu'un gendarme à cheval vient d'apporter un ordre du commissaire de visiter mes papiers et de me mettre provisoirement au cachot, au pain et à l'eau. J'y descends aussitôt. Me voilà à côté de deux condamnés à mort, l'un pour avoir assassiné sur la route de Pantin, l'autre pour avoir, par jalousie, coupé les deux seins à sa maîtresse.
Le i3 janvier, on me fit remonter dans mon cher cabanon devenu un palais pour moi depuis que j'étais descendu à quelques pieds sous terre. La porte en était fermée sur moi, mais je pouvais respirer l'air. Ma fenêtre donnait sur la cour voisine. Ce jour-là, je vis mes amis, à qui je ne pouvais parler que par signes, leur tendant la main à travers les barreaux. Je leur avais appris un langage muet que j'avais inventé, en lyoS, pour converser avec une voisine qui demeurait en face de la maison d'arrêt de la section Marat. L'inflexion des doigts formait toutes les lettres. Ils avaient un mouchoir à la main. J'appris par leurs signes que mon jugement était confirmé. J'attendais cette confirmation que je n'ai jamais reçue.
Le 20 janvier, à dix heures du matin, deux gendarmes à cheval viennent me prendre et pour que je sois absolument sans ressource, ils ont ordre de me dire que je suis mandé à Versailles pour déposer dans une affaire. La ruse est trop grossière pour que je ne m'en méfie pas. Ils me mettent les menottes et me voilà en route pour Rochefort ou la déportation (i). Je marchais à pied au milieu de mes
(1) Gayenne était l'épou vantail de la jeunesse sous l'Ancien Régime. On y envoyait les fils de famille que leurs passions auraient pu conduire à l'infamie. « Quelques-uns par intrigue, dit Mongrolle {La France équinoxiale, 24-25), passaient dans In colonie revêtus de l'uniforme des troupes coloniales et munis d'un brevet de souslieutenant... La colonie passait, en France, pour n'être peuplée que de mauvais sujets, tandis que la masse de sa population était composée de cultivateurs, de négociants et d'artisans très estimables qui gémissaient d'un préjugé aussi faux que dangereux pour leur patrie. »
a6 LES DÉPORTI^S DE FRUCTIDOR
deux archers à cheval, ayant les deux mains enfermées et cachées dans mon mouchoir. Je ne me souciais pas de traverser Paris dans cet accoutrement. Mes guides y consentirent et nous prîmes par le boulevard d'Enfer. C'était l'hiver. Que ces lieux étaient déserts! Ils me rappelaient le plaisir que j'y avais goûté pendant la saison dernière. P2n approchant de la maison de Maury, une des bastilles de Robespierre, je comparai les deux époques.
A dix heures, j'arrive à Vaugirard, guinguette fameuse autrefois et qui ressemblait à un désert. C'était le point de ralliement des Babouvistes au 23 fructidor an IV (4 septembre ijqO). Le brigadier me fit traverser le village sans autres menottes que ma parole, me remit à ceux qui devaient me conduire à Versailles et me força à accepter du tabac pour ma route. Je lui remis deux lettres que j'adressais à MM. B43ss2t et B2V2C265t (i), les invitant à ne pas m'abandonner dans le moment où je partais sans argent et sans linge. Plusieurs voisins se rendirent chez mon nouveau guide pour me voir. Un scélérat, un proscripteur, un proscrit deviennent toujours des objets de curiosité. On me plaint, on me fait cent questions pour m'engager à répondre. J'attends le moment de mon départ en silence. J'étais encore à jeun. L'épouse de mon nouveau guide me fait déjeuner. L'officier me met sur ma route avec un seul guide à cheval, en exigeant ma parole d'honneur que je ne chercherai pas à m'évader. Je la donnai, mais à regret, car je trouvai l'occasion de montrer aux inconséquents que les honnêtes gens mettent l'honneur et le serment au-dessus de la vie.
Le brouillard venait de se lever. Le soleil perçait les nuages. Je marchais tête baissée. Depuis un quart d'heure, le bois du parc de Bellevue m'a dérobé Paris et je me sur-
(1) Ces chiflfres signifient Bausset et Bévécerot, peut-être amis
ftersonnels de Pitou, peut-être noms de guerre de Nicole, alors journaiste et plus tard éditeur, et de Lenormand fils, imprimeur, qui avaient escompté les billets de Pitou, destinés à faire les fonds nécessaires à Pichegru pour le mouvement que préparaient les royalistes à la veille du 18 Fructidor.
prends encore les mains jointes. En parcourant Thoriion, j'aperçois la prison dont je sors. Elle est à ma gauche, sur une montagne parallèle à celle-ci. Je la regrette parce qu'elle est près de Paris, parce que j'y voyais mes amis. Quand on perd tout, nos vues restreignent nos besoins au seul nécessaire. Quand on éprouve des douleurs aiguës, on envie le moment où l'on pleurait pour des égratignures. En traversant Viroflay, je reconnais l'auberge où je descendis le i<) octobre 17*^9, en arrivant à Paris pour la première fois. Nous voilà à Versailles. On me met en prison dans les Petites Écuries de la Reine. Le concierge Biset est là, gardien de son épouse prévenue d'émigration. Ils voient les déportés d'un bon œil. On me loge dans un grand chauffoir où sont doure ou quatorze villageois arrêtés pour avoir voulu soustraire leur curé à la déportation. A neuf heures, on ouvre la porte de la grille, on m'appelle. Ce sont mes amis à qui j'avais écrit le matin. Le lendemain, ils m'accompagnent à Rambouillet. Nous descendons au Grand Monarque. On me conduit en prison tandis qu'ils descendent payer le dîner, malheureux stratagème pour ménager leur sensibilité. La prison est un cabaret. Le concierge me prie de tracer mon signalement sur son registre et de donner décharge de ma personne aux deux gendarmes qui m'ont amené. Je prends la plume en riant. Le soir, je faillis en montant dans ma chambre enfermer le concierge qui était passé devant moi et m'enfuir avec les clefs de la prison qu'il laissait aux portes. Je n'avais qu'un pas à faire pour gagner la rue. Mais je ne voulus pas trahir sa confiance.
j H janvier. — Je devais faire ma route avec une jeune femme. Au mot déporté, elle a reculé d'effroi. C'était la sœur du dernier président de la société populaire. Un soldat, qui vient d'obtenir sa retraite, n'est pas si scrupuleux. A sept heures nous traversons le parc. On parle du 18 Fructidor. Il n'a pas connaissance des causes de cette journée; mais Pichcgru est un conspirateur, ainsi que tous ceux qui pensent comme lui. Je lui demande en riant la preuve de ce qu'il vient d'avancer, c On l'a imprimé dans tous les
as LES DEPORTES DE FRUCTIDOR
journaux par ordre du Directoire. Donc, c'est que cela était vrai. — Vous avez servi sous Pichegru. Était-il royaliste?
— Non, mais il l'est devenu depuis. — Pour quels motifs?
— Je n'en sais rien, mais les bons journaux le disaient bien avant le 18 Fructidor. — Quels sont les bons journaux? — L'Ami du Peuple, l'Ami des Lois, les Hommes libres, le Batave, le Révélateur, VAmi de la Patrie, le Pacificateur (i). — Pourquoi ceux-là valent-ils mieux que les autres? — Parce que le Directoire les achetait pour nous en recommander la lecture. Ceux-là sont ennemis jurés des rois, des richards et des propriétaires insolents; ils veulent l'égalité parfaite dans les fortunes. — Marat la voulait bien aussi. — C'est bien comme lui que nous la voulons. Puis, je n'entends rien à toutes vos raisons. Tout le monde est pour le Directoire. Il me paie bien. Je n'ai qu'à m'en louer. » Nous descendîmes à Épernon pour dîner. Il fit bande à part, crainte, dit-il, d'être empoisonné par un royaliste. Nous le plaisantâmes. Il se mit en grande colère et nous donna la comédie, jusqu'à une lieue avant d'arriver à Chartres.
Voilà le bois de la Chambre, maison de campagne où nous allions promener souvent quand je faisais le séminaire dans cette ville. Je ne m'en rapportais pas à ceux qui me disaient alors que ce temps était le plus heureux de ma vie. Voilà le parc, la petite montagne du Permesse où Phcebus a entendu tant de sottises, la cabane de la jolie vigneronne qui faisait mordre à la grappe, la charmille où nous nous enfoncions tandis que le supérieur faisait une partie de tric-trac. Le nouveau propriétaire a réparé les brèches faites au mur de l'enclos... Nous entrons dans les
(1) L'Ami du peuple, rédijfé par Lebois ; L'Ami des Lois, par Poultier; Le Journal des hommes libres, par Charles Duval ; Le Batave, par Dusaulchoy ; Le Révélateur, de Meunier; L'Ami de la Patrie, par Couesnon-Pellerin et Le Pacificateur, par Picquenard, Méjan et Galettf. Quelques-uns de ces journaux étaient subventionnés par les fonds secrets du Directoire qui n'accordait à leurs rédacteurs qu'une confiance relative. « Cet homme, dit de Couesnon-Pellerin un rapport de Limodin, est pressé par la misère et parait très disposé a se vendre au plus oQrant. m
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La barrière de Vaugirard.
Dessin de Palaiscau, 1819. (Bibliothèque Nationale : Estampes.)
faubourgs de Chartres. Le brigadier me recommande au concierge Frein, parfait honnête homme. J'aurai deux compagnons de malheur et de voyage : un jeune officier nommé Givry et un ancien bénédictin de Vendôme nommé Cormier (i).
'il janvier. — Nous voilà en route pour Châteaudun, mon pays : je vais embrasser ma tante, ma mère nourrice, ma meilleure amie, celle à qui je dois mon éducation ! Nous avons dépassé Thivars. Que ne puis-je allonger ma route! Je serai isolé quand j'aurai laissé mon pays derrière moi. Nous arrêtons à Bonneval. Le capitaine de gendarmerie de cette petite ville a épousé une Dunoise qui me reconnaît. Nous avons soupe ensemble, il y a dix ans, chez une dame Hazard!... Souvenir délicieux! Heureux temps! Si vous lisez ce passage, aimables convives, vous regretterez
(1) J.-B. Cormier, ancien bi^nédirtin. Rapatria, il devint en 1805 vice-président du Conseil ecclésiastique établi ù Chartres, par l'évèque de Versailles (V. Pierre, La Terreur §ouê U Directoire, 4X9).
3o LES DÉPORTÉS DE FRUCTIDOR
comme moi ces beaux jours. Si les roses tombent de nos joues, que l'amour ramène l'amitié! Nous nous en contenterons peut-être. Dînons vite pour faire trois lieues jusqu'à Châteaudun. Nous voilà à Marboué. Le Loir reçoit ici le tribut d'une petite rivière où j'ai failli me noyer à six ans. Cette rivière, nommée la Gonnie ou la Resserrée, coule de l'est à l'ouest et ne tarit jamais. Au milieu de la canicule, tandis que les autres fleuves se dessèchent, son Ut est souvent trop étroit pour la contenir. Elle présente le phénomène du Tigre dans les montagnes d'Arménie. Comme lui, elle disparaît à deux lieues au-dessus du village auquel elle donne son nom. Si les habitants se hasardent d'ensemencer le vallon qu'elle semble abandonner, au milieu du printemps elle se gonfle, emporte les moissons et recule sa source d'une lieue. Ses bords sont couverts d'aulnes qui ceintrent d'un berceau l'eau tranquille et noire. Les bestiaux, qui paccagent à deux portées de fusil de son lit, disparaissent souvent dans les gouffres innombrables qui sont dans la prairie.
Il y a quinze ans, je me transportais par la pensée à la chaumière de mon père à Connie ou à Valainville où je suis né. Nous expliquions alors la descente d'Énée aux Enfers. Du grenier de notre cabane, je croyais voir dans les sinuosités de la Connie le Styx ou l'Achéron se replier sept fois sur lui-même. Heureux temps que celui-là! Je n'avais vu que notre hameau, le clocher de notre village et la prairie où nos vaches pâturaient; le château de Prunelay et le comté de Dunois me tenaient lieu des quatre parties du monde.
A neuf ans, ma mère me mena à la ville, pour y rester chez ma tante. Je me tenais sur le seuil de la porte, fixant la campagne avec le même serrement de cœur que j'éprouve aujourd'hui. Valainville, Connie me semblaient à deux mille lieues.
Humble cabane de mon père, Témoin de mes premiers plaisirs, Du fond d'une terre étrangère, C'est vers toi qu'iront mes soupirs.
LE DÉPART POUR LA DEPORTATION 3l
Nous approchons de la montagne dont la cime me montre CKâteaudun. Voilà mon pays. Voilà mon cher pays. Depuis si longtemps que j'en suis sorti, reconnaîtrai-je encore mes amis? Les Dunois ne sont pas changeants. On les accuse même de trop de probité en temps de révolution, car en i jgS on eut toutes les peines du monde à trouver douze membres du Comité révolutionnaire.
Les plus habiles peintres épuisent leur talent pour copier sur la toile ou l'ivoire les coteaux parallèles de la cité vus du côté du nord. Deux chaînes de montagnes frugifères, à droite et à gauche de la rivière, laissent au milieu une vallée fertile d'une demi-lieue de largeur. La ville s'élève à près de 4(X) pieds en l'air. Le Loir, qui coule au pied, se divise en deux bras et roule paisiblement dans son lit étroit une eau argentine qui semble quitter à regret la montagne d'où elle filtre par cent crevasses invisibles. Le printemps, sur ces bords, est le vallon de Tempe. Des jardins d'un côté, de l'autre de riches prairies laissent le spectateur immobile pronxener ses regards sur un tapis de verdure liseré de fleurs. Quand Pomone a succédé à Flore, il grimpe dans des vignes rampantes vers la cime de rochers à pic, plantés de bois qui ombragent çà et là des réservoirs d'une eau pure. Bois, prés, vallons, montagnes, garons, jardins, vergers, se trouvent mêlés et confondus dans un magnifique désordre.... Horizon enchanteur, tu me laisses apercevoir les chênes touffus de Macheclou où nous vendangeâmes avec l'Amour en 1783.... Retrouvcrai-je cette jolie vendangeuse ? Des jolis jeux de notre enfance se souviendra-t-elle encore?
Entrons à Châteaudun. Je ne désirerais qu'une de ces huttes sous le rocher, d'où s'élèvent des nuages de fumée. Autrefois, je dédaignais le sort de ces malheureux blottis dans les fentes de la montagne, comme les Lapons dans leurs souterrains. Nous voilà sur la route de la prison. Au Point-du-Jour restait un de mes amis qui a tant aboli de préjugés depuis la liberté qu'il ne croit plus à rien. Son flegmatique cousin est plus sage et moins bruyant. O ma bonne tante Durand, il y a dix ans que j'ai donné des
larmes à vos cendres. Vous revivez dans vos enfants qui emporteront comme vous les regrets des amis de la vertu! Le temps a flétri les roses de celte jolie femme qui nous offrait en 1785 le couple de Mars et de Vénus. Petite brunette agaçante, consultez votre miroir. L'amour n'a qu'un temps pour vendanger. La liqueur que vous versiez en 1785 était du nectar. Vous avez encore le bocal. C'est un souvenir qui nous plaît. Non loin de la maison du notaire dont le fils m'apprit à décliner musa, je vois celle qui me fit décliner amor.... Nous sommes près de la rue de Luynes. Cette belle église de Saint-André est une grange d'où Jérémie s'écrierait :
Comment en un plomb vil for pur s'est-il changé?
Voilà le collège où j'ai commencé mes études. Un savetier remplace M. Bûcher et son frère proscrits pour avoir été fidèles à Dieu. Leur père est mort de chagrin de l'exil de ces deux enfants si chers à toute la jeunesse dunoise pour laquelle ils se sont sacrifiés. M. Doru (i) qui les avait précédés dans la place de principal du collège, quoiqu'il eût soixante-sept ans, nous suivra dans le Nouveau Monde pour avoir voulu remettre dans la voie de l'honneur un prêtre qui avait abjuré sa religion et son Dieu pour sauver sa vie.
La prison de Châteaudun, aussi affreuse que la Bastille, sera bien moins désagréable pour nous. Le commissaire du pouvoir exécutif Dazard est mon ami. Nous avons étudié et vécu ensemble à Paris pendant deux ans. Il descend derrière nous. La place qu'il occupe me le rend suspect. Il m'échappe quelques vérités sur nos persécuteurs dont il prend la défense. Le tout se dit en riant du bout des lèvres. < Trêve de révolution, dit-il, je ne veux voir on toi qu'un ancien ami et ta prison sera ouverte à toutes tes connaissances. » Mes amis entrent un moment et nous laissent bientôt la liberté de souper. Dazard m'amène mon cousin avec une de nos voisines et un jeune homme que
(1) Pierre-Guillaume Doru, chanoine de la Sainte-Chapelle, rapatrié à bord de V Assistance, le 16 mai 1801.
Je tait monter à cheval, on m'apprend à monter en voiture. Dessin satirique contre Pichegru (1797). (Bibliothèque Nationale : Estampes.)
j'aurais bion du roconnaître. C'était le frère de celle que je n'ai jamais oubliée. En ce moment, il me faisait fête pour sa sœur. Mon cousin, en me remettant une petite somme de la part de ma tante 1 1 ) que la Révolution a ruinée, m'a dit avec sa gravité ordinaire qu'elle ne viendra pas me voir parce que ma position la désole. Il veut ensuite me moraliser. Je lui réponds par un grand .salut qu'il comprend
(1) Il lu maltraite un p«a ailleurs, lui reprochant d'aToir voulu, malgré qu'il n'en eut, et par entêtement de dévote, faire de lui un prêtre sons vocation. Pilou, au lieu d'aller prendre les ordres au séminaire de Chartres, partit pour Paris le 17 octobre 1789, ite fit dévaliser par des aigrefins et reçut pour consolation ce poulet de sa tante et tutrice : « Je suis donc débarrassé de vous. Ma maison vous est fermée pour toujours. J'ai (ait mettre une double serrur* à mes portes, de peur que vous n'arrivies à l'improviste. N'espérei pas m'attendrir ; vous n'avex plus rien à espérer ae moi. Vous prétenaiei que le pain que je vous donnais était celui de la douleur. Je vous verrais mourir à ma porte que vous n'auriei pas un verre d'eau. •
34 LKS ni-M'ORTlÔS DR FRUCTIDOR
fort bien. Nous étions seuls, livrés à nos réflexions, transis de froid devant un grand feu. Les planchers ont vingt à trente pieds de haut et la grandeur de la chambre répond à son élévation. Mes compagnons se couchèrent tristement. Pour moi, je renouvelai connaissance avec MM. Desbordes, Courgibet-Thierry, qui étaient no.s gardiens pendant cette nuit. Que de nouvelles à apprendre! Voilà la plus marquante. Mon ancienne amie est mariée à un ancien abbé qui avait été mon écolier. Il est plus heureux que son maître. Ces pertes sont fréquentes pour moi depuis la Révolution. Il était trois heures du matin avant que le sommeil me fît quitter la société. Au point du jour, une foule d'amis nous réveillèrent. Je revis ce jeune homme d'hier avec Feulard que j'avais quitté à huit ans. Tous deux ont gagné en grandissant et du côté des traits et du côté du cœur. Gillement et son épouse nous donnent des preuves de leur sincère amitié. Parler des Allaire, des Bourdin, des Feulard, des Rousseau, des Dimer, des Lumière, c'est nommer la probité et la franchise du vieux temps. Pour nous voir, des sexagénaires descendent en prison pour la première fois de leur vie. M. B. Desbordes, vous m'aviez vu naître et déjà vous touchiez à la quarantaine. Vous avez été à mon âge. Si j'atteins le vôtre, je vous donnerai pour modèle à mes enfants.... Des dames viennent aussi nous consoler et qui peut mieux y réussir que les Grâces? C'est ma première amie avec sa mère et sa belle-sœur. Ses traits sont charmants, mais un autre la possède. Elle fait son bonheur et moi je suis déporté... « Voilà, dit-elle en me présentant un jeune enfant que sa belle-sœur tenait, voilà le gage de notre hymen! » Je l'embrassai en fixant la mère qui se mit à sourire en baissant les yeux, « Voilà le gage de notre hymen! » Un sentiment involontaire le repoussait de mes bras. Le souvenir de sa mère le concentrait dans mon cœur.... «Voilà le gage de notre hymen ! »... Un autre Dunois, M. Drouin, que je n'attendais guère, me tire à l'écart (je peux l'appeler mauvaise tête et bon cœur) pour m'offrir des moyens d'évasion. « Je vous remercie, lui dis-je. On inquiéterait ma tante. Je ne veux pas causer sa
LE DéPART POUR LA DEPORTATION 35
mort. Je violerais ma parole, je suivrai ma destinée. » Des amis en crédit m'avaient peut-être fait faire cette proposition.
Nous dînons avec de nouveaux hôtes. La prison, qui était si grande hier, est trop petite aujourd'hui. Enfin, je revois ma tante, j'essuie par des baisers les pleurs qu'elle répand. O ma bonne tante, vous méritez un article bien long dans cet écrit! Que je vous ai donné de chagrins! J'étais ingrat en partant de chez vous. Le chagrin et les malheurs me font rentrer reconnaissant. Elle me serre les mains, me donne des leçons pour l'avenir en blâmant mon étourderie. Vivier, Gasnier, Marcault, 1 hibault, Leveau, Prudoume, mes camarades de collège, reviennent passer Taprès-midi à la prison. On récapitule les fredaines d'école. Le soir nous surprend à table. On boit. On rit. On chante. On épuise tous les sentiments. Dans une heure on vit pour vingt ans.
Le 2 février à six heures, nous sommes sur la route de Vendôme. Je dis adieu en pleurant à Châteaudun. Quand le reverrai-je? M^'» Lebrun, belle-sœur du capitaine des gendarmes, fait route avec nous jusqu'à Tours. Le concierge de Vendôme, espèce de Vulcain qui ne sait ni lire ni écrire, nous fouille comme des forçats et nous conduit en grondant à l'abbaye dans les chambres de Babeuf et de Buonaroti. Cormier, notre troisième compagnon de voyage, bénédictin de cette maison, est prisonnier dans son ancienne cellule transformée en cachot. La société populaire nous fait escorter par un bon nombre de chasseurs à nos gages et pour ne pas effaroucher la sensibilité des habitants, le brigadier ne nous met les menottes qu'au sortir de la ville. Nous ne les eûmes que deux lieues, grâce aux sollicitations de M"' Lebrun. A cela près, nous n'avons point fait une route aussi désagréable que plusieurs de nos confrères qui ont été enchaînés et confondus avec les voleurs et les assassins qui allaient subir leur jugement. Nous fûmes donc libres à deux lieues de Vendôme, à condition que nous irions loger chez la cousine du brigadier et que nous paierions sa dépense et celle de toute sa arde.
La nouvelle brigade de GhâteaurenauU fut plus honnête. Le capitaine, nous dit le lieutenant de Vendôme, devait être destitué parce qu'il traitait les déportés avec trop de ménagement. Il était de l'opinion de tous les Châteaurenaudins. Nous passons au pied d'une tour antique à moitié démolie. C'était l'ancien château de la famille du comte d'Estaing.
Nous voilà à Tours. La Seine n'offre rien qui approche du majestueux de ce pont entouré çà et là d'îlots et de monceaux de pierres, de parapets et de promenades superbes. A droite et à gauche, une forêt de mâts s'élève d'une infinité de bateaux, semblables à une flotille prête à appareiller. Mais le lieutenant nous invite au silence. Les républicains, plus fouettés ici qu'ailleurs, sont plus furieux et plus vindicatifs depuis le iS Fructidor. MM. Barthélémy et Marbois ont failli devenir leurs victimes. M. Perlet (i)a couru le même danger pour avoir inséré dans son journal la justification d'un jeune homme que la commission militaire avait fait fusiller comme émigré et dont la famille a obtenu la réhabilitation.
Je n'ai pas trouvé de guides plus disposés à nous laisser évader que ceux qui nous ont accompagnés de Tours à Sainte-Maue. Le capitaine de la brigade, homme fort instruit, est venu le soir nous faire un long discours sur la grandeur et la solennité du i8 Fructidor. Il a bu et parlé à
(l) Né à Genève, en 170,5, d'une fiimillc piole<««nnle, Charles Perlet vint à Paris où il fundule Journal dcPerteî, d'opinion assez modérée. C'était une spéculation : il était incapable de l'aire son journal que rédigeaient entièrement Lenoir-Laroche et Lagarde. Il eut aussitôt un grand succès. Il fut compris dans la déportation de fructidor et transporté à la Guyane. Passant par l'Allemagne à son retour, après le 18 brumaire, il rencontra des émigrés qui lui firent des confidences. A son retour à Paris, établi libraire et ne réussissant pas, il s'abouche avec l'inspecteur général de la police, Veyrnt, auquel il vendit le secret des émigrés. Sa trahison découverle, il entra ouvertement dans la police en 1808 et fit du contre-espionnage. Il parvint à se faire recevoir avec honneur à Londres par Louis XVIII. Jl désirail'attirer un prince en France pour le livrer à l'Empire. .\ Kartwell, on décida d envoyer d'abord un agent contrôler les dires de Perlet. A pe ne on France, il fut arrêté et fusillé. Perlet ne fut démasqué qu'en 1816. Il s'enfuit alors à Genève où il mourut sous un faux nom, en 1828, dans une extrême misère.
son aise pendant que nous dormions. Nous coucherons ce soir à Chàtellerault. Nous sommes en route de bonne heure pour ne pas nous trouver à la fête patriotique que l'on chôme aux Ormes. On y plante l'arbre de la liberté. Nous en voyons seulement les apprêts : des tonnes de vin sont au pied de longues tables rangées autour de ce peuplier ceintré d'épines. Le hasard nous dédommage de cette privation.
Nous avons derrière notre voiture un petit cheval qui appartient à l'entrepreneur de Chàtellerault; il a trois pieds de haut. On compte ses côtes. Il ne mange qu'une fois toutes les vingt-quatre heures. Me.s
deux compagnons m'affourchent dessus. J'étends les bras comme un oiseau qui a les ailes cassées, .le représente Sancho au naturel. On pique la rossinante. Nous arrivons à Dangé. Les enfants nous suivent avec leur musique ordinaire. Enfin il s'agit de sautor un fossé. Us viennent à bout de me faire sauter par-dessus les oreilles du cheval. Les enfants sont au comble de la joie; je ne sais s'ils riaient de meilleur cœur que moi. Plus loin, nous trouvions des bourbiers, car c'est une route d'enfer. Mes deux
Auj^ereau, générât des m nn-f' de la Hépublique,
Portrait dessiné et gravé par F. Bonnevillc.
(Kibliotliéque Nationale : Ivstnmpeit.)
compagnons portaient le cheval et le cavalier et nous figurions presque comme le meunier, son fils et l'âne allant au marché.
A Châtellerault, nous descendons au Faisan couronné. Nous ne sommes pas assis que trois jeunes demoiselles viennent civilement nous présenter leur magasin de couteaux. Il faut en acheter malgré tout. Elles nous suivent, nous promettant leurs faveurs pour un couteau. Tout se vend, se troque et s'achète ici pour un couteau. L'amour s'y trafique pour un rasoir ou pour un couteau. Ce commerce est du goût des petites filles. Les parents les envoient à tous les étrangers. Sont-elles jolies, le père y trouve son compte, l'étranger aussi ^t la vendeuse est la mieux servie. C'est à la galanterie de jolies Châtelleraudines que nous devons ce proverbe d'amour : « Je te donnerai de petits couteaux pour les perdre. » Les Châtelleraudins sont actifs, polis, spirituels et industrieux. Ils ne devraient point borner leur commerce à la coutellerie qu'ils ne perfectionnent point et qu'ils livrent à très bon compte. Les marchands ne s'y portent point envie comme dans les autres villes. Notre aubergiste, qui est coutelier, laisse monter les autres voisines. Jusqu'à huit heures, les marchandes sont à la queue les unes des autres. En passant ici, le général Dutertre qui escortait les seize premiers déportés s'est donné la comédie de s'acheter à bon compte, car il est économe et il avait carte blanche, pour looo écus de couteaux.
Le i3 février, une mauvaise charrette, un charretier écloppé sont à la porte à six heures du matin pour nous mener à Poitiers. Nous sommes à quatre-vingt lieues de Paris. Notre abbé prend le fouet du charretier, jure comme un diable dans un seau d'eau bénite. Sans cette précaution, nous serions encore en route. Poitiers est bâti sur un rocher; ses maisons sont sans art et sans goût. Charles- Quint l'appelait le village de France. Les rues sont obstruées par d'énormes bœufs qui servent de chevaux. Ses alentours sont agréables. C'est le berceau de la belle Brézé si connue sous le nom de Diane dé Poitiers. Nous
LE 1»É»»aHT pour la ULI'OKIaTIoN 'i'J
montons en prison dans le couvent des Visitandines. Le concierge nous traite avec tant d'égards que nous ne croyons pas e'ire détenus. Une jolie prisonnière vient faire nos lits pour se délasser de l'oisiveté. Elle a l'air d'une Agnès, mais c'est une Agnès Sorel ou une princesse Jeanne accusée d'avoir étranglé son mari parce qu'il n'était pas vigoureux. L'idée de ce crime nous la fait envisager avec celte attention que l'on donne aux grands personnages ou aux grands coupables. Le t oh ! qu'elle est jolie ! quel dommage qu'elle soit aussi coupable! » est dans notre cœur bien avant de venir à nos lèvres. Jusqu'ici, nous avions ouvert nos chaînes avec la clef d'or. Ce soir, nous sommes tout tristes de voir le fond de notre bourse. Il me reste une montre d'or à répétition avec sa chaîne. Je l'engage à regret, mais un exilé doit-il encore songer aux biens de ce monde? Où allons-nous?... Ne nous noiera-t-on pas. La montre est engagée pour quatre louis entre les mains de M"« Pelissier, sœur du citoyen Beauregard déporté.
A quatre heures, nous arrivons à Lusignan, petite ville bâtie sur les restes d'une ancienne forteresse des comtes de Lusignan. Les greniers de certaines maisons sont au niveau des forteresses. Les ruisseaux de l'ancienne ville s'écoulent par le faîte de la nouvelle. Nous rentrons sur les six heures, après avoir vu la ville qui n'offre rien de curieux. Nous soupons avec le professeur de mathématiques de Niort et la conversation tombe sur l'éducation actuelle. Elle est presque nulle et infiniment plus vicieuse que l'ancienne. Les enfants font ce qu'ils veulent depuis que la liberté n'a laissé d'autre férule aux instituteurs que les tendres réprimandes du langage de la raison.
Jusqu'ici les gendarmes nous avaient supportés pour notre argent. Ceux qui vont nous conduire nous chérissent pour nos principes. Pendant que nous traversions la ville, une aubergiste, à l'enseigne de la Montagne, rassemble tout son monde pour nous voir passer. Cette bande, parée de bonnets rouges, forme des ronds de danse en chantant la Marseillaise. Nos guides nous expliquent cette pantomime. « Ils insultent à votre malheur. Vous n'irie: pas si
loin si vous étiez à leur discrétion. Cette femme qui vous faisait signe en riant est une des commères du général Du-
tertre (i) Les relations du Directoire disent que les seize
premiers n'avaient pas été gênés, que Dutertre avait pourvu splendidement à leurs besoins. Ils étaient entassés dans des chariots rouges grillés et fermés à cadenas. Dutertre, en passant à Orléans (2), y recruta une femme sans pudeur qu'il traînait avec lui dans un char découvert. A Ghâtellerault, il fit une bruyante orgie. Le bal se prolongea fort avant dans la nuit. Les Jacobins dansèrent autour des charrettes en flairant la prison des déportés. Plusieurs toasts furent portés aux cendres de la société mère. La même fête était commandée à Lusignan et à Saint-Maixent. Ceux qui vous fixaient ce m.atin étaient du repas. Ils étaient déjà enluminés. Arrive un courrier extraordinaire porteur d'ordres pressés.... Devinez quels ordres?... D'arrêter et de faire conduire de suite sous bonne et sûre garde à Paris le général Dutertre.... Notre brigadier, suivi d'un détachement, monte lui signifier ces ordres. Ses compagnons confus s'échappent l'oreille basse. Le général se
(1) Le général Dulerlre, qui avait le commandement du Temple, reçut le 22 fructidor d'Augereau l'ordre de conduire à leur destination les quinze déportés Brotier, La Villeheurnois, Aubry, Barbé- Marbois, Lafond, Ladebat, Ramel, Dossonville, Delarue, Picbegru, Rovère, Bourdon (de l'Oise), Murinais, Barthélémy, Willot, Tronçon- Ducoudray à qui il fallait ajouter Letellier, homme de confiance de Barthélémy. Il les installa « dans des chariots en forme de cages de fer, fermés avec des cadenas... » commandés jadis pour conduire les Babouristes. {Dépari du Temple pour Cayenne des dcporiéi' de$ 11 et 18 fructidor an V.)
(l) « Ville puante de royalisme, ditRouy. Les collets noirs et verts y brillent plus que jamais, en dépit de la loi et des arrêtés du Directoire. Le Gouvernement et la République y sont traînés dans la boue par une borde infernale de contre-révolutionnaires... A peine étionsnous descendus que les déportés ont reçu des présents de tout genre en comestibles et autres objets. Au lieu de seize matelas qu'on avait seulement demandés, il s'en est trouvé plus de cent. Des lits de plume, des coussins, des commodités de toute espèce, pleuvaient dans la prison... On a été obligé d'y mettre ordre. (/?e/a^/o«rfM voyage de quinze des déportés par un citoyen de l'escorte, 8 et 9.) 11 résuite également des récits de Dutertre et de Rouy que les régions parcourues étaient en majorité, administrations municipales comprises, antifruclidoriennes.