‹ Les déportés de fructidorChapitre 4 sur 5 · L.-A. Pitou · texte numérisé non relu

L.-A. Pitou

(Lumière, Ange Pitou au théâtre et dans l'histoire, 31-33).

connaissez-vous cette lettre? Ouvrez-la. — Oui, c'est ma signature. Je ne l'ai jamais niée. — Je vous sais gré de votre franchise. — La franchise et la probité sont si communes qu'on ne doit en savoir gre à personne... Celte lettre fut dictée par un juste désespoir. Depuis six mois, vous vous étudiez à nous torturer. Vous menacez tout le monde de mort. Je n'ai qu'une grâce à vous demander : c'est de m'accorder cette mort. Je ne vous maudirai plus et cette lettre aura produit l'effet que je désire. — Quel courage! Je ne vous connaissais pas et vous me connaissez, vous! — Je ne vous ai jamais vu, mais j'ai des griefs personnels contre vous. — Vous allez me les dire. — Avec plaisir et vérité. Quand vous arrivâtes ici le i5 brumaire an VII, votre premier mot fut le bonheur de la colonie. Tout le monde vous bénissait. Je vous adressai une pétition pour obtenir les vivres à Sinamari ou à Kourou, à la case Saint-Jean où nous étions trois malheureux valétudinaires, sans plantations, sans vivres, sans argent, sans linge et sans cultivateurs. Le plus fort des trois pouvait à peine donner à boire aux autres. L'hôpital nous était interdit comme il nous l'est encore. Nous n'avions plus rien à vendre. Nous n'avions point de cassave. Le seul habitant que nous connaissions avait pris deux de nous à sa charge. Le maire de Makouria, qui en avait réchappé un autre de la mort, m'engagea de vous adresser une pétition. Je la lui remis. Il vous la présenta, vous mîtes au bas : néant à la requête. Nous fûmes obligés pour vivre de nous jeter aux genoux des habitants dont les plus voisins sont à deux ou trois lieues. Si nous étions prisonniers en France, nous serions nourris et nous sommes à quinze cents lieues de nos familles, ensevelis dans un désert, confiés à un préposé du Directoire qui nous refuse les vivres. Qu'il me soit permis de vous rappeler votre proclamation du 4 floréal. Après avoir fait planer la terreur sur la tète de tout le monde et surtout sur la nôtre, vous rendez les colons, qui ont retiré quelques-uns de nous, responsables de nos gestes. Par votre arrêté du 8 vendémiaire an VIII vous reprochez aux habitants d'avoir fait des faux pour attirer des déportés, et

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si les déportés osent sortir de ces habitations dont vous les chassez par ces mots, vous leur interdisez Sinamari et vous les menacez de les fusiller. Vos agents en font autant à ceux qui se sont échappés de Konanama. De tous côtés, nous ne voyons que le désespoir et la mort. C'est le sujet de la lettre que vous me présentez. Je m'étonne, d'ailleurs, de voir cette lettre entre vos mains. Si vous n'aviez pas violé le secret des postes, elle devrait vous être inconnue. Vous pouvez m'assassiner, mais non me juger sur une pareille pièce. Quand vous écrirez à vos amis tout ce que vous n'avouez pas en public, si la lettre tombe en d'autres mains, elle est réputée non avenue. C'est le secret de la pensée. Le Directoire, qui vous a délégué, a prononcé sur ce fait. Prodon avait écrit contre Barras avant le 18 Fructidor. La lettre fut saisie et l'accusé mis en jugement. Le tribunal prononça qu'il n'y avait pas lieu. Prodon a été déporté non comme écrivain contre le gouvernement mais comme agent perturbateur (i). » Burnel ouvrit ma lettre, harangua les grenadiers contre moi, tira le Code pénal de sa poche et la loi du 23 germinal contre les abus de la presse, me la relut et termina par ces mots : « Je ne me souviens point de votre pétition, mais en tout cas, j'ai eu tort de ne point y faire droit. Le commissaire national vous a exprimé ma volonté. La justice me vengera de votre scélératesse et votre sort terrible apprendra à vos confrères à ne parler jamais de moi ni en bien ni en mal. — Mon sort apprendra, vous le préjugez donc, citoyen agent. Dans ce cas, je suis jugé d'avance. — Vous pouvez choisir un défenseur d'office. — Je me défendrai moimême. » A ces mots, il s'éloigna et je fus reconduit au

(1) Les dires de Pitou sont confirmés par les Archives. Prodon, né à Vire (Calvados), ancien curé constitutionnel de Saint-Pierre et de la Madeleine à Montbrison, avait été commissaire du Pouvoir exécutif à Lyon, Marchand de vin à Paris, il fut accusé de pratiquer des radiations moyennant finances et condamné à la déportation comme convaincu de manœuvres attentatoires à la tranquillité publique. (Archives nationales : F'7 6141 et Victor-Pierre, La Terreur sous le Directoire, 225.) Il fit établissement à Cayennp et y mourutle 20 janvier 1821 après rétractation de son passé révolutionnaire.

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cachot. Le complaisant Robert me suivit de près pour dire au geôlier, de la part de Burnel, de me mettre les fers aux pieds et aux mains. Le geôlier n'en fit rien pourtant. Il me tint seulement au secret. Ma chambre confinait à celle des matelots du Danois que montait la famille de Burnel. Il n'avait plié que pour ressaisir son autorité et sauver ses richesses mal acquises. L'insurrection était amortie et le Danois allait mettre à la voile pour fréter cette famille aux abois. Malenfant, Magnier et sa femme allaient partir aussi. L'agent déclara qu'il ne s'occuperait de la colonie qu'après le départ du Danois. Pendant dix jours, le départ de M°^« Burnel fut la grande affaire d'État.

Le i®"" brumaire, un cultivateur du citoyen Bremont, nommé Gourgue-Barnabé était arrivé à la geôle pour être conduit de là à la maison de correction de la Franchise. Ce nègre, sachant que l'agent pouvait casser le mandat du juge de paix, profita d'un peu de liberté que lui donna le chef des forçats pour aller demander sa grâce. Il était mis en couvreur. Il entre sans difficulté, les sentinelles le prenant pour un ouvrier de la maison. Il demanda l'agent à un des domestiques qui lui montre son cabinet. Burnel était seul et très occupé à compter des piastres qu'il tirait d'un grandpagara pour les jeter dans un matelas de coton. — Bonjour, citoyen l'argent! — Bonjour, bonjour, quarante-cinq, quarante-six. — Citoyen l'argent. — Qui êtesvous, mon ami? Qui êtes-vous? Trois cent quarante-cinq, quarante-six... soixante. Vous êtes marron, mon ami, vous êtes marron. — Non, citoyen l'argent. — Quatre-vingt-dix, sept cents et quinze... sept et quinze vingt-deux... Que me voulez-vous, mon ami? Que me voulez-vous? Allez, allez, j'arrangerai votre affaire. Revenez dans quatre jours. jVime Burnel sera partie. — Mais je serai à la Franchise. » Le commandant de place arrive. Le salut de la sentinelle éveille Burnel. Il s'élance de son cabinet, le ferme et se promène dans la chambre du Conseil avec le commandant. Le nègre attendait sa décision dans une encoignure de la salle, Burnel le congédia en lui disant de revenir dans cinq jours. La pagara pouvait contenir de 35 à 40000 livres, La

renommée a publié que M™« Burnel emporta quelques animaux empaillés, parmi lesquels était un chat-tigre rembourré de quadruples. C'est un conte, car on doit la vérité à ses amis comme à ses ennemis. Le 26 octobre (4 brumaire au soir), M^^^^ Burnel et sa suite mirent à la voile avec tant de précipitation que le capitaine oublia ses passeports sur le bureau de l'agent. On eut toutes les peines du monde à le rejoindre. Au fond de mon cachot, je me réjouis un moment dans l'espoir que la fortune du pirate passerait à d'autres corsaires.

Je restai au cachot couché sur les planches jusqu'au 9 brumaire. J'étais malade. Burnel m'envoya à la Franchise et, pour me rétablir, me condamna à travailler au dessèchement des marais de cette habitation, acquise à la République par l'émigration forcée du propriétaire. La Franchise est à neuf milles de Gayenne et à deux milles hors de l'enceinte de l'île, au bord de la rivière de Roura. Cet établissement a été inventé par Gollot d'Herbois. Les nègres, condamnés aux fers ou à la police correctionnelle, y sont envoyés pour un temps plus ou moins long. Ils reçoivent quatre-vingts coups de fouet le premier jour de leur arrivée et soixante le jour de leur sortie. Leur travail est de 120 toises de long sur une de large à nettoyer dans les vases. Ce terrain, vaste et extrêmement fertile, est dans uu bas-fond sous l'eau, entouré de digues très bien entretenues. L'air qu'on y respire est méphitique et les nègres libres attachés à cette culture sont presque tous attaqués de l'épian, branche de peste communicative qui ne guérit qu'au bout de trois ans et toujours après avoir rongé quelques extrémités des pieds ou des mains (i). Le régisseur m'exhiba l'ordre de me faire travailler, en me conduisant dans une cabane infecte où soixante nègres dansaient et

(1) Les pians paraissent une maladie particulière à la race nègre. Tous les nègres sont sujets à la contracter au moins une fois dans leur vie. Elle se manifeste par des pustules : gros pians ou petits pians. Les blancs sont aussi susceptibles de contracter les pians et Bajon estime qu'ils la doivent au commerce des négresses qui souvent sont attaquées de cette maladie sans qu'on s'en aperçoive.

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dormaient tour à tour autour d'un grand feu. L'aspect de ces figures bronzées qui s'avancèrent toutes à ma rencontre, l'horreur et la saleté de ce réduit me firent songer à l'enfer. Je ne savais si je devais m'asseoir ou rester immobile, parler ou pleurer. Au bout de quelque temps, il me survint un ulcère à la jambe, qui ne me donna point de repos. Pendant dix jours je crus que c'était l'épian. Une négresse incisa la tumeur et j'en fus quitte pour la peur et pour des souffrances inexprimables. Le soir, quand le mal me donnait quelque répit, je m'amusais à écouter les nègres causer entre eux sans contrainte. Quand ils avaient fait leur cuisine, ils inventaient des contes le soir en soupant à la lueur d'une fumée rougeâtre. Leur nourriture est une panacée de bananes à moitié mûres réduites en pâte et cuites avec une ou deux onces de lamantin ou de mauvais bœuf portugais. Les héros de la Bibliothèque bleue de ce pays sont les blancs, les oiseaux, les soldats, les plantes. Les auditeurs et les orateurs sont en même temps acteurs pour imiter le chant ou le cri des animaux, le pétillement de la flamme et tout le mouvement des personnages ou des accessoires du conte. Tantôt, ils forment des chœurs de danse ou de chant, des courses ou des chasses. La comédie ou le grand opéra sont naturels chez ces sauvages. Tout est mis en action chez eux.

J'étais réduit à la plus affreuse misère et je ne voulais rien demander à personne, car l'homme compatissant devenait alors le complice de l'accusé. MM. Barbé-Marbois et Lafond-Ladébat, spécialement proscrits par Burnel, m'envoyèrent de l'argent. Le premier eut le courage d'écrire à l'officier du poste de la Franchise, qui était une créature de Burnel, pour lui demander un reçu de la somme qu'il me faisait passer. Je le donnai moi-même. Pendant que je gémissais dans cet antre lugubre, la mort sonnait la dernière heure de mon bon vieux Bélisaire Colin. Depuis deux mois, il ne sortait plus de son lit; la misère, l'épuisement, les chagrins de famille l'avaient anéanti. Il expira le i8 brumaire (9 décembre) et fut inhumé à côté de Préfontaine sur les décombres de l'hôpital fait pour la colonie de

1763. Il avait soixante-trois ans. Il est allé rejoindre ces victimes dont il avait recueilli les extraits mortuaires.

^Le départ de sa famille avait fait tomber Burnel en syncope de chagrin, disaient ses amis, de joie, disaient ses ennemis, d'avoir sauvé le reste de ses concussions. Il se réveilla le 19 brumaire pour achever sa dernière conspiration. Pour cette fois, il jeta le gant. Ses gendarmes, aidés des noirs, s'emparèrent des pièces de canon, pendant qu'il amusait les soldats blancs aux casernes. La guerre civile fut complètement organisée à Gayenne. Burnel était à la tête des conjurés. La troupe courut aux armes, sauva sa vie, celle des habitants et des déportés, consigna l'agent dans sa maison, le suspendit, fixa le jour de son départ, arrêta ses satellites dont quelques-uns furent fusillés. Il avait tellement vidé les caisses et épuisé le magasin, qu'il n'y restait ni vivres ni vêtements. L'hôpital manquait de tout. La troupe était sans pain, les habitants firent des sacrifices. Burnel, en mettant le pied dans le canot, eut l'impudence de dire quHl laissait la colonie florissante à des royalistes qui ne le déportaient que pour la livrer aux Anglais. Burnel fut relégué dans le port après avoir remis ses pouvoirs à M. Franconie, vieillard respectable mais déplus de vertus que de talents.

i3 décembre. — M. Franconie est reconnu vice-agent à la tête du bataillon au milieu des cris d'allégresse. « Mes amis, dit-il, vous me chargez d'un poids bien lourd à mon âge. La crise est forte. Mes lumières sont faibles. Le timon du gouvernement serait beaucoup mieux en des mains plus énergiques. Le citoyen Burnel nous a laissé bien des dettes. Pour moi, je n'en ferai pas. Je fais don à la République des honoraires de la place que vous me confiez. C'est peu de chose, mais les secrets du gouvernement seront les vôtres. Les personnes et les propriétés seront respectées. Chacun pourra visiter les magasins et les caisses. Je ne veux que votre estime et votre amitié et je serai trop heureux de mériter votre reconnaissance. »

i^v janvier 1800. — Une proclamation des plus sinis= très paraît. Les soldats vont manquer de vivres et de vête-

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