‹ Les déportés de Fructidor, journal;Chapitre 6 sur 10 · I*L/VN DE1A\'ILI-1 DE CAYENNI · texte numérisé non relu

I*L/VN DE1A\'ILI-1 DE CAYENNI

(BiLUX. Dtscriptiom à» <« CwyaA« />'aiifaU«.)

go LES DÉPORTÉS DE FRUCTIDOR

l'entrepont de la Décade. Villeneau, sur le balcon d'une grande maison, au milieu des élégantes de cette ville, nous fixait à notre passage avec une pitié orgueilleuse. On nous distribue des hamacs. Nous logeons au premier. Des nègres nous commandent, nous gardent et nous servent. On prend nos noms. Les seize premiers ont été conduits chez l'agent. Les municipaux se transportent dans notre prison, avec une toise pour nous mesurer comme si nous devions tirer à la milice. Maintenant que nous sommes toisés et signalés, montons sur la galère pour passer en revue le peuple de Cayenne. Cet examen nous tiendra lieu de soirée. Aujourd'hui que nous voilà rendus, les soirées ne seront plus les entretiens oisifs d'une ennuyeuse journée. Nous ne compterons plus les nœuds que nous filerons à l'heure, mais la misère et l'abandon dont les câbles sont bien plus longs que ceux des vaisseaux à trois ponts. J'ai déjà crayonné en gros l'accoutrement des sauvages qui sont venus à notre bord le lendemain que nous mouillâmes. Ceux-là étaient confus en notre présence. Nous sommes donnés en spectacle à ceux-ci. La scène est un peu différente. Nous pouvons dormir tranquilles, car nous avons une forte patrouille qui nous veille nuit et jour. Le peuple noir ne désempare pas. L'odeur de ces boucs nous infecte. Chacun de nous, peu accoutumé au fumet d'un gibier si semblable au corbeau du pays, jure sa parole d'honneur que la virginité ne sera jamais un fardeau pour lui auprès de semblables objets. Pour nous guérir du mal d'amour, l'une couvre la laine noire de sa tète d'un vieux mouchoir tout déchiré. Celle-ci laisse pendre jusqu'au bas de sa ceinture deuxVflasques vessies toutes plissées et rembrunies de quelques gouttes de sirop de tabac. Loin de relever ses pendeloques, elle les écrase tant qu'elle peut pour les faire descendre jusqu'à ses genoux. La coquetterie des négresses entre deux âges consiste à porter de longues mamelles. Cet abandon prouve qu'elles ont eu beaucoup d'enfants, qu'elles ont beaucoup de compères et qu'elles ne sont pas encore stériles. C'est un porte-respect pour les marmots qu'on appelle ici le petit inonde.

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La loi de Juda, canton d'Afrique d*où elles sortent, accorde des honneurs et des privilèges à toutes les femmes et filles qui sont fécondes. Ces individus à /ïgure humaine portent un profond respect à la vieillesse et nos Européens policés auraient besoin de prendre ici des leçons. Chez nous, on craint l'âge avancé, parce qu'on craint l'abandon. Ici, on l'attend, ou plutôt on l'espère. C'est l'époque deS prévenances, du repos, du respect et d'une paisible jouissance. Le vieux nègre dans sa case, au sein d'une très nombreuse famille d'enfants et de petits-enfants, commande en roi. Aussi les hommes décrépits, loin de vouloir se rajeunir comme nos grisons de F"rance, portent à cin" quante ans une jarretière blanche à leur genou pour avertir qu'ils sont parvenus au terme de leur carrière. Alors ils se font appeler grand-papa et à soixante ans apa qui, dans leur jargon, signifie patriarche. Ces squelettes ambulants sont couverts de lèpre et d'infirmités et entourés d'enfants de toutes couleurs, les uns d'un noir bronzé, les autres d'un cuivre rouge tirant sur le gris, ceux-ci d'un jaune citron, ceux-là d'un blanc pâle et livide. D'autres ne sont distinctibles des Européens que par la couleur de leurs grosses lèvres blanches. Tous sont presque dans l'état de nature. Quelques négresses, moins par pudeur que par coquetterie, ont une petite chemise nommée verreuse qui leur descend jusqu'au nombril. A un doigt et demi de cette brassière de marmot, elles entortillent en bourrelet une toile plus ou moins fine, d'une aune et demie de tour, sur trois quarts de haut. Elles nomment ce bas de chemise dioco ou transparent. Elles le couvrent d'une camisa, sorte d'étoffe de couleur de même mesure, seulement ourlée à la coupe. Cette seconde robe de luxe, ainsi que la verreuse, ne sortent du panier que pour faire quelque conquête. Plus les négresses sont hideuses, plus elles se croient belles. Leurs compères ou maris sont presque tout nus. Ils ne couvrent la nature, comme je vous l'ai dit, que d'une lisière d'étoffe, large de trois doigts, qu'ils appellent kalymbé.

Nous ne voyons que des nègres. Les créoles seront ces-

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tumés autrement. Nous enapercevrons demain quelques-uns en allant promener depuis six heures du matin jusqu'à huit, sur la crique ou sur le bord de la mer dans un espace de deux portées de fusil. Nous serons escortés d'une garde nombreuse qui ne nous laissera parler à personne et qui ne pourra converser avec nous sous peine du cachot.

Ce soir, les colons nous envoient des fruits, du vin et du poisson bouilli au sel et au poivre (i). Nous savons déjà que nous ne resterons pas à Cayenne, Nous serons relégués dans les cantons et les déserts, comme les seize premiers. L'heure du souper nous distrait. Au moment où chacun forme sa société, cinq voleurs déportés avec nous, un peu pris de boisson, se réunissent et se font appeler le Directoire. Cette qualité leur reste et les administrateurs de Cayenne, à qui nous les recommandons, les logent à l'écart dans un coin qu'ils appellent palais. Dans la suite, l'agent Jeannet demandait souvent à table, quand on parlait de Directoire, duquel il était question : de celui de la Décade ou du Luxembourg.

On nous fait l'appel matin et soir. Nous avons la ration de marine : trois boujarons de tafia, deux onces de riz, une livre et demie de pain, quatorze onces de viande salée pour deu.x jours. Chacun reçoit une assiette, un couvert et un gobelet d'élain. Un grand plat, un baquet de bois et deux bouteilles vides sont le mobilier de sept convives que le hasard ou l'amitié a réunis. Le gouvernement paie les nègres pour nous servir. Notre viande cuit sous un grand hangar; les cheminées ne sont pas de mode ici et

(1) « Une main de papier à minutes valant douze sols à Paris se vend ici trois francs. Vous avez de la bonne cire à cacheter pour cent sols la livre : il faut parler ici de dix-huit francs et elle est détestable: c'est de la poix-résine qui est noirâtre quand elle est appliquée et qui ne tient pas sur le papier. Soixante francs une paire de bottes, quinze francs les souliers. J'ai eu besoin de toile pour des pantalons, je l'aurais eue à Paris pour cent sols; elle se vend ici douze francs. Le blanchissage, les façons de linge et d'habillement, tout cela est horriblement cher. Vingt-cinq francs douze sols pour celle de quatre chemises ; trente francs pour celle d'un habit; huit francs celle d'un pantalon, etc. (Lettres de la Vilteiirnoy aux demoiselles More.)

les plus belles cuisines sont conime nos poulaillers de France. Nous serions heureux si ce bon temps pouvait durer, car tous les habitants lestent notre table d'une partie de la leur et ils mettent tant de délicatesse dans leurs procédés que nous ne connaissons pas le nom de nos bienfaiteurs à qui l'entrée de la prison est sévèrement interdite (i).

Indieni de la (iuyane.

(X'oyagf à la liuyane et a l'ayriine.i

Pendant un mois, nous allons promener matin et soir au bord de la mer. Le détachement, qui nous escorte, garde toutes les issues, mais les habitants nous parlent pardessus les haies de leur jardin. Plus on nous resserre, plus nous devenons intéressants. Je ne puis dire si Jeannet donne des ordres aussi sévères. En nous plaignant beaucoup, il nous gène de plus en plus. Le moment de quitter Cayenne approche. Jeannet, chef suprême, prend le 3o prairial une décision que voici :

(1) • Cet procé<)^f étaient d'aotiint ploii beaui, dit J.-J. Aymé, que depuis la liberté <le« noir» il y avait trèt peu de cuion* en état da (aire df« ■ucriâces. lU étaient presque luu* ruiné» par la Révolution. ■)

Art. i". — Aucun déporté ne pourra rester dans Cayennc ni dans l'île.

Art. II. — Tout déporté qui désirera former un établissement de culture et de commerce, dans une des parties non exceptées par l'article précédent, sera tenu d'adresser par écrit au commandant en chef, qui fera part de la demande à l'administration départementale.

Art. m. — La pétition sera appuyée d'un certificat d'un habitant domicilié et bien connu, qui prouve que l'exposant est en mesure d'acheter ou de louer, soit une habitation, soit une maison, et qu'il a les moyens suffisants, soit pour faire valoir l'habitation, soit pour entreprendre le commerce. L'administration départementale s'assurera des faits contenus dans le certificat à l'appui de la demande qu'elle fera passer de suite, avec son avis motivé, à l'agent du Directoire, pour être par lui pris sur le tout telle détermination qu'il appartiendra.

Gomment profiter du bénéfice d'une pareille loi? Nous ne pouvons parler à personne. Qui viendra nous offrir son bien? Nos verroux ne se dresseront pas. Tous les colons demandent un déporté pour mettre sur leur habitation. Ils s'informent de la moralité de chacun et choisissent ainsi en tâtonnant. Tous sont mus du saint désir d'arracher un malheureux au goufre dévorant de Konanama, où vont aller ceux qui ne trouveront point d'asile et qui n'auront pas les moyens de former des établissements à leurs frais, en acceptant de ne rien recevoir de l'administration, pour le temps qu'ils resteront dans la Guyane. Les habitants, qui se chargent d'un déporté, sont tenus de lui passer une partie de leurs biens et de répondre de son évasion. L'État ne leur fournit absolument rien. Ils le médicamenteront à leurs frais. Une fois rendu chez eux, il ne pourra ni venir à l'hôpital ni même mettre le pied dans l'île de Gayenne.

Ces dispositions rigoureuses sont faites pour prévenir le dégoût et la légèreté des contractants, dit Jeannet, ou pour le libérer lui-même d'une dette sacrée, car tous sont gardés à vue, tous sont prisonniers d'État. Et dans quel État le souverain privant un individu de sa liberté, l'exilant à

LA GUYANE çS

deux mille lieues de sa patrie, lui séquestrant son bien, lui interdisant la communication avec les hommes, ne lui donne ou ne lui prête-t-il pas des moyens d'existence? Jeannet outrepasse bien ici l'intention du gouvernement, mais les lois de la mère patrie sont des fusils sans détente à pareilles distances.

Le cultivateur européen, qui nous voit sur une terre sans bornes, où chacun peut s'en allouer autant qu'il veut, envie notre sort et nous reproche notre indolence. « L'État, dira-t-il, leur avance des instruments aratoires, leur concède un sol vierge. Ils n'ont qu'à travailler. Leur condition est préférable à la mienne. Je n'ai que dix journaux de terre que j'ensemence moi-même et dont je ne demande que le produit net pour être heureux. » Que ne le sait- il? Les vapeurs homicides de cette terre vierge tuent l'homme qui l'ouvre sans précautions. Les arbres qui l'ombragent, plantés par les siècles, sont quatre ou cinq fois plus gros que nos sapins. Il faut les échafauder pour les coupera une certaine distance du tronc, car le pied est trop étendu pour qu'on songe à les déraciner. Un homme seul dans ces forêts ne trouverait pas le temps de nettoyer un coin de champ, que l'autre extrémité serait déjà couverte de broussailles plus épaisses que nos bois-taillis, tant la végétation a de force. Songer à brûler les forêts sans les couper est une pensée folle. D'ailleurs, l'incendie découvrant le terrain y ferait circuler l'air, et les arbustes, naissant en foule au pied des troncs à demi embrasés, ne laisseraient que peu d'espace à la culture. Il faut donc travailler sans relâche à abattre le petit bois et à le mettre en pile. Pour cela, il faut des bras et des hommes acclimatés, mais les grands arbres restent encore. Si vous n'avez pas assez de monde pour les faire tomber promptement, les petits reviennent, et il n'y a rien de fait. Le pays, qui n'est pas boisé, est désert, stérile, marécage ou savane, prairie que les eaux basses d'hivernage couvrent pendant six mois, de jquatre à cinq pieds d'eau. On pourrait quelquefois dessécher ces marais, mais il faudrait des avances d'argent et d'hommes. Nous sommes 193. La moitié sera répartie dans i3o lieues et abandonnée

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à elle-même. L'autre sera gardée à vue et confinée dans le désert. Nous passons à l'hôpital, les uns après les autres. La maladie nous marque nos lits. Le pays nous fait végéter comme les plantes. Aujourd'hui, mon voisin se porte bien. Demain il a la fièvre chaude. Après-demain, on le porte en terre. Il y a huit jours que Tronçon- Ducoudray et Bourdon (de l'Oise) étaient à la chasse. Avant-hier ils buvaient un bol de punch et projetaient une partie pour demain. Ils sont enterrés ce matin et Brotier, qui les a soignés, est mort hier soir d'un coup de soleil. On dirait qu'ils sont empoisonnés. Le soleil et l'air de la Guyane sont les venins les plus subtils. Aucun de nous n'est dangereusement malade et, au mois d'octobre, la moitié sera morte. Le plus habile docteur de France ne serait ici qu'un ignorant. Noyer tient la lancette d'Esculape et il le mérite par ses talents. Il vous enseigne son art en peu de mots. « Otez-moiles cantharides, la lancette, l'opium, l'émétique et la seringue, je ne suis plus médecin. » Cet Hippocrate fait, cependant, tous les jours des cures que Pelletan et Desaul auraient enviées. La pratique vaut mieux que la théorie. Le pharmacien Cadet, dans son laboratoire, aurait dépeuplé la Guyane en quinze jours. L'émétique, le jalap, la saignée, les lavements, sont le manuel pratique des écoliers et des maîtres. Les maladies sont les fièvres chaudes ou putrides qui font jouer les hommes à pair ou non et en emportent toujours la moitié.

Aujourd'hui la pluie nous force, au milieu de notre promenade, de nous abriter chez un menuisier. La sentinelle nous attend à la porte. Une mère jette les hauts cris. Son enfant nouveau-né vient de mourir du tétanos ou coqueluche qui moissonne les trois quarts des enfants jusqu'au septième jour après leur naissance. Ils tombent en syncope, se brisent les reins et meurent subitement (i).

(1) .« A peine sont-ils sortis du sein de leur mire, dit Bajon, qu'un grand nombre éprouvent un état spasmodique qui, peu à peu, leur serre les mâchoires et rend tout leur corps roide comme une barre de fer. Cette maladie qu'on appelle mal de mâchoire ne les attaque que pendant les neuf premiers jours après leur naissance. . Le

(juarterunne lie la Guyane.

(Stiiiima.<<i Vuyitgt à surinmm.)

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Quand un nouveau-né passe sept jours, on ne craint plus rien jusqu'à sept ans. Le mari, en courant au secours de sa femme, s'enfonce un pieu dans le mollet qui lui donne le catharre. Ses membres se retournent. Il ne parle point. Il se remue à peine et son dos se redresse en arc (i). On appelle M. Noyer. Il le panse, mais la convalescence sera longue, trop heureux s'il en est quitte pour quelques grandes infirmités. Presque tout le monde est sujet au mal de jambes qui devient incurable si on le néglige. La gangrène et les vers s'y mettent. Il faut mourir ou s'accoutumer à l'opium ou à la pierre infernale. On coupe ainsi ces branches de peste, quand elles sont à l'extérieur ; mais les fièvres inflammatoires gangrènent aussi les viscères et le malade expire en criant guérison.

Que nous soyons guéris ou non, nous allons bientôt évacuer Gayenne, et nous connaissons déjà assez l'agent pour le peindre avant de partir. Jeannet, chef suprême de la colonie, sous le nom d'agent, commande en sultan aux noirs, aux habitants comme aux soldats. Sa volonté fait la loi. Rien ne contrebalance son autorité. Il ne doit compte qu'au Directoire qu'il représente. Il ne reste en place que pendant dix-huit mois et il peut être réélu. Il nomme toutes les autorités, les influence toutes, les renouvelle toutes, les fait mourir toutes. Enfin, quand un agent sourcille, tout doit trembler devant lui. Voilà sa puissance. Quel usage en fait-il? Jeannet, d'un physique avantageux, dans sa trente-sixième année, fils d'un fermier de la Bauce, est manchot du bras gauche qu'un cochon lui a

tétanos des enfants ou mal de mâchoire est si comman dans certains quartiers de Cayenne que, de l'aveu même de plusieurs habitants, à peine réchappe-t-on un tiers de ceux qui y naissent. » (Bajon, Mémoires pour servir à l'histoire de Cayenne et de la Guyane française, I, 115 et 145.)

(1) « Le tétanos des adultes qu'on appelle à Cayenne catarrhe est un peu di£férent de celui qui attaque les nouveau-nés... 11 y a à Cayenne un nègre qui guérit le tétanos avec quelques plantes du pays. La vérité, qui me sera toujours chère, me fait dire ici que j'ai été témoin de plusieurs guérisons qu'il a opérées chez des personnes dont j'avais jugé la maladie mortelle. » (Bajon, Mémoires pour servir à l'histoire de Cayenne et de la Guyane française, I, 172 et 195-196.)

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mangé quand il était au berceau. Il doit son avancement à ses talents, à son oncle Danton ( i ) et un peu à ses maîtresses qui ont payé sa complaisance et sa vigueur. Son abord est prévenant. Sa gaieté siège plus sur son front que la franchise. Ses manières sont aisées. Il débite avec une égale effusion tout ce qu'il pense comme tout ce qu'il ne pense pas. Son grand plaisir est d'être impénétrable en paraissant ouvert. Il se pendrait si on pouvait lire dans son cœur. Je ne sais pas s'il en connaît lui-même tous les replis. Il fait autant de bien que de mal, et toujours avec la même indifférence. Il met chacun à son aise. Il pardonne de dures vérités et même des injures. Il manie le sarcasme et la repartie avec esprit. Il écoute volontiers les reproches, les remontrances, les plaintes, et ne les apostille jamais que de grandes prome.sses. La prodigalité, la galanterie, la soif de l'or, sont ses organes, ses esprits moteurs, ses éléments, son âme. Il est brave et prévoyant dans le danger, peu sensible à l'amitié, encore moins à la constance, blasé sur l'amour, très facile au pardon et peu enclin à la vengeance. La vertu, pour lui, est la jouissance et le plaisir. Il ne fait jamais le mal sans besoin, mais un léger intérêt lui en fait naître la nécessité. C'est un homme de plaisir et de circonstance, qui aime l'argent et puis l'honneur, les hommes pour ses intérêts, ses amis pour la société et qu'on a regretté par ses successeurs.

Il vint ici en 1793 après la mort du roi remplacer le chevalier d'Alais et mettre la colonie à la hauteur des circonstances. Il fit ouvrir les clubs, en devint le président et

(1) « Je De Buis point le nereu de Danton, dit Jeonnet Oudin dant tes .S'oie» sur (quelques pa$tage* du mémoire de Hamel, je suia •00 couHÏn. J'étuiM l'ami de sa personne, je reste l'ami de «a mémoire » Il établit ensuite ses états de service : d'abord maire d'Arcissiir-Auhe, puis commissaire du Conseil exécutif provisoire à Tbionvillc pendant le siège, commissaire de la Convention, puis agent particulier du Directoire à la Gurane. Il s'y défend aussi contre toute ■t'cuKntion de concussion et de piraterie. « Le peu que je possède n'équivaut pas A ce que j'ai reçu en patrimoine. Et si «{uelqu'un découvre que j'aie soit aux Etats-Unis soit ches d'autres puissances, tous mon nom ou sous un nom emprantA, quelques capitaux, je les lai donne s (p. 89-40).

^^L tous n ^B lai doi

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s'allia aux hommes de toutes les couleurs. Son cœur répugnait à toutes ces bassesses, mais c'était le marchepied de son crédit et il s'y. prêtait avec autant d'aisance que s'il n'eût jamais eu d'autres inclinations. Plus la crise était difficile, plus il déposait et même avilissait son autorité. Le décret de la liberté des noirs, annoncé depuis longtemps, plus redouté que la foudre, faisait émigrer les riches habitants qui craignaient, à juste titre, d'être égorgés par leurs esclaves devenant vagabonds et furieux comme une bête sauvage hors de sa cage. Jeannet se trouvait entre l'enclume et le marteau. D'un côté, les anarchistes qu'il détestait dans le fond de son âme et avec qui il s'était trop popularisé, dissipateurs ici comme en France, soupirant après le décret dans l'espoir du pillage, l'assiégeaient souvent pour savoir quand et comment il le proclamerait. Il avait lui-même désorganisé le bataillon d'Alsace, en substituant un nouvel état-major à l'ancien, qu'il avait fait déporter comnxe aristocrate. La société populaire, dont il faisait partie, avait fait choix de ses créatures. D'un autre côté, les vrais habitants le sollicitaient de ne pas recevoir le décret et lui offraient des fonds. Il leur en avait fait la promesse, aussi bien qu'au gouverneur de Surinam dont il ménageait l'alliance, quoique la France fût en guerre avec la Hollande. Il avait reçu avis que des bâtiments hollandais stationneraient devant Cayenne pour capturer l'aviso porteur de la liberté des nègres. En les voyant paraître, le 28 mars, il annonce une grande conspiration pour jeter l'alarme dans les cantons. Quelques riches propriétaires prennent la fuite et sont déclarés émigrés. Il confisque leurs habitations et achève de s'affermir, comme il le dit. Après avoir connu les hommes et les choses, pour faire sa bourse, il avait créé, le 5 septembre 1793, pour trois millions de billets qui ont achevé de ruiner la colonie en I/M?. Du même coup, il séquestre l'habitation de la Gabrielle, appartenant à M. de Lafayette, qui rapporte Sooooo francs, fait rentrer une partie de la dette arriérée, fermetés portes de l'assemblée coloniale, retourne les caisses, change les tribunaux. Enfin, il allait achever sa riche nioisson,

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comme il le dit, au moment où vint le fameux décret. « Ce fut le 23 prairial an II, à six heures du soir, dit-il dans son Compte rendu, qu'Apolline, capitaine de la corvette L'Oiseau, me remit le décret de la liberté des nègres, sans aucune instruction et avec ordre de le faire aussitôt promulguer. Le 26, à six heures du matin, le bataillon étant sous les armes, je proclamai moi-même le décret de liberté, en déclarant traître et infâme à la patrie quiconque tenterait un instant de s'opposer à son exécution (i). » La proclamation se répéta de suite dans tous les cantons.

Alors toute la colonie fut dans la débandade (2). Quelques commissaires, porteurs de ce décret dans la grande terre, loin de préparer les nègres à ce passage subit et redoutable de la dépendance à la liberté, les enlevaient des ateliers, les indisposaient contre leurs maîtres, leur criaient avec emphase : « Vous êtes libres. Faites maintenant ce que vous voudrez. » Jeannet admettait à sa table, dans son conseil, des noirs de préférence aux blancs. Les nègres étaient si bien plies au joug qu'ils crurent

(1) Compte rendu, 6.

(2) En publiant et en affichant a Cayenne, le 26 prairial an II, la décret d'abolition de l'escJaTag^e. Jeannet j avait joint une proclamation où on lisait notamment : « Il n'y a plus ni maitrea ni eaclaves .. Le* citoyens, désignf't jusqu'iri sous le nom de nègres marrons, peuvent revenir parmi leur» frères oui leur donneront si'ireté, protection et Ja jouissance des droits de l'homme... Ceux qui étaient esclaves peuvent traiter de jfré à gré avec leur» anciens maUres pour les travaux à continuer ou à entreprendre. Ils y sont fr * " "'ment invités... La direction du département fera planter

pour un un. n Les noirs virent dans ce dernier article l'as- , !•• le gouvernement allait pourvoir à leur nourriture. Comment Muraient-ils supposé qu'étant libres ils devaient travailler.' Un nouvel Hflranchi, ayant on certain pécule à sa disposition, avait immédiatement songé à l'utiliser en achetant un esclave. Quand on lui fit comprendre combien son désir était en opposition avec la loi nouvelle, il s'écria tout désappointé: Sa ki fouti liberté sa 1 Koumann ! .Mo pa ponvé acbté oun micban neg pou travay pou mo ?

Quelques mois plus tard les récoltes étant prêtes à se perdre faute d'être ramassées, il fallut les réquisitionner et leur incaUiiier que la paresse et 1h négli^'ence dans le travail étaient des délits. On rétablit alors le supplier de lu barre. (Auberl-Arroand, Rrtultatt de ta liberté det noire n Cayenne. Saiol-Pierrc de la Martinique, 18.'ï7.)

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pendant deux mois que ce qu'ils voyaient n'était qu'un songe. Personne n'osant leur parler d'ouvrage, ils commencèrent à vouloir se débarrasser de tous les blancs de peur de rentrer dans l'esclavage. On vit les cantons fermenter, les habitants s'enfuir dans les bois, les esclaves armés courir d'un bout à l'autre de la colonie pour faire, disaientils, la chasse à leurs maîtres, qui se réfugiaient à Cayenne où ils n'étaient plus en sûreté. Jeannet écoutait les plaintes des blancs, leur faisait de belles promesses et donnait de légères réprimandes aux noirs. Le capitaine Apolline lui avait aussi apporté la nouvelle de la mort de son oncle Danton à qui il devait sa place. « Ils font bien de se défaire de tous les conspirateurs », dit-il. Cette réponse n'était que sur ses lèvres, car il lui donna longtemps des larmes en secret et résolut dès ce moment de mettre ordre à ses affaires pour s'enfuir dans les États-Unis. Le girofle de la Gabrielle n'était pas encore prêt. Il ajourna son départ à brumaire an III. Son dessein transpira. Il n'en fit point mystère. Il se concilia de plus en plus les nègres et la société populaire dont il était l'âme, écoutant sérieusement les folies que les noirs y vociféraient dans leur jargon. L'un y demandait que les femmes blanches, qui se reposaient depuis si longtemps, fissent à leur tour la cuisine aux nègres. Un autre sollicitait un arrêté pour le partage des habitations. Un troisième trouvait mauvais que son ancien maître mangeât encore dans des plats d'argent et lui dans une gamelle. L'agent se contentait de rire. Mais un nouvel orateur lui poussa plus vivement la botte. « Je suis libre, citoyen agent? — Oui. — Je puis me faire servir aujourd'hui? — Oui, en payant, et je serai moimême à tes ordres pour de l'argent. — Citoyen Jeannet, ce n'est pas toi que je veux. S'il arrive des nègres, je pourrai en acheter à mon tour. » A ces mots, Jeannet s'élance à la tribune, pérore longtemps sur le prix de la liberté et termine par cette sentence : « Je crains bien que la mère patrie n'ait versé son sang pour briser les fers d'une classe d'hommes qui ne mérite que l'esclavage et qui ne connaît que le bâton. »

I.cs cultures étaient abandonnées. L'orage grossissait. La terreur grondait dans le lointain. La troupe n'était point payée. L'argent des prise.s avait été dissipé. La récolte était serrée. Jeannet avait de.s fond.s. Il termina sa session par une fuite et fît légitimer sa conduite par un prétendu compte rendu que j'ai sous les yeux. Sa manière de s'y prendre est originale. Le bataillon qui était presque nu s'opposait à .son départ. Il assemble le département, lui dit qu'il va en France pour solliciter des fonds pour la colonie, que les caisses sont vides pour le moment, mais qu'il y a plusieurs recettes sûres (en parlant du produit des récoltes) dont quelques-unes sont prochaines, d'autres éventuelles sur lesquelles il est raisonnable de compter (il parlait des prises que les corsaires pouvaient faire). Le département fait imprimer ce petit compte. Il pare à tout par un prompt départ et, fort de cette pièce auprès du Directoire, il se fait renommer agent, revient en 1796 remplacer Cointet à qui il avait renxis ses pouvoirs à la fin de 1794, comprime les nègres et fait ressentir sa colère à Gollot d'Herbois et à Billaud-Varennes qui avaient presque gouverné la colonie pendant son absence. Le premier de ces exilés a péri d'une mort violente avant notre arrivée (i). L'autre est resté longtemps à Sinamari avec les seize premiers déportés (2).

La maison Lecomte se vide tous les jours, chaque habitant vient faire un choix. Si je pouvais être placé chez quelques-uns de ces braves gens, mon sort serait digne d'envie. Le respectable Chapel, officier ingénieur, envoyé pour visiter le désert, quand nous étions encore à Cayenne, avait dit à Jeannet : < Konanama sera le tombeau du plus grand nombre des malheureux. Il serait moins inhumain

(1) A aon arrivée à l'bdpital de Cayenne le lit dan* leqael était mort Collol d'Herbois érhul ii La Villcbeurnoia très malade. « Mon lit, di»ait-il h un Jacobin qui le pertiflait à ce sujet, a été occupé par un insi^^ne scélérat. Quand j'y coucbe, c'est le lit d'un bomme de bien. »

(2) Billaud avait été relevé & Sinamari parce qu'on craignait sa coopération à un •oalèTcment des noirs.

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de les tuer sur-le-champ à coups de fusil. On leur épargnerait ainsi les souffrances d'une longue agonie (i). » Tous les habitants et Jeannet lui-même nous engageaient à ne pas aller au désert. Nous nous associons sept et MM. Trabaud et Bonne foy, à la recommandation de M. Carré (à qui je dois autant d'éloges que de reconnaissance) nous louent leur case à Kourou pour y faire le commerce. Mes camarades se cotisent pour eux et pour moi, car on m'a volé mon argent et mes effets à Rochefort et dans le pillage de la frégate. Depuis mon départ sur la Décade, je n'ai eu qu'un louis en ma possession et nous étions quatre à le partager. Au bout de deux jours, il m'est resté quarante sous pour faire i 800 lieues, je vivrai pourtant dans la Guyane pendant trois ans sans l'assistance du gouvernement. On vend les montres, les boucles d'argent et les habits pour faire des emplettes. Nos propriétaires envoient nos noms à l'administration départementale : .'.-B. Cardine, curé de Vilaine, diocèse de Paris, âgé de 41 ans, natif de Comnion, département du Calvados (2); Jean-Charles Juvénal, chevalier de Givry de Destournelles, natif de Laon, âgé de 27 ans (3); Gaston-Marie-Cécile Margarita, né à Avenay, diocèse de Reims, département de la Marne, âgé de 3; ans, curé de Saint- Laurent de Paris; Jean-Hilaire Pavy, âgé de 32 ans, de Tours{4); Hilaire-

(1) Celle agonie, David, curé de Sainl-Loup, la décrit ainsi à son vieux père : « Ce pays, silué au milieu des bois, esl couvert de marais fangeux qui corrompent l'air par des exhalaisons fétides et les habitations se bornent à quelques cabanes informes, asile de douleur et de mort... Chaque jour de nouveaux malheurs viennent nous affliger. Une victime est suivie d'une autre victime. Depuis longtemps nous ne pleurons plus, la douleur a tari la source de nos larmes. . Nous savons que dans tous les cantons où se trouvent les déportés, leur sort n'est pas moins affreux que le nôtre. Ceux que la mort n'a pas atteint jusqu'à ce jour languissent dans l'état le plus misérable. On dirait que cette partie de la Guyane n'est habitée que par des ombres. »

(2) Assermenté retraité, ancien agent municipal de Gonesse, commandant de la garde nationale, propriétaire à Villaines, mort à Kourou le 10 octobre 1798.

(3) 11 revint en France en 1803.

(4) Vicaire à Faye (Maine-et-Loire). Il fut rapatrié le 21 octobre 1800.

Une marche u naferg les maraii de m '>ui/(inr (biKUMAX : Voyage à Surinam.)

Augustin Noiron, âgé de 49 ans, natif de Martigny, curé de Mortier et de Crécy, diocèse de Laon, département de l'Aisne (i); Louis-Ange Pitou, âgé de 3o ans, né à Valainville, commune de Moléans en Dunois, district de Ghâteaudun, département d'Eure-et-Loir, homme de lettres et chanteur, domicilié à Paris; Louis Saint- Aubert, âgé de 55 ans, né à Rumaucourt, département du Pas-de-Calais, résidant à Paris (2). Distribuons les emplois de notre futur établissement. Gardine aura les clefs du magasin avec Pavy; l'unet l'autre tiendront la note de la recette et de la dépense. Chaque soir, avant de nous coucher, Margarita portera le tout sur un livre à double partie. La société se réunira tous les quinze jours pour apurer les comptes et prendre la balance de la recette et de la dépense. Givry et Noiron iront à la chasse; Saint- Aubert taillera les arbres et bêchera le jardin ou se délassera à la chasse quand l'un ou l'autre des veneurs sera fatigué. Pavy fera la cuisine avec Gardine. Margarita et Pitou iront chercher l'eau, balaieront la case, compteront le linge pour le blanchissage et laveront la vaisselle tour à tour. Margarita sera attaché à la caisse pour aider les deu;c autres à tenir les livres. Pitou portera les marchandises à deux et trois lieues dans les habitations, ira dans les sucreries faire emplette de liqueurs et de sirops pour la vente et la consommation. Il s'agit maintenant de faire enregistrer nos baux de location et d'obtenir préalablement l'aveu de l'agent, qui a remis ces détails au commandant de place. Un soldat nous y conduit cet après-midi. « Ne voyez-vous point qu'il n'est pas ici? nous dit sa négresse. Écoutez-le chanter dans la maison du gouvernement. Il n'est visible que depuis huit heures jusqu'à neuf heures du matin. Ne manquez pas l'heure. » Le lendemain, nous fûmes ponctuels. Le commandant de place donnait un grand déjeuner. Nous étions tout confus. La négresse prit sur elle de nous annoncer. La maison retentissait déjà du fracas des verres et des bouteilles cas-

(1) Mort à la Guyane, 17 octobre 1799.

(2) Maréchal expert, puis cocher.

sées. J'aperçus autour d'une table ronde un grand cercle que présidait Tagent. Tous se tenaient par la main en chantant à plein chœur cette invitatoire bachique :

Voulez-vous suivre un bon conseil ?

Buvez avant que de combattre.

A jeun je vaux bien mon pareil,

Mais quand je suis saoul, j'en vaux quatre.

Verser donc, mes amis, versez.

Je n'en puis jamais boire assez.

• Quel pauvre agent et quel soldat Que celui qui ne sait pas boire!

Il voit les dangers du combat Et moi je n'en vois que la gloire!

Le bon goût que je trouve au vin...

Si le poisson le trouve à l'onde.

Il a le plus heureux destin De tous les habitants du monde.

Cet Univers, oh ! c'est bien beau !

Mais pourquoi dans ce grand ouvrage Le Seigneur y mit-il tant d'eau ?

Le vin m'aurait plu davantage.

S'il n'a pas fait un élément

De cette liqueur rubiconde.

Le Seigneur s'est montré prudent :

Nous eussions desséché le monde.

Nous sommes expédiés en cinq minutes. « Pour ma foi, c'est un singulier homme que Jeannet, nous dit en revenant la sentinelle qui nous avait accompagnés. Voici les convives du déjeuner : le capitaine de la corvette La Chevrette qu'il avait mis au fort, il y a deux jours et voici pourquoi. Il emmène une prise au port. On met les scellés abord du bateau. L'argent disparaît; Jeannet mande ce capitaine : « Il y a de grands fripons à votre bord, monsieur, lui dit-il. — Ce sont les petits, citoyen agent. Les grands sont à terre. » Il l'envoie au fort pendant deux heures. Puis il lui répète sa réponse : c Les grands sont à terre. — Ce n'est pas moi, puisque je n'ai qu'une main. — Elle en vaut dix, citoyen agent », reprit le capitaine. Jeannet se mit à rire et ce matin ils déjeunent ensemble. Son voisin à gauch« «st un habitant qui avait écrit contre

lui au ministre quand il s'en alla d'ici en 1794. .leannet a eu les lettres signées de cet homme, les lui a montrées il y a deux jours, les a déchirées en sa présence, l'a retenu à dîner, lui a protesté qu'il ne s'en souviendrait jamais et ce matin ils déjeunent ensemble. Je ne sais pas comment ils peuvent tenir à toutes ces fêtes. (les festins durent depuis six mois et ils n'ont pas de fonds pour nous payer sept sols et demi par jour. Vous les avez vus à table. Ils ne se lèveront qu'à minuit. Le couvert ne s'ôte jamais. Les quarteronnes iront partager le dessert. Quand ils en seront las, ils iront à table, au lit, au jeu. La bureaucratie en fait autant. Voilà comme l'habitant et le soldat profitent des prises faites sur l'ennemi. La Chevrette a amené dix portugais chargés de vin, de comestibles et d'or. Tout a descendu à Surinam pour être vendu. La moitié des piastres sera pour l'agent, le quart pour les employés et le reste tombera à la caisse. Quelle différence de la vie d'un déporté et de celle d'un soldat à celle d'un agent !

2 y juillet. — Le petit jour ne nous surprend pas au lit. Nous faisons plus d'apprêts que si nous allions à la noce. La joie de recouvrer la liberté et un noir pressentiment d'un avenir malheureux nous gonflent le cœur. Six heures sonnent. Clérine fait l'appel et nous enjoint de lui remettre et la vaisselle et le hamac que la nation nous a prêtés. Les serpillières de la Décade nous serviront de couchettes. Nous n'avons les vivres que pour ce matin, parce que nous dînons en ville cher nos propriétaires. A trois heures et demie, nous nous embarquons pour Kourou. Nous sommes treize personnes avec notre bagage dans un canot aussi petit qu'une barque de meunier. On pousse au large et Gayenne s'éloigne. Notre mauvaise coque est si chargée que l'eau n'est pas à un pouce du bord. Nous sommes à l'embouchure d'une rivière très rapide, agitée par un vent violent. Il y a douze lieues de mer jusqu'à Kourou. La grande terre forme une pointe à une lieue au nord-ouest. La route par terre est plus courte, mais il faut passer sur un sable mouvant. Nous entrons dans la crique Methero, petite saignée faite par le reflux de la mer. Cette crique est

LA GUYANK

entourde d'islets. On respire la fraîcheur et la paix sur ces bords couverts de palétuviers rouges dont les racines sans fin s'entrecroisent et descendent de la cime jusqu'au fond de l'eau vaseuse (i). Nous y débarquons. Chacun frappe de son pied la terre et casse une branche de bois vert en s'écriant : « Nous ne mourrons pas sans avoir mis le pied

(PiBRRR Barrkrb. Noilvella Ralalion de la France équinoxiale, 1743).

dans l'Amérique. » Margarita revient avec moi dans le canot pour escorter le bagage. Nous rentrons en mer et nous voguons à pleine voile au bruit du canon de Thermidor. Nous sommes à deux lieues et demie de Gayenne. c Mon ami, dit Margarita, il y a quatre ans à pareil jour et à pareille heure, le tocsin sonnait à la Commune et à la Convention. Nous étions entre deux écueils. Aujourd'hui, nous sommes dans une frêle nacelle, exposés aux vagues

(1) € Cet ^irantre pay», dit un vor»g«ur, eat comme 1« serre chaude de lu nature. AirosA d'une pluie liède pendant la moitié de raitnée et brûlé eiiKuiti* \>ur \t'* ruy<>n« d'un -toieil d« feu, il produit nécet- •airenieul une vé^^élutiun <l une uitixili- (jrixli^ivu'if t|ue rien ne vient arrêter dan* *un élan.

no LES Dl^PORTTÎS DE FRUCTIDOR

d'une mer écumantc. » Une douce mélancolie nous fit rêver à ce rapprochement. Si l'homme lisait au livre du destin, que de chances il voudrait éviter! Que de chagrins le rongeraient dans le cours de ses triomphes ou de ses plaisirs! Serait-il plus juste? Il deviendrait plus ombrageux sans être plus parfait. La lune entre deux nuages d'argent poursuit tranquillement sa carrière et nous laisse promener nos regards sur le vaste Océan et sur le rivage planté de grands arbres dont la verdure nous paraît d'un gris sombre. Un nuage plus noir que l'ébène étend son vaste rideau sur la plaine éthérée. Le vent souffle. Nous sommes inondés et bientôt arrêtés par le calme. Nos rameurs sont en nage sans pouvoir avancer. Cependant, nous avons encore six lieues jusqu'à notre destination. Après mille efforts nous entrons enfin dans l'embouchure de la rivière de Kourou. Ce passage est extrêmement dangereux. A deux heures du matin, nous approchons du dégras où est notre case ? Qui va nous l'indiquer? Que faire le reste de la nuit? Quelle consigne va nous donner la sentinelle?

Nous voici à Kourou, mais je ne vois que des bois. Serons-nous libres ou assujettis aux caprices des soldats? Nous mourons de soif. Margarita reste dans le canot. Gomme la marée est basse, le rivage est couvert de vase. Deux nègres me prennent sur leurs épaules et me conduisent au poste. Je regarde avec étonnement ce Kourou si fameux dans l'histoire de la colonie de 1763. Des herbes de la hauteur de deux et trois pieds obstruent le petit sentier qui est la grand'route. Quel désert, mon Dieu! A la distance de deux portées de fusil, je n'ai trouvé que huit mauvaises loges de sabotiers. Voilà Kourou. Nous passons à côté de l'église. La bâtisse en paraît jolie. Elle est fermée. Plus loin, un grand bâtiment, long comme un boyau, sert de magasin, de corps de garde et de caserne. Un nègre, à moitié endormi près d'un feu couvert de cendres, me crie : « Qui vive? » Je demande l'officier. Il se lève et me conduit à notre case. Un troupeau de bétail parque dans notre jardin. Le vacher dort dans la maison. Ce spectacle me navre d'effroi. Comment vivre sept dans un pareil

désert' Je vais retrouver Margarita. Le passager nous ouvre la case, fait débarquer notre bagage, nous invite à nous reposer jusqu'au jour. Nous sommes enfin libres et sans gardes.

Au bout d'une heure, nous retournons voir le village. La lune éclaire toute la solitude des huttes. Une seule case est entourée de fleurs et d'arbres de luxe. C'est sans doute la demeure du seigneur du canton. L'avenue de la nôtre est plantée de cocotiers-palmiers, dont le corps, droit comme une flèche et gros comme un tilleul de vingt ans, s'élève à cent vingt pieds en l'air. Ses branches, confondues avec ses feuilles longues de vingt pieds, coupées en lance à trois tranchants forment un bouquet à sa cime qui se termine en aigrette. Sa fleur, qui ressemble à un épi en maturité, est couverte d'une enveloppe faite comme un parasol qui la garantit de la tempête. Son fruit, rond dans l'intérieur, est couvert d'une enveloppe triangulaire filandreuse et e.xtrêmement tenace. Il ressemble à une grappe de raisins du poids de trente livres. Au bout de douze ans, il est dans son adolescence. Alors son tronc se dégage des feuilles ou branches gourmandes. Les grappes les plus près de la terre pèsent sur le dernier rang des feuilles qui sèchent et tombent à mesure que la cime, enveloppée d'une toile comme nos canevas, brise sa natte deux fois par mois pour éjaculer une nouvelle sève. Le cocotier n'est point hérissé de piquants comme les autres palmistes auxquels il ressemble par la feuille et dont il diffère par le fruit. Il donne, comme le Maripa et le Tourlouri, le fameux vin de palme dont les Africains sont si gourmets.

La fatigue nous invite au sommeil. La curiosité, le chagrin, le plaisir de marcher sans gardes, nous font braver les insectes et oublier les douleurs du repos. Nous nous enfonçons dans un bois touffu. La route est pleine de sable. Les oiseaux de nuit marient leurs voix lugubres à notre sort. Nous retournons chez le passager après avoir fait mille et un projets, comme la laitière au pot cassé. Le jour tarde trop à luire. Nous dormons sur une chaise. Les coqs nous réveillent. Ils sont les seules horloges du pays.

IC2 LKS DKPORTKS DK FRUCTIDOR

Ils ont chanté trois fois. Le pierrier du poste nous annonce le jour. Nous secouons l'oreille pour aller nous montrer au maire, comme le lépreux à Jésus-Christ. Le maire est le premier officier civil. Il inspecte les habitations et les travaux, reçoit les plaintes pour les griefs ou crimes civils, veille à la police des cantons de la colonie. La force armée est à sa disposition. Le juge de paix prononce en dernier ressort sur les affaires de police correctionnelle. Quand un blanc est aux prises avec un nègre, il appelle des assesseurs qui sont nommés par le canton. Ces deux officiers seuls sont payés par le gouvernement. Le maire de Kourou se nomme Gougue. Son habitation est au milieu du bois au nord du poste dont elle est éloignée de trois portées de fusil et entourée d'une crique hérissée d'une forêt de palmistes ornés de longues épines. Le boulanger des militaires nous conduit à sa case qui tombe en ruines. Il revient de son jardin, le dos voûté, un long bâton à la main, comme un semeur de ses champs. Il nous fait déjeuner, s'excuse de la frugalité de son repas sur la misère des colons et se résume dans cette prophétie : « Vous n'aver pas les vivres ! Malheureux, vous végéterez ici pendant l'été, mais l'hiver!..- Nous vous aiderons, nous sommes ruinés. » Nous retournons prendre possession de notre case.

Sur notre passage, à vingt pas, deux blanches, qui ont quelque chose des Européennes, sont sur le seuil de leurs portes, les jambes et les pieds nus. Elles nous regardent, se parlent tout bas et rentrent annoncer au mari enfermé dans la case qu'elles ont vu deux étrangers... C'est une merveille dans ce pays où l'on reconnaît au bout de trois jours la marque des souliers qu'un Européen imprime sur le sable. Ces dames sont l'épouse et la fille d'un vieillard de soixante ans, aveugle, infirme et extrêmement aimable. Bonne nouvelle! Nous leur devons une visite. Ce sera pour demain.

Voyons notre logis et apportons notre mobilier. Une haie de très grands citronniers cintre notre jardin dont le sol sablonneux est engraissé parle bétail à qui il sert d'étable,

car les troupeaux couchent toujours en plein air. Les arbres fruitiers, qui faisaient l'ornement du jardin, ont été coupés par un homme de couleur qui habitait la case avant nous. Les oranges et les citrons couvrent la terre. Des lianes et des brousses étouffent l'air. Tout est en désordre. L'extérieur ressemble à l'approche d'une grotte. La case est propre, spacieuse, bien composée d'un petit magasin, de trois chambres, d'un grenier assez grand. Elle est couverte en bardeaux. Au bout de deux heures, notre bagage est en place. Un seul nègre a tout apporté. Un pain d'une livre et demie, deux fromages tête de moine, six flacons de genièvre, six flacons de tafia, cinquante livres de cassonnade, quelques chaudières, douze bouteilles d'huile d'olive, deux jambons et cent livres de riz sont nos provisions de bouche. Une partie de ces denrées est destinée au commerce. Quatre pièces d'indienne, quatre de toile, deux de coton bleu, trois poignées de fil mélangé sont notre fonds de boutique. Voilà nos provisions à nous sept pour trois ans. Notre case est vide. Heureusement que nous avons trouvé un vaissellier, un buffet, des bancs et des tables qui sont attachés à la maison. Sans cela, nous siégerions à terre. Que vont dire nos compagnons ? Sur quoi allons-nous coucher? Nos serpillières de la Décade sont toutes mouillées des vagues qui sont entrées cette nuit dans le canot. Nous refermons la case, nous promenant pour nous promener.'

Bourg, brave homme, nous retient à dîner. Il n'a qu'un morceau de poisson boucané et de la cassave, pain de racine, plat comme du pain d'épices, sec comme du bran de scie, qu'on mouille pour qu'il n'étrangle pas. Margarita, en me regardant, a les larmes aux yeux. Il ne peut manger de cette cuisine. Je parais m'y conformer sans répugnance, quoique mon cœur bondisse. Ces pauvres gens s'en aperçoivent, nous apportent un morceau de pain frais, de l'huile et du vinaigre pour assaisonner le poisson. Après dîner, ils nous enferment pour nous laisser reposer.

A cinq heures, nos camarades hèlent à l'autre bord. Nous nous levons pour les recevoir. La rivière à cet endroit est

trois fois large comme la Seine au pont de l'École. Au bout d'un quart d'heure, ils sont à notre dégras. Nous nous embrassons en nous racontant nos dangers. Ils ont failli périr de fatigue au milieu des sables. Les habitants les ont bien accueillis. Ils sont exténués. Ils ont bien diné chez une négresse libre, nommée Dauphine. Il ne nous reste que cinq livres pour la maison, mais le commerce nous rendra des fonds. Bourg nous donne à souper. Une Indienne nous prête deux hamacs (i). Chacun se blottit comme il peut. La fatigue nous accable. Demain nous examinerons le local.

■JU juillet. — Au point du jour, chacun prend son emploi. Nous buvons un petit verre de tafia pour la dernière fois. Givry et Noiron partent pour la chasse. Saint- Aubert s'arme d'une serpe et d'une bêche. Margarita et moi, nous allons au puits de Pré fontaine, ensuite à la provision chez le pêcheur qui a pris un machoiron jaune de 40 livres à 4 sols la livre, selon la taxe ordinaire. Nos voisins nous apportent une douzaine de cassaves. Des habitants à deux lieues sur l'anse nous envoient du sirop, du riz, de la vaisselle. L'ancjen chirurgien de ce poste, M. Gauron, nous fait apporter trois matelas et un hamac. Nous voilà pourvus de lits et de vivres pour quelques jours. Les brèches du jardin sont bouchées. Les citronniers tombent sous la serpe. Dans peu, on soupçonnera enfin qu'il y a des vivants dans la case Saint-Jean, dont les

(1) La race des Indien* de nos établissements est à peu près «'teinte. A peine en trouve-t-on quehiues sui-vi%'Hiits dans les fonHs. Aa XVII* siècle, un missionnaire zéli-, le Père Pelleprat de la Compagnie de Jésus, recueillit le* éléments de leur langue dans un curieux traité : Introduction à la tangue dfê Galibis saut-agc» de ta terre ferme de l'Amériifue méridionale, 1655. « Leur seule occupation, dit Delteil de* Ualibis, est la chasse et la pAcbe. Ce sont leurs plus grandes passions et ils dépensent, pour les satisfaire, des miracles d'adresse, de ruse et de piitience. Armés de longs arcs en bois de fer et lie flèches terminées pur une partie plane et pointue, ils transpercent le* pois*ons qui apparaissent au niveau de l'eau et souvent c'ett en faisant décrire une parabole h la flèche que celle-ci vient rencontrer la proie riu'elle était destinée à arrêter. (Delteil, Voyagt ches le» Indien» Galihi$ de la Guyane, 17.)

ii6 Li:s Di';iH)UTi':s ni'! i-RUcrinou

limites touchent au cimetière. Nous visitons les alentours de notre domaine. A l'ouest-nord, nous sommes bordés par un bois épais et marécageux, A l'est, les palétuviers nous dérobent les bords de la mer. Au midi, la rivière coupe notre passage. Au nord, une forêt de palmiers s'étend jusqu'à l'anse. On n'y découvre aucun vestige de la splendeur de ce séjour où quinze mille hommes débarquèrent autrefois.

Nous n'avons qu'un pas à faire pour voir la grandeur des tombeaux qu'on leur creusa. Rendons visite aux morts. Au milieu de l'asile du silence est une chapelle, très solidement bâtie des débris de l'hôpital de la colonie de 1763 et couverte de palmistes. L'obscurité, que le hasard y ménage,.imprime le respect et fixe l'attention. Nous y entrons, après avoir lu sur les deu.x battants de la porte : Temple dédié à la bonne mort. Un autel fait face. A droite, un vieux guerrier, grossièrement modelé en terre, laisse tomber son casque et paraît s'ensevelir, en disant aux curieux : « Vous viendrez ici avec moi. » Nous avons peur que sa prophétie ne s'accomplisse. A gauche, une femme, modelée de même, joint les mains et bénit le moment qui délivre de la vie. Le Jugement dernier est grotesquement barbouillé sur les murs. Dieu y descend au milieu d'un nuage de lumière, précédé de l'ange qui sonne de la trompette : « Morts! levez-vous. » L'enfer à la gauche de Dieu est représenté par un feu ardent où la justice divine précipite des prêtres, des cardinaux, des papes, quelques rois, et très peu de militaires. Ainsi chacun se fait une idée de Dieu, suivant son intérêt. Les arts sont donc venus habiter ce désert. Les trappistes ne mettent point tant d'art à creuser leur tombeau. Qui repose ici? M. de Préfontaine et son épouse. L'admirateur de Voltaire, le bel esprit de Cayenne, l'auteur du plan de la colonie de 1763.

Nous allons dîner chez M. Colin qui nous en dira plus long. Ce vieillard est de Caen. Il a épousé en premières noces une demoiselle de Châteaudun. Il est privé de la vue. Il me serre la main en pleurant de joie de ce que je lui apprends de la famille de sa première femme. Comme

il est contemporain de Préfontaine, nous parlons du cimetière et il me met sur la colonie de i7f>3 : « Quoique Préfontaine fut mon ennemi, je lui rendrai justice. Il n'est pas cause des malheurs de la colonie de i7'')3. Si le ministre Choiseul l'eut écouté, Cayenne et Kourou seraient florissants. Il avait demandé trois cents ouvriers et des nègres en proportion pour apprêter l'ouvrage. Chaque année, en ayant fourni un pareil nombre, aurait fait affluer les étrangers. La Guyane, inculte et hérissée de piquants, se fût peuplée peu à peu. Le commerce et l'industrie auraient donné la main aux arts. La grande terre serait devenue aussi habitable que Cayenne, nous aurions remonté le haut des rivières, sans nous borner au.x côtes. Pour cela, il fallait marcher pas à pas. C'était le moyen de trouver des mines d'or dans la fertilité inépuisable de ce pays. Le gouvernement français voulut agir plus en grand a|m de recueillir tout de suite tout le fruit de l'entreprise. Il ouvrit un champ vaste à l'ambition et à la cupidité (i). Le sol de la Guyane, renomme depuis un siècle, servit à faire revivre le système de Law sous une autre forme. (Chaque particulier reçut une promesse de tant d'arpents de terre, qu'il pouvait cultiver avec les avances de l'État, à qui il remettrait ou ses propriétés en France ou une somme remboursable à Cayenne. Si la colonie réussissait, cent mille particuliers venaient déposer leur fortune au trésor royal, pour acheter des terres dans la Guyane. Ainsi le gouvernement vendait cher à gages un terrain inculte. D'ailleurs, c'était un asile pour les Canadiens, dont le pays venait de tomber au pouvoir des Anglais. Si la colonie ne réu.ssissait pas, on s'en prenait au gouverneur qui ne manquait pas de fonds pour une pareille entreprise. Voilà les vues secrètes que la

(t) De Préfonlaiiie liiil un langage analogue à lialouel. • Je tua avant mon départ, lui di»ait-il, aue àf» gens plu» acriédité* que moi s'elaient emparé» de mon projet, qu'on l'avait fort agrandi, que Im Cour avait sur tu Guyane deit vue» d'une profonde politique. On ne voulait point d'obiertion. On me renvoyait comblé de jfrAres. J ignorai» re qu'on voulait (aire ; que ptiuvais-je euipéchcr .' » (Mulouel, Votf»gc damé Uê foréU dt la Guyane, A'i.)

Il8 LES DÉPORTÉS DE FRUCTIDOR

politique donne au Cabinet de France. Les quinze mille hommes, débarqués ici ou aux îles du Salut ou du Diable, à trois lieues en mer, ont été gardés dans l'intention de les acclimater, pour les faire travailler quand ils auront passé l'épreuve des maladies du pays. (Jette colonie de Kourou a coûté 33 millions. Tout a échoué par la mauvaise administration des chefs (i) et le brigandage des commis et des fournisseurs, et plus encore par la mésintelligence de Turgot et de Chanvallon. Le premier voulait commander au second qui se croyait maître absolu. Il avait donné pour limite aux débarqués tout le terrain de la rive gauche de la rivière Houson jusqu'à l'anse. Cette forêt qui nous obstrue le jour était rasée jusqu'aux rochers. J'ai vu ces déserts aussi fréquentés que les jardins du [-"alais-Royal. Des dames en robe traînante, des messieurs à plumet marchaient d'un pas léger jusqu'à l'anse et Kourou offrit, pendant un mois, le coup d'œil le plus galant et le plus magnifique. On y avait amené jusqu'à des filles de joie, mais comme on avait été pris au dépourvu, les karbets n'étaient pas assez larges. Trois ou quatre cents personnes logeaient ensemble. La peste commença ses ravages. Les fièvres du pays s'y joignirent et la mort frappa indistinctement. Au bout de six mois, dix mille hommes périrent tant aux islets qu'ici. Turgot fit prendre Chanvallon la nuit de Noël, quand la naort était lasse de moissonner. La Guyane est toujours un pays malsain qui dévore dans l'année la moitié de ce qu'on y envoie. Vos ennemis, qui connaissaient bien ce séjour, espèrent qu'il n'échappera aucun de vous. Ils se trompent sans doute, mais ils avaient sous les yeux le tableau de ceux qui ont survécu à cette déportation volontaire.

Jusqu'au 22 décembre 1763, époque de l'arrivée de Chanvallon : i5 56o personnes; au 24 décembre 1764, 2000 rembarques la même année. Établis à Sinamari 200. 100 morts

(1) Tandis que Chanvallon était intendant général et de Préfontaine lieutenant-colonel et commandant de l'expédition, le chevalier Turgot fut nommé gouverneur lieutenant général pour le roi.

dans la môme année, loo enrôlés dans les bataillons, 260 répartis à Cayenne dans la même année.

En 1765, 3oo vivants y compris les enfants nés depuis rétablissement de la colonie.

Total général des morts de 1763 à 1764, i3o6o. Rembarques 2000. Vivants jusqu'à ce jour 3o sur t5 56o (i).

Cayenne et les cantons de la Guyane ne contiennent pas plus de 800 blancs, y compris les enfants. Les quatre cinquièmes trois quarts sont des Européens débarqués depuis celte époque. Ainsi, ces quinze mille malheureux, tous à la (leur de l'âge, sont morts sans postérité. Les ravages de la peste étaient si effrayants qu'aucun registre de décès n'a été tenu par la mort subite du premier, du second, du troisième, du quatrième, du cinquième, du sixième commis à qui la cédule avait été remise. Celui qu'on dressa l'année suivante à Cayenne, fut rédigé sur le témoignage de deux personnes prises au hasard parmi ceux qui restaient. De là des contestations qui ont divisé tant de familles, en France et au Canada. Ce tableau effrayant est peut-être l'image de la destinée des déportés à Konanama ! Le vieillard nous détailla ensuite les causes de l'épidémie qui les décima, leur destination, leur genre de vie, l'arrestation de (^hanvallon.

Pendant son récit, je me grattais les pieds de toutes mes forces. M™« Colin et sa demoiselle se mirent à rire, appelèrent leur négresse et lui dirent de m'arracher les chatouilleuses de la colonie de 1763. Elle s'arme d'une épingle bien pointue, m'assujettit le pied sur son genou, me coupe les ongles jusqu'à la chair vive, y cerne une fosse ronde de la grosseur d'une lentille, d'où elle tire un sac blanc. J'aperçois un insecte de la grosseur d'une tête d'aiguille. Le sac est la maison que l'animal s'est bâtie entre peau et chair. Il est plein d'oeufs qui échappent à nos yeux, ce qui me ferait croire que Malessieux, avec un bon

(l) On letavait nourris, comme le» déportés de frucljdor, de viande •elée, de biscuit, de morue, de harengs et de grosses fèves vulgairement appelées gourganee que l'on donne aux chevaux.

liô LES DÉPORTÉS DE FRUCTIDOR

microscope, a pu voir des milliers d'animaux à la pointe d'une aiguille. La démangeaison, que jéprouvais, était causée par la trompe incisive de ce petit animal. Son extraction me fit beaucoup de mal. C'est Tamusette des créoles. Mon pied en était couvert. La négresse fut plus d'une demi-heure à m'arracher ces piquants de cendre appelés chiques ou niques (i). Elle jrolta mes pieds saignants avec de l'huile amèr^ de Carapa.

Cet incident nous remit sur la question de ij63 : o Nos créoles, reprit le vieillard, vous caresseront ainsi jusqu'à ce que vous soyez acclimaté. Ayez soin de visiter vos pieds tous les jours. Sans cette précaution, au bout d'un certain temps, ces insectes engendreront des vers et la gangrène suivrait. Ce fléau a moissonné une grande partie des colons

(1 J « La Clii(jue est une espèce de puce, dont elle a aussi la 6gure et la couleur, mais plus petite qu'un ciron dans le comuienceruent. Cet iiuiinul »e place toujours sous la plante des pieds et surtout entre l'ongle et la chair. D abord il est imperceptible; mais il grossit sensiblement en très peu de temps, et creuse toujours bien avant « proportion qu'il séjourne dans quelque endroii. 11 dépose dans un t-ac qui l'environne de toute jiart une infinité d'ccufs, qu'on ne peut distinguer qu à la faveur d'un bon microscope. On connaît quand on a attrapé quelque chique par une démangeaison qu'on sent au pied : on aperçoit à <'e même endroit qui démange et au-dessous de la peau une pointe noire, plus ou moins grosse selon la grosseur de la chique. 11 faut sur-le-cLamp la tirer dehors. Les nègre» et les Indiens les tirent adroitement : et on ne saurait guère les déraciner, surtout quand elles sont profondément |)lacées entre les ongles, sans causer beaucoup de douleur à cause de l'extrême sensibilité de ces parties. On cerne ordinairement avec une aiguille, une grosse épingle, ou avec la pointe d'un petit couteau, ce qui est encore mieux, tout autour ; et on enlève par ce moyen, tout à la fois et le sac et la chique. Ki malheureusement ce sac qui renferme les œufs et qui leur sert de matrice vient à crever et qu'il en resie quelque petit brin dans la partie, on souffre jusqu'à ce qu'il soit entièrement dehors. Il se forme d'ailleurs un abcès qui empêche très souvent de marcher. Jl n'est pas possible de pouvoir se garantir de ces sortes d incommodités, dans les îles surtout, dans les maisons qui sont à rez-de-chaussée et qui ne sont pas du tout pavées. On attrape cependant moins de ces insectes quand on est toujours chaussé et qu'on habite dans des lieux qui sont boisés ou bien pavés. J'ai vu des esclaves se frotter la plante des pieds avec l'huile de karapa pour être moins incommodés : mais cela n'empêche pas qu'ils n'en soient toujours remplis et qu'ils n'aient souvent les pieds pourris des chiques, d'autant plus qu'ils vont nupieds et qu'ils logent sur la lerre. n (Pievve Baviière, JSuui'cUe lelation de la France equinoxiale, 68-70.)

LA Gin'ANE

de 1763. La malpropreté des karbets, le monde des malades, la sensibilité de quelques-uns qui pleuraient pour une égratignure, firent pulluler celte vermine au delà de ce qu'on imagine. Enfin.

elles s'attachèrent aux parties internes de la génération. Plusieurs femmes furent rongées de vers et finirent de la manière la plus déplorable. En peu de jours, une seule chique entreprend toute une partie du corps. Elle ne meurt jamais sans avoir été extirpée et écrasée. l'n capucin, arrivé ici et qui avait lu ce qu'en dit le Père Labat, voulut retourner en France avec une de ces chatouilleuses. Elle lui occasionna un malingre (i) si compliqué qu'on fut obligé de lui couper la jambe avant qu'il mit

Le coiata et le taki winki, singes de la Guyane. (Stkdman : Voyage à Surinam.)

(i) L« Mtmlimrre, c'e«l l'ulcère, lit sont trèt communt à la Guyane, •urUiul pour le* nouveaux débarqué» «ujets aux piqûre» de* mariii-

f^"uin*. de» inoudiqur», elr. ■ Let (tiqùre», dit Bujoii. f<iiit élever sur a peau de petit» bouton» trè» »en»ible« qu'on ne peut s empêcher de g:raUer jusqu'au taos. » De là nai«»ent le» nialin(;rc*.

pied à terre. Joignez à ce triste fléau la peste, les fièvres chaudes et putrides, les ravages de la mort vous étonneront moins. Ils ne vivaient que de salaisons, l.e scorbut gagnait les karbets et la mortalité fut si grande que, soir et matin, un cabrouet ou tombereau, précédé d'une sonnette, passait dans le village avec quatre chargeurs qui criaient : « Mettez vos morts à la porte. » On rangeait les colons en deux classes. Les pauvres, les ouvriers et les vagabonds étaient injustement confondus et, engagés pour trois ans au service de ceux qui avaient laissé leur argent ou leurs biens en France, on les avait relégués sur les islets ou sur la côte. Leur liberté était beaucoup plus, restreinte que celle des riches, des protégés et des bailleurs de fonds qui approchaient Chanvallon et sa cour débordée. Ils étaient si affamés d'aliments frais qu'un cambusier de vaisseau, s'étant avisé de faire la recherche aux rats, gagna 20000 livres à ce genre de chasse, vendant ce gibier 20 sols la pièce. Turgot fut instruit de ces horreurs. La Cour lui avait donné carte blanche. Il fit entourer le gouvernement pendant qu'on chantait la messe de minuit. Deux compagnies de grenadiers se saisirent de Chanvallon et de tous ses commis, les conduisirent à Cayenne et prirent tous ses registres. Préfontaine fut arrêté le même jour et suivit Chanvallon (i). Le contrôleur seul, nommé Tardisien et si

(t) Le général Freytag foarnit quelques renseignements complémentaires. Ce fut M. Méterand, habitant de la Guyane, issu de race indienne par son aïeule muternelle qui, capitaine général des Indiens de la partie nord, rendit compte au chevalier Turgot des tripotages auxquels il avait assisté. « Je vous sais bon gré, lui dit Turgot, d'avoir condamné ces brigands. » Ce général, rapporte Méterand, ne tarda point à envoyer saisir à Kourou l'intendant et ceux qui étaient employés sous ses ordres. La compagnie des grenadiers de Suintonge avec les of&ciers ù leur tèle, plus M. Mucaye, procureur général, partirent dans le même bâtiment. Ils emmenèrent M. de Chanvallon, avec tous les employés, qui furent emprisonnés dans la maison de l'habitation vendue au roi par l'ordonnateur, M. Lenioine, à peu de distance de la ville. Quant à l'intendant, il fut barricadé dans une chambre de l'ancien gouvernement. Tous ces prisonniers furent envoyés en France; l'intendant seul, M. de Chanvallon, reçut une pension. On le condamna à vingt ans de prison qu'il subit. (Freytag, Mémoires, II, 320-321.)

connu par ses talents sur la musique, ne fut pas mis en prison par la régularité de ses comptes.

Ce singulier personnage, reprit le bonhomme en riant, mérite une digression dans ce récit. Il devait sa fortune à son archet. Les dames de France l'ayant appelé pour jouer, il brisa son violon disant que le talent était fils de la Liberté. M"» Chanvallon l'ayant prié un jour de jouer à sa considération, il se leva de table et ne reparut plus de huit jours. Après cette boutade, il vint à un repas où un célèbre musicien était invité. Des violons étaient suspendus çà et là dans le salon où il n'y avait encore personne. Il pince les cordes, en trouve un à sa fantaisie et joue jusqu'à la moitié du dîner. Il s'enfermait souvent dans les casernes pour divertir les ouvriers et cessait au moment où un amateur s'arrêtait pour l'écouter. Il ne se piquait de talent qu'avec son égal ou avec son maître. Un jour, en passant dans la rue GoquilUère à Paris, il entend un musicien qui essayait le menuet qu'il avait composé. Il monte et lui dit d'un air niais : « Monsieur, je voudrais me perfectionner dans le violon. Me donneriez-vous quelques leçons? » L'autre accepte la proposition. Tardisien demande un instrument, manie son archet comme un écolier et feint de s'accorder avec son maître qui met le menuet sur le pupitre en disant : « Voilà un morceau bien difficile à exécuter. » Tous deux essaient quelques moments. Après quelques coups d'archet, l'écolier tourne le dos au pupitre et joue le menuet en compositeur. < Vous êtes Tardisien ou le diable », dit l'autre en jetant son violon. Tardisien gagna la porte et laissa un louis pour la leçon. Turgot, qui le respectait, lui dit après l'apurement de ses comptes : « Je suis enchanté, Monsieur, de vous trouver aussi intact. » Il repassa librement en PYance, tandis que Chanvallon fut trop heureux d'être relégué pour sa vie au mont Saint- Michel, en Bretagne. Préfontaine en |ut quitte pour quelques tonnes de sucre qu'il donna à son rapporteur pour obtenir la justice qu'il méritait sans cela. »

Voilà une journée bien employée si nous pouvions nous reposer la nuit. Ce climat n'offre que l'aspect de l'intérieur

d'un tombeau. Nous ne pouvons dormir ni jour ni nuit. Des milliers d'insectes se repcsent sur les cases au commencement et à la fin de l'hivernage. Les bords de la mer, des étangs, des rivières, sont noirs de petits vers, qui se retirent à l'écart, changent d'e.xistence et de peau en moins d'une heure pour prendre des ailes, de très longues pattes, plus fines que la soie, un aiguillon ou couteau pointu et tranchant et une pompe aspirante pour poniper le sang dont leur dard a brisé l'enveloppe. Ils occasionnent d'abord une crispation peu sensible, qui devient bientôt insupportable par l'avidité de l'animal qui enfonce encore la conque de sa trompe, qu'il élargit pour se plonger tout entier dans le sang. Si vous le laissez boire à satiété, il se gonfle jusqu'au point de ne plus pouvoir s'envoler. L'air pénètre dans la petite incision qu'il a faite. Le peu de sang extravasé occasionne une petite tumeur ou une démangeaison cruelle, ou plutôt une brûlure, par la multiplicité des plaies. La saleté des ongles et la malignité de l'air font dégénérer l'égratignure en malingre. Si on veut y remédier en se frottant de jus de citron, l'acidité de ce fruit ne fait pas moins souffrir et éloigne le sommeil. Les prairies, les bois, les maisons, sont pleins de mouches ignées. Ces essaims lumineux ressemblent à des gouttes de feu aussi nombreuses que les étangs de pluie que décharge une nuée d'orage. L'horizon embrasé offre un spectacle majestueux et redoutable. Les moustiques, les brûlots, les maques, les maringouins, dont la piqûre est celle des cousins en France, nous forcent à devenir naturalistes. Nous n'avions pas éprouvé ces incommodités à Cayenne. La fumée de la ville met en fuite ce nuage assassin. Ici, il faut mettre un voile épais sur ses yeux et allumer un feu avec du bois vert ou des filandres de cocos pour boucaner la chambre. Les maringouins enivrés se tapissentcontreles murs. Quand on est jaloux de s'encenser, on arrache la gomme du thurifer, ou bien on casse ses branches. Ce bois, si vanté par la reine de Saba, est un bois si commun ici que les habitants le regardent comme de mauvais bois. Ainsi on s'embaume en chassant les marin-

gouins, mais les maques ne s'en vont qu'à la fumée du piment cacarrat, espèce de poivre du pays. Le soleil nous brûle pendant le jour. Les insectes nous dévorent pendant la nuit. Le chagrin est toujours à nos côtés.

Notre jardin est bien enclos, nos citronniers sont taillés. Le commerce s'anime, mais Cardine tombe malade. La mauvaise nourriture et la chaleur excessive de cette plage couverte de sable altère notre santé. Notre petit enclos est peu productif. Nous ne pouvons rien semer que pendant l'hiver et les légumes y viennent difficilement comme à Cayenne. L'été les tue et les avalasses de l'hiver tiennent les graines sous l'eau et souvent les entraînent, car les torrents viennent jusque dans notre case. D'ailleurs, les légumes seront maigres et filandreux malgré les soins de notre jardinier qui a les jambes perdues de chiques et qui crache le sang. Si nous quittons ce séjour, nous ne pourrons pas pleurer ses oignons et ses aulx, car il n'y croît que de mauvaises petites échalotes, des choux verts et petits, des carottes galeuses, d'excellents melons, et en tous temps, des ignames rouges et blancs, gros comme nos topinambours, également farineux et d'un goût agréable, des ananas, fruit délicieux dont la tige, d'un vert plus foncé que nos artichauts, est année de piquants et présente comme fruit un cône rond, en pain de sucre, d'un pied de haut, couronné d'une lige verte et armé extérieurement de bosses et de piquants distribués intérieurement en alvéoles. Ce fruit, le plus beau que l'on puisse voir, orne et parfume la table. C'est une offrande que le vice-roi du Mexique envoie au roi d'Kspagne qui ne peut jamais le manger aussi bon que sur les lieux. La plante qui le produit talle (i) et ne s'élève pas à plus de deux pieds au-dessus de terre. L'ananas est si corrosif avant sa maturité qu'en trois jours il fond une lame de couteau qu'on y enfonce.

Nous manquons de tafia. Je vais en chercher à la sucrerie de Hariacabo, dont la case est sur une haute montagne, entourée de caféiers chargés de (leurs et de

(1) Etale «e» rocinat, produit pluaieurs drageoiit. (Littré.)

120 LES Dl?PORTI^S DE FRUCTIDOR

cerises vertes et en maturité qui sont très bonnes à manger. Ces cerises ou enveloppes de café sont douces et fournissent une fève enveloppée de parchemin. On la partage en deux pour l'envoyer en Europe. Le café de Cayenne est de fort bonne qualité. Il croît dans toutes les terres hautes. Il dégénère bientôt dans les médiocres et ne vient bien que dans les meilleures. Comme ces dernières sont rares, il y a peu de grands plantages en caféiers dans la colonie. Ces arbres, étant plantés et entretenus avec le grand soin que ce genre de culture exige, y réussissent aussi bien que chez les Hollandais de Surinam ou de Demerari, mais le café est de qualité inférieure. Au haut de la montagne, le cacaoyer étend ses branches éparses et cache sous ses grandes feuilles son fruit brun, entouré d'une sève baveuse et douce enfermée dans une calotte sphéroïde cannelée. Il y a lieu de croire que le cacaoyer est naturel à la Guyane. Du moins est-il vrai que l'on en connaît ici une forêt assez étendue. Elle est située au delà des sources de l'Oyapock sur les bords d'une des branches du Yari, qui se rend dans le fleuve des Amazones, On croit que l'espèce des cacaoyers que l'on cultive dans cette colonie vient originairement de cette forêt, parce que les naturels du pays, sur les bords de l'Oyapock, ont fait plusieurs voyages dans cette partie, soit d'eux-mêmes pour visiter d'autres nations, soit lorsqu'on les y envoyait exprès pour rapporter les graines de cacao, lorsque le prix de cette denrée était assez élevé pour couvrir les frais du voyage, qui ne sont jamais dispendieux pour ces gens-là.

Au bas de la montagne est l'arbre à pain qui végète entre deux gorges. C'est le marronnier des Indes orientales. Il est étouffé par des plants d'indigo sauvage que les naturalistes appellent anil. La feuille de l'indigotier est d'un vert pâle, sphéroïde, lisse. Sa fleur jaune est en petits bouquets et en grappes. Sa racine est très utile dans les maladies bilieuses. Infusée dans de l'eau, elle charrie l'humeur par les voies excrémentaires. Cette plante vient sans culture ici, comme dans les autres parties de la colonie peu éloignées de la mer, dont le sol est mêlé de sable et de sel.

Cette espèce d'herbe s'appelle indigo-bâtard qui n'est pas moins estimé que l'indigo -franc. Ce dernier a la feuille comme notre trèfle, est de même verdure, mais sa fleur est rouge-violet sans odeur. La culture de cette denrée a été entreprise plusieurs fois dans la colonie et suivie avec beaucoup d'ardeur; mais pendant longtemps, ceux qui s'y étaient livrés, séduits d'abord par de belles espérances, ont été obligés de l'abandonner après avoir fait d'assez grands sacrifices sans précaution et en pure perte. S'ils avaient voulu suivre les conseils de l'ingénieur Gruissan et donner aux fossés la profondeur nécessaire et la surface aux chaussées, la mer n'eût pas englouti les plantages et le roi perdu plus de deux cent mille francs. Il est vrai que l'herbe, dont on tire l'indigo, use beaucoup la terre parce qu'on coupe cette herbe cinq ou six fois dans l'année pour la manufacturer et que les terres de la Guyane sont très détériorées par les pluies prodigieuses qui y tombent pendant pUtsieurs mois de l'année et par le soleil brûlant de l'été, lorsqu'elles y sont exposées. D'après cela, on voit qu'il n'était pas étonnant qu'un plantage de cette nature commençât d'abord par donner des récoltes très flatteuses et qu'ensuite les plants venant à dégénérer, ses produits diminuassent très rapidement. Cette observation conduisait naturellement à en faire une autre, c'est que les pluies qui entraînent avec elles les parties les plus végétales des terres élevées et les débris de leurs productions, doivent les déposer plus bas, c'est-à-dire dans les marécages. Ces détriments accumulés doivent donc y déposer un sédiment très propre à y faire des cultures permanentes.

Ces marécages sont ordinairement désignés dans la colonie sous le nom des terres-basses. On en distingue de deux sortes : les unes sont des espèces de bassins, presque tous entourés de terres hautes et dans lesquels les eaux de la mer ne parviennent jamais. Les autres se trouvent à portée des côtes et sur le bord des rivières. Les marées ont beaucoup contribué à la formation de ces dernières par les couches de vase qu'elles y ont déposées. C'est en faisant des dessèchements dans ces deux sortes de mare-

128 LKS DKPORTKS DI'. l-RUCTtOOR

cages, que l'on était parvenu avant la Révolution à cultiver l'indigo avec succès, particulièrement sur les bords de VAppronague. Il serait très possible que malgré la bonté de ces terres, la plante, qui donne cette denrée, n'y crût pas toujours avec la même vigueur. On ne doit même pas s'en flatter; mais il doit suffire pour le cultivateur qu'elle s'y soutienne asse^ de temps pour lui donner les moyens d'entreprendre une culture plus riche. On sait que presque toutes les habitations à sucre de Saint-Domingue ont commencé à être indigoteries.

Montons à Pariacabo. C'est sur cette hauteur, d'où le possesseur voit tous ses travaux, que Préfontaine a composé sa Maison rustique (i). Le peintre a flatté son Elysée. Il est pourtant vrai que le coup d'œil de la montagne est très agréable. La grande rivière de Kourou en baigne le pied du côté du midi-est. A l'est plein, une forêt de grands arbres forme un tapis de verdure. Au nord, une grande prairie est plantée de palmistes. La vue n'est bornée à l'ouest que par une autre montagne plantée de cannes à sucre dont la tige et la feuille ressemblent à nos roseau.x.

i5 août. — Nous avions enfermé notre linge sale dans une malle qui était par terre. Ce matin, une négresse vient pour le blanchir. Je m'apprête à compter... « Mirer, Monsieur, mirée, dit-elle. » Je regarde. Il est en lambeaux. Des pou.x de bois en ont fait de la dentelle semblable à la maline de ga::e estampée des marchands de camelote du Louvre et du boulevard. Ces insectes sont des fourmis blanches qui ont la structure de l'animal dont elles portent le nom. On les appelle poux de bois, parce qu'elles suspendent et maçonnent leur ruche sur les plus hautes branches. Leur nombre est si prodigieux qu'une seule ruche, dans une case remplie d'étoffes, met tout en pièces dans trois jours. La malle est tapissée de toiles d'araignées. Je m'arme d'un bâton pour les tuer. La négresse me dit de

(1) Maiion rustique à l'usasse des habitants de la partie de la France equinoxiale connue sous le nom de Cayenne, par M. de Préfonlaine, Paris, 1763.

n'en rien faire. Je ne l'écoute pas et décharge ma colère sur les innocentes, faute de pouvoir atteindre les coupables. Après avoir jeté dans les halliers le reste des lambeaux aux découpeuses, je rentre la malle et je trouve la blanchisseuse qui faisait sauver les araignées à qui je n'avais cassé que les pattes. « D'où te vient cette affection pour un animal si hideux ?

— Si vous en aviez eu une cinquantaine dans vos malles, vos habits eussent été à l'abri des poux de bois et des ravets. L'araignée tend des filets à ces coquins qui dévorent tout.

Elle ne fait de mal à personne.

Ses pièges sont pour vos ennemis

qui se multiplient à rinfini. Elle vous débarrasse également des mouches de terre qui bourdonnent à vos oreilles pendant Tété, en creusant les murs pour .s'y loger. » Elle me fit e.xaminer une cloison percée de trois ou quatre mille trous et couverte çà et là de ruches en forme de colimaçon. Le bousillage était coupé de lézardes par ces insectes ailés qui ne font pas de mal au propriétaire, quand il les lai.sse dégrader sa case. « Les comités révolutionnaires n'étaient pas pires, dis-je à Margarita. Je ne me serais pas imaginé en France de comparer les honnêtes gens aux araignées

liarllielcniy, intmbre du Directoire exécutif.

Portrait dessiné et {;ravé par F. Bonnavillc.

(Bibliothqqaa Nationale : Estampes.)

l.<0 Li:S DLl'OUTLS t)i: KUUCïIUOH

dont les filets sont trop lâches ou trop mal tendus pour prendre tous les coquins. » Je gesticulais en parlant. J e heurte une assez grosse nxouche brune extrêmement mince par le milieu du corps et pourvue d'un gros ventre. Elle me pique le doigt avec la double scie qu'elle tire de son arrière-train écaillé et couvert d'hermine. Ma main enfle. La négresse rit, me demande la permission de me guérir. « Oui, oui, volontiers. — Mais, mais... — Mets-y du poil du diable, si tu veux. » Elle fourre sa main sous sa camisa, frotte mon bras enflammé. Le picotement cesse à l'instant au bout de quelques minutes. L'inflammation diminue. Ce remède risible est infaillible en Europe contre la guêpe, le bourdon et l'abeille. Quelques prudes, en lisant ma recette, mettront mon livre de côté. D'autres preux chevaliers y verront une cajolerie. Moi, je n'y cherchais que ma guérison. La mouche adrague, qui m'avait piqué, alla dans la ruche avertir ses compagnes qui nous entourèrent. La négresse leur tendit la main. Enivrées de cette odeur, elles s'y fixèrent, sans la piquer, soit sympathie, soit ivresse, je n'en sais rien; le chien s'attache à celui qui le fait asseoir sur un linge imbibé de sa sueur ou lui jette un morceau de pain trempé sous ses aisselles. Un nommé Lahaye, qui vit encore, venu ici avec la colonie de 1763, s'était relégué sur les roches voisines où il couchait en plein air, dans un canot, ne voulant, disait-il, dépendre de personne. Il avait un cancer au ne; qui resta un jour découvert pendant son sommeil. Des mouches y firent leur ponte. Des vers suivirent. La putréfaction était si grande que personne ne pouvait approcher du malade. On le fit porter à Cayenne dans la croyance qu'il mourrait en route. Le médecin Noyer fit mourir les vers. La plaie se cicatrisa et cet accident fit guérir le cancer que les vers avaient rongé.

Ce même homme, dans son canot, comme Diogène, trouva un jour à ses côtes un serpent qui venait se réchauffer sur son cou. Lahaye se réveille à moitié, sent quelque chose de froid, le rejette hors du canot. L'animal revient. Lahaye le trouve le matin enlacé dans ses jambes, sans en avoir été piqué. « Ne nous effrayons pas, ajouta M. Colin,

LA GUYANE l3l

d'en trouver quelquefois dans nos lits. Cet animal, froid connme glace, cherche la chaleur et ne fait de mal que quand il a peur. Il est aussi prudent que craintif, mais quand il vit éloigné des cases, l'aspect de l'homme l'effarouche. Il fuit ou il entre en fureur et se jette sur lui. — C'est sûrement pour apprivoiser ces rossignols-là que le Directoire m'a fait quitter Paris, » dit Margarita.

Mais comment nos premiers devanciers, Collot et Billaud-Varenne s'y sont-ils pris? MM. Molly, Langeois et Langlet, qui ont été à portée de les voir de près, satisfont à ma question. « Ces deux déportés, membres du formidable comité de Salut Public de 1793, arrivèrent ici en juillet i7<i?. Après avoir essuyé à leur bord le même traitement que vous à bord de la Décade, ils comptaient si bien sur un prompt rappel qu'ils demandaient en route au capitaine si un bâtiment, parti après eux pour venir les chercher, pourrait les devancer à Cayenne. Cointet (i) avait succédé provisoirement à Jeannet. La colonie était en combustion. Ils s'attendrirent d'abord sur le sort des nègres que le gouverneur protégeait d'un côté et punissait de l'autre. Chaque jour voyait éclore de nouvelles conspirations. Cointet.ouvrit les yeux, sonda les deux déportés l'un après l'autre. Comme ils s'étaient divisés sur le bâtiment, il les avait séparés à Cayenne. Collot (ut d'abord mis au collège et Billaud au fort. Celui-ci se refusa de faire la cour au gouverneur. L'autre plus insinuant lui communiqua quelques projets de protection fraternelle pour les noirs. Les lois de douceur n'ayant fait qu'empirer le mal, Collot proposa des maisons de correction où les nègres rebelles ou conspirateurs reçoivent des centaines de coups de nerfs de boeuf. Il tomba malade et son collègue aussi et ils furent mis à l'hospice. Les sœurs frissonnaient à leur aspect, comme un voyageur sans armes à l'aspect d'un lion ou d'un gros serpent qui passent fièrement à sa rencontre

(1) Françot*-Uarie Cuinti.'t, iirme a (lajenn* en 1792 comme capitaine au 5J* régiment, bientôt lieutenant-colonel et, ua départ da Jtaonet, gouverneur général par intérim.

l32 LES DKHORTÉS DE FRUCTIDOR

en levant leur tête écaillée ou leur crinière à demi hérissée. Les curieux les visitaient comme deux bêtes fauves dans une cage de fer. Les observateurs les approchaient pour les approfondir et les juger.

Un soir, Billaud vint se joindre à des colons qui faisaient l'office de gardes-malades auprès d'un habitant qui avait été tourmenté toute la journée de crises violentes. Un léger sommeil l'ayant surpris avec la nuit, ses gardiens s'étaient retirés à l'embrasure d'une croisée voisine. La conversation était peu animée et Billaud, à chaque minute, allait sur la pointe du pied entr'ouvrir les rideaux du malade, revenait sans bruit la main sur les lèvres en disant : « Taisons-nous. Il dort. » Un des colons le prend par la main, fait signe aux autres. Tous se réunissent au bout de la salle. « Citoyen Billaud, comment montrez-vous tant de sensibilité pour un vieillard qui vous est inconnu, après avoir fait égorger des milliers de victimes parmi lesquelles vous deviez avoir quelques amisr — Il le fallait d'après le système établi; si vous en connaissiez les ressorts, vous ne verriez aucune contradiction dans ma conduite. — Ne me parlez pas d'un système qui ne peut être cimenté que par le sang. Un gouvernement de cette sorte, crime à part, ne pose que sur des bases ruineuses, et vous ne pouvez disconvenir que les architectes d'un pareil édifice ne soient responsables même de son succès momentané. — Faites le procès à la République, si vous voulez faire le mien. Quand la moitié de l'État dispute ses droits à l'autre moitié, quand la guerre intestine communique ses flammèches à celle de l'extérieur, quand l'airain de toutes les nations vomit la mort sur nos têtes, quand le bronze retentit jusque dans l'enceinte des lois, quel parti faut-il prendre? — Il n'est plus temps de choisir en ces moments, mais il fallait prévoir ces crises. — Nous ne l'avons pas fait et, la rage au cœur, nous nous sommes battus comme des lions. Des mesures énergiques ont étouffé les séditieux de l'intérieur, tandis que nous portions nos regards au dehors. — Bien raisonné, mais qui vous a conféré cette autorité suprême? — Le peuple. —

Mais le peuple qui vous l'a refusée a été égorgé, emprisonné, en proie à la guerre civile. La majorité de vos collègues a été chassée et suppliciée par vous. Vous vous trompe: donc en mettant le peuple de votre côté. — S'il n'y était pas, pourquoi avons-nous été les plus forts pour proclamer la République, pour décréter le sort de Capet et de sa famille, pour organiser le gouvernement révolutionnaire, enfin pour pousser nos opérations sinon à leur fin, du moins à un terme qui empêche tout le monde de rétrograder? — Ce pourquoi fut votre droit, tant que personne ne put vous faire rendre compte. Le pourquoi du plus fort est la loi du plus faible. L'origine des différentes sortes de gouvernement est presque toujours l'effet de la témérité, du hasard et quelquefois de la nécessité. Le succès légitime l'entreprise. Le vainqueur ayant essuyé un revers dit ensuite comme vous : « Vous me punissez. Pourquoi ai-je été maître? C'est que le peuple était de mon côté. S'il n'y est plus aujourd'hui, dois- je en être victime? — Non, mais quand j'ai reconquis mes droits, dit le souverain, j'examine quel usage vous ave: fait de votre victoire. Le pourquoi devient un chef d'accusation, lorsque vous avez abusé du droit de vie et de mort que vous avie: usurpé. L'arbitraire de votre conduite illégitime votre succès. De l'acte, je remonte à la cause quand l'un et l'autre sont également injustes. Vous ave: volé le pouvoir au parti même qui succombe avec vous et l'abus qui a suivi votre triomphe est une accusation générale contre vous. Si vous ave: puisé dans la philosophie moderne le secret d'anéantir les remords, cette philosophie est le plus grand fléau de l'univers. Mais comment concilier votre logique et votre innocence avec le trouble de votre collègue? Peut-il être coupable d'avoir exécuté vos ordres? » A ces mots, Billaud tournant fièrement la tête vers Collot qui dormait dans un lit voisin, s'écria : « C'est un lâche. Il a fait son devoir comme moi. J'ai voulu être républicain et si c'était à recommencer, je ne dis pas ce que je ferais, je n'aurais plus la folie de prodiguer la liberté à des hommes qui n'en connaissent pas le pri.v. Pour nos intérêts et pour le

i34 LES r)i^:poRTits di: fructidor

bonheur des deux mondes, je voudrais modifier à l'infini le décret du i6 pluviôse an II. Ce décret fatal, qui met la bride sur le col aux nègres, est l'œuvre de Robespierre et de Pitt. » La conversation reprit avec plus de chaleur, sans que Billaud refusât son estime à ceux qui lui parlaient si durement.

Jeannet, retourné en F'rance auprès du Directoire installé en 1795, fut renvoyé à Cayenne avec le titre d'agent. Son retour fut un coup de foudre pour les deux exilés. « Hélas! s'écria Gollot, nous sommes perdus. Jeannet croit que nous avons trempé dans la mort de Danton. Pour moi j'en suis innocent. » Gointet part. Jeannet les consigne che:; eux. Au bout de cinq jours, ils doivent quitter l'île. Ils ne sortaient jamais sans escorte. C'était une garde d'honneur avec Cointet, qui se changea en janissaires avec son successeur. Leurs guides leur chantaient le Réveil du peuple et les jeunes gens, qui les entouraient, faisaient chorus. Victor Hugues, agent de la Guadeloupe (i), qui devait sa promotion à ces exilés, apprit en frémissant la manière dont Jeannet se conduisait à leur égard. Une goélette de Cayenne arrive à la Guadeloupe. « Il ne tient à rien que je ne vous traite en ennemi, dit Hugues au capi-

(1) Né n Marseille, Victor Hugues était sorti d'une boutique de boulanger pour arriver au poste de président du tribunal révolutionnaire de Rochefort. Envoyé à la Guadeloupe, il la défendit avec ardeur contre les Anglais. 11 portait à ceux-ci une haine féroce. 11 fit exhumer et jeter à la voirie le corps d'un de leurs généraux, tué dans une action et que ses compatriotes avaient enterré honorablement. Un parlementaire vint lui proposer l'échange d'un major anglais prisonnier. « Donnez-moi un cochon gras du poids de. votre mojor et je vous le rendrai », répliqua Hugues. A Cayenne où il arriva après Brumaire, il gouverna despotiquement sans oublier le soin de sa fortune. La course, le commerce, la culture de plusieurs plantations la portèrent à plusieurs millions Mais à l'apparition d'une armée anglo-portugaise, en 1809, voyant toute résistance inutile, il se rendit seul au camp des alliés et y arrêta une capitulation irrégulière dans sa forme, puisqu'il n'avait pas épuisé tous ses moyens de défense, mais toute favorable aux intérêts de la France et de la colonie. Napoléon le fit traduire devant un conseil de guerre qui l'acquitta. L'Empereur disgracia les juges de Victor Hugues, mais le procès fut oublié dans le maquis de la procédure d'où il n'était pas sorti lors de la chute de Napoléon.

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tatne. Votre Jeannet est un royaliste que j'aurais du plaisir à faire fusiller. Il se venge sur les plus purs patriotes^. » Il remit des malles, des fonds et des lettres pour les deux exilés avec une grande semonce pour Jeannet qui ne fît qu'en rire et leur intima l'ordre de sortir de Cayenne surle-champ. Leur système avait donné une si odieuse célébrité à leur personne qu'au moment de leur départ toute la ville courut au rivage en élevant les mains au ciel avec des transports de joie. Collot couvrait sa figure de sa longue redingote liserée de rouge. Billaud tranquille marchait à pas comptés, un perroquet sur le doigt, qu'il agaçait d'une main nonchalante, se tournant par degrés vers la multitude à qui il accordait un rire sardonique, ne répondant aux malédictions dont on le couvrait que par ces mots à qui l'accent donne beaucoup d'expression dans la bouche d'un homme de son caractère : t Pauvre peuple !...Jacquot... Jacquot... Viens nous-en. » (Quelques partisans les suivaient de loin, la larme à l'œil, plaignant l'un et admirant l'autre. Dans ce moment, Billaud avait tant d'expression dans ses traits, que d'un même regard, il disait au peuple : « Vous brisez mon idole parce qu'on vous l'ordonne » et à ses affîdés : « Ne vous décourages pas. Notre parti triomphera et ces malédictions se changeront en hommages. » Il marchait à quelque distance de Collot, le fixant toujours d'un air de pitié et d'indignation.

Jeannet leS relégua d'abord sur la sucrerie de Dallemand séquestrée alors au profit de qui de droit, parce que la propriétaire avait fait en France un long séminaire en prison pendant le régime de la Terreur. Billaud voyait .son collègue avec indifférence. lU étaient souvent en rixe au milieu de l'abondance, car le gouvernement leur donnait douze cents livres de pension, le logement et les vivres (i).

M) ■ Cet homme ne manque de rien, disait plus lard La Villeheurnoia de Billaud. D'abord il est entièrement liore. Il n'est asaujetli A aucune comparution et nous somme* soumis, tous les l'inti jours, A une inHperlion de l'officier qui commande le poste. Ensuite le Directoire lui donne \fs marnes vivres qu'à nous, mais de plus il touche dii'huit cfiits livres en numéroire par ann^e... Les gens de son parti

l36 LES I)KI>ORTl':S DK KRUCÏIDOK

Malgré ces prérogatives, ils ont toujours été exécrés des blancs et des noirs qui ont constamment refusé tout ce qu'ils leur offraient. Ils écrivaient souvent. Ils savaient toutes les nouvelles malgré les précautions de Jeannet. Collot avait commencé l'histoire de la Révolution et il l'interrompait souvent pour envisager son sort. « Je suis puni, s'écriait-il. Cet abandon est un enfer. » Il attendait son épouse ou son retour. Son impatience lui causa une fièvre inflammatoire. M. Garon, chirurgien du poste de Kourou, fut mandé. Il ordonna des calmants et, d'heure en heure, une potion de vin mouillé de trois quarts d'eau. Le nègre qui le gardait pendant la nuit, s'éloigna ou s'endormit. Collot, dans le délire, dévoré de soif et de mal, se leva brusquement et but d'un seul trait une bouteille de vin liquoreux. Son corps devint un brasier. Le chirurgien ordonna de le porter à Cayenne éloigné de six lieues. Les nègres, chargés de cette commission, le jetèrent au milieu de la route, la face tournée sur un soleil brûlant. Le poste, qui était sur l'habitation, fut obligé d'y mettre ordre. Les nègres disaient : « Ya pas vlé porté monde là qui tué bon Dieu que hom. » (Nous ne voulons pas porter ce bourreau de la religion et des hommes.) « Qu'avez-vous ? » lui dit en arrivant le chirurgien Guisouf. — J'ai la fièvre et une sueur abondante. — Je le crois bien. Vous suez le crime. » Collot se retourna et fondit en larmes. Il appelait Dieu et la Vierge à son secours. Un soldat, à qui il avait prêché en arrivant le système des athées, s'approche et lui demande pourquoi il invoque ce Dieu et cette Vierge dont il se moquait un mois auparavant? «Ah! mon ami, ma bouche en imposait à mon cœur! » Puis, il se reprenait. < Mon Dieu, mon Dieu! puis-je encore espérer un pardon? Envoyez-moi un consolateur. Envoyez-moi quelqu'un qui

lui font parvenir des denrées coloniales tant de Saint-Domingue que de la ifiuadeloupe : vin, sucre, cacao, indigo, etc., pour plus de mille écus annuellement et souvent de l'argent. Il n'a pas le temps de désirer. » Dans une lettre à son père (29 vendémiaire an VII), Billaud dit ne recevoir plus aucun secours du gouvernement. (Bégis, Billaud- Varennes, Mémoires inédits et correspondance , 109.)

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détourne mes yeux du brasier qui me consume. Mon Dieu, donnez-moi la paix. » L'approche de ce dernier moment était si affreux qu'on fut obligé de le mettre à l'écart. Pendant qu'on cherchait un prêtre, il expira le 7 juin 1796, le.s yeux entr'ouverts, les membres retournés, en vomissant des flots de sang et d'écume (i). Jeannet faisait une partie de billard quand on vint lui annoncer cette mort. « Qu'on l'enterre. Il aura plus d'honneurs qu'un chien », dit-il sans déranger son coup de queue. L'enterrement de Collot se fit un jour de fête. Les nègres, pressés d'aller danser, l'inhumèrent à moitié. Son cadavre devint la pâture des cochons et des corbeaux (2). Il avait quarante-trois ans. D'une figure commune mais spirituelle, il avait d'excellentes qualités du côté du coeur, beaucoup de clinquant du côté de l'esprit, un caractère faible et irascible à l'excès, généreux sans bornes, peu attaché à la fortune, bon ami et ennemi implacable. La Révolution a fait sa perte. Il se proposait d'expier ses torts dans l'histoire de sa vie qu'il avait commencée. Il travaillait aussi à la rédaction des annales de la Révolution. Ses notes ont disparu à sa mort. Billaud s'en est emparé, disent quelques-uns. D'autres disent qu'il le.s a brûlées.

Pendant la maladie de Collot, Billaud fut envoyé à Sinamari à 24 lieues au N.-E. de Cayenne. Tous les Sina-

(1) Freytag, qui escortait par ordre Collot d'Herbois dans ses promenades, entendit de lui le récit de sa vie. Collot mourut en son absence, mais il recueillit de la bouche de Frissin, capitaine au bataillon d'Alsace, le récit des derniers moments du conventionnel. « Lorsque la maladie lui laissait un moment de calme, rapporte Freytag, il ne cessait d'appeler le bon Dieu à son secours. Le capitaine aussi malade et couché dans la même salle, auprès du lit de Collot, lui criait : « Qu'es que tu feux tonc a bréssent a ton pon Tieu.'' Poucre, n'as-tu pas touchours tit qu'il n'y en a bas? Appelé tonc le tiaple bour qu'il t'emborde une fois que ché sois tranquille. Tu m'énuies! » (Freytag, Mémoires, II, 10 et 17.)

(2) La Gazette nationale ou Moniteur universel, n" 58, annonce sa moit en ces termes le 28 brumaire : « Une lettre officielle de Cayenne annonce que Collot d'Herbois est mort le 20 prairial dernier. Il a légué de vive voix les divers effets qu'il possédait à Billaud-Varennes. Celui-ci vit dans un petit endroit à huit lieues de Cayenne. Sa principale occupation consiste à élever des perroquets. »

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maritains se donnèrent le mot pour le traiter comme une béte fauve. Bosquet seul, pour lui donner asile, brava l'animadversion publique. Sa maison fut plus redoutée que celle d'un lépreux (i). Peu après, Billaud loua une case avec les deniers de TKtat, travailla sans relâche à l'histoire de la Révolution et se consola de sa solitude par une correspondance active avec Hugues. En 1796 et 1798, au moment où nous arrivions, ses amis publièrent secrètement, pour relever éon crédit, qu'il était rappelé au Corps législatif. Quelques jeunes gens, indignés d'un pareil choix, l'attendirent un jour à l'écart au milieu du bois qui conduit au bord de la mer. Au moment où il passait d'un air triomphant, il fut interdit par ces mots : < Arrête! scélérat! » Il se jeta à genoux, demanda très humblement la vie à quatre chasseurs qui le mettaient en joue avec une carabine qui n'avait pas de chien. Il regagna le village à pas de géant. Dès ce moment, il ne sortit plus de sa case que pour prendre son dîner et se barricada avec soin.

(t) Fr<-ytag fut déli-^ué à Sinamari deux mois avant l'arrivée des seize premiers di^portés Dillaud fui recommandé spécialement à sa surveillance, il devait le visiter tous les jours et rendre au gouverneur un compte exact de sa conduite et de sa santé. Ils causèrent donc souvent ensemble malgré le peu de sympathie que le militaire éprouvait f>our le déporté, n Dans le courant de novembre, raconte-t-il dans ses .Vemoiret, Billaud, à mu grande surprise, vint me voir sous le prétexte de se plaindre de sa nourriture. Après quoi il me demanda si j'avois reru des nouvelles de Cajenne. " Je n'en ai point qui vous concernent et si j'en ai reçu d'autres, vous savex bien que je ne suis pas dans l'habitude de vous les communiquer. — Je le sais, mon omrranHnnt, et je vous prie d'excuser mon indiscrétion, mais la ■ viens d'apprendre est trop importante pour que je ne I m'en assurer. Le changement politique qii l'Ile a dii

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