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Les déportés de fructidor

ES nombreux récits consacrés au i8 Fructidor et à ses suites, le journal d'Ange Pitou est à la fois un des plus amusants et des plus documentaires.

A répoque où il fut chargé du règlement des comptes embrouillés des agents de Konanama, Pitou n'eut-il pas à sa disposition les archives administratives et il put ainsi puiser dans des pièces indiscutables les éléments des peintures qu'il se proposait de retracer de sa vie pendant la déportation. Il n'a certes pas le talent, la correction de style de Barbé- Marbois ou d'Aymé, mais il leur est supérieur par la bonne chance qu'il a eue de puiser à ces sources inexplorées.

Puis, il a l'entrain, la bonne humeur, et jusque dans l'exil, il a conservé la verve du chansonnier. Ce sont là les qualités qui ont fait le succès de son œuvre inégale, confuse, un peu brouillonne d'autre part, comme tout ce qui est sorti du cerveau et de la plume d'Ange Pitou.

Les souffrances des déportés de Fructidor y sont nettement racontées et le récit du royaliste exilé méritait de prendre place à côté des souvenirs de captivité de Constantin de Renneville et de Jean Marteilhe, car au tourment de la privation de la liberté

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s'ajoutaient pour les déportés les dangers de cette Guyane, semée de marais pestilentiels, et où ils manquaient de tout ce qui aurait pu adoucir la tristesse de leur existence.

L'illustration de ce volume a été empruntée partie au Cabinet des estampes de la Bibliothèque Nationale, partie à la riche collection de voyages que M. Angrand a jadis léguée à la Bibliothèque de la rue Richelieu. Enfin, nous avons reproduit d'Ange Pitou le seul portrait connu, celui où son burin pas très habile, il le faut avouer, le représente chantant ses couplets satiriques place Saint- Germain-l'Auxerr ois, tout près de ces Halles, où les auteurs de la Fille de M""*" Angot le font évoluer de préférence.

La journée du 18 fructidor an V correspond au coup de force par lequel Augereau enleva des salles des Conseils les députés royalistes et mit en arrestation les membres du Directoire suspects de participer à leurs intrigues. Gu fut l'objet d'une première liste de proscription, à laquelle on adjoignit bientôt le nom de Pitou, pour ses chansons, et ceux des prêtres qui avaient passé le temps de la Terreur sur les pontons, la loi d'exil de 1792 n'ayant pas été exécutée par suite de la guerre maritime.

Ange Pitou et son journal

APPORTÉ de la Guyane comme son unique fortune, le journal de Pitou eut une histoire mouvementée. D'abord, auteur et manuscrit faillirent être la proie de deux frégates anglaises. Heureusement, les vainqueurs se bornèrent à diriger capitaine et équipage sur les pontons et permirent aux déportés graciés de débarquer an Havre. Ange Pitou arriva donc à Paris, le 22 fructidor an IX et, comme avant tout, il fallait vivre, il fut trop heureux de pouvoir., grâce à son ami Nicolle, obtenir une place de correcteur au Journal des Débats. Entre deux chasses aux coquilles, il consacrait ses loisirs à la mise en ordre d'une œuvre qui, pensait-il , devait assurer son avenir.

Certes, il devait toujours les 60 000 francs qu'il avait empruntés pour le coup d'État de Fructidor et ce poids mort s'était accru de IQOOO francs pour quatre années d'intérêts, mais qu était cette dette, alors que les Soirées des Déportés devaient sans conteste l'enrichir F Restait à publier ce curieux manuscrit, sans encourir les foudres policières. Berlin, directeur des Débals, qui expiait au Temple ses velléités frondeuses, se fit le conseil de Pitou. Le titre Soirées des Déportés lui parut dangereux. U proposa celui de Voyage forcé à Cayenne. // engagea d'ailleurs Pitou à consulter le préfet de police Dubois.

En mars 1802, Pitou présentait son manuscrit à l'examen, avec une lettre exposant ses intentions. « Je ne crus pas devoir le retenir, expliqua plus tard Dubois et je le lui rendis en l'invitant à se garder de rien publier qui réveillât en aucune manière le souvenir des époques malheureuses de la Révolution (1). » Pitou prit cette réponse pour une invite à cor-

(1) Archives nationales, V 6 313 Dos. 0 569. — Engerand, Ange Pitou, 214-222.

rection et une autorisation tacite. Il corrigea^ émonda, atténua et envoya son manuscrit à V imprimeur.

La communication du manuscrit au préfet de police n était vas restée ignorée de l'administration. Elle comptait dans son personnel nombre de Jacobins et les agents à Cayenne furent bien vite avisés. Jeannet, attaqué dans les Mémoires attribués à Ramel, avait relevé le gant (1). Les amis de Burnel et d' Hugues jugèrent plus utile de supprimer l'attaque. Il importait avant tout de surveiller l'impression. Dans une saisie chez Fauville on mit la main sur quelques feuilles. « Ci-joint., dit un rapport du Ik germinal, la feuille T du tome premier du Voyage forcé à Cayenne, V épreuve bonne à tirer, commençant à la page 289 jusques et compris 30k. L'on a passé la nuit dernière à imprimer la première feuille du premier volume de cet ouvrage; les compositeurs ont travaillé pareillement sur la première feuille du second volume. Demain, Je donnerai des détails à l'égard de cet ouvrage (2) ». Le 22 germinal, Dubois signifiait à l'imprimeur Vordre de cesser le tirage et les scelles étaient mis chez le brocheur sur les feuilles tirées.

Pitou, désespéré^ s'adressa au ministre de la Justice qui renvoya l'affaire au préfet Dubois. Celui-ci se fit de nouveau rendre compte du Voyage forcé à Cayenne. Les notes de Pitou avaient pris soudain une portée bien plus grave. « Tout dans cet ouvrage, disait le préfet de police dans un rapport du 8 fioréal, consiste dans le détail des souffrances que les déportés ont pu éprouver soit dans la traversée, soit après le débarquement. Ce n est point la mesure de la déportation en elle-même que l'auteur a prétendu traiter. Ses observations à ce sujet ont paru aussi rares qu'insignifiantes . Il ne parle même qu'avec une certaine modération de l'autorité qui l'a ordonnée dans le temps; mais au tableau souvent terrible qu'il fait des traitements essuyés par les déportés, on s'aperçoit que toutes les plaintes se dirigent contre les

(1) Notes sur quelques passages du mémoire de Ramel (par Jeannet) an VIII.

(2) Archives nationales, F7 6 313. Dos. 6 569.

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