‹ Les déportés de fructidorChapitre 5 sur 5 · C. U Ihiiblotm ou Jfc · texte numérisé non relu

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(Hki^lix. Description de la Cnyane française.)

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ments. Les caisses et les magasins sont entièrement à sec. Le sixième du revenu et un emprunt forcé ne suffiront pas pour les besoins de l'année. Franconie termine par inviter les colons à venir eux-mêmes se convaincre de la vérité, en visitant les caisses, les magasins, les registres du contrôle et de l'administration. Il les prie de se réunir à lui dans le courant de la décade pour lui communiquer leurs lumières.

7 janvier. — Grandes nouvelles. Ce matin, à neuf heures, une longue salve d'artillerie a retenti dans les airs. Nous avons compté vingt et un coups de canon. A onze heures, le même salut recommença. Nous sommes quatre déportés voisins les uns des autres. Éloignés de quatorze lieues de la capitale, chaque matin au lever du soleil, nous nous réunissons sur les bords de la mer pour nourrir les espoirs du retour. L'écho des ondes et des forêts a retenti dans nos cœurs. Desvieux, que Burnel avait déporté, revient revêtu du grade de général de la colonie. Il amène un agent de France, Victor Hugues, qui était à la Guadeloupe. Tout est changé en France depuis le i8 Brumaire. La guerre civile ravageait le territoire de la République. Personne ne couchait en sûreté dans son lit. Tous les partis étaient en présence. Tous les hommes étaient mécontents, tous étaient las de la Révolution. Le peuple n'était pas plus tranquille que les gouvernants. L'anarchie et le despotisme s'entreculbutaient tous les jours, Bonaparte est parti d'Alexandrie, a débarqué incognito, s'est rendu à Paris, s'est présenté aux deux Conseils. Celui des Cinq (]ents a crié sur lui : « Hors la loi! » Il s'est retourné vers les grenadiers qui l'avaient suivi en Italie. Ces braves l'ont entouré. L'un d'eux, en le couvrant de son corps, a reçu un coup de poignard pour lui. L'entrée subite des soldats a mis les Conseils en fuite. Un nouvel ordre de choses a été organisé et ce grand mouvement s'est opéré sans secousse, le dieu de la victoire et de la fortune couvrant de ses ailes le pacificateur du Tibre et du Rhin. La Renommée, qui grandit en marchant, nous amplifia ces détails et chaque habitant, effrayé de l'arrivée de l'agent, se plut à les commenter à

son tour pour lui montrer et se convaincre qu'il n'avait plus que le pouvoir impératif de faire le bien. Dans ce moment, Hugues était en rade pour venir remplacer Burnel. La marine française, à cette époque, était si pauvre que depuis six mois la frégate n'avait pas pu être équipée. Le 18 Brumaire arrive. Tout change de face. Les brouillons rentrent dans le néant. Les gens en place sont épurés. Le Consulat remplace le Directoire. Bonaparte, Sieyès, Roger Ducos sont consuls. Hugues est en rade et pâlit d'effroi. Quelques agents qui le protègent sont encore dans les bureaux. Avant d'en sortir, ils lui font changer ses expéditions. Il paie le surplus de l'armement de sa division. Il met à la voile le i3 frimaire an VIII (4 décembre 1799), apporte des passeports à MM. Lafond Ladehat et Barbé- Marbois, seuls restants de la première déportation. Ils peuvent partir quand ils voudront. Il assure que nous les suivrons de près. Que de crises nous avons passées ! Hugues profita des transports de joie auxquels on se livrait pour mettre pied à terre. Il était si connu et si décrié que son entrée fut celle d'une béte fauve se glissant dans une bergerie. Les transports d'allégresse firent place à l'effroi. Il eut besoin de confirmer lui-même ces nouvelles pour gagner quelques habitants. Il était si convaincu de l'odieux qui l'entourait qu'il prit une lettre de Jeannet, qui lui succédait à la Guadeloupe. Voici la teneur de cette pièce qu'il fit circuler dans les cantons pour calmer les esprits : a Bons habitants de Gayenne, calmez vos frayeurs. Je sais que le citoyen Hugues paraît à vos yeux sous un aspect terrible. Il fera le bonheur de votre colonie. Il n'a plus rien à demander à la fortune. Il vous fera oublier par sa clémence les catastrophes qui ont eu lieu à la Guadeloupe pendant qu'il la gouvernait. Croyez en celui qui emporta vos regrets et qui s'honorera toujours d'avoir mérité votre confiance et vos suffrages. » (>jelques-uns prirent cette lettre pour une ironie amère. Très peu de monde y ajouta foi.

Voici le début, l'administration et le caractère de ce troisième agent. Il rend visite à Billaud. Il l'appelle à Guyenne.

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Les autres déportés y pourront venir également avec des permis limités. Ils entreront même à l'hôpital. Le gouvernement lui a ordonné, dit-il, de les traiter avec égards. Il donne des éloges aux habitants qui les ont retirés. Il demande l'ordre et la paix. Il ne change rien au dernier règlement de police de Burnel parce qu'il n'est que provisoire, comme le gouvernement consulaire qui l'a délégué. Il acquitte les dettes de la colonie. Il rédime les fautes de son prédécesseur dont il plaint déjà l'embarras. Il se répand en bals et dîners somptueux. La troupe, qui a débarqué avec lui, est un amalgame de déserteurs de toutes les nations, gens propres à tous les coups de main, si le thermomètre redescendait à l'anarchie. Il a aussi emmené une musique incomplète qui, par ses accords, prend les Gayennais aux gluaux. En promettant de rembourser l'emprunt forcé fait par Burnel, il le fait acquitter par les retardataires. Des prises lui arrivent. Il les répartit justement. Il acquitte une partie des dettes de la colonie qui s'élevait à huit ou neuf cent mille francs. Il traite les soldats noirs comme les blancs. Il réforme la discipline. Il moleste et punit les fonctionnaires publics, les habitants et les officiers qui ont démasqué Burnel. Il paraît affectionner Franconie, parce que ce vieillard, qu'il remplace, réunit à juste titre les suffrages de tous ses concitoyens. Voilà sa conduite durant les six mois où il s'est attendu à son rappel. Malgré ce début, il n'avait encore captivé personne. Il a eu soin de se faire préconiser à Paris dans quelques journaux qui n'ont* pas des lunettes de 800 lieues.

La suite nous l'a mieux fait connaître et le voici au physique comme au moral. Victor Hugues, originaire de Marseille, est entre deux âges, d'une taille ordinaire et trapue. Tout son ensemble est si expressif que le meilleur de ses amis n'ose l'aborder sans effroi. Sa figure laide et plombée exprime son âme. Sa tête ronde est couverte de cheveux noirs et plats qui se hérissent comme les serpents des Euménides dans la colère qui est sa fièvre habituelle. Ses grosses lèvres, siège de la mauvaise humeur, le dispensent de parler. Son front, sillonné de rides, élève ou abaisse ses

sourcils bronzés sur ses yeux noirs, creux et tourbillonnants comme deux gouffres. Son caractère est un mélange incompréhensible de bien et de mal. Il est brave et menteur à l'excès, cruel et sensible, politique, inconséquent et indiscret, téméraire et pusillanime, despote et rampant, ambitieux et fourbe, parfois loyal et simple. Son cœur ne mûrit aucune affection.

Il porte tout à l'excès. Quoique les impressions passent dans son âme avec la rapidité de la foudre, elles y laissent toutes une empreinte marquée et terrible. Il reconnaît le mérite alors même qu'il opprime. Il dévore un ennemi faible. Il respecte, il craint un adversaire courageux dont il triomphe. La vengeance lui fait

bien des ennemis. Il se prévient facilement pour et contre et revient de même. L'ambition, l'avarice, la soif du pouvoir ternissent ses vertus, dirigent ses penchants, s'identifient à son âme. Il n'aime que l'or, veut de l'or, travaille pour et par l'or. Ces grandes passions sont soutenues par une ardeur sans relâche, une activité infatigable, par des vues éclairées, par des moyens toujours sûrs, quels qu'ils soient. Le crime et la vertu ne lui répugnent pas plus l'un que

Le général Aviédée WlUot, député à la Convention Nationale.

Portrait dessiné et gravé par F. Bonneville (Bibliothèque Nationale : Estampes.)

l'autre, quoiqu'il en sache bien faire la différence. Crainte de lenteur, il prend toujours avec connaissance de cause le moyen le plus sûr d'arriver à la fortune. Il s'honore d'un athéisme qu'il ne professe qu'extérieurement. Au reste, il a un jugement sain, une mémoire sûre, un tact affiné par l'expérience. Il est bon marin routinier, administrateur sévère, juge équitable et éclairé quand il n'écoute que sa conscience et ses lumières. C'est un excellent homme dans des crises difficiles où il n'y a rien à ménager. Autant les Guadeloupiens et les Roche fortais lui reprochent d'excès de pouvoir et d'abus révolutionnaires, que la bienséance et l'humanité répugnent à retracer, autant les Anglais, j'en suis témoin, donnent d'éloges à sa tactique et à sa bravoure. De mousse, Hugues est devenu pilotin, puis boulanger à Saint-Domingue, a repassé en France à la première insurrection de cette colonie, a été membre de la société populaire et du tribunal révolutionnaire de Rochefort, s'est fait nommer agent de la Guadeloupe par le Comité de Salut Public, a repris cette colonie aux Anglais et s'est acquis dans les Antilles et l'estime des Anglais et l'exécration de tous les colons. Le tourbillon, au milieu duquel il a vécu, a révolutionné son esprit et la vie paisible et douce est pour lui une mort anticipée.

Il visite la colonie jusqu'à la rivière de Maroni qui nous sépare des Hollandais. En route, il reçoit des dépêches et des nouvelles. A son aller et à son retour, il mouilla à Sinamari et rendit visite aux déportés, l.a première fois, ce fut pour insulter à leur malheur. « Vous vous flattez, leur dit-il, d'un rappel qui ne viendra jamais. » Il assaisonna ces paroles accablantes de sarcasmes indécents et orduriers. Deux jours après, ce n'était plus le même homme. Il les plaignait, leur assurait un prompt retour. Il donnerait même, disait-il. 200 louis pour les voir partir. Pour leur faire oublier sa première visite, il envoie à chacun deux chemises et une paire de souliers de magasin. Il trouva des apologistes dans certains colons et je n'ai pu retenir mon indignation en entendant un de mes anciens compagnons de la case Saint-Jean, Pavy, avec qui je me

LA GUYANE l83

suis brouillé pour cela, vouloir me forcer à louer certains actes abominables. J'avoue qu'il se trouvait dans la détresse et sous la férule d'un propriétaire qui flattait tous les goûts des agents. S'il m'eût fallu exister à pareil prix, je serais mort. Je sais me taire, mais le crime n'aura jamais de ma part même un faux signe d'approbation.

Au bout de six mois, la famine se fit sentir parce que l'agent avait donné une égale ration de pain aux soldais noirs et aux blancs. Les déportés furent réduits les premiers au manioc et au poisson salé. Hugues ne leur a jamais rien restitué de ce que Burnel leur avait soustrait. Plus il a fait de prises, moins il a adouci leur sort. Il nous a fait pleurer ses prédécesseurs. Il a poursuivi certains habitants qui donnaient asile à des déportés contre qui on l'avait injustement irrité. Il arracha l'un d'eux de l'habitation qu'il régissait, le menaça de l'envoyer à Vincent Pinçon avec une main de maïs, une pelle et une pioche pour creuser sa fosse. Un autre tomba dangereusement malade. Il lui refusa la permission de venir à Gayenne. Son hôtesse sema adroitement le bruit de sa mort. Hugues en fit un festin de joie. Le lendemain, voyant qu'on l'avait abusé, il destitua le maire pour lui avoir donné, dit-il, une fausse joie. Quelques mois après, à la mort de M. Colin, me trouvant sans asile, je lui demandai la permission d'aller au dépôt de Sinamari. Il me fit répondre par le citoyen Franconie : « Le citoyen agent est instruit que ceux d'entre vous qui se sont soustraits d'aller à Konanamaont renoncé à la ration. Je vous conseille de ne pas le tourmenter. Vous feriez peut-être votre mal et celui des autres. Je vous engage à prendre patience. » La misère ne me permit pas de patienter longtemps. Je demandai un permis pour aller à Gayenne solliciter justice. Je vis Hugues qui, après m'avoir dit mille injures pour ce que j'avais jadis répondu à Burnel, termina ainsi : t Je ne vous aurais pas menacé comme lui de la fusillade, mais je vous aurais attaché a quatre piquets et coupé de 5oo coups de fouet. » Il ne voulait venger ni Burnel qu'il méprisait, ni les droits de l'agence, mais il dévorait une victime de l'ostracisme du

i8 Fructidor. « Nous ne resterons pas éternellement à Cayenne, lui dis-je. — Sur quoi fondez-vous votre retour? — Sur celui de nos prédécesseurs. Notre exil est pour les mêmes causes. Nous attendons les mêmes effets de la justice du Premier Consul. — Ne vous honorez pas du titre d'exilés, vous êtes proscrits et non pas exilés. Si quelqu'un peut attendre son rappel, c'est Billaud. » Je lui peignis ma détresse. Les habits qui me couvraient ne m'appartenaient pas.. A Cayenne, je logeais chez un ami charitable qui était marchand. Il lui dit mille invectives parce qu'il m'avait donné des habits, le força de me faire partir, entrava son commerce et enfin l'obligea de quitter la colonie. Il appesantissait sur nous une main si terrible que nous pâlissions d'effroi en entendant tirer le canon ou en voyant un bâtiment au large, de peur qu'il ne nous annonçât l'assassinat du Premier Consul. Ceux qui sont encore dans la Guyane vivent encore depuis trois ans dans ces transes.

Il paraît difficile de concilier tant de rigueur avec le bien que Hugues a fait à la colonie, encore moins avec les éloges qu'il se fait donner par certains journaux. Il a raviv.é le commerce en faisant lui-même la hausse et la baisse, en ouvrant en son nom une maison de commerce où il figure tantôt comme marchand pour vendre, tantôt comme agent pour se faire adjuger les denrées au prix qu'il veut y mettre. Malgré son activité, il a essuyé des pertes et la famine s'est fait sentir trois fois sous son agence. Il ne s'est jamais déconcerté. Il a contenu* les nègres plus par la terreur de son nom que par les proclamations, car il n'a rien dit pour défendre ou ordonner le travail. Il a affermé à ses amis les habitations des colons absents.

L'année 1800 s'avançait et nous étions toujours dans l'attente. Depuis six mois, MM. Barbé-Marbois et Lafond Ladebat étaient en France. Nous les invoquions comme nos dieux tutélaires. La dureté de Hugues donnait plus de ferveur à nos prières. La crainte d'une réaction en France nous inspirait presque à tous des projets d'évasion dont 'agent s'inquiétait fort peu. Je m'ouvris à Margarita et à

Rubine(i] sur les moyens de passer à Surinam dans un canot indien. Nous fûmes quelques jours à mûrir ce projet. Je voulus en informer Pavy pour me réconcilier avec lui, Il nous dénonça au maire du canton qui nous surveilla de plus près. Je ne le croyais pas capable d'un trait aussi noir contre un ancien ami qui n'était coupable que de n'avoir pas applaudi le bastringage de Hugues.

Le 28 juillet, nous reçûmes enfin des nouvelles de France qui nous annonçaient notre prochain retour. Le i^»" août, un bateau marchand apporte le rappel individuel de plusieurs déportés. Hugues reçoit en même temps la loi du 1 3 frimaire an VHI que le ministre de la marine lui ordonne d'appliquer aux déportés de la Guyane. Le

ministre lui enjoignait implicitement de nous renvoyer en France, s'il en avait le moyen. Ils ne lui manquaient pas, car le port regorgeait à ce moment de munitions et de bâtiments de prise. Il nous laissa dans le désert errer comme des squelettes affamés et le séjour de Konanama devint un paradis que Hugues fit pleurer à mes compagnons. Son

Portrait peint par Robert Lefèvre,

gravé par Frémy.

(Bibliothèque Nationale : Estampes.)

(1) J.-B. Joseph Kubine, curé et propriétaire à Changy (Loiret), rapatrié le 21 octobre 1800 et réinstallé dans sa cure.

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préposé Boucher nous entrava de plus en plus. Ce personnage, qui se pique d'être un connaisseur, voulait faire une collection de raretés pour les envoyer en France. Les déportés du dépôt, pour avoir quelques vivres frais, se traînaient dans les habitations voisines.. L'un d'eux, André, trouva chez un colon une ruche de mouche carton que Boucher convoitait. André l'achète, la porte à son karbet. Boucher la lui marchande, insiste, éprouve un refus, écrit à Hugues des calomnies atroces contre André, le fait traîner à Gayenne au cachot et reléguer avec les lépreux aux îles du Malingre, d'où il partit avec la Dédaigneuse. Les Mémoires de MM. Ramel et Aymé, où Jeannet et Burnel sont peints d'après nature, rendaient Hugues ombrageux et vindicatif. Il nous reléguait dans le désert pour n'avoir point d'argus, pour nous désespérer, pour nous y faire mourir.

Le 24 décembre 1800, la frégate la Dédaigneuse mouilla à deux lieues de Gayenne et apporta notre rappel. Le capitaine, M. de la Groix, écrivit laconiquement à Hugues de lui envoyer promptement les déportés, disant qu'il avait ordre de mettre à la voile sur-le-champ. Cette nouvelle pétrifia l'agent et toute sa cour. L'officier, porteur des dépêches, fut surpris de ne voir aucun déporté à Gayenne. Hugues fit parvenir promptement l'arrêté dans les cantons. Il invita le capitaine à descendre à terre. Gelui-ci refusa, lui reprochant, dit-on, la mort de ses proches. Hugues entra en fureur. Il embarqua seulement au bout de cinq jours dix-huit déportés sur des instances réitérées. Cependant, nous arrivions tous à Gayenne, couverts de haillons et ivres de joie. Nous fixions le bâtiment libérateur qui nous attendait avec impatience. Nos chaînes étaient tombées. M. Barbé, notre illustre compagnon d'exil, nous en convainquait par cette lettre : <r Vous voilà prêts à revoir votre patrie, mes chers amis. Puissiez-vous tous recevoir en bonne santé la nouvelle qui vous est portée. Ma joie est plus grande que je ne puis vous l'exprimer de savoir que vos peines vont finir. Vos amis, vos parents vous attendent avec la plus grande impatience. Vous jugerez

des dispositions humaines et justes du gouvernement en apprenant qu'il envoie une frégate, qui aura tous les a-nénagements nécessaires pour faciliter, et rendre moins pinible votre traversée. Le Premier Consul s'est porté à cet acte de justice avec un empressement qui renouvelle l'attachement qu'ont pour lui tous les gens de bien. Que le lieu où vous devez être débarqués (ile d'Oléron provisoirement) ne vous effraie point. Partout où vous aborderez sur nos côtes, vous trouverez des Français et des amis. Après un si cruel bannissement, on ne vous en fera pas éprouver un nouveau. Puisse votre retour être aussi prompt et aussi heureux que celui de Lafond et le mien. Adieu! donnez toutes ces nouvelles à nos amis. Je crois pouvoir nommer ainsi tous les déportés du i8 Fructidor. »

Une goélette est préparée pour nous et demain i*»" janvier 1801, nous devons mettre à la voile pour revoir notre patrie! Nous soupirons après le jour...

Ce matin, la frégate lève l'ancre poursuivie par des croiseurs anglais. Elle a ordre d'éviter toute rencontre... Nous lui tendons les bras... Est-ce un songe? Elle disparait. Pendant quinze jours, notre joie, nourrie par la certitude, s'épanouit peu à peu. Le soupçon la défeuille, l'inquiétude la fane, le chagrin la brûle. La frégate a disparu pour toujours. Nous avons quitté nos habitations. Nos malles sont là. Nos fonds sont épuisés. L'agent déconcerté ne prend aucun parti. Qu'allons-nous devenir? Il nous fera partir dans un mois, dit-il, si elle ne reparaît point. Plus le temps s'éloigne, moins il tient sa parole. La corvette la Bergère, qui croisait depuis un an^ reparut et apporta 70 000 piastres. Hugues, la croyant d'abord trop endommagée pour repartir en croisière, résolut de la faire partir en France, chargée de déportés. Il nous en informa. Cinq jours après, il n'en fut plus question II nous a leurrés ainsi tous les mois. Le Consul n'a reçu nulle part de vœux plus sincères pour sa conservation qu'à Cayenne, dans les karbets des déportés, sous la férule d'un pareil agent. La nouvelle de l'explosion de la machine infernale, en nous glaçant d'effroi, nous fit redoubler de ferveur. Chacun se

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sauvait à quelque prix que ce fût. Un bâtiment allait à vide à New-York. Je me concertai avec quelques amis. Je leur fis part de mes craintes. Je me mis en mesure pour partir. Ce n'était pas une petite affaire. Jadis j'avais débarqué à Gayenne avec quarante sols. Je n'avais pas eu trois louis en ma possession pendant trente mois. J'étais tout nu et je voulais partir pour New-York, c'est-à-dire pour un pays où je ne connaissais personne, où je ne pouvais pas demander mes besoins. Ces ancres de misère ne purent me retenir à Gayenne. Nous étions à la moitié de l'année. Je séchais d'impatience. Sept de mes camarades étaient déjà sur la feuille de départ. Je fis le huitième. Hugues nous délivra des passeports où il inséra une clause qui nous dénuait de tout secours auprès des consuls français dans les États-Unis. La voici : « Laissez passer les citoyens déportés rappelés, retournant volontairement en France, par les États-Unis, où il ne leur sera rien dû pour frais de séjour et de passage. » Plus il semait d'épines devant nous, plus nous franchissions les obstacles.

Nous mîmes à la voile trois jours de suite sans pouvoir sortir du-port. Le quatrième, en voulant gagner le large, nous échouâmes, six pieds dans la vase, dans la rivière de Gayenne. C'était le temps d'hivernage. Nous fûmes assaillis par une tempête et un ras de marée si fort que nous pensâmes être moulus sur ces côtes que nous avions tant le désir de quitter. Le bâtiment avait éprouvé de si violentes secousses que deux passagers débarquèrent, M. Tournachon, colon de Gayenne, et Dechapelle Jumilhac (i) déporté comme nous. Quatre autres, pour assurer leur vie, voulaient faire de même le sacrifice de leur passage qui nous revenait à près de 3oo francs. Enfin, le 26 mai 1801, le capitaine Prachet nous remit à flot à cinq heures du soir. Nous mouillâmes en face Makouria et, le lendemain à midi, nous mettions à la voile : M. Bodin, curé de Voide(2),

(1) Pierre-René-Félix Chapelle Jumilhac, bénéficier vendéen, ex- •hanoine de la cathédrale de Toul, rapatrié le 16 juillet 18Ul. (2; Mathurin Bodin, turé de Voide (Maine-el-Loirc).

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Dezanneaux, vicaire de Nuel (i); Naudeau, curé de Tessonnières (2); Laine, curé de Saint-Julien de Vouvantes (3); Duchevreux l'Écreviche, minime, desservant de Changiprès Ghâlons-sur-Marne (4) ; Deluen, âgé de 64 ans, prêtre de Nantes (5); Doru, âgé de 70 ans, chanoine de Ghâteaudun; Pitou de la même ville, résidant à Paris; Badoir, soldat retiré, colon repassant en France pour sa santé et pour recueillir une succession et Leroux, bijoutier, venu librement à Gayenne.

Tendimus in Latiiim... Nous voilà en route pour la France. Une brume épaisse nous dérobe déjà Gayenne. Il vente bon frais. Nous rangeons la côte. L'embouchure des rivières de Kourou, de Sinamari, de Konanama, nous laisse un sombre dans l'âme. Les mânes des martyrs pour la religion disent à nos cœurs : « Vous quittez donc ces climats où nos cendres reposent en paix! Dites à nos familles de pardonner à nos ennemis! Nous vînmes ici 329. La moitié a été moissonnée en un clin d'œil. Portez nos noms en France et n'oubliez pas que vous laissez dans ces déserts des compagnons d'infortune qui sécheront encore ici longtemps en soupirant sans jalousie après votre bonheur!.. »

(1) Joseph Dezanneau, vicaire à Menil-suiiâ-les-Aubiers (Deux- Sèvres).

(2) Pierre Naudeau, des Deux-Sèvres, (•"i) Jean Laine, de la Loire-Inférieure.

(4) Alexandre-ïhomas-Adrien Duchevreux l'Ecrevisse, iin'niiiie, propriétaire à Merlaut (Marne).

(5) J.-Fréd. Deluen.

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