‹ Les déportés de Fructidor, journal;Chapitre 5 sur 10 · VI. — Si quelqu'un de l'équipage les insultait de quel · texte numérisé non relu

VI. — Si quelqu'un de l'équipage les insultait de quel

(1) Exécuté ponctuel lemeot. {Note de Pilou.)

(2) Ce dernier article a M de rigueur. {Note de Pitou.)

(3) Ltt première partie de cet article o'a pat été obterrée à la l*Ure. Elle a été faite pour que le* voleurs, oéportét avec nou». ne Iroavastent point de receleurs dan» le* matelot*. La seconde a pré- T«au les rixes et produit un bon effet. (.Vc*i« de Pitou.]

que manière que ce soit, ils en porteront plainte à l'officier de service et justice leur sera rendue (i).

VII. — Il leur est expressément défendu d'adresser au capitaine aucun écrit à moins que ce ne fût des lettres pour la terre qui seront toutes remises sous cachet volant. Ils porteront toutes leurs réclamations verbalement aux officiers de service (2).

VIII. — Toutes les fois que la générale battra, les dépor. tés se retireront avec précipitation dans l'entrepont à moins qu'il n'en fût autrement ordonné (3).

IX. — S'il s'élevait quelque rixe entre les déportés, ils laisseront leur querelle au premier ordre qui leur en sera donné, sous peine aux délinquants d'être arrêtés et mis aux fers dans le lieu de leur détention jusqu'à ce qu'il en soit autrement ordonné par le capitaine (4).

X. ^— Dans tous les cas de manœuvre ou toute autre circonstance, dès que l'officier de service ordonnera aux déportés de laisser les passe-avant pour descendre, soit dans la batterie, soit dans le lieu de leur destination, ils en exécuteront l'ordre avec exactitude (5).

XI. — Les déportés n'auront dans le lieu de détention que le hamac qui leur est destiné, les couvertures quHls se seront procurées et un portemanteau ou sac de nuit pour leur traversée, la petitesse du lieu qu'ils occupent, la salubrité qu'il est urgent d'entretenir ne permettant pas de leur accorder d'autres effets. Le surplus sera déposé dans les autres parties de la frégate pour leur être remis à leur arrivée (6).

(1) Exécuté à la lettre, [yole de Pitou.)

(2) Bonne précaution contre les flatteurs et délateurs, mais champ vaste à l'arbitraire des commis aux vivres qui donneront ce que bon leur semblera, de l'aveu même du capitaine qui n'en pourra jamais rien savoir, puisqu'il ne communiquera pas avec nous et qu'il nous défend de lui écrire... Exécuté à la lettre. {IVote de Pitou.)

(3) La rédaction de cet article marque la verge d'un capitaine négrier. Exécuté selon sa forme et teneur. (Xote de Pitou.)

(4) Cet article a été inutile. (Note de Pitou.) (h) Suivi à la lettre. [Sote de Pitou.)

(6) Cet article très sage u été ponctuellement suivi. (ATo/e de Pitou.)

Le général Pichegru.

portrait de C.-H. Hodgea, graTiir« da J. Albrt {\'%h).

(Bibliolhfqae National»* : (Ntampen )

XII. — Lorsque le branle-bas de propreté sera ordonné au lieu de détention, chaque déporté ira prendre ses etfets qu'il mettra dans son hamac ou les portera où il lui sera indiqué, les gardera près de lui pour les descendre lorsque l'ordre s'en donnera.

XIII. — Il est enjoint à tous les déport*?» de se conformer à tout ce qui est prescrit par la présente consigne sous peine d'être puni conformément à la loi.

A bord de la frégate La Décade. Sixième année de la République française.

Le commandant de la frégate : Villeneau (i).

•23 avril. — Voici notre traitement. Après une grande confusion, nous avons repris nos places. Nous sommes plus entassés que dans La Charente. La prison est plus étroite et plus noire. Nos malades sont provisoirement au bas des écoutilles. On se lève à six heures. On déjeune à sept heures et demie. Un petit mousse va à la cambuse prendre, pour chaque société composée de sept, un bidon contenant sept boujarons d'eau-de-vie (une chopine moins un huitième, mesure de Paris) et trois biscuits pesant au total 14 onces. Ces biscuits, mis trois ou quatre fois dans le four, sont piqués, ronds, de l'épaisseur d'une galette de pain d'épice et si durs que le moins édenté est réduit à les briser sur deux boulets rames dont l'un lui sert d'enclume et l'autre de marteau. Dans huit jours, nous trouverons ces biscuits dentelés par des vers longs comme le doigt. En voilà pour jusqu'à midi. Chacun va se coucher ou dans l'entrepont ou dans les porte-haubans ou dans les batteries, pour faire une visite domiciliaire à ses habits, où il trouve des milliers de buveurs de sang et de comités révolutionnaires. En vain changerait-on de linge à toute heure. Le nombre des indigents est si grand que la malpropreté est inévitable. Les léproseries juives étaient des palais en comparaison de notre dortoir. Le bois est imprégné d'une odeur cadavéreuse, capable de donner la peste. Les aliments se corrompent aussitôt qu'on les met à l'embouchure de ce gouffre.

Le pilote vient de retourner le sablier pour la douzième fois. On sonne le dîner. Notre cuisine est à tribord, celle de l'état-major à bâbord. De ce côté, les poulets tournent tous les jours. Quatre ou cinq mousses élégants aident le

(1) Le capitaine de la Décade était un ardent Jacobin et ses oflBciers partageaient ses sentiments. Seul le lieutenant Jagot se montra sensible au malheur des déportés. (Aymé, Déportation et naufrage, 76.)

cuisinier des officiers et vendent à la dérobée jusqu'aux miettes qui tombent de cette table. Il nous est défendu d'en marchander et même de parler à leur chef qui n'est séparé de nous que par une toile. Tout ce qui approche de Villeneau jusqu'au mousse qui tourne la broche, regarde le déporté le moins déguenillé comme infiniment audessous de lui. A peine nous est-il permis de manger notre morceau de biscuit à la fumée du rôt. Pendant que nous attendons notre sale dîner, l'officier de service fait scrupuleusement la ronde et pose une sentinelle devant la porte de la cuisine.

Passons dans la nôtre. Pour peindre un coq ou cuisinier de bord, il faut tout le génie de Callot dans la Tentation de saint Antoine. Un coq est un animal extraordinaire par sa bêtise et sa malpropreté. Figurez-vous un être plus sec qu'une éclanche, dont le teint olive enfumé est huileux de graisse et de sueur, des yeux rouges et pleureurs, des mains calleuses, des durillons d'une crasse noire. De ses alvéoles gonflées de deux monticules de Tabago, coulent deux sources brunes qui filtrent amoureusement sur les racines sanguinolentes de ses clous de girofle découronnés. Sa main essuie souvent les rigoles nasales qui vont se perdre jusqu'à son menton. Sa chemise n'est ni noire, ni blanche, ni brune, mais couverte de deux lignes d'une liqueur agglutinée par le feu et encore un peu moite. Ses cheveux dégouttent d'huile. Ses oreilles sont percées, deux poires de plomb descendent galamment sur le col de sa chemise, asse: ouvert pour qu'on voie à nu presque tout son corps. Un mauvais cheval mené à l'équarisseur est plus gras que lui. Ce squelette mené à l'amphithéâtre exempterait les anatomistes d'user du scalpel. Les insectes ne piquent point cet être plastronné de sa crasse. Sa sale carcasse ressemble à une vieille peau tannée où l'on ne voit aucun monticule de veines. Le coq ouvre sa grande chaudière et vide trois cuillerées de bouillon dans chaque baquet. On nous fait faire gras et maigre tout ensemble. Nos légumes sont des fèves de marais, grosses comme des rognons de mouton, enveloppées d'un sac dur comme une

72 I.KS Di;PORTi;S DE FRUCTIDOR

corne de cheval. Si ce gainage était commun en Asie, on devrait bien s'en munir pour les chameaux qui mangent pour plusieurs jours quand les voyageurs traversent les déserts de l'Arabie Pétrée. Ces fèves sont à bord depuis deux ou trois ans. On y trouve souvent de petits insectes qui y ont fait leur case et des pilules de rats et de souris. Demain nous aurons trois onces de bœuf salé ou les trois seizièmes d'une livre de porc; le troisième jour, de la merluche couleur citron, émiettée à l'huile rance, que le coq retournera avec ses mains pour la jeter dans nos baquets. Le jour de la décade, un breuvage de riz aussi clair que celui du renard à la cigogne. Tous les cinq jours, une fois du pain et pas à discrétion; tous les jours, un demi-setier de vin à dîner et à souper. Les mousses nous servent comme le matin.

Voici l'espace que nous occupons : nous sommes sur deux haies d'un côté et de l'autre, depuis l'escalier des cuisines, jusqu'à une toise en deçà du grand mât. Cet espace est de trente-deux pieds de long sur onze de large, dont il faut retrancher l'emplacement de quatre pièces de canon montées sur leurs affûts. L'affût a quatre pieds et demi de long sur quatre de large, à partir du bout des essieux. Il faut encore laisser un chemin pour aller de la cuisine à l'arsenal. Nous sommes igB, ce qui fait g6 personnes dans l'espace de 32 pieds de long sur 6 de large, évaluation faite de l'emplacement des canons. On nous sert dans une gamelle qui est lavée quatre ou cinq fois par an. Il ne tiendrait pourtant qu'au capitaine de nous entasser un peu moins, car la batterie a loo pieds de long et la frégate 128 sur 38 de large à son grand mât.

Nous sommes enveloppés dans le tourbillon de fumée des cuisines. Si nous montons sur le pont, le soleil nous rôtit. Nous ne sommes bien nulle part. \'ingt ou trente sont attaqués du scorbut et les salaisons contribuent beaucoup à cette branche de peste, mais on ne peut pas faire autrement, et nous ne nous plaindrions pas si le commissaire des vivres, qui s'entend avec Villeneau, échancrait moins notre portion. D'abord, il a écouté nos plaintes. Puis elles ont été vaines. Nous pourrions rester longtemps en mer,

La TriniU RépubUcaine .

Barrm$. Bt^'htU, Larei^titliire (i'91).

(Itibliotbâqu* NAtionala : EsUmp*».}

subterfuge pour cacher les rapines. A six heures, on soupe aussi frugalement qu'on a dîné, puis on descend au cachot.

25 avril. — A trois heures du naatin, le vent souffle du nord-est. On lève l'ancre. Le silence de la nuit est interrompu par les chants barbares des matelots, qui saluent le père du jour par des jurements et des discours orduriers avec d'autant plus d'éclat qu'ils veulent les faire entendre aux malheureux qui, du fond de leur cachot, lèvent les mains et les yeux au ciel. Le vent tombe. Nous mouillons à deux portées de fusil de l'ancienne ville de Royan.

26 avril. — Nous mettons à la voile. Cette fois, nous voilà en route pour Gayenne. A midi nous avons dépassé le phare de Cordouan. Nous reconnaissons notre redoutable passage des Olives. La frégate vogue à pleines voiles. Nous fvlons sept nœuds et demi à l'heure.

27 avril. — Nous avons fait trente lieues. Le sol français a entièrement disparu. Nous sommes dans le golfe de Gascogne. A tribord, la mer est couverte de planches et de poutres. Quelque bâtiment a fait naufrage sur ces côtes toujours battues par la tempête. Une grosse tonne vogue au gré des flots. On met la chaloupe à la mer. Elle est à bord, c'est une excellente pièce de quatre cents pintes d'eau-de-vie. On la déguste sur le gaillard d'arrière et Villeneau la fait mettre dans son greffe.

28 avril. — Vent debout au contraire. Nous n'avons fait que douze lieues. Nous ne sommes qu'à neuf ou dix nœuds des côtes d'Espagne. Nous découvrons parfaitement les Pyrénées.

3 mai. — Vent en poupe. Nous filons neuf nœuds. Sur les dix heures, le corsaire Les Sept Amis invite notre capitaine à gagner le large. La pointe du Finistère, nous dit-il, est gardée par. un stationnaire anglais, qui rôde à vingt-cinq lieues. Villeneau répond qu'il a des ordres précis de ne pas quitter la côte. Les deux bâtiments s'éloignent en se promettant un mutuel secours. Le soir, le- vent fraîchit. Les lumières sont éteintes. Une frégate anglaise nous chasse quelque temps et nous abandonne en voyant le corsaire Les Sept Amis se rapprocher de nous.

LA TRAVERSÉE jS

4 mai. — Ce matin, nous formons tous un cercle dans les batteries en chantant avec attendrissement ces paroles, [ui tirent en grande partie leur mérite de la circonstance :

Pour la (îuyane française.

Nous mettons la voile au N^ent Et nous voguons à notre aise Sur le liquide élément.

L'Etat qui nous a vus naître.

Comme nous chargé de fers, A nos yeux va disparaître .

Dans l'immensité des mers.

Mais les dieux ont quelque empire Contre l'ordre du Soudan Et le pilote déchire L'arrêt de mort du divan.

N'importe sur quel parafe Le ciel fixe nos destins.

Nous sortons du plus sauvage, De celui des Jacobins.

Pour se soustraire à la rage

Du sombre Pygmalion, ^

Didon vint bâtir Carthage

En s'éloignant de Sidon,

Comme cette souveraine,

Déportés et malheureux.

Pour nous, l'île de Cayenne

Nourrit des cœurs généreux.

« Votre malheur nous étonne.

Disent cent peuples divers.

Quand le crime les couronne La vertu doit être aux fers », Dans un moment moins critique, Se croyant à l'abandon, Jadis, sous les murs d'Utique On vit s'inhumer Caton.

De ce courage inutile

César sut bien profiter.

Marius fut plus habile.

Il faut savoir l'imiter.

Sur les ruines de Carthage

Ecrivons à nos tyrans :

« Nos malheurs sont votre ouvrage,

Guerre étemelle aux tvrans! >

76 LES i)i';p()RTi';s de iructidor

Nous ne reverrons pas la France cette année. Comme notre voyage sera un peu long, il faut songer à nos amies et à ceux qui nous le font entreprendre. Faisons notre testament pour que chacun ait son lot :

Pour l'Art d'aimer, Ovide en Sibérie Fut exilé comme un franc séducteur.

On ne m'eût pas sevré de ma patrie Si j'eusse écrit pour certain Directeur.

Sexe charmant, je fus plus excusable A vos beaux yeux qu'à ceux de nos traitants. Lorsque ma main, plus qu'à demi coupable. Avec du sel, vous brûlait de l'encens.

Pour arriver au fond de la Colchide, Vous savez bien comment s'y prit Jason. Le tendre amour vint lui servir de guide Et la beauté broda son pavillon...

Dans les déserts d'une zone brûlante, Loin de la France et des jeux et des ris, Je chanterai dans ma carrière errante Tous les plaisirs du séjour de Paris.

Proscrit, fêté, malheureux, dans l'aisance, Gagnant beaucoup, mais n'ayant jamais rien. Le seul trésor que je regrette en France, Sont des amis qui jaisaient tout mon bien.

Au gré des flots, quand le sort m'abandonne, Sur les vertus je fonde mon espoir.

Dussé-je ailleurs gagner une couronne, Je la rendrais pour venir les revoir.

Pour mes biens-fonds, faut qu'un sécjiiestreur leste Scelle d'abord la gueule à tous les rats, Car mes chansons, c'est tout ce qui nie reste. Qu'en feront-ils quand je n'y serai pas r

O nos tuteurs, tout ce qui nous démonte. C'est le chagrin de ne plus vous revoir; Nos chers amis, pour rendre votre compte. Montez en haut de la Croix du Trahoir (i).

(1) La croix du Trahoir était le gibet de l'abbaye de Sainl-Germain-l'Auxerroia.

Nous voudrions que vous prissiez dans Rome Le rang des saints que vous faites chasser. Chacun de vous, Messieurs, est un grand homme. Que nous avons le désir d'enchâsser.

Nous ne voyons plus que le ciel et Tonde. Nous sommes à vingt-cinq lieues du cap.

Pendant le jour, nous charmons les loisirs de la traversée par des contes et des questions intéressantes.

La pensée de notre dortoir nous désespère.

Quatre de nos compagnons :

MM. Frère (i), Rabaud-Desroland (i), Clavier (3) et Bernard - Modeste (4I, embarqués en 1793 sur le Washington en face l'île d'Aix nous di- -ent que c'est un palais spacieux auprès de celui qu'ils occupaient

Barras, membre du Directoire exécutif.

l'orlrait de J. Bonuevillf, gravé par B. Cooipagoia. (Bibliothèque Nationale : Estampes.)

I Jrdn-Françoi» Fr«.T«', rbuiioine de S.iinle>Kad«|{onde, do Poiliera. naort n In Gu^hd* le 1" octobre 1798.

'■> MMSsud-Roiand (J.-J.-Alesandre). rbanoine d'AirvauIt (D«ui>

'>rl à la Guyane le lu juin 1799.

' I r. leric-Xavier Clavier, religieux de Sepl-Konda (Allier), rapatrié le 'If, octobre 1H01.

(«) Bernard, dit Modeale. prAlrn de Suinl-Jean-<i«-Dieu ù Poitiara, mort à la Gujana le lU ocUiOra \TM.

alors (i). Ils étaient sept cents dans un local plus petit que celui-ci, sur un rang de lits de camp, ou réduits à se tenir debout les uns contre les autres, les mains jointes pressées contre les hanches ou à rester assis sur leurs talons la tête entre les jambes. La peste les entama bientôt, et chaque nuit, ils roulaient à leurs pieds dix à douze morts qu'on remplaçait par vingt nouvelles victimes. Le capitaine de ce bord, nommé Lali, fermait tous les soupiraux sur eux et les fumigeait avec des fientes de volaille. Le. sang leur sortait souvent par les yeux et par la bouche. Quand ils parlaient au chirurgien, il leur répondait en pleurant qu'il avait ordre de ne pas les soigner, qu'ils étaient tous destinés à périr. Ils nous peignent en traits de feu la rapacité de Lali, qui s'emparait de tous les effets des morts, les laissait nus, forçait leurs confrères moribonds de les ensevelir à leurs frais et de les charger sur leurs épaules pour les descendre dans le canot, d'où ils allaient les inhumer à l'île d'Aix, avec des soldats de la compagnie Marat qui leur donnaient des bourrades quand ils voulaient pleurer, parler ou prier. Enfin Lali et ses janissaires, impatientés de ne pas les voir tous périr assez promptement, inventèrent une conspiration pour avoir un prétexte de les spolier. Ce moyen leur réussit. Il était à l'ordre du jour. Deux mois après arrive le 9 Thermidor. Lali s'humanise, court les embrasser, leur lit une belle proclamation. Ils lui redemandent leurs effets. « Ils sont déposés à la Société populaire » leur dit-il. Ils furent rappelés. Lali et son équipage leur demandèrent humblement des certificats d'humanité qu'ils ne refusèrent pas, mais le dénuement où ils se trouvèrent, le pillage des effets des morts, le nombre des victimes qui étaient de six cent cinquante, sautèrent aux yeux des nouveaux commissaires. Lali fut destitué et classé dernier matelot du bâtiment qu'il commandait. Ici l'horreur de l'entrepont disparut un moment et nous

(1) Il existe plusieurs récits de la vie des déportés à bord des pontons de l'île d'Aix où l'on lit de curieux détails sur la férocité et la. lâcheté de Lali.

applaudissions de bon cœur, quand nous aperçûmes un janissaire de Villeneau qui venait inspecter nos barreaux. D'une main, il tenait son sabre nu et de Vautre une lanterne sourde. Il inspecta toutes les rambardes en disant au piquet de soldats qui étaient en haut des écoutilles : « Les b... se taisent. Je regrette de n'avoir pas entendu ce qu'ils disaient. » Sûrement, nous n'étions pas ménagés !

Bonne brise, nous sommes à 260 lieues de France.

5 mai. — Ce matin, grand désordre dans la frégate. Le capitaine fait briser une partie de nos barricades. Nous gagnons doure pieds de long sur un de large. Pendant la nuit, nous pourrons vaquer à nos besoins, un à un, seulement. Il n'y a plus de bailles que pour nos malades qui ne resteront en bas que quelques jours. On leur prépare des cadres entre les batteries. Le major a fait de vives instances à ce sujet. Ce soir, il s'est évanoui en venant au secours d'un sexagénaire qui a eu la jambe fracassée en descendant.

7 mai. — Trois bâtiments paraissent dans le lointain. \ illeneau croit voir toutes les flottes de la Manche. Nous changeons de route. Le soir, on sonne l'alarme. Le feu prend dans la cuisine. Après quelques mouvements on parvient à l'éteindre.

«y mai. — Les bâtiments ont disparu. Beau temps. Nous filons dix nœuds. L'équipage est toujours préoccupé des Anglais et les vigies, sur les perroquets, ont double ration de vin quand elles aperçoivent un bâtiment. L'intérêt leur grossit la vue. A quatre heures un nuage d'eau s'élève sur la plaine verdâtre éclairée par un beau soleil. La vigie crie : « Navire à bâbord! » Vite on braque les lunettes. Le capitaine : « Est-il gros? — Oui. » L'état-major : « Ne voistu que celui-là? — Non. — Vient-il à nous? — Oui, à toutes voiles. » Villeneau, d'une voix lamentable : « Oh! mon Dieu, les voilà! » On bat la générale. Les déportés dans l'entrepont: L'équipage en riant : < Quelle escadre! Ce sont des souffleurs. > Un moment après, l'escadre parut à notre bord, élevant un nuage d'eau à vingt ou trente pieds en l'air. C'étaient réellement de très gros souffleurs, poissons de mer qui jettent de l'eau par les narines. Villeneau, un

8o LES DÉPORTÉS DE FRUCTlUOR

peu honteux, alla avec ses champions boire un verre de rhum pour se remettre de sa frayeur. Nous sommes à 38o lieues de France.

10 mai. — A huit heures, on sonne l'alarme : < Navire ! » crie la vigie. Celui-là n'est point un souffleur et Villeneau n'a pas peur. Il court sus malgré les ordres qu'il a de ne pas changer de route. Tranquillisez-vous. Ce n'est qu'un bateau de pêcheurs. On le joint. C'est un Anglais qui va au banc de Terre-Neuve. On lui vend cher sa liberté. Puis, on lui prend en outre quelques voiles, des oranges et du vin de Porto. Il n'était monté que par six hommes.

7 2 mai. — Le corsaire Sept Amis, après avoir joué Villeneau qui ne le reconnaît pas, s'abouche ce soir avec nous. lia rencontré trois portugais. C'étaient les bâtiments que nous vîmes le 7 du courant. Ce corsaire a eu fort à faire avec ces trois marchands qui portent 42 pièces de canon d'un calibre inférieur au sien, mais quadruple par leur jonction. Ils sont chargés de poudre d'or et d'ivoire. Quel deuil pour Villeneau ! En revanche, il vante pompeusement la prise du bateau.

Plus la misère nous accable, plus nous luttons contre elle; l'entrepont retentit de contes et de chants. Un amateur nous donne ce soir la suite de l'ariette de Florian, l'Amour suffoqué par la Jouissance.

Dans l'Olympe, comme à Cythère, Dans les hameaux, comme à la Cour, Chez Platon, comme sur la Terre, On pleurait la mort de l'Amour.

Lise apprenant cette nouvelle Nuit et jour se va dépiter.

Comme j'y perdrais autant qu'elle, Je m'en vas le ressusciter.

A l'homicide Jouissance, Quand Vénus arracha son fils.

Sa cour la suivit en silence.

Sitôt elle exila les Ris...

Mais son inséparable amie Du succès se flatta trop tôt; Sur le mort, l'aimable Folie En vain agita son grelot.

LA TRAVERSEE 8l

La Sagesse et la Pruderie Compatissaient à ce malheur Mais une vieille antipathie Brouillait le frère avec la sœur.

Enfin, l'étique Jalousie, Qui se repaît de ses douleurs, N'offrit pour le rendre à la vie.

Qu'un sein épuisé par les pleurs.

Contre les Dieu.x et les Trois Grâces, Le Destin toujours irrité, Voyant l'Amitié sur leurs traces.

Rendit son souffle inanimé.

Déjà dans les cieux et sur l'onde.

Tout meurt dans l'ennuyeux repos, Et ce malheur fait craindre au monde Ou le néant ou le chaos.

Dans cette terrible aventure, Vénus, réduite au désespoir, Avait déchiré sa ceinture Et voulait briser son miroir.

Quelqu'un annonça l'Espérance.

Elle entra d'un air bien confus, Promettant que par l'Innocence Renaîtra le fils de Vénus.

Mais où trouver cette Déesse r Elle n'habite point la Cour. Elle a même un peu de rudesse.

Elle redoute et fuit l'amour.

Elle est toujours fraîche et jolie.

Jamais elle ne vieillira Que le jour où, par tricherie.

Ce Dieu sur son sein renaîtra.

Vénus, abandonnant Cythére, Cache son fils dans son giron.

S'élance à l'instant sur la Terre, Vers le pied du sacré vallon.

Pour apprivoiser l'Innocence, Elle voile tous ses appâts Et conjure la Prévoyance De vouloir devancer «es pas.

Sous une grotte solitaire,

D'où jaillit un petit ruisseau,

Etait une jeune bergér«

Qui ne gardait qu'un seul agneau,

Vénus la reconnaît sans peine; Puis feignant de se délasser, S'assied au bord de la fontaine Afvn de la mieux contempler.

L'Innocence, souple et tranquille, Filait pour charmer son loisir.

Vénus mise en dame de ville.

Laisse échapper plus d'un soupir, Sur les bords de l'onde argentée Jette son fils à l'abandon, Et s'écrie en désespérée : .

« Péris, malheureux avorton! »

L'Innocence, trop attentive A faire tourner son fuseau.

N'aperçoit pas sur la rive.

L'enfant prêt à tomber à l'eau. Pour couronner son stratagème Vénus, dans sa feinte fureur, D'un trait fait par l'Amour lui-même Tourne la pointe vers son cœur.

Prompte comme la jeune Aurore, L'Innocence accourt à l'instant :

« Ciel! oh! ciel! il respire encore.

Dit-elle en embrassant l'enfant.

Malheureuse et tendre victime, Je voudrais te rendre le jour.

T'immoler est un bien grand crime, A moins que tu ne sois l'Amour.

Mais l'Amour commande au tonnerre Et celui-ci n'est qu'un enfant, Puissions-nous sur toute la terre N'avoir jamais d'autre tyran. »

La déesse trop charitable Le réchauffa dessus son sein Et se sentit bientôt coupable.

Car son agneau mourut soudain.

L'Amour va renaître à la vie.

L'Innocence voit le danger.

Sur son sein, il palpite, il crie, Il frappe, il cherche à se venger.

Du trait de sa perfide mère, L'ingrat ne se sert à son tour Que pour mieux frapper la bergère Par laquelle il revoit le jour.

L'indiscret vole à tire d'ailes, Annoncer sa victoire aux Dieux.

L'Innocence voit qu'elle est belle.

Elle a déjà de nouveaux yeux.

Elle convoite l'art de plaire, Dans l'onde veut se rajeunir Et meurt, en disant sans mystère:

« Je meurs du moins dans le plaisir. ■

14 mai. — A la nuit, toutes les voiles sont carguées et les lames s'élèvent encore jusque sur le pont. Depuis la chute du jour, les vents sont si violents qu'ils soulèvent la frégate qui retombe dans l'onde avec un bruit sourd. A dix heures et demie, elle semble rouler sur les flots, les poutres de l'entrepont crient comme si elles allaient se briser. L'onde imite le mugissement de cent taureaux enfermés dans une étable à demi embrasée. Les cris des officiers, des matelots, des cordages, le nombre des manœuvres redoublent l'effroi. Une nuit obscure couvre l'horiron. La mer furieuse n'est éclairée que par la foudre, et par les flots d'écume et des montagnes de neige où scintillent des milliers de diamants, pour éclairer les horreurs de l'abîme aussitôt refermé qu'il est ouvert. Ces violentes secousses font casser trente hamacs. Trente déportés qui couchent au-dessus tombent sur le ventre de leurs confrères. L'obscurité du lieu, la surprise de la chute, l'anxiété des uns à moitié suspendus donnent à ce tableau tout le tragi-comique. La sentinelle, à moitié endormie au bord de la fosse aux lions, nous prenant pour des révoltés ou des .sorciers, se précipite avec sa rouillarde et sa lanterne dans la fosse aux câbles, au risque d'y mettre le feu. La tempête cesse à deux heures. Nous avons fait 60 lieues.

20 mai. — Ce matin, à trois heures, nous avons passé le Tropique. Les marins s'assemblent au moment où Voffîcier de quart annonce ce passage. Si c'est pendant la nuit, on se porte en foule au lit des passagers qu'on réveille et qu'on fait monter sur le gaillard. Le plus vieux, le plus ivrogne, le plus rusé des matelots monte à la grande hune, s'affuble d'une couverture, entend du bruit, et comme dieu des mers de ces parages veut reconnaître son monde

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avant de le laisser passer. Il s'écrie d'une voix caduque : « Qui vient ici? Il y a longtemps que je n'ai vu personne. Approchez, mes amis, que nous fassions connaissance et que je vous régénère. » A ces mots, le bonhomme Tropique descend à la première hune dans la chambre de son maître des cérémonies, demande aux voyageurs où ils vont, d'où ils viennent, s'ils ont des malades à bord : « Il fait chaud dans mon empire, ajoute-t-il. Faites rafraîchir ces messieurs. » Il tombe à chaque passager une voie d'eau sur la tête. Pendant que tout le monde rit aux éclats, le bonhomme Tropique s'assied majestueusement pour débiter sa harangue que l'on écoute dans le plus grand silence. « Vous êtes purs maintenant et dignes d'être avec mon peuple. Vos aïeux sont venus autrefois régénérer les rustiques habitants de la zone torride. Nous avions des trésors qui leur font envie ; ils nous les ont pris pour des crucifix et de l'eau bénite. Aujourd'hui, nous vous rendons le change et vous nous devez des dragées. » Chaque baptisé paie l'amende avec un rire forcé. Cette contrainte est l'image des horreurs commises dans le Pérou, où le soleil de Cusco éclaire à regret le tombeau des Incas et celui de deux millions d'Indiens égorgés par les Européens.

g juin. — Nous ne sommes qu'à dix- huit lieues de Cayenne. Le vent fraîchit. Nous laissons les deux Connétables à notre droite. Ces deux rochers arides, point de mire des navigateurs, ne sont couverts que de nids et d'œufs. Les oiseaux s'y rassemblent en si grand nombre, que ces rochers en sont tout blancs. On leur tire souvent un coup de canon et ils obscurcissent l'air. Ils ne fuient pas à l'approche de l'homme, lui déclarent la guerre pour défendre leurs couvées. Leur nombre, égal à celui d'un essaim de moucherons au bord d'une eau croupissante, ne se rebute pas des coups de bâtons dont on ne frappe pas inutilement l'air. Tous cherchent avec leurs longs becs à tirer les yeux aux chasseurs. Un vent favorable enfle nos voiles. Nous cinglons Remire et Montabo, d'où on signale les vaisseaux venant d'Europe. Ce signal est rendu de suite à Cayenne. Nous rangeons à notre gauche les îlets, le

LA TRAVERSKE

Vue dt» Connétables , rochers voisins de Cayenne. (Stkdwan : Voyage à Surinam.)

MalingrCy le Père, la Mère et VEnfant Perdu. Ces différents rochers ressemblent de loin à des grottes antiques qui menacent ruine ; ils doivent leur nom à la forme que la nature leur a donnée. A quatre heures et demie, nous arrivons dans la rade de Caycnne, à trois lieues de la citadelle qui ressemble à une masure sur la pointe d'un rocher. Nous appelons un pilote par un coup de canon. Je ne puis exprimer le serrement de ccvur que j'éprouve au bruit des câbles et des ancres qui se précipitent dans l'onde. De môme qu'ils enchaînent la frégate au rivage, de même nous serons prisonniers dans ces climats. Nous voilà mouillés.

La Guyane.

10 juin. — A la pointe du jour, une petite pirogue, chargée d'un capitaine de port et de quelques nègres, vient à nous. Ils rament en chantant et font tourner leur petite pelle appelée pagaie et arrondie par le bout. Le capitaine monte à notre bord et nous entourons les rameurs qui sont vêtus de leurs plus beaux habits, car on nous a pris pour un nouvel agent. Leur garde-robe n'est pas difficile à porter. C'est une veste blanche ou bleue, qui paraît sortie du panier aux ordures, une chemise trouée aux épaules, aux coudes et aux endroits les plus remarqués par les dames. Ceux-là sont les richards. Les novices n'ont encore qu'un travers d'étoffe large de quatre doigts, long de six pieds, qui fait deux tours sur leurs rognons, passe dans la vallée postérieure et emmaillote l'extrémité. Nous leur demandons quand nous irons à terre. Ils nous répondent dans un jargon moitié français, moitié barbare. Ils repartent à dix heures avec une de nos chaloupes, montée par un capitaine et un sous-lieutenant qui vont rendre compte de notre arrivée. Cette visite nous donne une idée sinistre du pays.

/ / juin. — Le sous-lieutenant revient à bord. Les administrateurs de Cayenne n'ont point reçu de lettre d'avis de notre arrivée. La colonie est dans la plus grande disetlc. Ils sont fort embarrassés de nous. Les matelots nous apportent des fruits du pays, qu'ils veulent nous vendre au poids de l'or. M. Jagot est obligé de décréter un maximum. Nous débarquerons incessamment, mais nous serons veillés de près, car les autorités sont encore en rumeur de l'évasion de MM. Aubri, représentant du peuple (mort à Demerari), Barthélémy, membre du Directoire exécutif. De La Rue, représentant du peuple ; Dossonville, inspecteur de police, Marais le Tellier, attaché à M. Barthélémy (mort

pendant l'évasion), Pichegru, Ramel, commandant de la garde des Conseils ; Willot, représentant du peuple, déportés sur la Vaillante et qui se sont sauvés à Surinam dans la nuit du 3 courant.

Une brume épaisse nous dérobe Caycnne et les montagnes voisines. Le mois de mai est ici la mousson pluvieuse. La rade est peu sûre et les gros bâtiments ne peuvent approcher à plus de trois lieues du port. Les goélettes, qu'on nous envoie, ne peuvent nous atteindre qu'au bout de vingt-quatre heures. Encore a-t-il fallu les remorquer au risque de voir périr une partie de nos canotiers. Nos malades, au nombre de ôo, sont enfin partis ce matin. Une nouvelle embarcation en emporte ce soir autant.

1 5 juin. — Nous voguons ce soir au port. Adieu, France!.. Adieu, nos amis!... Songez à nous! Nous sommes déjà loin de la frégate. Quel regard nous lançons à ce fatal bâtiment! Le cerbère, qui le commande, mériterait bien le sort de Lali. Qu'il nous tarde de mettre pied à terre! Les montagnes s'approchent. Quel beau tapis de verdure! Nos cœurs s'élancent dans ces vastes forêts! Y serons-nous libres? Nos nouveaux pilotes sont honnêtes, mais aucun d'eux ne répond à cette question. Nous voilà à l'embouchure de la rivière. Voilà le fort, les cases, le port, les bateaux rangés et ancrés sur le rivage. Quelles masures de boue et de crachats, ces nids à boue qui croulent... Voilà Cayenne (i|. Il est cinq heures et demie. Nous voilà

(1) L«B imprenaions du déporté ne ressemblent pas à celles des ▼oyaireurs : « I/Kuropéen, dit l'un d'eux, ne peut se lasser de contempler les palmistes gigantesques, balanraiit i< la brise leur majestueux et ondoyant panucbe, les feuilles étranges du bananier, les grappes énormes de ses fruits, les Qeurs de toutes les nuances offrant les couleurs les plus ricbes et les plus variées, les lianes grimpiint, s'élaoçant, se croisant et formant les plus capririeux dessins, l'oiseau-moucbe, le colibri volant d'une Qeurà l'autre, se cachant ■lans leur calice et qu'on prendriiit eux-mêmes pour des fleurs, n'était leur mouvement perpétuel que l'tril a peine a suivre. Ce qui frappe le plus, ce sont ces arbres sur lesquels on voit en mi>me temps des fleurs, des boutons, des fruits à demi formés et des fruit* en pleine maturité. La végétation ne s'arrét* jamais dans ces contrées où il n'y a pour ainsi dire qu'une saison, l'été... Pour qui visU tarait la Guyane en courant, elle ne saurait manquer de la sédair*

donc au pied de la grève. Nous sommes à i 5oo lieues de Rochefort, à i 632 de Paris. Quelle réception, allonsnous avoir après 45 jours de traversée, trois mois d'embarquement et 3 325 lieues de route? La goélette est à l'ancre. Une foule accourt au rivage. Un fort détachement de blancs et de noirs borde les deux parapets du pont de charpente, où nous montons par une échelle de meunier. Les soldats serrent les rangs. Les haillons qui nous couvrent, la misère empreinte sur nos fronts, notre air déconcerté et inquiet, réveillent l'attention des spectateurs. Au bout de quelques minutes la joie d'avoir enfin touché terre nous rend à nous-mêmes. Nos pieds incertains cherchent l'équilibre, coname si nous étions ballotés par un roulis. Nos nerfs continuellement tendus se dilatent. Enfin, nous étendons nos membres, comme le cerf, dont les jambes, roides à la sortie d'un étang, se refont après quelques heures de repos. Des yeux avident nous toisent, (^uels êtres, grand Dieu! Sont-ce des hommes ou des bêtes fauves? Parmi cette race nuancée de toutes couleurs, quelques Européennes nous fixent avec cet intérêt que les âmes sensibles prennent aux malheureux. La milice noire, les pieds nus, plats et épatés comme un éléphant, revêtue d'un mauvais justaucorps blanc et d'un large pantalon de même couleur, qui contrastent avec les traits des figures gaufrées, nous traite plus impitoyablement que les grenadiers d'Alsace. A peine nous est-il permis de lever les yeux. Nous dépassons les remparts. La foule du peuple qui nous suit obstrue le passage. Nous entrons dans une grande maison, au milieu de la principale rue. La populace noire est sous nos fenêtres, assise et entassée l'une sur l'autre, comme les gouvernantes et les batteurs de pavé en Europe, après des marionnettes ou des loges d'animau.x féroces.

Nous voilà dans une prison un peu plus spacieuse que

par ses rivières immenses, ses forêts anciennes comme le sol qui les porte, ses fruits si savoureux, si rafraîchissants, ses fleurs si splendides, ses animaux innombrables dans le plumage et la fourrure desquels brillent les plus belles couleurs. »

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