SV. M
dégrise et sa maîtresse saute à nos genoux pour faire les comptes de son amant. Il partit sur-le-champ en jurant après ses victimes qui étaient cause, disait-il, de son rappel (i). Quoique son compte fût chargé, il en fut quitte pour une légère réprimande, car il avait de puissants protecteurs (2). »
Nous voilà à Saint-Maixent, nous dînons en ville et nous n'arrivons que le soir en prison. Le concierge est un cardeur de laine qui ne sait ni lire ni écrire. Nous le dérangeons d'une commande de bonnets rouges. Il est de très mauvaise humeur. Il prend les clefs pour nous conduire au cachot. D'une joie bruyante, nous passons à un morne silence. Il se déride un peu en trinquant avec nous. Il était fâché que nous eussions mangé notre argent ailleurs. On nous avait assuré que nous ne trouverions rien chez lui. A l'intérêt près, les trois quarts des hommes sont les plus honnêtes gens du monde. Il avait des provisions pour des centaines de déportés attendus depuis six mois. Tous les concierges nous ont tenu le même langage jusqu'à Rochefort. Nous couchons sur la rue, dans une grande chambre, sans serrure, sans garde et sans clefs. Ainsi tout s'apaise par une fraternité pécuniaire. Oh! Danaé, ta fable est une réalité.
Nous voilà à Niort. Cette petite ville assez commerçante
(1) « A sept heures du soir, un courrier m'apporta de Paris l'ordre de remettre mes pouvoirs à mon adjudant Guillet... L'arrêté du Directoire et l'ordre du ministre ne contiennent qu'une simple révocation de mon pouvoir : rien qui put tendre à mon arrestation. La lettre du ministre dit : « Vous vous rendrez de suite à Paris. » Cependant je suis saisi, dépouillé à Lusignan comme un scélérat; on s'empara d'autorité de mes papiers, de mes effets; on m'enleva mes montres, mes chevaux et mon cabriolet. Je remis à l'adjudant Guillet mon commandement avec mes instructions qu'il n'a certainement pas suivies, car les déportés ont eu beaucoup à se plaindre de sa conduite, particulièrement depuis Lusiguan jusqu'à Rochefort. » {Départ du Temple pour Cayenne des déportes, 41-49.)
(2)' Il fut rendu à la liberté après quatre mois de détention et envoyé à l'armée du Rhin sur les ordres du général Lefebvre qui commandait l'aile gauche. Il fut, le 4 brumaire an VI, autorisé à demander sa retraite pour blessures et infirmités constatées, avec une pension de 3000 livres.
est peuplée de braves gens. C'est dans ses environs que le ministre Cochon s'était réfugié pour se soustraire à la déportation qu'il avait encourue pour avoir déposé le terrorisme en 1797. Nous descendons dans la prison où naquit M"" d'Aubigné, depuis marquise et dame de Maintenon. Son père avait été persécuté pour ses idées religieuses comme nous pour la Révolution. Le concierge est humain pourvu que les prisonniers aient de l'argent. Il chante, boit, ne s'enivre jamais à ses dépens et invite tous ses amis à souper aux frais des nouveaux venus. Il est patriote et aristocrate au gré de la fortune de ses hôtes. Nous dînerons avec lui parce qu'il ne voit pas le fond de notre bourse.
77 février. — Nous voilà en chemin pour Surgères. Nous avons engagé le reste de nos bijoux. Il ne nous reste que deux louis entre trois. Ne comptons plus avec nousméme. La prodigalité, en ce moment-ci, est la plus sage économie. Trop heureux de ressembler au cygne, chantons encore sur le bord de notre fosse. Nous avons dépassé Niort. Sur le penchant d'une colline, la route se divise en deux branches. Je lis un écriteau qui me confirme que nous ne sommes pas loin de Rochefort. Un secret pressentiment sèche dans nos cœurs l'hilarité que l'innocence verse dans le plaisir. Le nuage de tristesse se dissipe à mesure que nous nous éloignons de la fatale légende. Pendant la journée, nous sommes assez occupés à nous tirer des bourbiers, car c'est une route d'enfer. La nuit nous surprend. Nous n'aurons pas le bonheur d'être accostés par les voleurs qui rôdent toujours par ici. Nous n'avons plus d'argent. Il faut aller en prison. Nous passons le pont-levis du château de La Rochefoucauld. Nous voilà rendus. Le concierge est le boulanger de la petite ville. Il aime à boire et le vin est pour rien. Il nous cède son lit et nous laisse pleine liberté d'aller où nous voudrons, avec promesse de ne pas nous évader.
/ 8 février. — Ce malin, on nous annonce que nous ne partirons que dans cinq jours. Le père Robin nous laisse seuls. Nous visitons l'église qui ressemble plus à une écurie qu'à la maison de Dieu. Comme la richesse du pays
consiste en vin, les vignerons ont fait une cuverie du sanctuaire. Cette chapelle ressenxblait à un antre de bêtes féroces dont les ronces et les morceaux de rochers défendent l'accès aux voyageurs. Plus elle était horrible, plus elle piquait notre curiosité. Nous prîmes une torche... Nous voilà comme Young et Hervey au milieu des tombeaux, plongés dans une religieuse mélancolie. Nous lisons les inscriptions : « Cy gît très haut et très puissant Seigneur... » Toute grandeur disparaît ici. Nos persécuteurs y viendront aussi... Ceux-ci ont été riches, fameux dans l'histoire, chéris de nos rois. Nous nous occupons d'eux. Nous touchons leurs ossements. En fixant ces restes, nos cœurs émus sentent qu'il y a un être en nous. Voltaire et Lamétrie ne voient dans les tombeaux que la preuve du néant et moi la preuve d'une autre vie. Il est impossible que l'homme pense, agisse, veuille le bien, évite le mal à son détriment pour finir d'une façon aussi opposée à son être. La réalité d'une autre vie est un contrat que l'Éternel signe dans nos cœurs en nous donnant la pensée. La certitude s'ensuit pour moi quand je suis proscrit et honnête homme. Nous ne pouvions nous arracher de ce lieu infect, où la vapeur ne faisait presque point d'air atmosphérique pour nos torches... Un bon déjeuner nous attendait. Nous suivîmes la messagère et reconnûmes la bienfaitrice. C'était une aimable veuve nommée M™*' de G... A peine fûmes-nous assis qu'après les compliments d'usage nous vîmes se former un cercle nombreux d'honnêtes gens ravis de nous voir libres et sans gardes et fort étonnés de notre constance à suivre notre sort. « Vous êtes libres, messieurs, et vous ne songer pas à en profiter? — Notre parole est plus sûre que la garde du prétoire. — Vous serez dupes d'une générosité si gratuite, nous dit M. de la T..., sàuvez-vous. » MM. de Crainé et de Craisse nous donnèrent le même conseil, nous offrirent de l'argent. Les dames du lieu où nous • passâmes la soirée, chez M. H..., voulurent nous mettre sur la route. Le concierge, à qui M. de Crainé avait remis une dette pour qu'il fermât les yeux, s'était enivré et dormait profondément, quand nous revînmes à minuit le
LE DlÇPART POUR LA DEPORTATION 45
faire lever et lui apporter un verre de liqueur pour avoir droit d'être détenus.
I.e jeudi 24 février, un seul gendarme nous accompagna en nous disant que nous ne devions pas chercher à nous échapper, que nos camarades étaient libres à Rochefort, qu'ils avaient la ville pour prison. Malgré ces belles promesses, nos cœurs étaient comprimés en quittant ce paradis terrestre. C'était le déclin du beau jour qui ne luira pas demain pour nous. La brigade nombreuse, qui vient nous prendre au milieu de la route, est armée jusqu'aux dents. Peu s'en faut qu'elle ne nous mette les menottes.
Nous voilà à Rochefort. Entrons à la municipalité. Les plaisirs de Surgères nous troublent encore un peu la tête. Nous voulons que tout le monde soit dans la joie. Quatre ou cinq secrétaires ont les yeux emprisonnés de lunettes magiques et nous regardent en bâillant. Je m'approche d'un vieillard à cheveux blancs dont le front rayonnait de gaîté. « Voilà un aimable homme, dis-je en lui serrant les mains et en le faisant danser en rond malgré sa rotondité. Vous êtes de bons enfants. Laissez-nous cette salle pour prison. Nous nous y trouverons bien. » Quelques-uns prennent cette gaieté en bonne part. D'autres froncent le sourcil. Je riposte aux deux parties en battant quelques entrechat".. Aussitôt entre un grand homme noir à figure inexplicable comme son âme. C'est le commissaire du pouvoir exécutif nommé Boischot. Ma gaité le fâche, et déjà il balbutie un réquisitoire. Le président, dont j'avais serré la main, dit en riant : « C'est moi qui suis le plus malade et je lui pardonne de bon cœur. » On signe notre obédience pour aller à Saint-Maurice parce que nous sommes des grivois qui pourrions prendre congé sans permission. Nos guides frappent à la porte d'un grand bâtiment. Un petit homme, frisé comme le dieu des enfers, nous lance un regard sinistre et leur dit : « Ils sont à moi. Venez par ici. » Nous traversons une grande cuisine où cuit un bon souper qui n« sera pas pour nous et de peur que nous ne le mangions des yeux, le petit Pluton prend son gros paquet de clefs et nous conduit dans une grande salle nommée cha-
pelle Saint- Maurice. Nous passons avec effort par une porte extrêmement étroite et haute de deux pieds. Les verroux se referment sur-le-champ et nous voilà au milieu de soixante-dix prêtres, destinés comme nous au voyage d'outre-mer. Nous attendions au moins une botte de paille pour coucher, mais ces messieurs, qui connaissent l'humanité de Poupaud, nous font un lit avec des valises et des serpillières.
Le 26 février, le soleil a à peine dissipé les nuages du matin quand nous ouvrons nos yeux rougis et mouillés de larmes brûlantes. A huit heures, on nous sert du pain noir où nous trouvons du gravier qui nous brise les dents, des pailles, des cheveux et cinquante immondices. On croirait que le boulanger l'a pétri dans le panier aux balayures. On apporte en même temps une tête de bœuf, quelques fressures, et un gigot de vache qui paraît tuée depuis quinze jours et arrachée de la gueule de chiens voraces qui se la disputaient à la voirie. Pour dessécher nos lèvres noires de méphitisme, on nous donne pour deux liards de liqueur appelée eau-de-vie, mais tellement noyée d'eau qu'il n'y en a pas pour un denier. Poupaud jure comme un comité révolutionnaire, quand nous ne sommes pas assez lestes pour emporter un petit broc de vin très aigre dont la Nation nous fait cadeau pour la journée. Six détenus, accompagnés de la garde, profitent de ce moment pour emporter les baquets où chacun a vaqué à ses besoins depuis vingt-quatre heures. Ces bailles sont découvertes et plusieurs couchent au pied des immondices. Ce spectacle nous révolte, mais plusieurs anciens nous invitent au silence. Quand ils font ces observations à Poupaud, il répond avec un rire sardonique : « Oh ! oh ! vous n'y êtes pas, et quand vous serez ici trois ou quatre cents, comme en 1794, faudra bien que vous appreniez à vivre. Une partie se couchera et l'autre restera debout. » Depuis huit heures du matin jusqu'à dix, une partie désignée nominativement va respirer le frais dans le jardin et cède la place à l'autre qui remonte à midi, pour ne plus ressortir de la journée. Nous devons cette grâce à quelques membres de
LE DKPART POtR LA DT?P0«TATION 47
la municipalité qui s'intéressent à nous. Poupaud est si fâché de cet acte de clémence qu'il ouvre la porte du vestibule quand il fait beau et la ferme quand il pleut, en nous jetant dans le jardin comme des forçats.
Voici le tableau de notre local et de notre existence. La salle a 42 pieds de long et 60 de large pour quatre-vingt personnes qui n'en sortent que deux heures par jour. Elle est entourée d'un marais pestilentiel. Dans l'intérieur, on ne trouve point de lieux d'aisances. On est forcé d'y vaquer à ses besoins. Jour et nuit, un nuage rougeâtre s'élève des sentines. Il gène la respiration, nous occasionne des lassitudes et des sueurs, rend le sommeil accablant et nuisible. Nous sommes ensevelis à demi vivant dans l'ombre de la mort. Notre salle, le soir, ressemble à un champ de bataille jonché de morts et pourtant nous chantons encore au milieu de nos tourments. \'oici notre réveil et notre coucher. Air de I'Enfant TRorvK : le Soleil se plongeant dans l'onde :
.Maurice jadis eut un temple
Dans cet asile des soupirs,
Et ces voûtes que je contemple
Enserrent de nouveaux martjTs.
J'aperçois ici cent victimes
Sous le même fer des traitants,
Mes amis, quels sont donc vos crimes ?
C'est d'être des honnêtes gens.
Si cette lampe sépulcrale
Eclaire ici toute l'horreur
D'une longue nuit infernale.
C'est par une insigne faveur...
De leur humanité barbare.
Nou.s demandons vengeance aux Dieux.
Non, non, le séjour du Tênare
N'offrirait rien de plus affreux.
Quel nuage épais et rougeâtre
Borde l'horizon de la nuit:
La mort livide au teint grisâtre
Voltige dans notre réduit;
Et la peste, sa fille aînée.
Sort de notre Enfer infecté
Aidant sa mère décharnée
Qui frappe aviv humanité'...
Grand Dieu, quel lugubre silence!
Reposons donc quelques instants, Oui, mes amis, car l'innocence Repose au milieu des tourments.
Aux premiers rayons de l'Aurore Chacun se dit en s'éveillant :
Ah! si nous respirons encore, L'Eternel, lui seul, sait comment.
Les sœurs de l'hospice font faire notre cuisine et blanchir notre linge. Tous les cœurs sensibles compatissent à nos maux et les victimes de la Révocation de l'édit de Nantes, très nombreuses dans ce départe ment- ci, ne sont pas les dernières à secourir les apôtres de Rome. Notre dîner arrive à midi. La moitié mange tour à tour sur ses genoux et sur de longues tables. Le repas est très frugal et très prompt. La digestion ne nous empêche pas d'exécuter l'ordre du docteur Viv... qui nous visite lestement. Il paraît à Saint-Maurice tous les jours et ne visite notre prison que deux fois par décade. Aujourd'hui, par extraordinaire, il vient à deux heures de l'après-midi, fait deux tours dans la salle sans saluer personne et se souvenant tout à coup de sa mission, se frotte les mains et dit : « Il n'y a point de malades... Adieu. — Fixez-nous, lui répond Soursac qui était sur son passage. — Qu'avez-vous ? Vous ne guérirez que dans les pays chauds. » A un autre : « Votre imagination travaille trop. Ce ne sera rien que cela... A la diète. — Mais, citoyen, j'ai la fièvre depuis cinq jours. — Contes que tout cela... Adieu. » Une heure après, un jeune homme, à qui il n'avait voulu trouver ni fièvre ni symptôme de maladie, jeté dans un coin depuis huit jours, tomba évanoui. Un autre médecin fut appelé. Viv... eut tort et le malheureux gagna l'hôpital. Comme on le transférait, Poupaud entama l'éloge de l'empirique. « Vous avez raison, Poupaud, dit un auditeur. M. Viv... est très expéditif. Il y a dix jours qu'en faisant sa visite à l'hospice, il dit en tâtant le pouls à un homme dont la figure était couverte de son drap : « A la portion. Ça fait le malade et ça n'a pas de fièvre. » Le malheureux était délivré de tous les maux. « Qu'il me passe la rhubarbe et je lui passerai son
5o ;,ES DéPORTKS DK FRUCTIDOR
séné » disait le médecin Tard... à ce collègue. Ils se relayaient à tour de rôle à l'hôpital et aux prisons. Si l'un était forcé d'y envoyer un déporté malade, au bout de quelques jours, le collègue expédiait un exeat illico.
.V mars. — A deux heures du matin, un vieillard de soixante et quinze ans, prêtre de Toulouse, amené en place de son frère qui s'était évadé, obtient sa liberté après trois mois d'incarcération et à la suite d'une route de soixantequinze lieues, durant laquelle il avait été enchaîné par les quatre membres. Le soir, son lit est pris par quatre nouveaux venus : MM. Dozier, grand vicaire de Chartres (i); Margarita, curé de Saint-Laurent de Paris (2); Kerikuf, chanoine de Saint-Denis (3) et Bremont (4). Le substitut du commissaire du Pouvoir exécutif vient nous voir. Nous nous étendons sur nos grabats afin de parler à ses yeux. « Si nous en croyons les apparences, lui dit-on, la terreur n'a fait que changer de nom. Ici, chacun n'a pas deux pieds d'espace pour loger sa malle et son matelas. On dit pourtant que nous renaissons au siècle de Rhée. Rochefort est un marais infect et nous y sommes entassés plus que dans n'importe quelle prison de France. » Ce substitut, qui était un honnête homme, fit un rapport favorable. « Ils me demandent plus d'espace, dit B..., je les mettrai au large. »
Le 4 mars, Jardin, rédacteur du Tableau de Paris,
^li Victor Pierre dit qu'il ne quitta pas Rocheforf. {La Terreur sous le Directoire, 192.)
(2) I^rargarita, «cbef du culte catholique dans l'édifice dit de Saint- Laurent », avait prêté serment et l'avait ensuite rétracté. On lui reprochait d'avoir « administré la cérémonie de son culte, dite sacrement de mariage, dans le local connu sous le nom de sacristie pendant l'exercice du culte philanthropique » et d'avoir « prolongé l'exercice de son ministère longtemps après les heures fixées par l'administration municipale pour la clôture de chaque exercice des cultes dans les temples communs. » {Archives nationales, F? 7407.) Il revint de la Guyane sur la Jeune-Annette et fut de 1801 à 1804 curé de Saint- Laurent.
(3) Gui Marie Kerikuf, mort à la Guyane le 21 mars 1799.
(4) Antoine Brémont, curé de Surv (Cher), mort à la Guyane le 21 décembre 1798.
LE DI^PART POUR LA DÉPORTATION 5l
s'évade de l'hospice (i). Boischot en prend de l'humeur et Poupaud, qui nous donne cette nouvelle et qui s'en réjouit, n'a jamais été si poli. Nous sommes ses amis; il nous ouvrira les portes tant que nous voudrons. Il est tout à notre service. Dans la nuit du h mars, grand bal dans la prison et dans le corps de garde sous nous; Poupaud donne la fête. A minuit, Langlois (2) et Richer-Serisy (.^) ouvrent la porte de la prison avec la clef d'or et s'évadent. Langlois, qui crachait le sang, avait joué son rôle en fin renard. Poupaud attache des draps à la croisée pour faire croire qu'il y avait fracture.
/ / mars. — On double la garde. On nous embarque demain. Les figures s'allongent. On écrit. On prépare ses paquets. On doute encore de cette nouvelle. Parisot, qui a péri si tragiquement sur les côtes d'Ecosse, nous lit une lettre d'Aiixerre où on lui dit qu'il ne partira pas. Nous demandons exemption pour nos vieillards de soixantedix ans. Chacun rédige en leur faveur un mode de pétition. Le soir, la prison était un peu bruyante. Une sentinelle, prise de vin, tire un coup de fusil dont la balle s'en va frapper la voûte de notre salle et rebondit sur la tête d'un vieillard nommé Saoul. On ne nous envoya personne pour le panser quoiqu'il fût plein de sang. L'officier de garde, avec un planton, vint seulement voir si nous ne songions pas à nous évader. Nous ne pouvions pas y songer, car la
(1) César Jardin (177S-1802), pris par la conscription, était passé dans les rangs des Vendéens. Il composa alors lu plupart des placards que les rojalistes affichaient dans l'Ouest. .Après Thermidor, il vint II Paris rédi^'er le Courrier républicain où il mena de violantes campagnes contre Barras. Celui-ci, attribuant les articles à Poncelin qui dirigeait le Courrier républicain, le ht hdtonner au Luxembourg. A l'aTénement de Bonaparte, Jardin se constitua prisonnier & l'ile d'OléroD.
(2) Isidore Langlois (1770-1800) rédigeait le Meuager du $oir. Il fut repris en 1T9H. enfermé au Temple, pals déporté à l'Ile d'Oléron.
(%) Richer Seriij (1764-1803), lié avec Camille Desmoulins, arrêté
-iKpect. puis délivré après Thermidor, publia VAccutateur
itenu par l'opinion qui le faitait acquitter, quelque pour-
- - ^^ jQ engageât contre lui. Après son évasion, il se rendit à
Madrid avec aoe misaion secrète du comte de Provence (1801).
52 LES di':porti5s de fructidor
prison, depuis le matin, était entourée par vingt-deux factionnaires.
Au jour, Poupaud nous fait vider les bailles et nous ordonne de nous tenir prêts à partir dans deux heures. La prison offre le tableau d'un camp cerné par l'ennemi. L'un se hâte d'emballer ses effets. L'autre cherche une issue. Celui-là pleure. Tout est pêle-mêle. On travaille beaucoup sans avancer à rien. Tout se trouve et s'échappe de nos mains. Au bout de deux heures, nous voilà comme les Israélites, la ceinture aux reins, les sandales aux pieds, pour le voyage de la mer Rouge et du désert. Au nord, du côté des promenades, une haie de baïonnettes borde le cours et les avenues de la prison. Des servantes, des enfants, une populace assez nombreuse, se disputent le plaisir de nous voir passer. Boischot va, vient, retourne, passe les soldats en revue, commande aux voituriers d'emporter nos malles, est entouré d'un flot de pétitionnaires, rebute les uns, parle à l'oreille des autres, reçoit des billets de toutes espèces. Nous délibérons aussi entre nous. L'amitié, les regrets, les malheurs, la disproportion des fortunes, l'égalité du sort, les chances que nous allons courir, dilatent nos cœurs, confondent nos intérêts, réunissent toutes nos opinions, amortissent les haines. Des larmes coulent. Le pressentiment des malheurs que nous allons éprouver leur donne ce touchant qu'on éprouve rarement dans le courant de la vie. Le prélude du départ est celui d'une réconciliation parfaite. Chacun se promet assistance réciproque. Celui qui n'a rien partagera la fortune de son voisin. Nous renaissons aux premiers âges du monde. Nos patriarches seront nos pères. Ils garderont nos cases pendant que nous pourvoirons à leurs besoins. Nous ne sommes plus Européens. Nous voilà colons, cultivateurs, propriétaires, négociants, navigateurs. L'homme agité d'une crise violente détourne les yeux de dessus l'abîme pour y jeter quelques fleurs avant de s'y précipiter. Le sage, pour ne pas être accablé sous le poids de l'infortune, allège son fardeau par l'illusion d'une perspective enchanteresse.
Boischot arrive et nous dit d'un air riant : « Allons, Mes-
sieurs, je vous mets au large. » Il déroule un beau cahier noué de deux faveurs où chaque nom est inscrit en gros caractères et entouré de notices particulières qui sont les motifs de la déportation. Les trois quarts, comme nous l'avons vu sur la liste en la recopiant après le combat, sont déportés sur ce protocole :
Loi du nj Fructidor. Suspects
Bons J DoRu, mal vu des patriotes.
à > DoL'ZAN, pour avoir déplu au Directoire. déporter. ] Clavier, dénoncé.
Laporte, \ Département \ „
n I A I . Bons
PoiRsiN, f des r
Grandmanche, i Insoumis, i . , .
' \ ,, \ déporter.
etc. } Vosges. ) '^
Chaque dénommé se met en rang pour aller en procession funèbre : « Nous ne serons peut-être pas fusillés en rade comme ici. » Boischot rit et donne le signal. Le tambour bat aux champs un pas redoublé. L'un est infirme et ne peut avancer. L'autre est sexagénaire. On leur crie de doubler le pas. Le commissaire fait fonctions de lieutenantcolonel. Ce prêtre proscrit, habillé en voyageur, paraît émigrer pour l'autre monde. Ce prélat respectable est chargé comme un homme de journées. Jadis il était le patriarche de sa paroisse ou de sa ville. On le prendrait à présent pour un criminel échappé du bagne. Les honnêtes gens ferment leur croisée pour pleurer en liberté. Nous faisons halte dan.s la cour de la prison de l'ancien hôpital pour recruter d'autres déportés. La loi, qui exempte les sexagénaires, est nulle quand ces victimes n'ont pas de quoi se rédimer.
A deux heures, nous traversons les chantiers où s'élèvent les vaisseaux la Princesse royale et le Duguay-Trouin ou le Mendiant. De ces deux carcasses sortent deux ou trois cents ouvriers qui travaillent pour l'amirauté et deux ^ongs attelages de galériens commandés par des ncgrcs
retournant au bagne. Ils sont décorés d'un bonnet rouge» d'un surtout de laine grise, d'un large pantalon et tiennent toujours en main une pesante chaîne attachée à la jambe d'un compagnon de misère, de crime ou de supplice. Quand nous arrivons à la nacelle, on parle à l'oreille du commissaire. Après différents gestes, il expédie un ordre de retour au citoyen Tachereau de Tours qui marchait à côté de moi. Nous voilà au pied des deux frégates qui nous porteront tour à tour. Notre nacelle est aussi petite auprès d'elles qu'un enfant au berceau l'est auprès d'un Hercule grand et vigoureux. Nous nous élançons dans les escaliers du bâtiment. Après avoir monté vingt marches, nous voyons sous nos pieds les voiles et les mâtures de nos goélettes. On nous reçoit pour nous faire décliner nos noms et nous mener à notre dortoir. Nous sommes igS, si pressés ce soir que nous allons nous coucher sans souper.
La Tra versée.
i3 mars iju^. — Nous n'avons encore vu que des roses, voici les épines. La frégate que nous montons s'appelait jadis la Capricieuse et se nomme aujourd'hui la Charente. Personne ne loge sur le pont de peur de gêner la manœuvre. Un vaisseau est distribué comme un hôtel, sinon que dans l'un on monte à sa chambre, tandis que dans l'autre on descend. Nous sommes donc entrés par le grenier. Les officiers, les matelots et les soldats occupent le second étage ; les extrémités sont pour les cuisines, la fosse aux lions, les câbles et les ouvriers employés au service du bâtiment qui logent en grande partie à la proue. Il n'y a rien d'inutile dans un vaisseau. Les nacelles servent de parc aux moutons. Voilà pour le pont et le second étage entièrement occupé. Le troisième étage se nomme entrepont. On y descend par deux escaliers, l'un à droite, l'autre à gauche et pour parler techniquement à tribord et à bâbord. Nous n'avons dans cette partie que le local qui s'étend depuis les cuisines jusqu'au grand mât au pied duquel est le fourneau du boulanger. Ce local est de trente pieds de large sur trente-sept de long et quatre et demi de haut. Il ne nous reste donc que cinq pieds de longueur sur deux en hauteur. Dans cette hauteur de quatre pieds et demi sont deux rangs de hamacs les uns sur les autres soutenus de trois pieds en trois pieds par de petites colonnes nommées époutilles. Sur ces colonnes sont de petites solives de traverse percées à dix-huit pouces de distance l'une de l'autre, où l'on a passé des cordes appelées rabans qui suspendent par les quatre coins un morceau de grosse toile à bords froncés dont le dedans ressemble à un tombeau. Chacun ne doit avoir qu'un sac de nuit ou une valise ; ces paquets occupent encore plus du tiers de
l'espace. Ainsi sur cinq pieds cubes, nous n'en avons que trois. Le jour ne pénètre jamais dans cet antre entouré de trois côtés de barricades de la largeur de trois pouces et de deux portes fermées par de gros verroux. Au milieu et aux deux extrémités sont trois baquets où nous sommes obligés de vaquer à nos besoins depuis six heures du soir jusqu'à sept heures du matin.
Plus nous sommes gênés, plus nous nous agitons pour trouver une position moins critique. Nos hamacs mal suspendus se lâchent et plusieurs tombent sur l'estomac de leurs camarades. Des soupirs, des cris étouffés redoublent nos malheurs. La mort est moins affreuse que cette torture': Pourquoi vouloir exister malgré ses ennemis et soi-même. Dieu ne nous suscite point de tribulations au-dessus de nos forces. Un rayon d'espérance luit pour nous avec l'aurore.
Jeudi i5 mars. — La cloche nous appelle à déjeuner. Nous avons plus besoin d'air que de nourriture. Nous allons respirer. Nous avons autant de peine à nous arracher de nos tombeaux qu'à y pénétrer. Nous ne retrouvons point nos vêtements. L'un réclame ses bas, ses souliers, ses habits. Et comment se sont-ils égarés dans un espace de dix-huit pouces? On sacrifie tout pour respirer l'air. On se déchire. On s'arrache les cheveux épars et dégouttants de sueur. Celui-ci heurte et culbute son voisin qui s'élance dans un escalier à pic de la largeur d'un pied et demi. Cet autre entraîne ses vêtements au milieu de la foule, s'habille sur le pont et renaît à la vie comme cet oiseau qui bat des ailes au sortir de sa cage éternellement enveloppée d'un crêpe noir. On nous sert une ration d'eau-de-vie double de celle que nous avions à Rochefort. Le pain est noir mais excellent. Nous saluons le capitaine, M. Breuillac, qui s'attendrit sur notre sort et nous promet de l'améliorer aussitôt qu'il le pourra (i). Aujourd'hui, nous prenons la
(1) Le capitaine Breuillac et les officiers de la Charente sont dans toutes les relations des déportés qualifiés de gens de coeur indignés du métier de geôliers qu'on les contraignait de faire.
précaution de nous déshabiller avant que de descendre. Calculons les lignes d'air qui circulent chez nous. La moitié qui se trouve entre les autres, aux deux extrémités de la prison, ne respire que le souffle brûlant qui vient de gonfler les poitrines de ses voisins. Le plancher n'est pas à un pied de la iête de ceux qui couchent sur les autres. Il étouffe tellement la voix qu'il faut crier comme des sourds pour se faire entendre de ses plus proches voisins. Les deux escaliers renvoient un huitième de l'air qui n'entre dans nos caves que par la pression. Ces deux ouvertures n'ont pas quatre pieds carrés, ce qui donne à chacun un pouce et demi d'air pur, en y joignant celui que nous recevons très obliquement au travers des canots, par les ouvertures du fond de cale pratiquées à côté du poste des aidesmajors. Cet air, méphytisé à l'avance par les moutons qui couchent au-dessus de nous, est obstrué par les chaloupes fichées dans le vide.
i6 mars. — Nous restons toute la journée sur le pont. Faire quelques pas de plus est une consolation inexprimable. Nous éprouvons trop de privations pour n'être pas indifférents sur la vie animale. Elle est frugale et suffisante. Nous sommes tous munis d'un gobelet de fer-blanc, d'une cuiller et d'une fourchette qui restent toujours pendues à notre boutonnière. On dîne à midi. Toutes nos tables sont composées de sept personnes. Chacune a sa cuisinière. C'est une brochette de bois qui traverse les morceaux de viande des sept convives. La ration est emmaillotée avec du fil afin que rien ne se perde dans l'immensité de la chaudière. Un petit baquet sert de plat à la société qui mange à la gamelle. Chaque convive est marmiton à son tour et lave l'auge à Veau de mer. L'appétit faisant les frais du repas, on s'aperçoit sans dégoût que la soupe grasse du soir sent la merluche du matin. Nous mangeons debout, comme les Israélites du désert. En dix minutes le repas est fini. Le marmiton du jour reporte l'auge et le bidon à la cambuse ou magasin de comestibles et chacun se disperse dans les chaloupes et sur les gaillards pour charmer son homicide loisir par l'aspect
LA TRAVERSÉE Sg
des ondes où se balancent les goélands que les poètes nomment alcyons chéris de Thétis, parce qu'ils sont précurseurs du calme. Plus loin, des marsouins ou cochons de mer révolutionnent quelques petits poissons. Un cri nous perce le cœur. Un déporté vient de se jeter à la mer du côté de bâbord. Vingt matelots s'y plongent à l instant. A peine a-t-il touché les Ilots qu'il est saisi et remis dans une chaloupe. Ce malheureux, nommé Jacob, lieutenant de la légion de Mirabeau, était détenu depuis deux ans et reconnu pour fou. Il fut renvoyé à Rochefort avec sept autres infirmes et remplacé par six sexagénaires et trois scorbutiques. Le commissaire de marine Martin vient nous compter sur la liste de Boischot. Elle a été rédigée si à la hâte que Martin passe les noms de ceux qui sont ici et nomme ceux qui n'y sont pais.
ifi mars. — Trois bâtiments anglais viennent croiser jusqu'à l'entrée du port.
ig mars. — Le capitaine de la frégate mouillée à côté de nous nous signale l'ennemi. M. Breuillac se rend à bord. Ils se donnent parole au retour du voyage. Depuis dix jours, nous avons vu trois fois l'Anglais, ce qui nous fait croire que nous ne partirons pas, mais nos ennemis n'ont rien à ménager pour se satisfaire.
2 1 mars. — Temps nébuleux, bon vent. Nous levons l'ancre. Nous luttons toute la journée contre les bancs de roches. Sur le soir, nous entrons en pleine mer. Entre minuit et une heure, on sonne l'alarme. Nous sommes poursuivis par trois bâtiments anglais au milieu desquels nous allions donner sans la fracture d'une de nos vergues qui a ralenti notre marche.
A six heures du matin, les matelots descendent précipitamment dans notre dortoir briser la prison et les rambardes, couper les rabans de nos hamacs pour donner plus de jeu à la frégate. Les uns à moitié endormis tombent sur les autres. Tout est péle-môle. Ce désordre ne dure qu'un moment. Officiers, soldats, déportés forment un même peuple. Tous ont le même sentiment et les mêmes ennemis à combattre. Les un* commandent de sang- froid. Le*
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autres exécutent de même. Ceux-ci préparent les canons. Ceux-ci se précipitent dans le fond de cale pour passer aux autres, qui le jettent à la mer, le lest volant et le bois à brûler. On précipite dans les flots jusqu'à nos effets. A huit heures nous découvrons la terre ; ce sont les sables d'Arcachon, à douze lieues de la rade de Bordeaux. L'ennemi, qui nous poursuit avec acharnement, avait fort bien compris les signaux du capitaine de la Décade. Sa feinte retraite n'est plus un mystère pour nous. Ses forces sont quintuples des nôtres. Le vent nous pousse au large et nous voulons gagner la côte. L'Anglais, qui voit nos manœuvres, songe à nous couper la route. Le conseil s'assemble pour prendre un parti, car l'ennemi n'est pas à trois lieues. Il nous gagne. On se décide à échouer. Ce moyen violent nous donnerait peut-être la liberté. Une partie de l'équipage s'en réjouit d'avance dans l'espoir du pillage. L'autre craint que la frégate ne se brise sur les rochers en cherchant un fond de vase. Depuis le point du jour, nous flottons entre la crainte, l'espérance, le naufrage, la mort, la prison et la liberté. Le soir, la côte n'est plus praticable pour échouer. Le vaisseau rasé, le vieux Canada et les deux frégates, la Pomone et la Flore ne sont pas à six milles de nous. Tout est prêt pour le combat. Nous soupons avant le coucher du soleil. On brise les cuisines, la cloison de l'arsenal et l'on nous fait descendre dans l'entrepont. Quel horrible nuit va succéder à ce jour d'alarmes !
Une prison, dont les plafonds s'écroulent subitement, offre un tableau moins horrible que notre dortoir. Des planches brisées, des caisses vides, des époutilles, des hamacs déchirés, des bréviaires, des souliers, des chemises, des peignes, des bouteilles cassées sont confondus dans ce local de quatre pieds et demi de haut. On se heurte. On se blesse. On se renverse les uns sur les autres. On parvient enfin à nous faire passer une lanterne qui nous donne une lumière sépulcrale. L'un est couché sur les jambes de l'autre. Celui-ci, replié en double, sert de marchepied ou de siège à trois ou quatre autres. Le plan-
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cher dégoutte de sueur, comme si les soupiraux du pont et de la batterie étaient ouverts pour arroser le fond de la cale. La nuit est close. Notre frégate vogue à l'aventure. Quand on peut voir le danger, la recherche des moyens de s'y soustraire distrait la réflexion et émousse les aiguillons de la crainte. Nous sommes sur des écueils. Les nouvelles changent à chaque minute. Tantôt nous allons échouer. Un moment après nous allons entrer dans la rivière de Bordeaux. Le vent mollit et nous sommes en panne. Nous allons toucher. Il faut encore décharger le bâtiment. On déblaie l'entrepont. Tout le bois de chauffage est jeté à la mer. On défonce les pièces de vin et d'eau-de-vie. Les bidons, les marmites, les malles, les ferrailles, tout le lest volant sont à l'eau. Il est neuf heures et nous sommes à trois lieues de la rade du Verdon. L'ennemi nous a perdus de vue, mais la lune le guide; il nous suit peut-être à la piste.
Le feu d'une tour fameuse nommée Cordouan nous indique que nous sommes près de la côte. Ce phare est redouté des navigateurs. L'eau mugit et recouvre la surface d'une île qui a donné son nom à la tour. Notre pilote, qui ne connaît pas ces atterrages, conseille au capitaine de faire mettre le canot à la mer pour aller reconnaître la côte, nous faire débarquer de suite et brûler la frégate à la barbe de l'ennemi, qui ne manquera pas de venir nous attaquer au point du jour. Ce conseil est sage, mais un peu tardif. Cependant, on s'en occupe. On jette l'ancre et les canotiers partent à force de bras vers le phare de Cordouan, qu'on a pris pour une anse abordable. Ils reviennent et nous reconnaissons trop tard notre méprise. Nous sommes à neuf milles de cette côte. La lumière semble fuir devant nos canotiers. Le phare qui la donne est à moitié ténébreux et réellement cette lanterne tourne et partage la lumière avec les ténèbres pour défendre aux navigateurs d'approcher. Les brisants ont failli submerger les canotiers. Il est minuit. Nous levons l'ancre pour filer quelques nœuds. Aurons-nous le sort de Robinson Crusoé? Ce navigateur trouva une île hospitalière et nous serons jetés dans
le sein de nos ennemis. Tout l'équipage, harassé de fatigue, profite de ce moment de fausse sécurité pour se livrer à un profond sommeil. Le capitaine, l'état-major et les hommes de quart sont les seuls qui veillent sur le gaillard de derrière.
A minuit et demi, M. Dupé, chirurgien-major, vient au poste de ses aides, leur ordonne de se préparer à panser les blessés. On s'éveille en sursaut; on crie aux armes! On coupe le câble de l'ancre. L'Anglais nous a débusqués parla lumière de nos canotiers. Il n'est qu'à deux portées de fusil de notre bord. Le combat va commencer. Une de ses frégates, meilleure voilière que les autres, nous atteint et nous salue d'une déchargé de i6 et de 9. A notre bord on s'éveille en tombant les uns sur les autres. Les officiers courent, crient de tous côtés : « Canonniers, à vos postes! Feu de bâbord, feu de tribord ! » La frégate tremble et retentit du bruit des foudres. D'horribles sifflements se prolongent et semblent en passant sur nos têtes mettre le bâtiment en pièce. L'ennemi, qui sait que la partie n'est pas égale, nous crie d'amener. Sa proposition est accueillie par une salve qui met le feu à son bord. Il s'éloigne pour faire place . au vaisseau rasé et à l'autre frégate. Nous empostons en gagnant la côte. D'épaisses ténèbres couvrent l'horizon et la lune n'a achevé son cours que pour rendre notre position plus affreuse.
Gomment vous peindre la situation des pauvres déportés? Les trois quarts sont d'anciens curés de campagne qui n'ont jamais entendu que le bruit des cloches de leur paroisse. Tandis que ceux-ci pleuraient et s'absolvaient, une bordée démonte notre gouvernail. Le feu redouble des deux côtés. L'alarme est générale à notre bord. On balance sur le parti qu'on doit prendre. Notre frégate ne fait plus que rouler. La Pomone a éteint le feu qui avait pris à son bord. Elle revient à la charge. Nous sommes entre trois assaillants. Nous longeons la côte au gré du vent, faute de pouvoir gouverner. L'ennemi partage ses forces pour nous prendre en flanc et en queue. Il vient de nous tirer une bordée en plein bois. Nous pirouettons
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depuis deux heures. Nous touchons. Un horrible craquement l'ait trembler l'énorme machine. « Grand Dieu! nous périssons », s'écrie l'équipage d'une voix perçante. La frégate paraît se partager et abandonner aux flots nos cadavres mutilés. La mer commence à monter. Nous pirouetton.s un peu moins. Le feu diminue, mais l'ennemi s'acharne à nous poursuivre. Nous approchons du rivage. Comme il est moins délesté que nous, il craint de s'engager. Il s'éloigne de peur de toucher sur nos atterrages.
Pouvons-nous respirer un moment.-' Quel plaisir de survivre à de si grands dangers! Il n'est que quatre heures. Nous nou.s battons depuis minuit et demi. Depuis une heure, la quille de notre bâtiment est aux prises avec les rochers et les bancs de sable. Chaque flot relève ou accroche la lourde masse qui vacille et nous renverse en asseyant «on poids sur les pierres ou dans les cavités des montagnes ensevelies sous les ondes. Nous voilà à l'embouchure de la rivière de Bordeaux. L'Anglais ne peut plus nous atteindre. Notre frégate est criblée. Son artillerie est démontée. Il n'y a eu, dit-on, personne de tué. Le capitaine songe à nous plutôt qu'à lui. Il nous envoie un officier pour nous tranquilliser et nous rafraîchir.
A la pointe du jour, une partie de nos matelots receleurs va à terre, sous prétexte d'avertir un pilote côtier, pour vendre les effets qui nous ont été volés pendant le combat par les fripons qu'on déporte avec nous pour nous avilir. En déjeunant, on s'étourdit pour oublier son malheur et chacun fait à sa mode l'historique de l'action. Le bâtiment est une maison au pillage. A neuf heures, un pilote côtier nous aborde en joignant les mains : < Que vous êtes heureux, mes bons messieurs, d'avoir la vie sauve! Cette côte, dont l'anse est bordée de sable, cache des rochers affreux. Dans les petites marées, je les touche souvent avec ma rame. Il n'y a pas longtemps que je remarquais encore les ruines d'une ancienne ville nommée Les Olives, submergée comme l'île de Cordouan dont vous ne voyez que la tour. Quand vous auriez gagné cette plage, les écumeurs de mer qui l'habitent vous auraient assommés pour vous
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voler. » Il nous fit remarquer un groupe de sans-culottes montés sur des échasscs qui, comme des harpies, ramassaient avec des crocs les vivres et les effets que la mer jetait sur leurs bords. Nous mouillons dans la rade du Verdon, dans l'espoir de débarquer demain. Ce vaudeville poissard est la relation fidèle du combat que nous soutînmes depuis minuit jusqu'à six heures du matin :
Ventrebleu qu'il est donc brutal, Ce carillon de Germinal !
Je crayons ma foi, que cette Charente, Au diable f... l'épouvante
Voyant ces trois chatiaux flottants, .l'avions largué la voile au vent.
Avec tout nout' échapatoire Fallut nous casser la mâchoire.
Par là, corbleu, monsieur Breuillac, N'est ma foi point un Msieur de Crac, C'est fout... ben un pince-sans-rire Que, malgré lui, l'Anglais admire.
Not' maison, quand l'brutal ronflait, Sur le rocher se reposait.
J'avions un pied dans l'onde noire Et plus qu'not'saoul j'ons faillis boire.
Au milieu de tout c't'embarras
Le grand marin que j'n voyons pas
Qui bien mieux qu'nous connaît le parage,
A lui seul sauva l'équipage.
24 mars. — La frégate fait dix-huit pouces d'eau par heure. Nous pompons pour laisser reposer l'équipage. Les matelots receleurs reviennent. Tous les -vols ont disparu, excepté la houppelande du capitaine qu'on trouve dans un tramail et qui est toute couverte de sable et de boue. On fait une visite qui n'intimide personne. Les objets de moindre valeur vont se loger où leurs propriétaires ne les avaient jamais mis et le dieu Mercure dépêche deux commissaires de Bordeaux pour distraire de cette recherche par l'inspection de la frégate. Ils passent entre deux haies de déportés qui obstruent involontairement leur passage « Retirez-vous, disent-ils, citoyens, ou plutôt messieurs, car des monstres