Les dépravés;
— Voyons, Geneviève, ne me contrarie pas : prends ces deux mille francs. Mon voyage peut se prolonger. Mon père est très souffrant; Broca, qui a dîné chez nous hier, m'a pris à part pour me recommander de pousser jusqu'en Egypte si l'Italie n'agissait pas. C'est tout de suite trois ou quatre mois d'absence. Je serais trop tourmenté si je te savais exposée à la moindre gêne.
— Mais tu sais bien que je gagne plus d'argent que je n'en dépense. On me demande des
modèles de tous les côtés. Je ne sors jamais, je ne fais pas de toilette. Garde tes deux mille francs, Max. C'est plutôt toi qui peux en avoir besoin.
— Besoin? Pourquoi veux-tu que j'en aie besoin, puisque mon père me défraie de tout? dit Max en couvrant Geneviève d'un regard imperceptiblement inquiet.
— Je ne sais pas. Il se présente toujours pour un homme des dépenses imprévues. D'ailleurs, de qui les tiens-tu, ces deux mille francs ?
— De mon père, à moins que je ne les aie volés.
— Mais ton père te donne quatre cents francs par mois, qui sont généralement engloutis au bout de deux jours, dit Geneviève en souriant. Je ne suppose pas qu'il t'ait remis cette gratification pour m'en faire hommage, puisqu'il ne me connaît pas. Un père offre assez rarement, sans y être forcé, deux mille francs à la maîtresse de son fils.
— Ma chérie, je te défends de prononcer ce
mot, qui est ignoble. Tu es ma Geneviève, tu n'es pas ma maîtresse.
— Ce mot-là me déplaît autant qu'à toi, dit Geneviève, et si je l'ai mis en avant, c'est pour que tu saches bien que je ne me monte pas la tête sur la solidité de notre liaison. Je suis à toi sans condition aucune.
— Allons, bien ! Je vais en voyage. Je te laisse un peu d'argent, et, au lieu de le serrer tout bonnement dans ton tiroir, tu me dis des choses désagréables. Est-ce que tu aurais mieux aimé me laisser partir sans me dire adieu ?
— Oh ça ! non, par exemple, dit Geneviève en appuyant sa joue contre celle de Max.
— Tiens ! je mets les deux mille francs dans le petit coffre, fit Max, insinuant d'une main moite, presque honteuse, quatre chiffons de cinq cents francs sous le couvercle d'une modeste boîte en citronnier, posée sur le marbre d'une commode en tuya de fabrique parfaitement vulgaire.
Cette opération terminée, il prit son chapeau,
— Tu pars déjà? demanda Geneviève, qui tenait entre les doigts la tige d'une fleur artificielle et paraissait occupée à la redresser.
Ce « tu pars déjà » fut jeté d'une voix si étranglée, que celui que la jeune fille appelait Max se retourna vivement de son côté pour surprendre sur sa physionomie quelque indice de l'état de son âme.
Il vit que Geneviève avait mis en travaillant deux épingles entre ses lèvres, et il pensa que cet obstacle avait suffi pour arrêter le son au passage.
— Oui, il est neuf heures sonnées. Nous partons demain1 à onze heures du matin, et nos malles ne sont même pas faites. Allons, adieu ma chérie. Il faut te distraire ; tu as des amies, il ne faut pas toujours rester toute seule, comme un loup. Dès que nous nous arrêterons quelque part, je t'enverrai une dépêche.
— Ainsi, je . ne. te reverrai plus... avant ton départ?
— J'en ai bien peur, répliqua Max "avec volu-
bilité. Tu comprends, il nous reste tant de paquets à ficeler, tant de papiers à mettre en ordre. Allons, adieu, tends-moi tes bonnes joues, mon ange*
Geneviève se laissa embrasser par son amant sans paraître songer à lui rendre les deux baisers sonores dont il la gratifia. Cette démonstration bruyante, mais fraternelle, qui semblait plutôt empruntée au cérémonial usité dans la gare d'un chemin de fer que née de l'attendrissement provoqué chez Roméo par l'idée de quitter Juliette, laissa la jeune fille froide et presque inerte. Elle se contenta de serrer la main qu'on lui tendait, et l'œil de l'analyste le plus raffiné aurait renoncé à interprêter le rictus indéchiffrable qui plissa les coins de sa bouche, lorsqu' après avoir ouvert vivement la porte de l'unique chambre de Geneviève, le jeune homme lui cria en gagnant l'escalier :
ce Amuse-toi bien ! »
Il y a, dans l'instant qui suit une rupture, même forcée, même douloureuse, une sorte de
triomphe presque voluptueux Cette liberté reconquise renferme une somme d'inconnu qui vous effraie, mais- qui vous tente: L'amour, au contraire de l'honneur,' est une île escarpée d'où l'on peut difficilement sortir lorsque l'on est dedans, arriver à1 quitter, une femme, c'est trancher un nœud gordien. Dût-on- s'y couper les doigtsî cLest-à-dire s'y égratigner le cœur, on négligé! la douleur^ pour ne songer qu'à la victoire.^
A peine se vit-il sur l'étroit carré où donnait ïa chambre de « sa » Geneviève: que Max, léger comme un goéland qui plonge, s'enfonça dans l'ombre du tirebouchon à quatre étages qu'il avait si souvent monté par bonds de quatre marches, et qu'il redescendait maintenant en l'avalant d'une haleine.
x A-t-elle compris? se disait-il tout en glissant le long de la rampe avec la rapidité d'une couleuvre. Toute la question est-là. Oui, elle a compris, mais il faut bien m'avouer qu'elle a mis à me retenir une médiocre insistance. Et moi qui
m'imaginais être aimé pour tout de bon ! Voilà, en tous cas, ce qui s'appelle avoir la séparation paisible et le désespoir silencieux. Nom d'un tonnerre! quel joli sang-froid! Après ça, il est possible qu'elle n'ait pas compris. Dame ! si cela était, je lui écrirais... je tâcherais de lui expliquer. . . mais c'est inutile ; me dire : tu m'as prise sans condition, c'est me déclarer clairement que le jour où il me plaira de me dégager,..
Cependant, lorsqu'il passa devant la loge du concierge, qui lui avait tant de fois porté des lettres de son amie, il se reprocha le chant de délivrance qu'il se fredonnait complaisamment à lui-même.
— Monsieur Richard, dit-il par l'entrebâillement du vasistas, je pars, pour quelques mois peut-être. Je vous donnerai mon itinéraire. S'il arrivait pendant mon absence quoi que ce soit de fâcheux à Geneviève, si elle tombait malade, si elle manquait d'argent, avertissez-moi, n'estce pas? Vous me trouverez toujours disposé à la
secourir. Ne craignez donc pas d'être indiscret dès qu'il s'agira d'elle.
— Je ferai ce que vous voudrez, monsieur Maximilien, répondit le concierge.
Max ouvrit tout à fait le vasistas et posa vingt francs sur la tablette intérieure où les locataires plaçaient leurs bougeoirs. Il se sentait coupable et il n'était pas fâché de se créer des demi-complicités dans l'entourage de celle qu'il abandonnait.
A peine était-il dehors qu'il se vit engagé dans une foule compacte qui obstruait le trottoir bordant le n° 73 de la rue Saint-Martin, à deux pas de la porte cochère qu'il venait de franchir ; et comme il essayait de se faire place avec ses coudes, il entendit sortir d'une rumeur confuse ces cris plus distincts :
« Écartez-vous donc ! vous voyez bien qu'elle étouffe ! »
Le reflux qui se produisit alors dans le cercle des curieux permit à Max d'avancer la tète, et il vit au milieu même de la chaussée se dessiner
une forme humaine sous les plis d'un drap maculé de larges taches rouges qui ressortaient sur la blancheur du linge.
— Quoi donc? quoi donc? fit le jeune homme, se sentant subitement inondé de sueur.
— C'est une femme qui vient de se jeter par la fenêtre, dit une voix.
Max se courba sur cette masse immobile et enleva le suaire improvisé, frêle et dernière cloison derrière laquelle allait s'évanouir toute incertitude. La lumière d'un réverbère tombant presque à pic sur la chaussée éclaira alors la tête de Geneviève, livide, sanglante et maculée de boue.
Max poussa un rugissement si déchirant d'horreur, de désespoir et de remords, que tout le monde comprit que ce cadavre était à lui.
Il passa le bras gauche sous la taille et le bras droit sous les jarrets de la jeune fille, comme il l'avait fait si souvent quand ils allaient au début de leur liaison, courir dans les champs, et qu'il pariait trois baisers, à donner ou à rece-
voir, qu'il la porterait ainsi pendant un demikilomètre. Cette fois il la trouva si lourde, qu'après l'avoir soulevée -de terre, il perdit l'équilibre et tomba avec la morte, dont le crâne rebondit avec un bruit mat sur l'angle du trottoir.
A peine Geneviève, suffisamment renseignée sur son sort, avait-elle entendu son amant poser un pied délibéré sur la première marche des quatre étages qui la rapprochaient du ciel, qu'elle avait ouvert la fenêtre et s'était précipitée.
Son corps, gisant sur le pavé, avait été immédiatement entouré, et deux femmes s'étaient empressées de couper les cordons de ses jupons et d'ouvrir son corsage, afin de faciliter sa respiration, au cas où la vie n'aurait pas abandonné complètement la victime.
Une blanchisseuse qui reportait son linge (Paris est la ville ^du linge. Sur dix personnes vous rencontrez une blanchisseuse qui en reporte) avait alors tiré de son panier un drap blanc qu'elle avait jeté sur la jeune fille, tant
pour la signaler aux passants que pour la couvrir, car elle était à peu près nue.
Les doigts crispés de Max se perdaient dans les plis de ce linceul. Sa bouche écumait, les yeux lui sortaient de la tête.
— A l'aide ! à moi ! cria-t-il.
Deux ouvriers, après s'être consultés du regard, saisirent le corps, chacun par une extrémité, et à la voix de Max qui leur cria :
« Suivez-moi ! »
Ils entrèrent au n° 73. Max précédant le convoi remontait les escaliers comme s'il voulait escalader la maison.
— Il aurait mieux valu la déposer chez un pharmacien, dit l'un des porteurs.
Mais Max avait hâte de revoir Geneviève dans sa chambre, de la placer sur son lit, de s'étendre à côté d'elle et d'y mourir.
— Monsieur ! monsieur ! dit une voix dans l'escalier, elle n'est pas tout à fait morte ! Elle vient de porter la main à sa tête.
L'unique pensée de Max fut celle-ci :
« Elle est encore vivante ! J'aurai le temps de lui demander pardon ! »
Malgré des précautions surhumaines, les deux braves ouvriers qui avaient entrepris de remonter Geneviève chez elle, n'avaient pu opérer, sans quelques secousses pour leur fardeau, cette ascension délicate. Les soubresauts qui avaient marqué les stations de ce calvaire avaient eu probablement pour effet d'abréger la syncope de la jeune fille, car lorsqu'elle réintégra, par la porte, son domicile, dont elle était si singulièrement sortie vingt minutes auparavant, ses yeux étaient fixes et atones, mais ils étaient ouverts.
Une nuée de commères suivaient les deux porteurs. Toutes les bonnes d'alentour, toutes les pies du quartier jacassaient déjà dans la cage d i l'escalier, transformée en volière.
Max posa la main, puis l'oreille sur le cœur d ï son amie.
— Elle n'est pas morte ! vite un médecin ! dit-il.
Le mot : un médecin ! un médecin ! fit la chaîne, comme un sceau d'eau dans un incendie, traversant les grappes féminines échelonnées jusqu'en bas. De sorte que la dernière arrivée, qui, se trouvant à la fois la plus éloignée de la chambre et la plus voisine de la rue, fut chargée d'aller réveiller un docteur et de l'amener tout pantelant, ne savait pas au juste s'il s'agisssait d'un homme étranglé par une arête, d'une attaque de choléra, ou d'un enfant tombé dans le feu.
Etendue sur son lit, et pâle comme le marbre de ces statues qui ont la prétention de représenter dans l'éclat de la vie, sur le couvercle des vieux tombeaux, celles dont les restes, si on les tirait de leurs mausolées, tiendraient à l'aise dans une boîte de dominos, Geneviève semblait n'avoir conservé des fonctions du corps que le jeu des paupières. Ses lèvres ents'ouvertes ne s'agitaient même pas quand son ami, penché sur elle, lui passait fiévreusement sur les tempes, les joues et le front un mouchoir imbibé d'eau froide.
Cet engourdissement, résultat ordinaire d'un ébranlement général, inquiétait Max au delà de tout.
« Admettons qu'elle en réchappe, n'est-il pas probable qu'elle restera estropiée toute sa vie ? » se demandait-il en épongeant avec autant de soins que de maladresse le mélange de sang et de boue coagulé à la racine des cheveux de la malade.
Il mourait d'envie de savoir au juste de quels sacrifices la beauté de son amie devait payer cette effroyable chute, mais il n'osait se permettre aucune constatation avant l'arrivée du médecin. Il examina seulement les dents, et avec une extrême surprise il acquit la certitude qu'elles étaient restées intactes.
Enfin, comme il traversait la chambre pour aller renouveler pour la troisième fois l'eau du verre devenue toute rouge, il lui sembla que les yeux de la mourante évoluaient lentement dan? leur orbite, comme pour le suivre du regard.
— Elle me voit! maintenant je suis sûr qu'elle
me voit, s'écria Max en revenant la couvrir de baisers. Ne me regarde pas avec ton air doux, chère âme, être céleste : je suis un scélérat et un lâche. Tu m'avais bien deviné : Oui, je te quittais pour en épouser une autre. Et quelle autre ! Avec ses quatre cent mille francs, je ne voudrais seulement pas d'elle pour ta bonne. Et au lieu de consommer proprement cette infamie, je m'en allais d'un air piteux, en te laissant pour tout adieu deux misérables mille francs sur le coin de la cheminée, comme à une fille, exactement comme à une fille. Pourquoi ne me les as-tu pas jetés à la tête, mon amour? Il fallait me souffleter, me cracher à la figure. Suis-je bête? hein, vous autres, le suis-je? continua-t-il en s'adressant aux voisines qui remplissaient la chambre, et à qui le cadeau des deux mille francs paraissait une lâcheté d'autant plus excusable que toutes, ou à peu près, avaient été quittées maintes fois à bien meilleur marché.
« C'est vrai ! reprit le jeune homme, qui se
parlait surtout à lui-même et avait posé sa question sans s'attacher à une réponse, je découvre sur ma route un trésor de beauté, de grâce, de tendresse, et au bout de six mois, sans motif, sans explication, presque sans regrets, oui, sans regrets je quitte cette femme charmante, cette femme unique, je la quitte! Mieux que cela, je l'assassine. On disait bien que tous les assassins étaient des imbéciles. Car je suis un assassin. Mesdames, vous avez devant vous un assassin. Et si tu meurs, entends-tu, Geneviève, si tu meurs, comme c'est probable, j'irai moi-même me livrer à la justice. Je prouverai que je t'ai tuée ; et si on refuse de me condamner, eh ! bien, je dirai n'importe quoi, que c'est moi qui t'ai jetée de mes propres mains par la fenêtre, pour me débarrasser de toi. Et on me croira. C'est vrai, du reste. »
Max, en proie à une exaltation tétanique, arpentait la chambre d'un angle à l'autre. Geneviève était toujours immobile et la bouche entr'ouverte, mais il était évident que ses pu-
pilles se dilataient et qu'elle discernait confuse^ ment la pantomime de son coupable ami.
Pour tous les assistants, cependant, ;l'état de coma où persistait la. jeune fille avait le caractère le plus inquiétant.
« Si on allait chercher un prêtre, » hasarda la blanchisseuse qui avait prêté le drap, et qui était montée pour le reprendre.
— Faites ça ! je vous le conseille, répliqua Max, en s'arrêtant court et en lançant à l'interruptrice un coup d'œil exaspéré. Pour que cette enfant s'effraie et croie sa dernière heure arrivée. Faitez ça, et puis vous verrez. Les anges ne reçoivent pas l'absolution, ils la donnent, Mais puisque tu m'aimais à ce point, ma Geneviève, ma belle princesse, pourquoi étais-tu si réservée, si simple, si peu démonstrative ? Pourquoi ne copias-tn pas les autres, qui nous répètent tous les matins : vivre sans toi ! mieux vaut la tombe, et qui vont 'dîner au Moulin Pvouge le jour de notre enterrement.
A ce moment Geneviève arrêta ses yeux avec
yjie telle instance sur Max, que l'idée lui vint qu'elle voulait essayer de lui parler. Il approcha l'oreille oies lèvres qui semblaient le solliciter, et c'est avec uu2 jôio ineffable, qu'il entendit glisser sur la langue encore rigide de la sainte fille, cette pauvre et innocente phrase que la veille encore il aurait trouvée si insignifiante et si peu française :
« Je t'aime joliment, va ! »
Les rumeurs du dehors se calmèrent tout à coup, et l'échelle de femmes s'aplatit contre le mur pour livrer passage à un' homme petit, vieux, grassouillet, presauê sans cheveux et tout à fait sans barbe, mais: dont on ne pouvait dire toutefois qu'il n'avait "rien de saillant, car il marchait précédé d'un nez énorme qui semblait entrains le reste de la tête. C'était le docteur.
« Ah î fit-il en entrant, c'est pour un suicide. Nous en avons un grand nombre en ce moment. »
Après ce trait lancé d'un ton qui semblait dire: C'est la saison, il enveloppa tout l'étatmajor qui se tenait au pied du lit d'un r
fLES DÉPRAVÉS 18
circulaire signifiant qu'il désirait rester seul avec sa cliente. Et le grappilïon de curieuses qui s'était faufilé dans la chambre alla rejoindre la grappe principale qui stationnait dans l'escalier.
— Et vous, monsieur ? insista-t-il, voyant que Max ne bougeait pas.
— Moi je reste, je pourrai vous être utile. Madame est ma femme, appuya Max. Et comme s'il craignait que le mot « femme » ne fut pas suffisamment concluant, il ajouta :
« Je suis son mari. »
« De quel étage Madame est-elle tombée? demanda le médecin, qui s'était approché et avait pris Ja: main de Geneviève pour consulter les battements du pouls.
— Du quatrième.
— Oui ! oui ! fit le petit vieillard en secouant les poignets et en faisant jouer les articulations du bras. Ce oui ! oui ! avait la prétention de répondre à Max : Avec ma perspicacité ordinaire j'avais diagnostiqué au premier examen que la
malade était tombée du quatrième, mais je tenais à s'avoir si vous me diriez la vérité.
Le docteur promena longtemps ses-doi^ts sur les membres endoloris. De temps en temps il les arrêtait à une jointure, puis après un signe de tête approbatif il reprenait son exploration. Max, haletant, attendait le mot décisif.
— Ma foi, dit enfin le savant comme un emprunteur qui revient bredouille, je ne vois rien de brisé. Une légère enflure à la cheville, et c'est tout.
— Cependant ces plaies là, tout près de la tempe?
- Ce sont des contusions avec déchirures simples des couches de la peau. D'ailleurs, les trous à la tête, c'est la santé. Il y a encore à craindre des lésions internes, mais nous ne pourrons guère être fixés à ce sujet avant deux ou trois jours, fit le docteur. Cependant je ne vois rien de particulier dans l'état de 'h? malade. L'œil est bon. Le pouls est calme:
— Mais, docteur, balbutia Max luttant pour ne
pas presser le vieillard sur son cœur, comment expliquez-vous qu'on puisse tomber d'une si prodigieuse hauteur sans...
— Après trois jours de pluies consécutives, comme c'est ici le cas, le pavé acquiert une élasticité extraordinaire, risqua le docteur, qui était décidé à trouver une réponse à tout ; mais peu curieux de développer sa théorie, il alla une dernière fois au lit de Geneviève :
- — Nous entendez-vous ? lui demanda-t-il ?
— Oui, répondit la malade avec un léger bégaiement.
— Vous pouvez donc parler?
— Un peu.
— Avez- vous soif?
— Oui.
— Avez- vous sommeil?
— Oui.
Le docteur ordonnança une potion antispasmodique à prendre toutes les heures, par cuillerée à café, annonça qu'il serait là le lendemain matin vers huit heures, et sortit, chargé des bé-
nédictions de Max, qui le reconduisit jusque sur l'escalier, et lui dit en lui serrant les mains de toutes ses forces :
— Jurez-moi que vous ne me cachez rien !
— Je vous donne ma parole d'honneur que la situation est telle que je vous l'ai annoncée. J'en suis aussi surpris que vous, mais si aucun accident ne se produit, votre dame sera debout dans huit jours.
— Oh ! que vous êtes bon, s'écria Max. Cependant, lorsqu'il se vit seul avec sa maîtresse, toute sa confiance tomba.
— Il est superbe, le docteur, pensa-t-il, avec ses pavés élastiques, qui vous garantissent contre un saut de trente-cinq pieds. Tant pis, dit-il à Geneviève, qui sortait peu à peu de sa léthargie, puisque j'ai là mon père je vais l'aller chercher ; avec un praticien comme lui nous saurons au moins ce qui nous attend.
— Ton père'/ me faire soigner par ton père, oh!, non, murmura Geneviève, je serais trop honteuse.
— Honteuse! et pourquoi, pauvre ange?
Quand il saura quelle femme tu es, est-ce que tu t'imagines...?
A ce moment le concierge entra, tenant à la main une bande de percale effiloquqe et tordue comme, si elle avait porté quelque temps un poids trop fort.
— .Victoire ! monsieur Max, cria le père Richard, mademoiselle Geneviève en sera quitte pour la peur. En tombant \, elle s'est accrochée par son jupon à la barre de la marquise dressée au-dessus de la boutique; du parfumeur; j'apporte le morceau qui y était resté pendu.
— Voilà donc ce qui l'a sauvée ! fit Max, comprenant enfin son bonheur. Allons! Geneviève! Allons la jeune malade ! il s'agit d'être promptement sur pied, tu sais que nous nous marions dans quinze jours.
Il est peu de femmes qui une fois au moins n'ait, élaboré son petit projet de suicide. Et quand on obtient de l'une d'elles l'aveu des motifs qui l'entraînaient ainsi vers la tombe, il est rare qu'elle ne commence pas son récit par ces mots :
ce Ah ! c'est toute une histoire! »
Il y avait aussi toute une histoire dans l'expér dition aérienne que venait de risquer mademoiselle Geneviève, et cette histoire, nous demandons la permission de la raconter :
Si jamais vous vous trouvez assis, par exemple dans, un omnibus, non loin d'une femme parée d'une certaine jeunessVet douée de quel-
que beauté, vous pouvez vous dérober aux fatigues de la route au moyen d'une distraction légitime, puisqu'elle consiste à suivre simplement le jeu de celles qui, plus mûres ou moins réussies que votre voisine, essaient à leur entrée dans la voiture de se caser dans les conditions les plus favorables, pour les deux ou trois kilomètres qu'elles ont à parcourir en compagnie d'un nombre aléatoire d'inconnus.
A peine la femme mûre a-t-elle gravi la première plaque du marche-pied, qu'elle a deviné qu'une ennemie est là, la femme fraîche éclose fut-elle allée s'enfouir dans l'ombre, à l'extrémité la plus septentrionale du véhicule. Le monologue qu'elle (la femme mûre) se débite alors à elle-même est à peu près celui-ci :
« Oui ! je te connais ! Tu voudrais bien que j'allasse choisir une place à côté de toi, afin de lever subitement ton voile et forcer ainsi ma ntaine à servir de repoussoir à tes vingtans, aux yeux de messieurs les voyageurs pour Belleville, le Trône, Passy, Auteuil ou le
Parc-Monceau. Mais tu ne sais pas à qui tu as affaire. »
Et comme par hasard, après avoir, sans affectation aucune, sans préméditation et sans préférence, cherché une stalle inoccupée, oh ! mon Dieu ! n'importe laquelle ! elle se trouve établie à côté d'une grosse mère de soixante-cinq ans, coiffée d'un bonnet ruche, agrémentée d'un panier de légumes et dont" la- complaisante promiscuité lui enlève dix ans comme avec la main.
Tenez-vous à vous rendre un compte plus exact de cette vendetta latente, de cette guerre de trente ans, poursuivie, sans armistice, entre les femmes. d'âge et de minois différents? Pénétrez, vous, homme, dans un groupe composé de personnes d'un sexe opposé au vôtre, et amenez insensiblement la conversation sur quelques absentes. Vous serez tout surpris de voir décerner sans opposition la pomme de la beauté à la plus édentée, à la plus chauve, à la plus chassieuse ; et vous ne constaterez pas avec un moh>
dre étonnement qu'une jeune fille ne peut avoir le nez droit, les cheveux soyeux, les yeux couleur de saphir et les dents couleur de perle, sans être accusée d'avoir tué son père.
Quelquefois le père fst vivant et l'insinuation perd toute valeur. On se venge alors de ce qui saute aux yeux en incriminant les mystères de la toilette.
ce Quel malheur, qu'elle soit si mal faite! » est généralement la riposte qui atteint tout homme assez impertinent pour se permettre de rendre un hommage public à la beauté d'une femme.
Il est vrai que s'il s'agit d'une malheureuse deshéritée dont les désagréments physiques ont été irrémédiablement reconnus et condamnés par le. suffrage universel, il n'y a qu'une voix parmi ses compagnes pour déclarer que cette sœur, cette véritable amie, incapable à l'égard d'une camarade d'une concurrence délo} a un corps superbe
Dans ces incessants combats à armes discour-
toises et à fleurets démouchetés, les coups varient du reste, selon les nécessités de la situation. Nous avons dans la panoplie des poignards de formes différentes et des « coups de grâce » spéciaux.-
« Certainement on ne peut pas dire qu'elle soit laide,"mais^elle, a la figure tellement insignifiante. »
Ouencore :
«. Oui, mais elle a les yeux trop grands, rien ne donne l'air bête comme des yeux trop grands. » -
Ou mieux,:
«; Ah H vous v la trouvez jolie? c'est drôle, je n'ai pas encore pensé à la regarder. »
Mais? la formule la plus généralement usitée est celle-ci :
« Vous me direz tout ce que vous voudrez, je n'aime pas cette figure là. »
Ce cliché a d'ailleurs une contre-partie : , « Je sais, qu'elle n'est pas précisément une beauté, mais cette^ tête-là me 'plaît énormément, » dit-on volontiers de cette catégorie du
sexe faible, dont le sexe fort se détourne avec soin.
Eh bien ! ces fausses attaques, ces feintes, ces parades, inventées par la corporation des femmes qui au banquet de la vie sentent approcher le dessert contre celles qui en sont au premier service ; cette hostilité, plus ou moins déclarée des visages jaunes contre les visages roses, peuvent s'appeler de la sympathie, de la tendresse, de l'huile d'amandes douces et du baume tranquille, si on les compare à la haine que nourrissent les femmes déjà perdues contre celles qui ne le sont pas encore. Ce n'est plus alors de l'inimitié ou de la rancune, c'est de la fureur, de la révolte, de l'insurrection. Le plus adorable bouquet que vous puissiez offrir à une de ces femmes qui ont su élargir le cercle de leurs connaissances, c'est la nouvelle que telle jeune personne, qui passait pour être à cheval vertu, s'est enfin décidée à tomber de cheval.
Bien qu'abritée par sa vie laborieuse ci fermée, Geneviève avait été jetée, un soir, dans
les bras de Max par un de ces complots quotidiens, qui ont fait éclore sous la plume d'un penseur cette vérité si désespérante :
« Les femmes ont perdu plus de femmes que les hommes n'en ont aimé. »
— Mesdemoiselles, avait dit tout à" coup aux ouvrières du magasin de fleurs de Mme Bachelard, rue Saint-Roch, 17,- au premier," où elle terminait son apprentissage, mademoiselle Clémentine, âgée alors de quinze ans et "deux mois; mesdemoiselles, est-ce que vous êtes comme moi? cette Geneviève, }e ne peux pas la voir en peinture. Elle a beau cacher son âge, elle a au moins dix-sept ans. Eh bien! elle s'obstine à faire autrement que les camarades.
Faire autrement que les camarades, signifiait se passer d'amant.
"'De ce jour il fut tacitement convenu , rue Saint-Roch, 17, qu'au premier abîme qui se présenterait sous les. pas de l'insupportable Geneviève , on réunirait pour l'y pousser, toutes les forces de la maison,' et qu'au besoin les
jeunes élèves de Mme Bachelard en creuseraient un de leurs propres mains, à l'intention de leur compagne.
A deux mois de là, comme Geneviève, qui se levait à six heures du matin, se couchait à huit heures du soir et logeait dans l'établissement même de Mme Bachelard, veuve relativement honnête, mais s'occupant trop de ses fleurs pour s'occuper de ses fleuristes ; comme Geneviève, disons-nous, continuait à faire autrement que les camarades, un. fiacre s'arrêta devant la maison. On était en carnaval, les commandes abondaient et à: neuf heures du soir le personnel du magasin était encore au complet. Ce fut au nulieu de ce décaméron que se présentèrent flegmatiquement, trois jeunes gens de tournure dis* tinguée, qui poussaient devant eux, sans le moindre sentiment des convenances, une grande fille blonde, vêtue en mariée, robe de moire blanche^ souliers de satin blanc, et dont la tête était empaquetée dans un voile blanc qui lui descendait jusqu'à la clîute des reins,
Allons Henri, explique-toi, puisque tu t'es constitué mon garçon d'honneur, dit d'une voix caverneuse cette étrange fiancée, en amenant par la main devant le groupe des fleuristes, un des jeunes gens de sa suite.
Les jeunes filles se regardèrent stupéfaites. Non-seulement elles ne s'étaient jamais trouvées en présence d'une mariée d'aussi haute stature mais il était évident, mais il n'y avait aucun doute que cette femme en blanc, si elle n'était pas ivre avait tout atf "moins « un coup de soleil.»
Mesdames , fit le porte-parole pour couper court à l'étonnement causé par cette apparition, nous vous amenons nofre ami Maximilien, qui va ce soir à un bal masqué. L'idée lui est venue de se déguiser en Mariée du Mardi -Gras. Il ne lui manque, comme vous voyez,^ que le bouquet de fleurs d'oranger et la couronne. On nous a indiqué votre maison. Si vous voulez bien lui fournir ce complément, indispensable de toute union respectable, il ne reculerait, ^ comme on dit, devant aucune dépensée
Les ouvrières étouffèrent ou plutôt- firent semblant d'étouffer un orage d'éclats de rire, mais Mme Bachelard, qui ne connaissait que son commerce, alla chercher dans une vitrine les deux objets demandés, et dit aussi sérieusement que l'incident le permettait :
— Baissez-vous, sil vous plait, que je vous pose la couronne.
Le chapeau de la mariée se trouva trop petit.
— Tu y as si peu de droits, ça ne m'étonne pas, ricana un des jeunes gens.
Cette insinuation eut le pouvoir de faire tordre de rire les demoiselles, du magasin, comme si c'eut, été la pour elles .le dernier ..mot de l'inconvenance autorisée.' Clémentine, surtout, indiquait par sa rougeur, qu'elle ne revenait pas de tant d'audace.
— C'est trop petit en effet, reprit consciencieusement Mme Bachelard.' Geneviève, vous dressiez une couronne tout à l'heure. Est-elle terminée ?
— Oui, madame, dit une voix presque enfan-
tine qui paraissait n'appartenir à aucune des personnes présentes.
— Apportez-là mon enfant. De cette façon, monsieur, vous l'aurez toute fraîche.
Max, dont le cerveau reprenait peu à peu son équilibre, vit alors se dégager de la lumière de deux lampes placées sur une sorte de comptoir en chêne, au fond de la pièce, le masque de la jeune fille, qui se leva lentement. Elle était pâle, d'une pâleur non pas lymphatique, mais mate et laiteuse. Deux yeux noirs énormes, et si peu en rapport avec les dimensions de la tête que l'idée venait que quelqu'un avait poussé le coude au Créateur pendant qu'il les dessinait, lui donnaient un air de sauvagerie, que développait encore un tumulte de cheveux, légèrement crépus ou plutôt floconneux et plantés en racine droite avec des rayonnements d'auréole.
« Celle-là ressemble à la Judith d'Allori, » psnsa Max.
Ce qui le confirma dans cette impression, c'est
que, bien que couverte d'une petite robe de laine quadrillée noir et blanc, la jeune fleuriste semblait marcher comme enveloppée d'une draperie. Elle s'avançait d'un pas si grave, ses touffes d'oranger à la main, que Max se sentit décidément ridicule.
— Tenez-vous un peu là, que je montre à monsieur comment on doit placer la couronne, dit Mme Bachelard, en la tortillant autour du lourd chignon de la jeune fille.
Elle se prêta de bonne grâce à ce rôle de tête à poupée, mais quand la première ouvrière vint lui prendre le bouquet des mains, pour l'attacher en minaudant au corsage de Max, Geneviève glissa rapidement ces mots dans l'oreille de sa patronne :
— Pas ce bouquet-là, madame. Je l'ai composé aujourd'hui pour la fille de la mercière qui se marie après-demain. J'ai peur que ça ne nous porte malheur à toutes les deux.
— Ah! c'est vrai, dit Clémentine, enchantée de contusionner un peu sa camarade devant des
étrangers, Geneviève s'est toujours imaginée qu'elle finirait par un mariage. Va, ma pauvre enfant ! ce bouquet-là ou un autre produira exactement le même effet.
Cette qualification de « ma pauvre enfant, » appliquée à Geneviève, par une apprentie de quinze ans et demie, établissait assez nettement quelles différences morales séparaient la plus jeune de l'aînée.
— C'est égal, appuya Geneviève, si monsieur aime autant un autre bouquet.
— Donnez-moi celui que vous voudrez, mademoiselle, répondit Max, et ne craignez rien pour
la fille de la mercière, car, toute réflexion faite, je me priverai d'aller au bal cette nuit.
— Tu aurais bien tort, répliqua Henri, le garçon d'honneur qui avait aidé Mme Bachelard à compléter la toilette de son ami, ton voile et ta couronne te vont très bien ; tu as l'air d'un arabe.
Ce dernier mot parut émouvoir singulièrement Geneviève. Pour la première fois, elle leva avec
intention ses grands yeux sur Max, de plus en plus contrit, et le tint plusieurs secondes sous son regard étonné.
— Rentrons dans notre fiacre, et allons nous coucher, dit-il à ses amis. Madame, j'emporte votre marchandise.
Tl jeta un louis sur le comptoir, passa le bras droit dans la couronne, prit le bouquet de la main gauche, et se dirigea vers la porte en affectant de tituber vaguement. Il voulait se faire « une sortie » pour couvrir sa gêne croissante.
— Honneur aux dames ! dit Henri, en obligeant Max à s'asseoir sur le devant de la voiture. C'est idiot ce que nous sommes allés faire chez ces fleuristes ; mais elle est bien jolie tout de même la petite essayeuse.
Maximilien Houzelot était te fils unique du docteur Houzelot, qui aurait à cette heure un grand nom comme physiologiste et aliéniste, si des événements improbables, en le lançant brutalement et presque à son insu dans la politique, n'avaient relégué immédiatement au second plan ses véritables titres à la reconnaissance de ses concitoyens. Dès qu'un homme, si remarquable qu'il puisse être, quitte ses affaires particulières pour les affaires publiques, tous ses travaux et ses succès passés disparaissent sous la nouvelle enseigne dont il se pavoise. Eût-il découvert les sources du Nil, trouvé la navigation aérienne, inventé la lithotritie, du jour où
on l'a présenté aux électeurs, il cesse d'être un savant, un écrivain ou un artiste. Il n'est plus même un homme, il est un candidat.
Alors, qu'il ne rêvait aucune candidature, le docteur Houzelot était un médecin très couru, très redouté de l'Académie de médecine dont il faisait partie et à laquelle il posait souvent des questions embarrassantes. Aussi difficile à convaincre dans les discussions scientifiques que dans les discussions religieuses, il n'admettait guère que ce qu'il pouvait toucher du doigt.
Tous les médecins sont des charlatans, disaitil, il n'y a de sérieux que les dentistes. Vous souffrez d'une dent, Préterre ou Désirabode vous l'enlèvent. Vous n'en souffrez plus. Voilà une cure irréfutable, toutes les autres doivent être proclamées sous bénéfice d'inventaire, et encore déliez-vous des personnes chargées d'inventorier.
Ses théories théologiques tournaient dans le raisonnement suivant : Il y a sur la surface de
notre globe terrestre environ cinq cents religions régnantes, sans compter les religions disparues. Mes études cosmographiques et astronomiques me permettent d'estimer que la plupart des planètes sont ou ont été habitées. Prenons pour le chiffre total de ces mondes celui de dix milliards, évidemment inférieur au chiffre réel. Supposons maintenant que chacune des planètes, toutes d'un volume supérieur à celui de la terre, compte des sectes religieuses en nombre égal à celles qui fleurissent dans les cinq parties de notre hémisphère. C'est donc par des totaux inconnus à la langue mathématique que s'additionnent les religions répandues dans l'univers créé. Il faut avouer que pour être ainsi tombé sur la bonne, à l'exclusion de tant d'autres croyants, il me faudrait avoir bénéficié d'une chance exceptionnellement exceptionnelle Si je me savais autant de bonheur au jeu, je passerais ma vie à Hombourg à risquer le maximum.
Il avait ainsi commencé par le scepticisme
auquel les hommes de science n'arrivent que graduellement, après avoir souvent perdu un temps précieux en recherches inutiles.
Une telle philosophie devait être, on le comprend, capitonaée d'une grande indulgence. Le mot « père, » dans son sens autocratique, n'existait pas pour Maximilien, qui avait atteint ses vingt-deux ans sans avoir eu une explication à donner ou une observation à subir. Lorsqu'à la distribution des prix du collège Henri IV, dont il suivait les cours comme externe libre, Maximilien avait été proclamé honorablement, Houzelot, après lui avoir mis au retour cent francs en or dans la main, l'avait mené dîner au restaurant et finir la soirée au spectacle pour 1 ; récompenser de son succès.
Lorsque Maximilien, soit au collège, soit au grand concours, avait fait ce qu'on est convenu d'appeler « chou blanc » Houzelot, après lui avoir mis au retour cent francs en or dans la main, l'avait mené dîner au restaurant et finir la soirée au spectacle pour le consoler de son échec.
Il y a peu de problèmes sociaux plus intéressants à résoudre que cette question de savoir s'il vaut mieux serrer les rênes aux enfants que leur laisser la bride sur le cou. Quelquefois la sévérité paternelle irrite et décourage, mais quelquefois aussi elle trempe et fortifie. En revanche, si l'extrême douceur ou plutôt l'extrême soumission de ceux qui vous élèvent (car les parents qui ne commandent pas sont généralement commandés) laisse longtemps intacte votre sensibilité native, elle vous expose une " fois en selle, à vous faire démonter au premier choc.
Le jour où Maximilien rapporta définitivement ses livres, son entrée dans la vie fut saluée par ce simple dialogue :
— Te sens-tu une vocation, mon vieux Max?
— Moi, papa, pas la moindre.
— Eh bien ! attends qu'il t'en vienne une.
A l'époque où commence ce récit, vers le milieu d'avril 1865, il y avait déjà quatre ans que Max avait quitté le collège Henri IV, c'est-
à-dire quatre ans qu'il montrait aux premières représentations, aux assauts d'armes, aux courses et généralement un peu partout sa tête blonde, ,ses yeux bleus et sa taille, élégante, sans toutefois montrer beaucoup sa vocation, qu'il attendait toujours.
On a vu par l'aventure de la rue Saint-Roch qu'il l'attendait patiemment.
— Mesdemoiselles, dit la première ouvrière après^avoirlmâché silencieusement son observation jusqu'au moment où Geneviève était remontée dans sa chambre peu après le départ des jeunes gens, mesdemoiselles, avez-vous remarqué le coup-d'œil de notre innocente à l'adresse du monsieur blond
— Tu penses, dit Clémentine, si j'en ai perdu une syllabe.
— Eh bien ! je déclare n'en avoir jamais surpris de mieux conditionné.
Et le coup des paupières subitement baissées? fit observer une veuve déjà faite qui avait repris du service dans les fleurs.
— Elle se figure peut-être, reprit Clémentine, que çà l'avantage d'étaler ses grands cils noirs, qui sont longs comme des balais. Des cils trop longs, rien de plus horrible.
— Si on voulait seulement s'y mettre, reprit mademoiselle la première, on arriverait à lui faire sauter le pas comme aux autres.
— Mieux qu'aux autres, reprit Clémentine.
— Jamais de ma vie je n'oserais regarder quelqu'un comme elle a dévisagé ce monsieur habillé en femme.
— Tout ce que vous racontez-là est bien inutile, dit la veuve, mettant à nu la pensée dominante de l'assemblée, puisque nous ne savons pas l'adresse de ce jeune homme.
— Bah ! et ça? fit Clémentine en montrant le bulletin du fiacre que Max avait laissé tomber dans le magasin et que l'aimable enfant avait subrepticement ramassé.
— Parfaitement, répliqua la première, il a annoncé qu'il rentrait se coucher. Nous pouvons facilement retrouver le cocher, qui nous
indiquera où il l'a conduit. C'est enfantin.
— Ecoutez, s'écria Clémentine, ie crois que j'en' deviendrais folle ; laissez-moi organiser cette machine-là. Je veux qu'avant quinze jours Geneviève soit plus bas que terre.
— Quelle plaisanterie? elle ne sort jamais, dit une ouvrière.
— Est-ce qu'elle ne va pas porter l'ouvrage comme nous toutes. Moi non plus je ne sortais jamais, conclut Clémentine, qui ajouta : laissezmoi faire, puisque je réponds de tout.
— Elle est étonnante, dit la veuve, elle a eu quinze ans tout à l'heure, et elle veut nous faire avaler qu'elle en sait plus que nous toutes à elle seule.
— Je ne parle pas par orgueil, répondit Clémentine, craignant de blesser la juste susceptibilité de ces demoiselles. Je voulais seulement dire que j'étais mieux conseillée que d'autres.
— Conseillée ! et par qui donc ? fit la veuve.
— C'est mon affaire, s'il vous plaît.
Mais presque aussitôt Clémentine alla prendre
par la main la première, qui semblait posséder toute sa confiance, et la conduisant à la fenêtre elle lui montra, à travers les carreaux, un homme long, sec et légèrement voûté qui stationnait de l'autre côté de la rue, sur le trottoir, les yeux fixés sur les croisées du magasin.
— Tiens, dit tout bas Clémentine, celui qui fera réussir notre projet, c'est celui-là.
— Mais c'est un vieux ! exclama l'ouvrière avec cette rapidité d'inspection et cette sûreté de discernement qui distingue la parisienne, et auxquelles aucune teinture, aucune fausse dent, aucune patte d'oie ne résiste.
— C'est un bien brave monsieur, reprit l'apprentie. Voilà douze soirs de suite qu'il vient m' attendre à la sortie du magasin, pour me reconduire chez maman et me porter mon panier. Et si tu savais tout ce qu'il me raconte en route, et comme il est instruit. Je n'ai jamais vu un homme aussi instruit.
— Dame ! à son âge !
— Il m'a répété plus de vingt fois que, si je voulais, il se chargeait de mon sort.
— Et tu as voulu ?
— Pas encore ! Mais s'il accepte de se mettre avec nous contre Geneviève. Ah ! ma foi tant pis !
Le huitième jour qui suivit cette conversation significative, Geneviève, assise au fond du magasin à sa place favorite, était occupée à garnir de coton des fils d'archal destinés à servir de tiges à des. bleuets, ce qui, en terme de fleuristes, s'appelle : tourner des sept, lorsque Clémentine qui venait de rentrer, car elle était volontiers dehors, s'écria sans affectation aucune :
— Mesdemoiselles, une nouvelle : je viens d'apercevoir, au coin de la rue des Moulins, la Mariée du Mardi-Gras qui lisait les affiches. Dieu! qu'il est changé et qu'il a l'air triste, on ne se figurerait jamais que c'est le même homme qui était si gai la semaine dernière.
— Ah ! il lit donc toujours les affiches, reprit la première demoiselle. Hier déjà, comme je
regardais rue des Moineaux si Léotard jouait au Cirque Napoléon, je me suis trouvée côte à côte avec notre jeune homme. Il était même assez pauvrement mis. Il est particulier qu'un garçon ait des camarades si distingués et se tienne aussi mal.
— C'est ce que j'ai pensé tout à l'heure en le voyant débraillé comme il l'était, opina Clémentine, j'ai pensé : pour n'avoir pas plus soin de lui, il faut que le malheureux ait un fond de chagrin.
Clémentine n'avait pas plus rencontré Max lisant les affiches rue des Moulins que la première demoiselle ne l'avait aperçu les lisant rue des Moineaux. Mais le mensonge, qui est souvent une nécessité pour la plupart des femmes et une fantaisie pour quelques-unes, devient pour certaines autres un besoin aussi impérieux que le tabac pour certains hommes.
On arrive, dans les prisons, à tuer des détenus en les empêchant de fumer. On obtiendrait peut-être le même résultat à l'égard de touts
une classe de femmes en les empêchant de mentir. Dès que le fait le plus insignifiant se produit dans leur existence ou simplement sous leurs yeux, leur première préoccupation est de se demander comment elles parviendront à le dénaturer en le racontant. J'ignore si, comme le prétend une ancienne tradition, la vérité a un accent qui ne trompe pas, mais le mensonge a certainement un accent qui trompe. L'art de falsifier les événements qui surgissent ou d'inventer ceux qui ne surgissent pas, atteint quelquefois chez ceux qui le cultivent, un tel degré de perfection, que c'est le jour où ils consentiraient à dire les choses comme elles sont, qu'ils éprouveraient une gêne et un embarras de nature à rendre leurs récits suspects.
Ce qui, d'ordinaire, déroute les hommes, c'est l'inutilité presque toujours incompréhensible des faux en conversation privée que leur débitent les femmes. Comme les habitués de salles d'armes qui tirent au mur pendant des années pour le jour où ils auront quelqu'un devant eux,
il est probable qu'elles mentent dans le vide, en prévision du moment à peu près inévitable où elles auront un front d'airain à opposer aux preuves les plus accablantes. Il est possible aussi [qu'en multipliant les mensonges elles espèrent que les gros pourront se dissimuler sous les petits et passer, dans le tas, avec eux. Combien de maris, reprochant à leurs femmes de leur avoir raconté qu'elles revenaient du bain, tandis qu'elles revenaient en réalité de s'acheter une paire de bottines, ont reçu cette réppnsê'qui les a rassurés et qui aurait dû les bourreler d'inquiétudes :
« Ce que je t'en ai dit c'est parce que cela n'avait aucune importance. S'il s'agissait d'une chose sérieuse est-ce que tu crois que je te cacherais la vérité ?
Madame de Girardin a imprimé un jour cet aphorisme, qui m'a frappé parce que, bien qu'à peu près impossible à démontrer, il doit être cependant exact :
« Il y a des femmes blondes qui ont de pe-
tits yeux gris clair. Défiez-vous en. » Clémentine, qui réalisait ce programme, était rompue à toutes les feintes, coupés et dégagements qui ont pour objet de mettre à l'envers ce qui se présente naturellement à l'endroit. Il n'y aurait eu rien d'étonnant à ce qu'elle eût annoncé sans aucune arrière - pensée à ses compagnes qu'elle venait de rencontrer Max, bien qu'elle n'en eût pas aperçu l'ombre, mais, cette fois, sa batterie était pointée sur un point parfaitement déterminé. Le coup, du reste, n'avait pas été perdu, car Geneviève releva la tête.
ce Comment, dit-elle, ce jeune homme qui est venu, en femme, essayer une couronne de mariée et qui avait le teint si rose ? »
— Il était jaune comme un coing, tout à l'heure, répondit l'apprentie.
— Il n'y a guère que l'amour qui puisse détériorer à ce point un joli garçon, fit la veuve.
— En ce cas, reprit Clémentine, votre joli
garçon est terriblement amoureux, car il est devenu affreusement laid.
— Faut-il qu'il y ait des créatures méchantes pour faire souffrir quelqu'un qui ne leur a jamais fait de mal? objecta Geneviève dans. la candeur de son âme.
— Tu es bonne, toi, par exemple! riposta Clémentine, est-ce que tu crois que nous avons été créées et mises au monde uniquement pour faire plaisir à ces messieurs?
Geneviève s'aperçut que sa naïveté avait frisé l'inconvenance. Elle reprit discrètement son travail, bien résolue à ne plus hasarder aucune exploration dans des questions qui lui étaient aussi étrangères.
Le lendemain matin, vers neuf heures, comme Maximilien attendait dans son lit à la fois sa vocation et son chocolat, il vit entrer un commissionnaire qui lui remit, sans autre renseignement, un papier mal écrit, mal plié et cacheté grossièrement. L'intérêt qu'inspire une lettre dépendant généralement de sa forme
extérieure, c'est avec une indifférence absolue que le fils du docteur Houzelot déplia celle qu'on lui tendait, et, sous l'émail d'un certain nombre de fautes d'orthographe, déchiffra l'avis suivant :
« Si M. Maximilien Houzelot veut revoir la jeune fille de l'autre fois qui lui a fait son bouquet de mariée, il n'a qu'à passer aujourd'hui sur les trois heures devant le 17 de la rue Saint-Roch, mais de l'autre côté- du trottoir, parce que le balcon du magasin avance et que s'il passait dessous on ne le verrait pas.
« Ce n'est pas tout : il faut que M. Houzelot prenne l'air malade. Ça, c'est essentiel. S'il a l'air trop bien portant, Geneviève croira qu'il se moque d'elle.
« Une amie. »
— Quelle rédaction ! se dit Max.
— Que faut-il dire à la personne? demanda le commissionnaire.
— Dites que c'est bien.
Il prit une pièce de vingt-sous sur sa table de nuit, la tendit à l'homme et remit sa tête sur l'oreiller, en se disant non sans quelque humiliation :
« C'est une histoire à la Paul de Kock. »
Il y a néanmoins, dans une aventure de ce genre, une dose d'inconnu suffisante pour intriguer un jeune homme aussi embarrassé de son temps que l'était Max.
— Pourquoi diable la lettre exige-t-elle que j'aie l'air souffrant? On veut donc laisser croire à la petite essayeuse que je me sèche d'amour pour elle. Moi je ne demande pas mieux que de jouer mon rôle d'homme qui sort du tombeau. D'ailleurs j'étais un peu gris l'autre soir, et je ne l'ai pas beaucoup regardée, la petite essayeuse, mais, si je me rappelle, Henri m'a assuré qu'elfe était exquise.
Maximilien habitait rue Louis-le-Grand deux pièces contiguës à l'appartement de son père, bien qu'elles en fussent séparées par un corridor assez large, avec une sortie particulière. La
présence continuelle d'un grand garçon do vingt-deux ans dans des salons d'attente aussi fréquentés que ceux du docteur Houzelot eût gêné les différents sexes qui venaient y stationner.
Aussi, lorsqu'au coup dedeuxheures et demie Max descendit par l'escalier spécial qui aboutissait à son petit logement, jeta-t-il, avant de sortir, un coup d'œil sommaire sur l'état de ses meubles et de ses tapisseries, comme un homme qui, partant seul, entrevoyait la possibilité de revenir deux.
A trois heures moins cinq minutes, Clémentine, qui depuis le matin regardait alternativement Geneviève et la pendule, se dirigea vers la fenêtre ouverte sur l'appui de laquelle elle se mit à pianoter machinalement.
— Tiens ! s'écria-t-elle au bout d'un instant, il se passe quelque chose rue Saint-Honoré. Tout le monde court de ce côté-là. Oh ! comme on court, Geneviève, vous autres, venez donc voir.
Toutes les ouvrières, y compris Geneviève, s'approchèrent de la croisée. La rue Saint-Roch, qui descend vers la Seine par une pente rapide, est, comme on sait, étroite, tortueuse, bordée de maisons déprimées, renflées ou crevassées qui donnent à la ligne de construction l'aspect d'une falaise.
Geneviève s'avança jusqu'à la balustrade et regarda dans la rue, qui était silencieuse et à •peu près déserte,
— Mais, dit-elle, je ne vois personne.
— Je crois bien, fit observer Clémentine, la foule vient de tourner l'angle de l'église Saint- Roch. Tiens, ajouta-t-elle, voilà une figure que je connais, voyez donc, la veuve !
La veuve, directement interpelée, se pencha à son tour et s'écria presque aussitôt comme frappée d'une lumière subite :
— Attendez donc! j'y suis: c'est la mariée de l'autre jour, le jeune homme aux fleurs d'oranger !
— Parfaitement, fit la première demoiselle?
mais c'est effrayant, ce garçon-là change à vue d'œil. Moi qui l'ai rencontré avant-hier, je ne l'aurais pas reconnu,
— Moi non plus, dit Clémentine. As-tu remarqué cette pâleur quand il a levé la tête. Juste î le voilà qui passe devant le magasin.
Max, se sentant regardé, et ne sachant pas d'ailleurs au juste s'il ne s'agissait pas de quelque mystification, hésitait à franchir le rubicon, c'est-à-dire à passer sous la fenêtre mentionnée dans la lettre anonyme du matin, et il allait peut-être retourner niaisement sur ses pas, lorsque, du côté de la balustrade où s'appuyait tout le personnel du magasin, ses yeux se croisèrent avec ceux de Geneviève.
En apercevant Max, à qui elle n'eût certainement fait aucune attention sans les indications si précises fournies par ses camarades , elle avait eu un mouvement instinctif pour se retirer dans la chambre hors de sa vue, mais le succès du complot était en trop bonne voie pour qu'on le laissât échapper. Les ouvrières se serreront
donc autour d'elle avec une résolution si unanime, qu'après quelques efforts discrets pour briser ce réseau, Geneviève, craignant le ridicule d'une pruderie outrée, se décida à se tenir coi, bien qu'elle sentît ses paupières battre et ses yeux se voiler.
C'est à ce moment qu'ils rencontrèrent involontairement ceux de Max, qui, la voyant aussi exacte au rendez-vous, ne douta plus de sa connivence ou tout au moins de sa bonne volonté.
Pour comble de disgrâce, la pauvre enfant en se précipitant à la fenêtre où l'avait appelée Clémentine, avait planté dans ses cheveux, pour garder les mains libres, un magnifique coquelicot artificiel qu'elle était en train de terminer. Cette fleur rouge, tranchant à la fois sur le jais de ses cheveux et la matité de son teint, cette croisée où elle apparaissait entourée, comme de satellites, de cinq ou six frais visages, rappelèrent vaguement à Max une de ces scènes où Goya représente des manolas jetant d'une avantscène des bouquets au torrero.
— Ce n'est plus la Judith d'Allori, c'est la Esmeralda de Victor Hugo, se fit remarquer le jeune homme à lui-même, faute de pouvoir le faire remarquer à un autre.
Il faut du reste rendre à sa vanité cette justice : Il n'eut pas une minute le soupçon que la chaste ouvrière pût se trouver là* par hasard ; que ce coquelicot, dont le carmin éclatait si fièrement dans les rayons de ses yeux noirs, eût été également, par hasard, planté si heureusement près de la tempe droite. L'idée qu'un travail pressé avait seul ôté à la jeune fille le temps de ramener sur sa tête le monceau de cheveux qui pendaient en torsades sur son épaule, n'effleura même pas le cerveau du héros de l'aventure. Il vit, dans toute cette mise en scène, une préméditation dont il ne songea du reste ni à s'étonner ni à se plaindre.
— « Allons, pensa-t-il, il paraît que sous mon voile de tulle illusion et mon diadème de fleurs d'orangers, j'ai produit quelque impression sur elle. J'étais pourtant, ce soir-là, passablement
ivre, et j'avais l'air bien jocrisse dans mon accoutrement.
Max, qui avait défilé devant le front du bataillon des fleuristes, revint sur ses pas afin de jouir une seconde fois de ce charmant spectacle. Il avait la bouche sèche et la gorge légèrement serrée d'un homme "qui vient de recevoir une commotion électrique. Mais Geneviève était enfin parvenue à rompre le cercle où les conjurées la retenaient prisonnière, et elle s'était jetée vivement au fond de la chambre, derrière le comptoir de chêne qui protégeait sa rougeur et son embarras.
Max eut une déception en voyant la place de Geneviève occupée par, une autre, mais il se consola avec cette réflexion :
« Se montrer à sa croisée est peut-être une preuve d'amour. Y rester eût été de l'effronterie.»
Pour une première fois, se disait-il, ça ne pouvait guère aller mieux. Une chose le tourmentait toutefois i M avait complètement oublié d'avoir l'air souffrant.
Hélas! cette précaution eût été doublement inutile. D'une part, c'est à peine si, dans son émotion, la candide ouvière avait entrevu les traits de Max; d'autre part, ses camarades d'atelier se récrièrent avec tant d'insistance sur les symptômes morbides, dont témoignaient la face livide et les yeux abattus du malheureux jeune homme, que son état maladif ne fit pas question pour Geneviève.
— Il n'en a pas pour deux mois, avait dit Clémentine.
Trois heures sonnaient à tous les beffrois, quand Max , qui , pour le coup, s'était mis en frais de pâleur et de taciturnité, passa le lendemain sur le trottoir qui lui avait été si hospitalier la veille. Cette fois, en revanche, plus d'œillades, plus de cheveux dénoués, plus de coquelicot. Toute la légion était sur le qui vive, toute la troupe était à son poste, sauf Geneviève aui n'avait pas quitté son travail.
—C'est trop fort ! voilà encore le jeune homme, s'écria la veuve.
— Oh ! le pauvre garçon ! il fait mal à voir, il peut à peine se traîner, répondit Clémentine, prompte à donner la réplique
— Arrive donc, Geneviève, fit la première demoiselle^ déchirant tous les voiles, tu sais bien qu'il vient poser tous les jours sous nos fenêtres uniquement pour te contempler.
— Vous pouvez vous moquer de moi à votre aise, dit Geneviève, comme je ne sais pas tourner la plaisanterie, je ne répondrai jamais aux vôtres
— Un charmant garçon qui sèche sur pied en ton honneur, tu appelles ça des plaisanteries.
— Voyons, Clémentine, fit Geneviève suppliante, ne parle pas si haut, je t'en prie. Nous sommes au premier, ce monsieur n'aurait qu'à t'entendre.
— Comment veux-tu qu'il m'entende? Tu n'étais pas là, alors il est parti, dit Clémentine, qui tout en discutant avait tiré un crayon de sa poche, et griffonné cinq ou six mots sur une facture.
Puis, comme pour vérifier de ses yeux sor assertion, elle se pencha sur l'appui de la fenêtre et laissa tomber le papier plié en boule aux pieds de Max, qui depuis cinq minutes passait et repassait devant cet impassible n° 17, qui commençait à compter dans sa vie.
Il ramassa le crayonnage. La rédaction en était courte, mais pratique :
« Ne vous montrez pas demain. Après-demain soyez malade pour tout le monde, et restez couché. »
Il y a là-haut quelqu'un qui travaille pour moi, pensa Max. Soit, je serai malade et je resterai couché.-
Le lendemain, en effet, c'est en vain qu'à
l'heure ordinaire,' les conjurées se rendirent à
leur observatoire, dans le but apparent de voir
le jeune homme mettre en action cette strophe
amoureuse :
Enfant aux" airs d'impcraîr'ice,- Colombe aux regards de faucon, Ta me hais, mais c'est mon caprice De me planter sou: ton balcon.
L'après-midi se passa tout entière dans une attente inutile.
— Décidément tu l'as découragé, dit Clémentine en reprennant possession de sa chaise. Du reste ii avait l'air navré, hier, quand il a regardé notre fenêtre pour la dernière fois.
— Pour une demoiselle qui ne comprend pas qu'on rende les gens malheureux, il me semble que vous n'y allez pas de main morte, dit sournoisement la veuve, à Geneviève.
Harcelée de toutes parts, Geneviève faisait bonne contenance. Mais, tout en tenant un large compte de la part d'ironie qu'elle surprenait dans les réflexions de ses camarades, il était certain que non-seulement le monsieur à la couronne de fleurs d'oranger était venu trois îours de suite soupirer sous la fenêtre, mais qu'il était souffrant et peut-être gravement atteint.
Il n'était pas moins évident que si ces soupirs s'adressaient à quelqu'un, c'était à elle, attendu que telles qu'elle les connaissait, pas une des
autres ouvrières du magasin n'était capable de lâcher une proie et de passer les coups d'œil à elle adressés, à l'actif d'une compagne.
La persévérance qui énerve et endort les femmes dont c'est le métier de se faire prendre d'assaut, a toujours eu et aura toujours sur les femmes honnêtes une action lente mais décisive. Toutes les extravagances de la passion, tous les duels imaginables, ne vaudront pas auprès d'une nature sincère, un regard tendre offert modestement tous les jours pendant six mois. Geneviève qui, au moment où trois heures avaient sonné, ne s'était pas plus levée de sa place que la veille, ne put cependant se retenir de penser:
« Puisqu'il est encore venu hier, pourquoi ne vient-il pas aujourd'hui ? »
Le jour suivant, personne. Geneviève se serait volontiers livrée aux allusions parfois inconvenantes de ses camarades pour obtenir d'elles, sur cet abandon qui semblait définitif, une explication plausible. Mais par une fatalité, ayant d'ailleurs tous les caractères d'une prémédita-
iion, pas une bouche ne s'ouvrit de la journée pour commenter ou seulement rappeler les incidents qui précèdent.
La nuit commençait à venir et l'espoir à s'en aller, lorsque Clémentine partie depuis midi, pour aller « soigner sa mère malade », fit irruption dans le magasin en jetant sur l'établi une paire de gants couleur chair rosée. Elle était sortie en bonnet de linge et en robe de stoff gris foncé. Elle rentrait dans une tuniqe en taffetas vert réséda, bordée de l'est à l'ouest, du sud au nord et du nord-nord-est au sud-sud-ouest , d'une guipure frangée de même couleur, et protégeant une jupe ou plutôt deux jupes superposées, dont la première semblait par ses bouillonnes, ses plis, ses volants et ses ruches, inviter à la modestie la seconde qui s'arrêtait sans autre agrément qu'un fort dentelage, à la cheville de sa propriétaire. Un chapeau imperceptible, en satin marron, surmonté d'une ombrelle, non moins imperceptible et non moins marron, terminait par en haut la blonde Clémentine.
— Si ce sont là les toilettes que tu mets pouraller faire de la tisane à ta mère, elle doit être bien mal soignée, dit la première demoiselle.
— Ma chère, répondit l'apprentie avec le bredouillement nerveux d'une femme qui ne se tient pas de joie de se voir si bien mise, et en appuyant sur le chêne ciré du parquet, des bottines neuves, qui semblaient être à musique, tant elles jetaient de cris inarticulés ; ma chère, quand on n'a rien à dire, on ferait mieux de se taire, et d'écouter les gens qui vous apportenf des nouvelles intéressantes.
— Quoi donc? s'écria d'une seule voix le groupe des fleuristes éblouies du changement à vue opéré chez leur amie, et comprenant instinctivement qu'une « jeunesse » devait avoir passé par de rudes épreuves pour arriver à se trouver subitement aussi empanachée.
— D'abord, laissez-moi vous dire que Geneviève a eu bien raison d'annoncer à « son » jeune homme qu'il se repentirait d'avoir joué avec une chose sainte comme un bouquet de
mariée. Il s'est alité avant-hier soir, et il est probablement mort à l'heure où je vous parle.
— Ah ! quelle horreur ! fit Geneviève.
— Mort? qu'en sais-tu? d'où le connais-tu? dit la première demoiselle, jouant Fétonnement.
— La preuve que j'en sais quelque chose, c'est qu'il se nomme Maximilien, qu'il est le fils unique du docteur Houzelot, qui a cinquante mille francs de rente, et qu'il demeure 22, rue Louis-le-Grand. Est-ce clair?
— Mais d'où tiens-tu tous ces détails ?
— C'est Ludovic qui me les a donnés, répliqua avec abandon l'aimable messagère. Il paraît qu'il connaît beaucoup la famille.
— Qui ça Ludovic? demanda la veuve.
— Ludovic Carbonnel, tu sais bien, ce monsieur de l'autre soir, répondit Clémentine, en «'adressant à la première demoiselle qui avait, comme on sait, toute sa confiance.
— Alors, dit la première en la prenant à part, c'est réellement ton vieux reconcluiseur qui a tout mené.
— Je n'ai fait que suivre exactement ses conseils. En voilà un qui est fort ! Avant la fin de la semaine, Geneviève aura sauté le pas.
— Il te Ta promis?
— Parbleu ! Sans ça...
— En effet, il faut que tu aies du courage.
— Eh bien ! non, je t'assure, il n'est pas exigeant ; nous avons été choisir tout ça ensemble, fit Clémentine en pirouettant sur ses pointes, afin de se déployer dans toute son envergure.
— Mais, objecta la première après un instant de recueillement, as-tu réfléchi que nous jouons là un jeu bien dangereux? Ce jeune homme est riche, beau garçon, ma foi ! Sais-tu que quand Geneviève aura sur le dos seulement pour soixante-dix francs d'effets, elle sera inouïe, le monstre! S'ils arrivaient à s'aimer sérieusement , c'est peut-être nous qui serions les dindes.
— Laisse donc : le jour où les choses pren-
:'. une tournure grave, à nous deux nous
arriverions bien à lui enlever son Maximilien, aue diable!
— Eh ! ma chère, on ne sait pas ! Ces filles honnêtes sont si coquines !
— D'ailleurs, tant pis ! je ne peux pas la voir plus longtemps comme ça. Je ne le peux pas, je ne le peux pas !
Geneviève, muette comme une solive, s'était remise à travailler dans son coin. Elle était, comme on dit vulgairement, « aux champs. » Elle se reprochait d'avoir porté malheur à ce jeune homme. Elle se le figurait agonisant, froid, la tête enfouie dans les boursouflures de l'oreiller, et, par une bizarrerie d'imagination, elle le revoyait constamment sous ce îong voile de tulle qui lui tombait sur les yeux. Ce visage d'homme, encadré de blanc, -évoquait dans son cerveau des images singulières et des souvenirs confus.
— J'étais pourtant bien sûre, le soir oîï il est entré ici, de n'avoir rencontré, ce monsieur nulle part, puisque je ne vois personne, -se ré-
pétait-elle mentalement. Eh bien ! quand il s'est retourné de mon côté, dans son costume de mariée, il m'a passé comme un nuage devant les yeux, et j'aurais juré que je le reconnaissais. C'est tellement insensé que je me demande si je ne deviens pas folle.
Elle était si profondément enfoncée dans sa rêverie, qu'elle ne s'apercevait pas que tout le magasin avait les yeux braqués sur elle, et que chacune de ses pensées était saisie au vol.
— Mesdemoiselles, dit tout à coup la première, nous avons là trois douzaines de fuschias à porter chez Andrée, la modiste du boulevard des Capucines. Quelle est celle qui veut se charger de la commission ? Voyons, Clémentine, Francine, Julia, la Veuve, vous ne voulez pas? Geneviève, dévouez-vous, ma chérie. Voilà la troisième fois que M""' Andrée me fait demander ses fuschias.
L'ouvrière si doucement sollicitée se leva sans objection, disposa la commande dans une boîte longue, dont elle consolida le couvercle
au moyen d'une courroie, saisit le tout d'une main légère et sortit d'un pas distrait et presque somnambulique.
Il est inutile de faire remarquer que Geneviève avait été envoyée boulevard des Capucines uniquement parce qu'il lui fallait longer la rue Louis-le-Grand pour s'y rendre. En effet, ce fut elle, cette fois, qui, en passant sous les fenêtres de l'appartement du docteur Houzelot, leva machinalement les yeux dans l'espérance de reconnaître à l'un des balcons Maximilien debout et bien portant.
Mais il faisait froid, il était presque nuit. Tout était clos et calfeutré.
Alors vint à la pauvre empiégée l'idée qui devait nécessairement lui venir. Elle s'interrogea pour savoir s'il y aurait pour elle déshonneur absolu à aller demander au concierge de la maison des nouvelles de son locataire malade.
Bien que sa conscience lui certifiât qu'elle était dans son droit, c'est en proie à une émotion extraordinaire qu'elle tira la sonnette de la
74 LES DÉPAVÉS
porte cochère, et dans un trouble allant jusqu'à l'évanouissement qu'elle s'adressa, l'instant d'après, à une grosse maman qui, courbée sur un fourneau à l'entrée de sa loge, faisait sauter des pommes de terre dans un poêlon.
— Monsieur Houzelot? hasarda-t-elle.
— Le père ou le fils?
— M. Houzelot fils.
— C'est au troisième, il est chez lui. Prenez ce celle » des deux escaliers qui vous plaira : les appartements communiquent.
— Madame, je n'ai rien à dire à M. Houzelot. C'est une personne de sa famille qui m'a chargée d'aller demander s'il va mieux.
— Pas trop mieux. Il n'est pas sorti, il est. resté couché. Mais si vous voulez me dire le nom de la personne, j'ai justement une lettre à monter au père,
— Le nom de la personne... c'est inutile; merci, madame, merci, balbutia Geneviève, en opérant une retraite qui ressemblait à une fuite.
A peine dans la rue, elle se mit à courir.
Un quart d'heure après, Maximilien, qui avait joué consciencieusement son rôle d'alité, savait qu'un tendron (la concierge appelait encore les jeunes filles des tendrons) était venu s'informer de la santé de M. Houzelot fils, de la part d'une personne qu'on avait refusé de nommer.
— Teint pâle,, grands yeux noirs, cheveux bouffants?
— Tout ce qu'il y a de plus bouffants.
— C'est elle! pensa Max. Félix, dit-il au plus jeune des deux domestiques de son père, demain, du lever au coucher du soleil, je vous en prie, ne quittez pas les alentours de la maison, et si vous voyez la jeune fille aux yeux noirs qui règne sur mon âme, venir demander de mes nouvelles, arrangez-vous pour lui répondre et lui en donner d'exécrables. Insinuez que depuis près de quinze jours, je suis insensiblement tombé en langueur, que je ne bois plus, que je ne mange plus, que j'ai toutes les nuits une fièvre de cheval. Dites surtout que je suis changé au point que mes plus intimes amis hésitent à.
me reconnaître. Enfin, invitez-la à monter, afin qu'elle puisse constater de visu l'état de somnolence et d'atonie qui effraie. tant ma famille. En un mot, amenez-la ici. Le reste me regarde.
*ÏJ est à croire que Félix fut assez persuasif pour faire passer dans l'âme de Geneviève l'inquiétude dont il semblait dévoré. Il est à supposer également que Mme Andrée avait commandé plusieurs autres douzaines de fuschias, car le lendemain, vers une heure de l'après-midi, la porte de la chambre à coucher de Maximilien s'ouvrit avec une précaution quasi-paternelle, et Geneviève, conduite par le fidèle serviteur, entra sur la pointe du pied et vint, tremblante et retenant son souffle, s'assurer que cet homme, si brillant de jeunesse et d'insouciance moins d'un mois auparavant, avait, aujourd'hui, peut-être à peine quelques jours à vivre.
— Dieu! comme il a les joues creuses et la figure décomposée! dit-elle tout bas en montrant à Félix presque attendri Maximilien immo-
bile et dont la tête ressortait en blanc dans l'ombre des rideaux à demi-fermés.
Pensée déchirante ! car il ne s'y mêlait pas le moindre éclair de vanité, elle n'était pas sans quelque crainte d'avoir contribué à aggraver l'état lamentable de ce jeune homme, fils unique d'un père qui sans doute l'adorait.
— Quel mal aurai-je fait en attendant l'heure où il passait pour me mettre à la fenêtre? se demandait-elle à elle-même. Oh! srWj'étais sûre que je suis pour quelque chose dans un pareil malheur, je ne me le pardonnerais de ma vie!
Perdue dans la contemplation de ce qu'elle aurait facilement appelé son crime, elle ne vit pas Félix qui sortait en fermant la porte. En revanche, elle s'aperçut que le malade ouvrait les yeux et qu'il les attachait sur elle avec persistance.
Ce retour à la vie, si bien fait pour l'effrayer, la remplit de la joie la plus pure. Elle s'approcha, jusqu'à le toucher, eu cîievet du lit et dit à
Maximilien en lui parlant comme à un enfant : — ■ Est-ce que vous vous trouvez mieux ? — Moi ! fit le jeune homme avec la voix dolente d'un homme qui sort d'un rêve, depuis que vous êtes entrée ici, il me semble que je renais.
Nos législateurs, avec leur outrecuidance ordinaire, ont écrit en tête des sept codes qui nous régissent cette déclaration monumentale :
(( Tous les Français sont égaux devant la loi.»
Ce qui équivaut à peu près à soutenir que tous les Français ont cent mille livres de rente.
Le père de six enfants, condamné à trois mois de prison pour le vol d'un foulard, et obligé de laisser, pendant ce trimestre, sa famille sur le pavé, en proie à toutes les douceurs de l'inanition, est aussi peu que possible l'égal du célibataire condamné aux mêmes trois mois de prison pour le même vol d'un foulard, et à qui ce temps d'oisiveté forcée procure quelquefois un repos
d'autant plus salutaire qu'il est exempt de toute inquiétude.
Tout ici-bas est relatif, mais il n'y à rien d'aussi relatif que la justice.
Un ancien détenu politique nous racontait qu'enfermé, presque une année durant, dans le salpêtre d'une casemate avec huit autres condamnés comme lui, il partageait, en outre, cette habitation avec une telle quantité de rats qu'on les repêchait tous les matins par dizaines dans les bidons d'eau destinés à la boisson, où ils venaient la nuit se désaltérer imprudemment.
Or, tandis que la moitié d'entre ses compagnons et lui-même étaient pris de nausées affreuses devant les cadavres de ces étranges noyés, et se résignaient à une soif perpétuelle plutôt que de tremper leurs lèvres dans cette eau contaminée, l'autre moitié se ruait sur le gibier en question, le dépeçait, le mettait à la casserole et s'^i faisait des Balthazars auxquels les prisonniers des casemates moins favorisées venaient prendre une part joyeuse, trop heureux
de pouvoir ajouter cette « surprise » à l'ordinaire de la prison.
Ainsi ce qui, pour les uns, était un supplice et un objet de dégoût, devenait pour les autres un supplément de vivres et même un régal. Voilà comment les Français sont égaux devant la loi.
Mais à côté de cette égalité factice, il en est une autre effective, indiscutable, effrayante, bien qu'elle ne soit inscrite nulle part, c'est l'égalité devant l'amour.
La société peut accepter des aristocraties, le cœur n'en connaît aucune. Telle femme, après avoir été molestée, trompée ou battue par un chaudronnier, voit sans se laisser attendrir un prince se rouler à ses pieds. Tel charmant cavalier, riche de toutes les élégances et de toutes les séductions, se brûle la cervelle en apprenant tout à coup que celle à qui il sacrifiait sa vie et sa fortune le trompait depuis six mois avec un courtier d'annonces.
La femme devenue légitime d'un ingénieur
du plus grand avenir, qui avait tenu à honneur de réhabiliter sa maîtresse en l'épousant, désertait deux fois par mois le toit conjugal et sautait dans un wagon pour aller passer quarante-huit heures dans les bras d'un acteur obscur, âgé, chauve et ivrogne, qui jouait les ganaches au théâtre de Perpignan.
En revanche, Horace Nelson, cet amiral des amiraux, ce héros si longtemps sans tache, qui prit Napoléon dans toute sa gloire pour le battre, quand Wellington dut attendre, pour avoir raison du vaincu de Trafalgar, qu'il eût été déjà entamé par la défaite, Nelson fit plus que se déshonorer, il s'ensanglanta pour Emma Lyonna, une ancienne servante qu'il savait avoir couru dans tous les tripots et dormi dans tous les bouges.
Les quatre cinquièmes de celles que le Jockey-Club couvre de fleurs à un louis la pièce, et pour lesquelles les bureaux de location sont encombrés les jours de première, ont dédié la fleur de leur adolescence, la primeur de leurs impres-
sons et l'épanouissement de leurs âmes à quelqu 33-uns de ceux qui ouvrent aujourd'hui les po tières de leurs voitures. C'est à des mains calleuses, écorcées par le ciseau et déformées pa " la varlope qu'elles ont pour la première fois abandonné, tout agitées et tout émues, leurs mains timides, aujourd'hui gantées de chevreau et éloilées de brillants.
Et ne vous imaginez pas que ces choix bizarres leur aient été imposés, contre leur gré, par les fatalités de la vie. Ces amants, qui les ont, avant vous, respirées sur leurs tiges, elles les ont acceptés, appelés souvent en toute liberté. Actuellement elles les taisent, elles les dissimulent, elles le? nient, mais combien les regrettent ! Si vous saviez au juste, ô fils de famille, à qui vous succédez dans ces cœurs-là, quels concurrents vous y disputent encore la place, et en quelle compagnie vous êtes exposés à vous y trouver, avec quelle humilité vous rentreriez en vousmêmes et comme vous vous diriez avec modestie, en voyant entrer votre frotteur :
(( Celle qui me ruine et pour laquelle je trotte toute la journée comme un caniche, peut-être cet homme, qui tient un morceau de cire à la main, Pa-t-il possédée avant moi ! Et sans doute il l'a eue sage, aimante et douce, sans compter qu'il l'a eue gratis, tandis que je l'ai prise salie, acariâtre, glacée et qu'elle me coûte les yeux de la tête ! Je n'ai certes pas besoin de me reporter aux immortels principes de 89 pour le proclamer mon supérieur, car rien ne me prouve qu'il s'accommoderait de mes restes, et moi je me contente probablement des siens. »
N'insultez jamais une femme qui tombe, pour les raisons si magnifiquement développées par le poète, et aussi parce que rien ne vous assure que vous n'êtes pas destiné à la ramasser. La chute d'une créature immaculée intéresse ceux qui y assistent presque autant que celui qui la provoque. En Geneviève, trop innocente pour s'être fortifiée contre le danger, trop faible pour briser le réseau de jalousies coalisées contre
elle, ce n'était pas une femme qui succombait, c'était la femme.
Quand, après avoir attendu la nuit tombante pour rentrer au magasin, elle y reparut vers cinq heures du soir, les inspiratrices du complot jaugèrent la situation d'un coup d'œil. Clémentine sentit sa poitrine se dilater et tout le bataillon des grandes initiées fit à la néophyte le plus significatif des accueils.
— Mange, ma chérie, dit la veuve en plaçant devant elle une assiette de biscuits et en lui versant un verre de Bordeaux ; tu es partie depuis midi, tu dois avoir une faim atroce.
Toutes les autres ouvrières, la première demoiselle en tête, vinrent une à une déposer un baiser profondément Lamourette sur le front de Geneviève, qui reçut dans le silence de l'anéantissement ce bouillon de la mariée.
— Enfin ! ne put s'empêcher de s'écrier Clémentine quand le défilé fut terminé, ce n'est pas malheureux.
Quarante-huit heures ne s'étaient pas deux
fois écoulées que l'ingénieuse apprentie, convaincue que Geneviève avait ce qu'on appelle « le pied dans l'étrieiy » lui proposait plusieurs parties qui, pour être fines, n'en étaient pas moins grossières. Mais Geneviève, subitement éclairée sur le milieu dans lequel elle avait vécu plus d'un an inconsciente comme une madone, eut rapidement pris son parti. L'art , à qui on demande si souvent où il se niche, avait fini par se nicher dans les doigts délicats de la laborieuse ouvrière. A force de copier les modèles qu'on lui présentait, elle était arrivée à en créer qu'on donnait à copier aux autres. Tous lesjours elle inventait quelque fleur inédite ou quelque agrémentation nouvelle, dont le succès au dehors se traduisait par des commandes plus ou moins volumineuses adressées à la maison Bachelard. C'est à l'imagination de Geneviève que les modistes doivent ces feuilles de velours saupoudrées de limaille d'acier qui maintenant reviennent périodiquement sur les chapeaux d'hiver. C'est elle qui eut l'idée économique
d'associer aux fleurs en étoffe certaines herbes naturelles qui, au moyen d'un trempage spécial, se conservent aussi longtemps que le reste du bouquet.
Son cerveau était donc désormais destiné à travailler plus que ses mains, et le brouhaha du magasin n'était guère de nature à développer ses facultés créatrices. Elle fit comprendre en conséquence à sa digne patronne que l'intérêt de tout le monde voulait qu'elle élût domicile hors du territoire de la rue Saint-Roch. Seule dans une chambre, au cinquième étage, s'il le fallait, mais en tête à tête avec elle-même ou avec des livres de botanique dont elle exécuterait les planches, elle arriverait sans aucun doute à des résultats dont Mme Bachelard serait la première à bénéficier.
Celle-ci se rendit, quoique avec peine.
— Que deviendra la maison, quand vous serez partie? disait-elle. Il n'y a que vous qui y fassiez quelque chose. Toutes les autres sont là pour la montre.
Celles qui « étaient là pour la montre » furent assez désappointées en apprenant que leur nouvelle élève les quittait ainsi pour se mettre dans « ses meubles,» sans qu'elles eussent tiré de leurs leçons toutes les conséquences qu'elles rêvaient. Clémentine, notamment, maugréait de voir Geneviève lui échapper. Elle se consola cependant en songeant que le plus fort était fait, que d'ailleurs cette Geneviève était insupportablement jolie, bien qu'elle cachât son âge, qu'elle eût les cils trop longs et qu'elle se natât tous les soirs les cheveux avec des cordes, afin de les rendre bouffants. Qu'enfin son Maximilien se fatiguerait bientôt d'une femme qu'on lui avait pour ainsi dire servie toute rôtie dans sa chambre, et que la maison Bachelard avait quelque chance de voir prochainement son ancienne pensionnaire venir raconter, l'oreille basse et les yeux gros comme des œufs de pigeon, que son séducteur avait redemandé ses pantoufles, ce qui est le comble de l'abandon.
Un jour, enfin, Mmo Bachelard vint annoncer
à ces demoiselles, assemblées en réunion privée, que Geneviève, quoicrue toujours attachée au magasin, n'y couchait pius depuis la veille» et qu'elle logeait à cette heure rue Saint-Martin, 73.
Nouvelle qui fut reçue avec ces simples mots, proférés par la veuve :
— Il n'y a rien à espérer de cette fille-là ; elle n'est pas du bâtiment. .
Elle n'était pas « du bâtiment, » en effet, car pendant six mois elle vécut de ses modèles, entre les quatre murs d'une chambre de six pas de long sur cinq de large, tapissée d'un papier à fleurs jaunes sur fond bleu, qu'il eût été téméraire de coter au delà de huit sous le rouleau. Son mobilier, c'est-à-dire le lit, la commode et l'armoire à glace, étaient en tuya, espèce de bois moucheté qui a pour propriété capitale d'être affreux quand il est neuf et de devenir « pisseux » dès qu'il se décide à vieillir*
Elle était d'autant moins du bâtiment qu'elle, n'avait jamais voulu souffrir que Maximilien lui
offrît ce luxe asiatique acheté en bloc à l'hôtel des ventes sur ses économies d'une année ; car ses modèles de coiffures lui étaient payés relativement cher, puisque huit fois sur dix le travail d'une femme n'est pas payé du tout.
Les amours de Max et de Geneviève furent pendant près d'un semestre unis comme le lac de Côme. Quand la jeune fille, sa journée faite, passait la soirée à jouer aux dames avec celui qu'elle regardait comme le total de sa vie, elle croyait avoir fait une orgie à la Tour de Nesle ; et pour peu qu'elle eût gagné trois parties consécutives, elle lui demandait avec inquiétude s'il n'était pas fâché contre elle.
Une fois au moins par semaine, ils allaient ensemble au théâtre, dans l'ombre de la baignoire la plus obscure, car Geneviève avait commis cette imprudence grave de dire à plusieurs reprises à Maximilien :
« J'aime mieux que personne ne nous voie ; je ne tiens pas à ce que tu m'affiches. »
Mais elle n'eût pas été Geneviève si elle se fût
doutée que la nuit, la retraite et le silence qu'elle recherchait avec tant d'avidité, sont précisément les dissolvants auxquels une liaison résiste le plus rarement. On aime une femme parce qu'elle vous plaît, et on continue à l'aimer parce qu'elle plaît aux autres. Se confiner avec elle dans un amour cellulaire, c'est vouloir le tuer par l'abus de la contemplation. La passion ne peut fructifier longtemps à l'odeur du renfermé. La première préoccupation d'une femme maîtresse d'elle-même, doit être au contraire de compromettre le plus ouvertement possible celui qu'elle a l'intention d'accaparer. La société finit toujours par accepter ce qu'on lui impose avec résolution. Publier son amour, c'est presque publier ses bans. Dans la catégorie des créatures où le corps d'une femme est un végétal et son cœur un minerai, il est de tradition que le harpon une fois lancé sur un oiseau de passage, il faut l'obliger à débuter par une folie pécuniaire, qui le force, selon l'expression brelandière, à courir après son argent.
— Moi , disait récemment, dans un foyer d'acteurs, une artiste de haute chorégraphie, dès que j'entre en ménage, je commence par me faire acheter cinquante mille francs de bijoux dans les trois premiers jours. Non pas que je les aime, mais, voyez-vous, quand un monsieur a attaché lui-même aux oreilles d'une femme des brillants gros comme des noisettes, il n'est pas très flatté de voir le produit des notes qu'il a acquittées, se promener au bras d'un autre. Il s'attache alors à nous comme à un capital ; et quand il nous arrive de le menacer de retourner dans notre famille s'il n'allonge pas encore une bagatelle d'une vingtaine de mille francs, il se dit avec un grand bon sens, cet homme :
« J'en suis déjà pour cinquante mille, il serait trop niais de tout perdre, faute d'avoir su sacrifier encore quelques billets de banque. »
Il en est à peu près de même dans l'ordre purement sentimental. Quand celle dont vous consentez à devenir le gérant responsable se montre aux avant-scènes, entourée de gilets en cœur.
vous lui reprochez de prodiguer ses sourires. Mais quand pour mieux vous les réserver tous, elle se calfeutre et se mure avec vous dans une chambre, au fond d'un corridor, vous ne tardez pas à vous faire tout bas et quelquefois tout haut cette réflexion comminatoire :
« Elle est donc bien désagréable à regarder, que personne ne fait attention à elle. »
L'amie de Maximilien se trouvait si forte de son inaltérable attachement pour lui, elle sentait sa . conscience si parfaitement équilibrée que, loin de s'essayer à donner le moindre relief à sa beauté, elle eût plutôt cherché à l'éteindre. Aussi, dans sa sécurité inaltérable, se fut-il plaint volontiers de ce manque radical de coquetterie. Si Tamant heureux, en triomphant de la femme, triomphe aussi 'du mari, le mari triomphe à son tour du soupirant repoussé. Cette satisfaction d'amour-propre était refusée à Maximilien, qui, possesseur inattaqué, ne trouvait personne contre qui lutter et n'avait conséquemment personne à vaincre.
— Si jamais je trouve l'occasion de lui faire une scène de jalousie, à celle-là , j'aurai du bonheur, se disait-il.
Il en était à concevoir quelquefois des doutes sur cette beauté qui, au premier abord, l'avait si vivement frappé. C'est alors qu'il se répétait : Oui, mais elle est si bonne, ce qui équivaut à peu près à cette plaisanterie de coulisses généralement appliquée aux auteurs malheureux :
« Il n'a aucun talent, mais il aime tant sa mère. »
Il résultait de cet ensemble de réflexions qu'après six mois exempts de tout orage et même de tout grain, Max, profondément dévoué et sincèrement attaché à Geneviève, avait fini par se rendre tous les jours chez elle, moins comme un amant qui court embrasser sa maîtresse que comme un employé qui va à son bureau.
C'est vers cette époque que se produisit dans la maison du docteur Houzelot un événement décisif. Depuis longtemps les certificats d'aliénation mentale suivis de transférements violents dans des cabanons suspects, passaient pour avoir remplacé quelque peu les lettres de cachet. - L'opinion publique avait été saisie de plaintes de toute sorte, d'où il résultait que la démence et l'incarcération de l'un, profitant presque invariablement à un autre, la première pouvait bien être supposée et la seconde criminelle.
Les journaux s'émurent. Le gouvernement feignit de s'émouvoir. Il prétendit même que sa
sollicitude avait devancé les réclamations qui surgissaient tout à coup et qu'une enquête sur les actes signalés était décidée en principe. En matière politique et gouvernementale, quand on déclare une chose décidée « en principe., » c'est qu'on n'a jamais eu l'intention de l'exécuter en réalité, et il est probable que ce principe-là serait allé rejoindre les autres, quand l'éclat de la célèbre affaire Sandow vint forcer la main au pouvoir. Le docteur Houzelot, qui avait été quelques années médecin en chef de la Salpétrière, fut chargé, conjointement avec trois de ses collègues, de se constituer en commission médicale avec mission d'aller inspecter « minutieusement, » disait l'arrêté ministériel, les maisons de santé indiquées comme ayant été transformées en maisons de détention ; et de constater de visu si les pensionnaires de ces établissements hybrides étaient en état de traitement ou en état de séquestration arbitraire. Le voyage de la commission dans un des principaux départements de l'Est amena une série de
révélations imprévues. Elle découvrit notamment, dans un des lazarets soumis à son inspection, une véritable salle de torture, où les malades récalcitrants étaient appliqués à la question ordinaire et extraordinaire, extraordinaire surtout, puisque les malheureux étant aliénés ne trouvaient à cette question aucune réponse à faire. L'impunité dont le directeur et les gardiens se croyaient assurés, grâce à l'état mental de leurs administrés, leur avait inspiré des abus d'autorité dont l'histoire de France seule aurait offert des exemples. Des cicatrices apparentes, des têtes affamées, des estomacs perdus, attestaient que l'abondance des coups régnait dans la maison en proportion du manque de nourriture.
Le docteur Houzelot, indigné, interpella publiquement le propriétaire de cette geôle :
ce Vous n'êtes pas un directeur d'hôpital, lui dit-il, vous êtes un garde chiourme. C'est au bagne que vous devez aller continuer vos études. Soyez sûr que si je puis vous faciliter
les moyens d'aller les compléter ma protection vous est acquise. »
Et sans désemparer, la commission dressa un rapport, concluant, avant toute décision ultérieure, à la fermeture préalable de l'établissement.
Les paroles du docteur Houzelot avaient couru la ville et y avaient produit une sensation formidable. Le directeur tortionnaire était considéré dans le département comme une créature du clergé. Son arrestation, discutée dans tous les cafés, devait être le triomphe de l'esprit moderne. Vn vieux libéral n'hésita pas à déclarer que sa chute serait la revanche de la Saint-Barthélémy.
Quinze jours après la visite de la commission médicale, le scandale durait encore et les révélations continuaient à aller leur train, lorsqu'on apprit officiellement que le directeur de cet hospice si peu hospitalier ne serait ni arrêté ni destitué ; que la maison ne serait pas fermée et que le premier gardien en serait seul déplacé pour cause de « négligence. »
L'ironie de cette conclusion, où tout le monde voulut voir le jeu d'influences sous-jacentes, parut au docteur Houzelot tellement inacceptable qu'il proposa à ses collègues de rédiger en commun une protestation catégorique contre l'avanie (le mot devait s'y trouver) dont une commission officielle venait d'être l'objet. Les trois collègues tergiversèrent, ils prétendirent comme ça qu'ils étaient pères de famille et qu'ils ne tenaisnt pas à se mettre à dos la Cour de Rome.
Houzelot, trop engagé pour rétrograder, prit sur lui de maintenir la protestation, qu'il signa seul et qu'il adressa au ministre de l'Intérieur avec menace de la faire parvenir aux journaux, si les bureaux n'en tenaient pas un compte sérieux.
Les bureaux ministériels en tinrent un compte extrêmement sérieux, en efïet, car il reçut, peu de temps après, dans le chef-lieu où il était resté afin de compléter son enquête, la visite d'un chef de division envoyé auprès de lui avec
un projet de conciliation basé sur des concessions mutuelles. Le fonctionnaire délégué convenait que les faits mis au jour avaient une gravité exceptionnelle. En conséquence, et uniquement pour ne pas semer des ferments d'agitation dans un pays aussi impressionnable que le nôtre, il proposait au docteur de retirer son rapport, moyennant quoi celui-ci recevrait, au 15 août, sa nomination d'officier dans l'ordre impérial de la Légion d'honneur.
Houzelot craignit de passer tout entier dans l'engrenage s'il consentait à y fourrer seulement le petit doigt. Il répondit à ces propositions d'armistice par l'envoi de sa démission de membre de la commission d'inspection des maisons d'aliénés, et fit incontinent ses malles pour retourner à Paris. Mais cet acte de désintéressement et de vigueur avait développé sur le territoire du département de telles sympathies en faveur du docteur, que tous les indépendants des environs le happèrent au passage et le forcèrent à s'oublier un jour encore dans
la Capoue d'un banquet de cent vingt couverts machiné en son honneur.
Aux assauts d'éloquence provinciale qu'il eut à subir avant le café, il répondit par un discours improvisé dans la forme familière usitée en Angleterre et qui donne aux déclarations les plus solennelles l'allure d'une conversation. Il développa cette thèse que les gouvernements les plus intolérants étaient justement ceux qui toléraient les choses les plus intolérables; et que les publicistes avaient évidemment calomnié l'Empire en dénonçant son autocratie et son arbitraire, car souffrir, comme il le faisait, que le chef d'un établissement sanitaire torturât ses clients selon son absolu bon plaisir, indiquait, de la part du pouvoir, un respect illimité de la liberté d'action.
Il fit l'autopsie de cette horloge administrative dont tous les rouages sont tellement enche- % êtres qu'on ne peut pas remplacer un huissier vans s'exposer à voir éclater le grand ressort.
Les saillies de galté âpre mais toute pari-
sienne dont il clairsema sa causerie, étonnèrent et ravirent ces auditeurs départementaux qui semblent passer leur langue à l'empois avant de prendre la parole. Un des banqueteurs, gros manufacturier des plus influents, au milieu des applaudissements unanimes qui accueillirent la péroraison de l'orateur, lâcha ce mot qui résumait l'opinion de l'assistance :
« Le député que nous cherchions, le voilà ! » Cette soirée, qui devait avoir sur la destinée des principaux personnages de cette histoire des conséquences directes, révéla au docteur Houzelot deux choses qu'il ignorait au même degré : La première qu'il était orateur, la seconde qu'il était ambitieux.
La naissance de Maximilien ayant coûté la vie à sa mère, le docteur Houzelot s'était trouvé veuf très jeune encore. A trente ans un mari n'a d'ambition que pour sa femme; à cinquante ans il en a pour lui. La vie fiévreuse et piétinante d'un médecin voué à la clientèle, et accablé de coups de sonnette quinze heures sur
vingt-quatre, avaient fait pour lui les journées trop courtes d'un bon cinquième. Il avait eu juste le temps de faire fortune comme père de famille et de se convaincre, comme médecin, que la plupart des maladies les plus redoutées, c'est-à-dire la fièvre typhoïde, la fluxion de poitrine, la petite vérole et quelques autres pour lesquelles les princes de la science sont journellement invoqués et convoqués, se guérissent toutes seules avec deux tasses de bourrache et un bon feu dans la chambre, quand elles doivent se guérir.
Mais cet impérieux besoin de concentration et d'isolement intermittent qui poursuit toute nature choisie, il n'avait jamais pu le satisfaire. Les années avaient filé comme des flèches ; et à l'âge de cinquante-deux ans, après trente ans d'exercice, il lui semblait avoir déposé depuis trois mois tout au plus, son tablier d'interne.
Il n'y a pas, pour un homme politique, de moment plus émouvant que celui où il sort de la vie privée pour entrer dans la vie publique.
Un spectateur qu'on irait chercher dans sa stalle pour l'installer sur la scène en qualité d'acteur, en lui disant : •
ce Marche! cette pièce que tu es venu voir, c'est toi qui va la jouer » ne serait pas plus ahuri, plus désorienté et en même temps plus ébloui que le simple citoyen appelé à parler à la foule dans laquelle il est resté longtemps confondu. La transition, pendant laquelle l'homme qui regardait se sent devenir l'homme qu'on regarde, est pleine d'angoisse et de vertige.
Cette députation qui, à la chaleur des toasts, tombait dans le cerveau du docteur Houzelot, devait y pousser des racines vivaces. Eclairé sur la valeur réelle qu'il fallait attribuer aux airs gourmés et aux cravates blanches cle ses confrères, désillusionné sur les femmes dont en sa qualité de médecin homme d'esprit, il recevait quotidiennement les confidences, il recueillit comme une manne cette nouriture politique qui promettait de remplir le vide de sa
carrière déjà longue. Au moment de quitter la salle du banquet, il se sentit un instant devenir immobile sous les bravos que soulevèrent ses dernières paroles. Il s'était vu tout à coup comme dans un rêve d'opium, debout au Corps législatif, déconcertant le ministère, émotionnant les tribunes et désagrégeant les majorités.
On approchait de 1865. Des élections partielles étaient imminentes, bien que le gouvernement eût décidé de les retarder jusqu'à la limite extrême octroyée par des lois dont l'élasticité se développait d'heure en heure. Ce pouvoir, qui se prétendait issu du suffrage universel , tremblait continuellement devant son père. Mais enfin, le quart d'heure de Rabelais approchait, on ne pouvait en douter aux noms qui circulaient dans les foules. Des réunions s'organisaient sous l'influence de cette opposition déjà clandestine que le Deux- Décembre s'était créée à lui-même, faute d'oser affronter les périls d'une opposition déclarée.
L'Empire refusait la liberté de peur qu'elle dégénérât en licence, et il allait périr par la licence- pour n'avoir pas voulu donner la liberté.
Le département dont le docteur Houzelot était si rapidement devenu le favori à la suite de sa courte campagne avait, par suite de décès, un député à nommer. Tous les souscripteurs du banquet offert au courageux démissionnaire devaient exercer, par leur situation dans le pays et leur fortune, une action prépondérante sur le choix et le succès du candidat. Or, il se voyait sûr de leur appui, car l'opposition n'avait pas, à ce moment, le caractère anti-dynastique qu'elle a affecté depuis, et le bourgeoisisme qui, malgré tout, constituait le fond du caractère du docteur, ne pouvait faire que bon ménage avec celui de ses convives.
Aussi, au milieu de la fricassée de poignées de mains qui l'accompagnèrent jusqu'à la gare lorsqu'il prit le train pour Paris, se répétait-il
avec la joie d'une vieille fille qui marche enfin à l'autel :
« Cinquante-deux ans! c'est la jeunesse électorale ! »
Mais il ne suffit pas d'avoir séduit l'opinion publique, il est indispensable de l'alimenter. A peine rentré dans son cabinet et assis dans son fauteuil, le père de Maximilien se traça le plan d'un ouvrage démocratico-hygiénique sur le régime des prisons. Prévoyant le cas où le temps matériel manquerait pour qu'il fût publié avant le vote, les feuilles de Paris, et surtout celles du département en vue duquel il était écrit, le présentèrent à leurs lecteurs comme étant sous presse, bien que l'auteur en cherchât encore le titre. Mais promettre un livre vaut quelquefois mieux que de le faire paraître, car il est à peu près sûr que l'annonce sera lue, et rien ne prouve que le volume l'aurait été.
Un matin, vers neuf heures, Houzelot, assis devant son bureau, était occupé à classer des observations et des notes, lorsque Félix lui rc-
mit une carte de visite autographiée, étroite et médiocrement propre, contenant pour toute indication ce nom tout sec :
MATHUSSEM.
Le docteur croyant à une consultation, allait faire prier le visiteur de revenir dans l'après-midi, lorsqu'il vit entrer dans son cabinet, par l'entrebâillement de la porte, un être de son sexe, peut-être de son âge, couvert d'une houppelande nuance bronze florentin, à laquelle le temps et le frottement avait donné une sorte de patine, et qui, un chapeau gris à la main, bien que la saison se prêtât peu au déploiement de cette couleur, attendait dans une attitude modeste, mais résolue, qu'on lui adressât la parole.
Même si cette façon subreptice de pénétrer jusqu'à lui n'eut pas mis en défiance M. Houzelot, le coup-d'œil rapide qu'il laissa tomber sur l'étranger n'eut pas été précisément favorable à celui-ci : Ses vêtements trop larges, soutenus par deux épaules en porte-manteau, laissaient
voir un cou fané qui sortait du collet de la houppelande comme de la carapace d'une tortue. Ses paupières supérieures, jaspées rouge et violet recouvraient en partie, comme des persiennes à moitié baissées, des yeux vitrifiés qui semblaient regarder en dedans ; et si quelqu'un avait eu le courage de consacrer une minute à l'examen de ce crâne huileux,, il se serait demandé si l'enduit qu'on y distinguait était une couche de cheveux imprégnée de graisse ou une couche de graisse sur laquelle on avait collé des cheveux.
Et comme Houzeîot restait à l'état de point d'interrogation devant cette tête gélatineuse :
— Monsieur le docteur, dit l'inconnu en soulevant une de ses jambes courtes pour faire en avant un nouveau pas qu'il n'osa cependant risquer, j'ai appris tout à l'heure que vous terminiez un important travail sur le régime alimentaire des prisons. Voila vingt-cinq ans que je suis dans les maisons de détention.... comme entrepreneur des travaux et fournisseur des vivres, se hâta d'ajouter le visiteur en voyant les
yeux de son interlocuteur se porter vers le clou auquel était suspendu sa montre. Je puis donc vous transmettre sur ces matières spéciales des documents dont vous me remercierez, j'en suis sûr.
— Asseyez-vous, je vous prie, monsieur, dit le docteur, revenant de ses préventions. Vos indications peuvent m'être, en effet, fort utiles, et je vous remercie vivement d'avoir bien voulu m'aider ainsi de votre expérience, mais je ne puis vous cacher que je n'ai pas l'intention de me montrer absolument tendre pour MM. les entrepreneurs, qui, m'a-t-on certifié, abusaient étrangement de la situation précaire des malheureux détenus qu'ils étaient chargés de sustenter.
— En effet, répondit Mathussem, collant familièrement sa main poisseuse sur le genou de M. Houzelot, s'il y a au monde une situatiou où l'on ne devrait pas être exploité, c'est celle de prisonnier. Eh ! bien, il arrive précisément tout le contraire. ^'
— En ce cas répliqua le docteur, démonté par ce cynisme, je ne vois pas trop ce que vous avez à gagner à venir me signaler des abus ou peut-être des turpitudes dont vous profitez comme les autres.
— Plus tard nous reviendrons là dessus dit l'entrepreneur. D'ailleurs mon affaire est faite maintenant; je me retirerai quand je voudrai; et une fois hors de la boutique , on pourra bien raconter sur moi les mille et une infamies, voilà qui m'est égal, par exemple.
C'est un homme qui veut se venger de quelque concurrent encore plus malhonnête que lui, pensa Houzelot.
Mais il avait besoin de faits et de chiffres, il ne crut pas devoir s'indigner outre mesure.
— Personne ne pourrait vous renseigner comme moi : j'ai des traités avec vingt-deux prisons et maisons d'arrêt, reprit Mathussem, en tirant des doublures de sa houppelande un portefeuille qui vomissait des papiers tant par ses poches que par ses déchirures.
Parmi les professions inconnues, il en est peu à la fois de plus ignorées et de plus singulières que celle d'entrepreneur des travaux qui sortent des établissements pénitentiaires, et des fournitures qui doivent y entrer. Cet art de moraliser des criminels et de s'en faire cinquante mille livres de rente, consiste principalement à dépouiller des hommes condamnés pour avoir dépouillé les autres, c'est-à-dire à leur donner à fabriquer des porte-monnaie qu'on vend six francs et à les leur payer cinq centimes, sur lesquels on leur en retient deux comme invite au respect de la propriété.
Les marchés passés pour l'habillement et la nourriture des détenus, donnaient lieu à cette époque (j'ignore si les choses ont été modifiées depuis) aux combinaisons les plus invraisemblables. La somme consacrée par l'Etat à l'entretien de chaque prisonnier étant à peu de chose près idéale, le secret du métier réside dans le talent de servir aux condamnés des soupes au bouillon d'épluchures pour leurs esto-
macs, pour leurs jambes des pantalons déjà illustrés ou plutôt lustrés par plusieurs générations de réclusionnaires, et pour leurs pieds des sabots de rencontre, ratisses avec des morceaux de vitre, afin de laisser croire qu'ils sont fraîchement sortis du peuplier qui les a vas naître.
Mathussem vendit toutes les mèches, découvrit tous les trucs, déchira tous les voiles avec une complaisance inaltérable. Il passa deux heures en tête à tête avec Houzelot qui enregistra soigneusement toutes ses révélations.
— Cet homme est une mine, se dit-il, mon livre aura un succès fou.
Et il ne put, en le reconduisant, après lui avoir donné rendez-vous pour le lendemain, se retenir de serrer cordialement sa main cadavéreuse,
Dans la soirée, le docteur raconta à Maximilien la bonne fortune qui lui tombait des nues. Il y avait à rire et à pleurer dans le récit des pirateries détaillées par Mathussem.
— C'est la dernière incarnation de Vautrin, dit Max; invite donc un jour ce vieux Robert- Macaire à dîner. Il doit être à se tordre.
Les conférences durèrent deux jours. Le troisième jour, Mathussem arriva une heure plus tard qu'à l'ordinaire dans un costume presque régulier. Il portait notamment une chemise blanche et un chapeau noir.
— Je vous apporte des calculs très intéressants sur les prix de revient des chaînes d'acier qui se font dans nos maisons, dit-il. P'ici à quelques jours je vous dévoilerai les mystères de la fabrication des épingles, puis des veilleuses, et enfin...
— C'est que je suis un peu pressé, interrompit le docteur. Il est de première importance pour moi que mon livre soit publié avant la convocation des électeurs ; car vous savez qu'il est question de pourvoir aux quatre sièges actuellement vacants au Corps législatif.
— Ah! c'est donc vrai ce que j'ai déjà lu à trois ou "quatre reprises différentes. Vous vous
présentez? demanda le fournisseur avec une nuance de surprise.
— Que voulez-vous, mon chei monsieur Mathussem. On m'a menacé de la colère du peuple, si je ne me laissais pas faire. Alors je me suis laissé faire.
— Tiens ! c'est étonnant..., murmura Mathussem, comme ayant l'air de se parler à luimême.
— Etonnant ? quoi ? que trouvez-vous étonnant?
— Que vous vous présentiez..., j'avais cru..., je pensais..., mais je commence par vous déclarer que je ne suis pas trop ferré sur les droits dueitoyen français. ..
"-". Eh ! bien, que pensiez-vous? fit le docteur, avec une précipitation singulière.
— Je pensais... que vous n'étiez pas éligible. ;
— vQui 7 moi ? à quel propos supposezvous?..., balbutia le docteur, troublé presque au point de défaillir.
L'œil du fournisseur ne perdit pas une goutte de cette sueur froide.
— Je peux me tromper, notez-le bien, reprit-il, quoique je sois dans les prisons depuis vingtcinq ans. C'est un jour, tout à fait par hasard, qu'il5 m'est tombé dans les mains un dossier qui vous concerne... Oh! je ne vous rappellerais certainement pas cette affaire si elle avait la moindre gravité, ajouta-t-il vivement. C'est une vétille, un enfantillage. Il y a trente-deux ans de l'aventure, vous étiez donc tout jeune. Le désagrément dont vous avez été victime, aurait pu arriver à tout le monde, à moi, à n'importe qui.
— En effet, répondit Houzelot, se raccrochant à la perche que son ennemi feignait de lui tendre, j'avais tout au plus vingt ans.
— Oh ! je sais, je connais..., il y a sept ans que les pièces sont entre mes mains, j'ai eu tout le temps de les étudier. Vous étiez étudiant en médecine; vous alliez dîner chez Raveljvà la Barrière de l'Etoile, en compagnie d'une petite
dame rousse (j'ai vu son signalement), qui a dit, au cours du procès, s'appeler Valérie. Malheureusement, un simple coup de coude sur un ressort a fait relever subitement le store de votre citadine (vous rappelez-vous comme c'était laid, ces citadines ?) et un agent a eu la méchanceté d'arrêter la voiture et de dresser procès-verbal. Il fallait, du reste, que ce fût hLi insignifiant, puisque les dix jours auxquels vous avez été condamné vous avez obtenu de les faire à Ste- Pélagie, dans le pavillon des politiques, où même Valérie, qui avait été acquittée, a trouvé moyen devenir, vous rendre visite. Vous voyez que je suis au courant.
Le docteur, qui avait cru cette histoire, à coup sûr plus ridicule que déshonorante, enfouie dans les brumes de sa vie de carabin, en totalisa instantanément les conséquencesa et se sentit envahi par une agitation qui l'étranglait tout en lui donnant envie de crier. Iî n'en prit pas moins un ton dégagé pour répondre au récit de Mathussem :
— Il n'y a réellement pas là de quoi fouetter un chat.
— C'est absolument mon avis, répliqua l'industriel. Il faut que cette magistrature n'ait pas deux liards de sang dans les veines pour condamner à dix jours de prison un ieune homme coupable d'une pareille niaiserie.
— Et qui date de trente-deux ans ! il y a incontestablement prescription.
— Malheureusement la loi politique n'entend pas de cette oreille-là, dit Mathussem. Tout individu, condamné pour outrage aux mœurs, et c'est là votre cas, reste à jamais privé de ses droits électoraux. C'est bête comme tout, mais on ne peut rien y faire. Les cléricaux nous reprochent bien, à nous autres, la prise de la Bastille, effectuée il y a soixante-seize ans. Or, vous avez, dans votre rapport sur cette maison d'aliénés, froissé le clergé qui n'oublie rien. Comme c'est surtout la moralité de ce gouvernement qu'on attaque, sans compter qu'on a bien raison, le bon VeuiJlot serait enchanté de
produire contre un candidat hostile des faits tant soit peu scandaleux. Ce serait désastreux pour le parti.
Il y avait là un essai d'in'imidation. Ce Schylock s'improvisant démocrate, et posant le mal- ■ heureux Houzelot en victime de cette réaction à laquelle lui-même semblait vouloir fournir des armes, qu'il n'hésitait pas, d'ailleurs, à déclarer déloyales, inspirait au docteur une terreur inconnue.
— Enfin, demanda-t-il avec la brusquerie d'un homme impatient de sortii d'incertitude, à qioi tend cet interrogatoire ?
— Mais je ne me permettrais pas de vous interroger, répondit l'entrepreneur avec bonhommie. Vous m'apprenez que des amis à vous ont l'in:ention de pousser votre candidature. Alors, comme je vous savais inéligible, j'ai cru devoir vous avertir, afin que vous soyez prémuni contre une surprise, au cas où vous persisteriez à vous présenter.
Le docteur était parfaitement fixé sur sa si-
tuation électorale ; mais en admettant qu'il eut jamais pris sa condamnation au sérieux, il ne pouvait soupçonner qu'il se trouvât après trentedeux ans quelqu'un pour s'en souvenir et la lui rappeler. Mathussem était-il un ambassadeur chargé de l'amener à se désister de sa candida- ' ture ou un ami désireux de lui épargner un affront? Ce qui l'effrayait le plus, c'était l'abandon excessif que Mathussem avait montré dépuis trois jours dans ses révélations. « Il faut qu'il se sente bien sûr de mon silence pour m'avoir confié tant de secrets, » pensait-il.
Cependant, il crut de bonne politique d'affecter de prendre les choses du meilleur côté :
« Je vous remercie, dit-il, de l'intérêt que \ous témoignez, sinon à moi du moins à notre cause. J'avais espéré, qu'en raison du temps écoule et de l'insignifiance du délit, je n'étais pas indigne de mon titre de citoyen. Si cependant cette déplorable affaire est ébruitée....
— Voilà précisément le point sur lequel je tiens à vous rassurer, répliqua l'entrepreneur,
en allant tirer le verrou qui fait du cabinet d'un médecin une sorte de confessionnal. Je suis le seul être au monde en état de publier votre aventure. A l'époque où elle s'est produite, le casier judiciaire n'existait pas, et les pièces du jugement sont aujourd'hui entre mes mains.
— Mais alors, il dépend de vous de me tirer de ce mauvais pas.
— Parfaitement. La moindre indiscrétion aurait pour vous des conséquences incalculables. Aussi, croyez qu'on me coupera en quatre avant de tirer un seul mot de moi.
— Monsieur Mathussem, dit le docteur, se sentant remonter sur l'eau, je n'oublierai de ma vie l'obligation que je contracte aujourd'hui envers vous. Je vous devrai mon avenir politique.
— Arrangez-vous pour être nommé au moins! fit l'entrepreneur avec une familiarité gênante dont le sens était : allons-nous l'enfoncer ce gouvernement qui va naïvement vous déclarer élu, tandis que vous n'êtes même pas éligible.
Houzelot souffrait horriblement ; mais voir la députation lui échapper l'eut probablement fait souffrir davantage, car dans un élan de reconnaissance irraisonnée , il tendit la main à Mathussem, en lui disant :
— Vous êtes un véritable ami. Je vous en prie, mettez-moi le plus tôt possible à même de vous prouver ma gratitude.
— Nous verrons plus tard, répondit-il. Je vous dis adieu, Léocadie m'attend. Et c'est une demoiselle qui n'aime pas à attendre.
— Léocadie ?
— C'est ma fille. Je n'ai qu'elle d'enfant. Alors je la gâte un peu.
— Ah ! cher monsieur Mathussem, vous avez une fille.
— Vingt-et-un ans. Une brune solide, à qui j'ai appris l'économie. Voilà trois ans qu'elle tient mes comptes et je vous prie de croire qu'elle connaît le prix d'un centime. Je lui donne cinquante-cinq mille francs de dot. Ce
sont toutes mes épargnes. Ah ! le mari qui l'aura ne sera pas à plaindre.
— Je le crois parbleu bien, fit Houzelot, ne démêlant pas à quel aboutissant tendait cet éloge de Mademoiselle Léocadie.
— Mais vous, docteur, reprit Mathussem* Vous n'êtes pas précisément mal partagé non plus. Hier, en venant ici, j'ai rencontré votre fils dans les escaliers. On ne peut pas dire autre chose, c'est un beau garçon.
— A vingt-deux ans, c'est bien le moins qu'on soit présentable.
— Ah ! il a vingt-deux ans ! un an de plus que Léocadie. Rien n'est bête comme un homme moins âgé que sa femme.
Bien qu'il ne put exister dans l'esprit du docteur aucune corrélation entre l'âge de Max et celui de Léocadie, la réflexion de Mathussem avait pris dans sa bouche un caractère d'équivoque si particulier que le père du jeune homme regarda avec une certaine surprise le père de1 la jeune fille.
Non-seulement celui-ci soutint l'assaut sans baisser les yeux, mais prenant subitement le docteur par le bras, il s'approcha de lui comme dans un corps à corps, et lui dit à l'oreille ces mots qui ne pouvaient être entendus et compris que par un complice :
(( Avouez qu'à eux deux, ils feraient un joli couple. »
Le docteur frissonna. Il avait deviné dans toute sa profondeur le but des visites du vieux munitionnaire. Il avait vu clair dans ses ménagements et ses circonlocutions. Il tenait enfin tout le secret de sa conduite.
— Il n'y a pas à en douter, se dit-il. Cet être impudent veut de Max pour sa fille, et il me met le marché à la main.
Mathussem ne s'abusa pas sur l'effet du vœu qu'il venait d'émettre. Il jugea donc imprudent de redoubler, et alla retirer le verrou, ce qui annonçait la clôture du débat.
ce Allons ! reprit-il, à bientôt, docteur. Réfléchissez à notre conversation. Quant à moi, je
me mets à vos ordres. S'il ne fait pas bon de m'avoir pour ennemi, je suis un frère pour ceux qui me témoignent de la sympathie à moi et aux miens.
ce Réfléchissez à notre conversation » voulait dire : décidez si vous aimez mieux être déshonoré et rayé à jamais des listes électorales que
\ ^de laisser votre fils devenir mon gendre. « S'il
ne fait pas bon de m'avoir pour ennemi, » traduction littérale : abondez dans mon sens ou vous n'en sortirez pas vivant. « Je suis un frère, >r autrement : je deviens le vôtre par l'union de nos deux enfants, « pour ceux qui me témoignent de la sympathie à moi et aux miens, » mot à mot . Il ne suffit pas pour obtenir mon silence de se montrer gracieux pour moi, il faut encore, il faut surtout l'être pour ma fille. »
Ces quatre propositions exposées, le père de Léocadie s'enfonça à reculons dans la porte en faisant de la main, au docteur, un salut à la fois compassé, ironique, cordial et menaçant.
Abraham Mathussem qui supprimait son prénom sur ses cartes de visite pour se dispenser d'avouer que son nom de famille était une simple contraction de Mathusalem, avait formulé cet aphorisme, alors qu'il n'était encore que marchand d'habits :
« Il est bon d'être juif, mais il est inutile que le public le sache. »
Il ne rougissait certes pas d'appartenir à une | religion et à une. race qui valent incontestablement les autres; mais les juifs passent pour être de première force en affaires, et on est fort en
affaires à la condition que les autres supposent qu'on ne l'est pas.
Après avoir pataugé six ans dans tous les ruisseaux de la capitale, et descendu les escaliers des hôtels les moins garnis avec des paquets sous le bras, il était entré comme commis aux vivres chez le concessionnaire de fournitures auquel il devait succéder bientôt, grâce aux complaisances de ses soumissions cachetées.
Une fois titulaire des marchés de toute nature à passer avec les administrations pénitentiaires, ce fils d'Abraham, Abraham lui-même, donna l'essor à son génie. Il était tenu, moyennant soixante-trois centimes par jour et par tête, d'alimenter les détenus livrés sans défense à sa stratégie culinaire. Tout ce qui manquait au chiffre de ce forfait (c'est le mot) constituait son bénéfice. Supposez que, chose insupposable, chaque pensionnaire ne lui eût coûté que dix centimes, c'était une somme de cinquante-trois centimes que chacun d'eux lui eut rapporté.
Eh ! bien, ce résultat phénoménal, ce merle blanc, ce dahlia bleu, était celui qu'il caressait en rêve : Pour arriver à ne consacrer qu'une mise de fonds de dix centimes à la fabrication des deux potages et du plat de légumes que l'Etat lui payait soixante-trois, il eut fricassé son père. Les suifs non cotés à la Bourse et les saindoux d'amphithéâtre qui entraient dans la confection de ses bouillons gras, défiaient toute évaporation chimique. Les pois écossés dont il ne livrait que les cosses, les pulpes de haricots sans haricots, et quelquefois même sans pulpes, les choux représentés par leurs trognons, les « fayots » qui cuisaient dans les chaudrons de cuivre avec le bruit du projectile grondant dans la mitrailleuse, tout ce que le regrattage peut donner de déchets avait été réquisitionné en l'honneur de ce décime qu'on s'était promis de ne pas dépasser. Il est cruel de le constater, ce monument d'économie domestique avait été édifié en vain. Toutes les ressources de l'imagination de Mathussem n'avaient jamais
pu faire reculer la dépense moyenne en deçà de onze centimes. Cette unité fastidieuse qui dépareillait si obstinément le chiffre rond, il se réveillait la nuit pour la maudire; il avait essayé de tout pour réussir à la supprimer, et il la retrouvait invariablement à la fin du mois. Elle troublait son sommeil, elle compromettait la dot de son enfant ; il l'avait en horreur, et il ne pouvait s'en débarrasser.
Toutefois, les prodiges qu'il accomplissait à la poursuite de ce grand but avaient fini par lui créer parmi ses clients, messieurs les réclusionnaires, une notoriété spéciale. Quand l'un d'eux, son temps -fini, ^allait retrouver sa carrière d'Amérique, en le vovant entrer diaphane, évidé, chlorotique, les autres locataires s'écriaient d'une voix non exempte d'émotion :
« C'en est un qui revient de chez Mathussem. »
Le jour où il avait mis la main sur les papiers relatifs au déplorable incident qui avait traversé la jeunesse du docteur Bouzeiot, il avait distrait
du dossier les pièces principales de l'affaire et les avait serrées dans ses cartons en se faisant son raisonnement favori :
« On ne sait pas ! »
La campagne électorale commencée en faveur du célèbre aliéniste donnait à cette aventure une importance que l'israélisme de Mathussem calcula à une fraction près. Aussi, lorsqu'en voyant annoncé, dans le Siècle, l'ouvrage du docteur Houzelot, il prit son chapeau pour aller lui offrir ses services, il embrassa tendrement sa fille qu'il adorait (tous les juifs sont d'excellents pères), et la quitta sur ces mots :
« Ma Léocadie, j'ai idée que nous avons enfin rstrouvé notre centime. » •
Le docteur Houzelot était surtout un esprit pratique. Il eut bien vite désencombré sa situation de tous les détails qui l'obstruaient, et la vit dans toute sa netteté,
— L'avenir politique qu'on m'avait fait entrevoir est irrévocablement perdu, se répétait-t-il. Si je maintiens ma candidature, le Mathussem
fera tirer à deux cent mille exemplaires ce jugement irréfutable. Si je renonce à la députation, car il y a gros à parier que j'aurais été nommé, il est capable d'ébruiter l'affaire quand même, et les gazettes officielles ne manqueront pas de soutenir que je me suis retiré de la lice pour cause d'indignité. Le seul moyen de tout concilier, serait de consentir à'.ce mariage désastreux, mais c'est là une extrémité à laquelle je rougirais de m'arrêterune minute. Il n'y a donc qu'un parti à prendre, s'envelopper de son manteau comme César et attendre les coups.
Quand Maximilien revint de chez Geneviève, à l'heure ordinaire, pour se mettre à table, il remarqua que son père était extrêmement changé.
— Dieu! s'écria-Uil, comme tu as mauvaise mine. Tu* travailles *trop, papa. Ce livret t'absorbe à un point ridicule. Est-ce que le vieux fricoteur de chair humaine qui t'accapare tous lesjours, pendant dnql heures, ne va p|s bientôt, nous laisser trànquUïo^.
— Allez donc lui proposer pour beau-père un homme qui traite de cette façon -là, pensa Houzelot. Il répliqua cependant à tout hasard : Tu te trompes complètement à son sujet, c'est un causeur charmant. Il sait beaucoup ma foi, et ce qu'il ignore il le devine. T'ai -je dit qu'il a une fille?
— Pour peu qu'elle ressemble à son père au physique et au moral, ce doit être une jolie paroissienne, fit Max, en se versant à boire.
— Tout ce que je sais, c'est qu'il paraît l'idolâtrer. Du reste les êtres les plus disgraciés donnent souvent le jour à des enfants adorables. Ça arrive.
— Et le contraire arrive aussi, malheureusement.
Le père de Maximilien passa une nuit atroce. En même temps qu'il voyait sa fortune politique et presque son honneur lui échapper, il faisait une découverte bouleversante : à savoir que le vitriol de l'ambition avait déjà creusé dans son cerveau un trou d'une profondeur presque in-
sondable. A partir du moment où il s'était senti palpiter sous les émotions de la vie parlementaire, il avait parcouru tout le clavier des sensations dont le formulaire se trouve au compte rendu officiel des séances de la Chambre. II avait savouré par avance cette phrase, terrible au point de faire du président, qui peut seul la prononcer, un être à part :
« La parole est à M. Houzelot. »
Il avait vu en rêve les rubriques : très bien !. ., très bien!... applaudissements réitérés... sensation... mouvement... faire la chaîne des dames avec les : c'est cela ! les : bravo ! les : l'orateur reçoit les félicitations d'un grand nombre de ses collègues, et autres certificats d'adhésion donnés par des sténographes aux représentants de la France.
Et tout à coup, sans transition, presque sans avertissement, les gradins de la tribune s'écroulaient sous ses pieds ; le plafond lumineux de l'enceinte législative lui tombait sur la tête. Avoir amoureusement vogué pendant deux mois
sur un lac d'azur et se sentir, un matin, entraîné par les rapides du Niagara, telle était la révolution subie par le docteur. Il arpentait sa chambre à coucher en s' épongeant le front. Il mordait son mouchoir. Il se noyait la tête dans son édredon. De temps en temps, il essayait de se convaincre que les insinuations de l'audacieux cantinier étaient purement fortuites, qu'après tout la proposition relative à Max n'avait pas été directe et ne revêtait conséque.mment pas le caractère de chantage qu'il se sentait disposé à lui attribuer.
Mais le rictus de la bouche et le plissement de patte d'oie du père de Léocadie murmurant : « Avouez qu'à eux deux ils feraient un joli couple, » étaient féconds en renseignements. Dès le lendemain d'ailleurs, une nouvelle visite de Mathussem vint anéantir les derniers doutes.
— Eh ! bien5 où en sommes-nous? demanda-t-il d'un air de connivence et avec la froideur d'un syndic chargé de terminer une liquidation.
Le docteur Houzelot pouvait répondre que
cette question était bien brutalement posée, que le nom de Mlle Léocadie avait été à peine prononcé dans la séance précédente, et qu'il n'avait considéré les ouvertures de Mathussem que comme des fantaisies sans portée. Mais l'attitude du vieux vivandier le montrait comme ayant si bien conscience de l'impression profonde qu'il avait produite sur le docteur, que celui-ci jugea inutile toute dépense de mots.
— Où en sommes-nous ? dit-il. Ah ! ça, c'est donc sérieux?
— Sérieux! le bonheur de nos enfants! je le crois, par exemple.
— Leur bonheur ! ils ne se connaissent seulement pas ! s'écria Houzelot, essayant de jouer avec; une situation qu'il n'osait attaquer de front.
— Mais oui, leur bonheur, répéta Mathussem. Léocadie serait enchantée d'entrer dans la famille d'un député. L'enfant est un peu ambitieuse; vous ne lui en^vowlrez^pas, vous qui l'êtes un brin aussi/"
— Et vous vous imaginez que mon fils, qui a toujours fait ses dix-neuf volontés, se laissera marier ainsi tout de suite, comme dans un haras?
— Remarquez que je ne vous demande rien. Je ne suis pas un homme à jeter Léocadie à la tête de personne ; mais enfin, lui en avez-vous seulement parlé, à votre fils... de nos projets?
— De vos projets, voulez-vous dire. Non, ma foi. J'aurais été bien reçu !
— Allons ! conclut Mathussem, faisant mine de prendre son parti, je vois que vous ne voulez absolument pas être député.
C'était clair. Un brouillard jaune emplit les yeux du docteur. L'entrepreneur atteignait la porte ; il l'arrêta par ces mots dont la brutalité masquait une évidente concession :
— Vous pouvez vous vanter d'être un singulier type.
— A quel propos ? fit l'israélite qui ne demandait qu'à revenir sur ses pas. Nous sommes deux pères de famille qui devraient ne penser
qu'à s'entendre. Eh! bien, pas du tout, vous êtes là, vous vous emportez ! vous jetez les hauts cris !
Houzelot n'avait pas jeté le moindre cri. Mais Mathussem tenait à lui attribuer des torts, afin de lui permettre de saisir une occasion de les réparer.
— Je m'emporte ! moi ? riposta le docteur : c'est vous qui me proposez des choses impossibles, et qui, par-dessus le marché, voulez les brusquer sans seulement me laisser le temps de me reconnaître.
Quand un homme dit : laissez-moi le temps de me reconnaître, il est vaincu.
— Qui vous parle de brusquer quoi que ce soit? répondit Mathussem, sentant s'affermir sous lui le terrain qu'il avait habilement déplacé. Je suis prêt à user des plus grands ménagements. Arrêtons-nous à l'idée que voici : vous viendrez dîner demain à la maison avec votre fils? Il verra Léocadie. Eh ! mon Dieu, on ne sait pas.
— Lui ! vous ignorez quel travail c'est pour le faire dîner en ville.
— Dam ! je n'ai pas la prétention de le traiter comme chez Bignon. Je ne suis qu'un pauvre diable, dit humblement le fournisseur. Mais on ne trouve pas non plus tous les jours cinquante cinq mille francs sous sa serviette. Enfin, faites tous vos efforts pour nous l'amener. Nous serons enchantés de le voir. 24, rue des Vinaigriers. Six heures précises. C'est le vieux style chez nous.
Et Mathussem regagna l'antichambre comme pour laisser le docteur seul à seul avec son désarroi. Celui-ci essaya une résistance qui déjà n'était plus dans son cœur et qui se résuma dans cette mince menace lancée de loin à son amphytrion aux trois quarts disparu.
« Ah î vous savez, je ne réponds de rien. »
Si cependant Maxim.ilien voulait, se dit-il, quand il fut rendu à lui-même, tout dépend de lui. Est-ce que ma réputation, mon mandat de député ne feront pas partie de son patrimoine? De ma vie je ne l'ai contrarié en quoi que ce soit, nous verrons si le premier sacrifice que je lui demanderai il me le refuse.
Maximilien entra pour le déjeûner. Il était de ces fils que leurs parents ne voient guères qu'à l'heure des repas.
— Jamais tu ne devinerais la corvée qui
m'attend, lui dit son père. Si tu es un bon fils, tu la partageras avec moi. Je ne me sens pas la force de l'accomplir tout seul.
— Il ne s'agit pas de quelque mauvaise affaire au moins, fit Max.
— Sais-tu chez qui nous dînons demain ? chez le père Mathussem, qui est venu tout à l'heure déposer une invitation à mes pieds.
— Comment ! chez cet anthropophage ? Et tu as accepté ?
— Il insistait tant ! et puis franchement je lui dois beaucoup. Voilà quatre journées qu'il perd uniquement pour m' être agréable.
— Très-bien, mais moi, je ne suis pas de la fête. Me trouver à la même table que ce marchand de légumeSjfiî l'horreur! Il me semblerait voir ses malheureux prisonniers se retirer les morceaux dé la bouche pour les mettre dans mon assiette, ce qui serait un spectacle peu ragoûtant.
— Avec ça qu'ils sont si intéressants tesr rêclusionnaires, répondit avec 'quelque humeur
Houzelot désespéré de se voir engagé dans cette impasse.
— Papa, fit en riant Maximilien. tu deviens réactionnaire. Je serai obligé d'avertir ton comité électoral.
— Voyons!- Max, dit Houzelot, en pressant les deux mains de son fils d'une étreinte presque suppliante, ne me refuse pas, viens dîner avec moi chez cet homme.
— Du moment où tu y tiens à ce point-là, j'irai certainement mon pauvre papa, dit Max, en embrassant son père. Un mauvais dîner est bientôt passé : d'ailleurs, ne m'as tu pas raconté qu'il avait une fille ?
— Ah ! tu te rappelles ?
-•- Cette Colombine va nous faire manger d'affreux Arlequins. Mais je t'avertis, si je n'ai rien autre chose à me mettre sous la dent, c'est sur elle que je me rattrape. Je lui ferai une cour scandaleuse.
— Tu feras tout ce que tu voudras, dit le docteur presque joyeux en rendant à Maximilien
son embrassade. A demain, viens me prendre à cinq heures et demie. Il paraît que Mathussem dîne à six heures.
— A six heures ! il est complet.
Le lendemain, à l'heure dite, le docteur et son fils entraient au n° 24 de l'interminable rue des Vinaigriers, dans un de ces bâtiments dits maisons d'ouvriers, dont les cours sont généralement la proie d'échelles, de planches, d'enclumes et autres impedimenta aussi difficiles à franchir qu'à énumérer. Du rez-de-chaussée au quatrième, l'escalier allait se rétrécissant d'étage en étage. A partir du quatrième, l'immeuble tournait au pigeonnier. Heureusement, le carré où ils s'arrêtèrent donnait encore place à un homme de grosseur moyenne. A peine la porte de l'appartement, occupé depuis vingt ans par Mathussem, se fut-elle ouverte devant les deux invités, qu'ils se trouvèrent encaissés dans les parois d'un corridor servant d'antichambre, et tellement étroit [que Mathussem se crut obligé de s'en excuser. Il leur expliqua que le pro-
priétaire, ancien entrepreneur de maçonnerie, avait taillé dans ce couloir à tout faire une cuisine et des cabinets, de telle sorte que le visiteur devait renoncer à y passer autrement que de profil. C'est seulement dans la salle à manger qu'il reprenait sa surface.
Le jour de l'emménagement l'exiguité de ce boyau n'avait pas permis aux commissionnaires de monter les meubles autrement que par la fenêtre. Et le gros du ménage ayant été endommagé sur plusieurs points pendant l'ascension, Mathussem avait argué de ce prétexte pour se dispenser d'abord de changer d'installation, afin de ne pas exposer ses canapés à de nouvelles catastrophes, ensuite de renouveler son meuble, ce qui eût été en même temps renouveler des avaries que vingt années d'usage avaient d'ailleurs sensiblement aggravées.
En outre, racontait le fournisseur juré près les prisons et maisons centrales, un peu honteux de la forme de ses ottomanes et aussi de leur fond, Mme Mathussem, hydropique depuis
trois ans et très enflée du côté des jambes, qui lui refusaient obstinément tout service, habitait, probablement à perpétuité, entre les bras d'un fauteuil à roulettes dont aucune puissance humaine n'aurait pu la faire déloger.
Or, le fauteuil étant trop large pour passer par la porte, et Mme Mathussem ne pouvant décemment déménager par la fenêtre, il fallait de toute nécessité attendre sa mort pour quitter l'appartement de la rue des Vinaigriers, où la malheureuse impotente se trouvait ainsi bloquée pour toujours, comme dans une enceinte fortifiée.
Mathussem, que rien ne démontait, se sentait toutefois extrêmement impressionné en présence de deux hommes du monde, si différents de son entourage ordinaire. Il se trompait de portes, enchevêtrait ses pieds dans les déchirures des tapis. A une question de Maximilien, il répondit : « Oui, madame. »
Il fit entrer ses deux convives dans une pièce carrée, tellement tapissée de cartons verts du
plancher au plafond, que la couleur du papier de la chambre, si toutefois la chambre avait un papier, et si ce papier avait une couleur, restait à l'état de devinette.
— C'est ici mon cabinet de travail, dit le fournisseur.
Houzelot fils pensa que pour mener ses invités dans un cabinet de travail en attendant que le dîner fut servi, il fallait être privé de salon.
Houzelot père, lui, en voyant tous ces cartons étiquetés et numérotés, pensa que l'un d'eux contenait sans doute son dossier.
Aux coins, la cheminée, dont le marbre noir était fendu dans toute sa longueur, deux flambeaux en galvanoplastie, d'un modèle écœurant, et au milieu, posée sur un piédouche en sapin simulant l'ébène et protégée par un verre -bombé, une tête d'homme évidemment moulée sur nature.
Maximilien regarda ce plâtre, qu'il prit d'abord pour le masque de quelque célébrité défunte, Napoléon ou Jean-Jacques Rousseau.
— C'est la tête de Nouguier, vous savez, l'assassin qui a été récemment guillotiné à Versailles, fit gracieusement Mathussem. Le mouleur en a tiré une épreuve spécialement pour moi. Je suis allé le voir exécuter, et croyez-vous que Léocadie a voulu absolument venir avec moi. Les femmes sont impayabbs.
Houzelot père lança un regard exaspéré à celui que la nécessité faisait son complice. Mathussem comprit qu'il avait commis ce qu'au boulevart on nomme un impair. Mais , il ne trouva, pour le réparer, d'autre correctif que ces paroles :
« C'est une bien bonne petite fille. » Une androgyne de cinq pieds cinq pouces, pouvant marcher sur trente-huit ans et toute dépeignée, ouvrit à ce moment la porte du bureau en criant d'une voix de cantinière : « Monsieur ! la soupe est sur la table ! » La salle à manger où l'on passa était le triomphe du placage en noyer. Buffet en noyer, table en noyer, chaises en noyer, console en
noyer, dont les teintes primitives avaient été décomposées par un dévernissage progressif.
L'entrée du potage coïncida avec celle de Léocadie. Le docteur, aussi inquiet de la présentation que son fils y était indifférent, s'aperçut tout de suite que Mlle Mathussem était « tout en buste. » Un front découvert, où son père avait constaté avec joie la bosse du calcul, avançait comme une corniche sur des yeux noirs, qui eussent passé pour grands et bien dessines si l'ombre portée par ce maudit front ne les avait tenus dans une sorte de nuit perpétuelle, avec laquelle ils se confondaient ; l'arête du nez était quelque peu tranchante, la bouche grande, mais les lèvres étaient rouges et les dents fort belles.
Bien qu'elle n'eût que vingt et un ans, elle en paraissait environ vingt-quatre, et elle se rendait certainement compte de cet écart. Sa toilette avait pour principal objectif de lui donner l'air pensionnaire. Elle portait une guimpe en mousseline blanche à petits pois, recouverte
d'un corsage décolleté en foulard violet à bretelles. La jupe, également en foulard violet, complétait un costume de distribution de prix, assez peu en harmonie avec le visage énergique et déjà marqué de la jeune fille.
L'ordonnance de ses cheveux noirs était le résultat d'une étude approfondie des derniers numéros de la Mode illustrée. Elle avait jeté son dévolu sur la coiffure n° 3, laquelle n'était qu'un entrecroisement de canons, de boudins et de nattes, formant des collines, des vallées et des routes stratégiques dans les sinuosités desquelles nous ne nous engagerons pas.
— Elle a été avertie, se dit Houzelot en la détaillant; c'est la toilette d'une femme avertie. Puisse-t-elle produire son effet, bonté du ciel !
L'examen auquel se livrait le docteur fut interrompu par un roulement rappelant le bruit d'un vélocipède en marche, et le fauteuil de Mme Mathussem entra garni de sa pensionnaire, et trainé par la virago dont nous avons parlé plus haut.
La mère de Léocadie n'avait plus ni forme ni âge ; on la poussa à la table comme à une mangeoire. Elle adressa aux deux étrangers un salut de la tête qui ressemblait plutôt à un mouvement convulsif, et, saisissant sa cuiller d'une main tremblotante, ellë^la: plongea^ dans son assiette et essaya de porter^àfisa^bouche une ration de bouillon dont une moitié tomba sur la nappe, et l'autre moitié sur elle*
Léocadie était l'âme de la maison. Elle ordonnait, découpait, servait sans que son- père songeât à autre chose qu'à-la dévorer des yeux. Les cinq pieds cinq pouces de^la- cuisinière Elvire (elle s'appelait Elvire !)£ s'inclinaient avec respect et^frémissementedevant*«4a » ^demoiselle. Cette terreur n'étaitpasrabsolument sans objet; Mathussem qui disait volontiers de sa servante : « C'est une perle ! » avait découvert cette perle dans la maison d'arrêt de La Ferté-sous-Jouarre, où cette fille de la Beauce venait d'être4 écrouée sous la prévention d'infanticide. Son^ardeur au travail et l'incroyable dextérité'qu'ëlle déployait
dans le raccommodage des serviettes de la prison avaient attiré l'attention de l'entrepreneur qui, moyennant un demi-litre devin par jour, ajouté à l'ordinaire que vous savez, obtenait de sa détenue des miracles de labor improbus.
Un jour que la prévenue avait dépassé toutes ses espérances, il lui avait mis à la main ce marché, digne pendant de celui qu'il devait proposer plus tard au docteur Houzelot :
— Si vous voulez vous engager, au cas où Vous seriez acquittée, à entrer en service chez moi, pour cinq francs par mois, le blanchissage et la nourriture, je me charge de votre affaire.
Elvire s'était jetée à ses pieds en l'appelant son sauveur et son maître. La semaine d'après, elle était rendue à la liberté, en vertu d'une ordonnance de non lieu, et, le soir même, elle venait se remettre corps et âme entre les mains de son autocrate.
Avec son activité dévorante, elle eût facilement trouvé de ses deux bras trente ou quarante francs par mois. Mais Mathussem lui avait fait
comprendre qu'une ordonnance de non lieu n'était pas un acquittement, en ce sens que le procès pouvait toujours être repris sur de nouveaux indices, et que la moindre tentative d'évasion pourrait la mener beaucoup plus loin qu'elle ne voudrait.
Elvire avait protesté de son désintéressement et baisé humblement son collier de misère.
Léocadie faisait marcher au doigt et à l'œil cette ilote, et Mathussem était heureux de montrer sa fille dans l'exercice de ses fonctions gouvernementales.
— Ah ! disait-il, à chaque prescription ordonnée par la jeune fille, c'est que la petite n'est pas manchote. Figurez-vous qu'elle tient mes comptes comme un homme. Je lui donne cinquante-cinq mille francs de dot, mais elle les a parbleu bien gagnés.
Malgré ce panégyrique qui revenait à tous les plats, comme une ritournelle, la conversation se traînait languissamment. On parla des bénéfices de la maison. Mathussem se disposait à
traiter avec les administrations de trois prisons nouvelles.
— A ta place, papa, dit Mlle Léocadie, j'exigegérais qu'on fît lever les détenus une heure plus tôt. Ils peuvent parfaitement être debout à quatre heures du matin, au lieu de cinq. C'est perdre une heure sans profit pour personne. Une heure de travail pour six mille prisonniers, donne six mille heures par jour. Car nous avons six mille prisonniers.
— Six mille prisonniers ! fit Max, jouant l'admiration^ c'est plus qu'on n'en a fait dans toute la campagne du Mexique.
On en vint à reparler du masque en plâtre exposé sur la cheminée du bureau, et de l'exécution de l'homme que Mathussem était allé, en compagnie de sa fille, voir guillotiner sur une des places de Versailles.
— Il est bien mort, dit la jeune fille. Letdocteur Houzelot tressautait sur sa chaise,
cjmme un cacique sur le gril. Maximilien qui n'aurait demandé qu'à rire, perdait peu à peu
toute idée de batifolage en présence de cette Catherine II qui voulait faire lever les condamnés à- quatre heures du matin, assistait à des exécutions capitates et donnait son avis sur la désinvolture des suppliciés.
A l'issue du dîner, une rêverie de Rosellen sur le piano, par la même, rendit une certaine gaieté à Max.
— Dieu comme je rirais si je ne tombais pas de sommeil ! dit-il tout.bas à son père.
Vers neuf heures trois quarts, il commença à le tirer par la manche avec une telle insistance, que le docteur finit par prendre un congé qu'il soupçonna fort d'être définitif, tant l'attitude de son fils était navrante.
Maximilien réveillé par l'air de la rue, alla finir sa soirée aux Variétés.
Quant au docteur, il se vit, cette fois, bien décidément au fond du gouffre.
— Entrer dans cette famille là est aussi inadmissible pour Maximilien que se faire valet du bourreau. Tous les raisonnements du monde
ne parviendront pas à lui faire prendre au sérieux une fiancée de cet acabit. Et l'autre qui faisait sonner les malheureux cinquante-cinq mille francs qu'il donne à sa fille, comme si Maximilien ne savait pas que je lui laisserai un jour quarante mille livres de rente.. C'est à se tuer.
Et il interrompait ses soliloques, pour se reporter à cette députation dont la perspective l' éblouissait, qu'il s'était en quelque sorte laissé imposer au début, et maintenant qu'elle lui glissait des mains, qu'il aurait, comme Cynégire à Marathon, voulu retenir avec les dents, plutôt que de la laisser échapper.
Sa colère, qu'il promenait alternativement sur tous les auteurs de sa chute, alla jusqu'à se tourner contre Maximilien :
— Il est mon fils, après tout, se disait-il. Si je lui faisais entendre résolument que ma volonté est que ce mariage ait lieu avant la fin de l'année, je suis curieux de savoir comment il s'y prendrait pour me désobéir?... Que je suis naïf!...
Il m'enverrait promener tout simplement.... Aujourd'hui les enfants traitent leurs pères comme des domestiques, et même moins bien... Ils ne nous savent aucun gré de nous sacrifier pour eux. En revanche si nous leur demandons de se sacrifier un peu pour nous ils nous reçoivent avec la pelle et le balai.
Pourtant s'il me disait : Papa, voici une femme que tu ne connais pas, c'est vrai, mais qui en résumé est une honnête femme, eh bien ! l'honneur de mon nom qui est le tien, le bonheur de ma vie, tout enfin exige que tu l'épouses, est-ce que j'hésiterais, tout vieux que je suis et tout millionnaire que je serai un jour?
Cette dernière réflexion prit corps dans son cerveau.
« Tout lui dire! » s'écria-t-il.... Oui, il saura comment je suis tombé dans les mains sales de ce Mathussem; dans quel but nous sommes allés bailler tous les deux à ce dîner grotesque. Il saura qu'en prenant pour femme Mlle Léocadie Mathussem, il me donne trente mille voix, le
titre de député et peut-être un portefeuille ; tandis qu'en refusant la main qu'on nous offre, il me sape par la base et me prépare la plus épouvantable des vieillesses... Oui, mais un homme de mon âge et de mon importance faire à un enfant, mieux encore à son fils, l'aveu de ce secret non pas seulement pénible, mais ridicule.... Ah ! bah ! après tout, je suis veuf, presque garçon, Max me raconte bien ses fredaines, je n'ai aucune raison pour lui cacher les miennes. D'ailleurs il y a tout à gagner pour nous à ce qu'il tienne cette histoire de moi, plutôt que s'il l'apprenait par d'autres. ..
Quand Maximilien rentra, vers minuit et demi, il trouva son père debout et qui l'attendait dans le même habit qu'il portait au dîner des Mathussem. Le docteur n'avait même pas songé à retirer son chapeau.
Mais il ne laissa pas à son fils le temps moral de s'étonner de cette veille prolongée. Il le saisit entre ses deux bras, l'attira sur son cœur et lui dit de l'accent le plus pénétrant :
— Max, aimes-tu réellement ton père?
— Moi, papa, si je t'aime! Mais oui, je t'aime, je t'aime de tout mon cœur. Voyons , tu
pleures?... Ah! ça, est-ce que tu deviens fou?
— Eh ! bien, puisque tu m'aimes, comme je le crois, comme j'en suis sûr, tu n'as qu'un moyen de me le prouver : c'est d'épouser Mlle Mathussem.
Ce n'était pas là une proposition, c'était un éclat d'obus.
— Gomment ! s'écria Maximilien, la demoiselle de ce soir?
— - Je sais tout ce que tu vas m' objecter, reprit Houzelot. Tout ce que tu peux me dire, je me le suis déjà dit cent fois. Elle n'est pas jolie, sa dot est insignifiante, ses façons te déplaisent. Ce que je te demande n'est donc pas un mariage d'amour, pas même de convenance, c'est un mariage de dévouement,
— Tu me récites un conte des Mille et une Nuits. Explique-toi; c'est de la démence. Où espères-tu en venir?
— C'est de la démence, si tu veux ; mais si tu consens à épouser Mlle Mathussem, tu me rendras bien heureux, mon cher enfant.
— Ecoute, papa, j'ignore d'où sort cette lubie. Exige de moi quoi que ce soit : que je me fasse photographe, que je m'engage dans les turcos, mais la fille Mathussem, jamais. Elle est hors concours.
— Max, si je te prouvais que ce mariage me mène à tout, que si tu t'y résignes, je serai député aux élections prochaines, bientôt ministre peut-être. Qu'au contraire si tu t'y refuses, je retombe plus bas que je n'ai jamais été.
— Cette supposition ne peut avoir aucun sens, mais en admettant qu'elle en eût un, je te prouverais à mon tour que tandis que tu resterais ministre trois mois, je serais, moi, jusqu'à la fin de mes jours, l'heureux gendre de l'élégant Mathussem. Ton ambition me coûterait cher, tu l'avoueras,
— Eh ! bien, après tout, quand je serais ambitieux? répliqua le docteur, consentant à éclairer un des côtés de la question pour mieux cacher l'autre ; ce n'est là qu'une faiblesse. Je t'en ai passé bien d'autres. Puisque tu tiens à tout
savoir, oui, là, je suis ambitieux, je le suis audelà de tout. Es-tu content?
— Et c'est ce personnage visqueux qui a le pouvoir de faire échouer ta candidature?
— Il en a le pouvoir.
— Alors on me tendait un piège. Ces visites prolongées, cette invitation à dîner, cette rêverie au piano étaient réglées dans le but en question. Malheureusement le coup est manqué.
Le docteur Houzelot porta la main à son front comme pour s'arracher les cheveux :
— Tu me prends pour un ennemi, dit-il, comme si je n'étais pas disposé à payer ton sacrifice le prix que tu aurais fixé toi-même. J'ai actuellement quarante mille livres de rente : je t'en aurais donné sur-le-champ vingt mille.
— Ce n'est pas la fortune qui m'inquiète, c'est la femme.
— Eh ! imbécile, qui t'empêcherait de la tromper... avec ton argent? fit Houzelot, décidé à plaider toutes les atténuations.
— Celle que je ne veux pas tromper, c'est une
jeune fille que j'aime depuis cinq mois déjà, et dont la beauté serait passablement surprise de se voir préférer Mlle Léocadie.
— Et elle t'aime aussi, ta jeune fille*?
— J'ai lieu de le croire.
— Elle est ta maîtresse?
— Mais oui.
— En ce cas, tu la quitteras pour deux mois, le temps d'aller avec ta femme faire un voyage en Italie, et tu la reprendras à ton retour.
— Merci ! Une femme dont on reste éloigné deux mois, on la retrouve dans un joli état !
— Elle t'attendra, s'il est vrai qu'elle t'aime.
— Si elle m'aime assez pour m'attendre, elle m'aimera trop pour accepter de me partager avec une autre.
— C'est donc une Montmorency, ta châtelaine ?
— Pas précisément, c'est une fleuriste.
— Alors elle ne t'attendra pas • ah ! tu donnes dans les fleuristes?
— Mieux vaut, comme Geneviève, fabriquer
des fleurs que falsifier des légumes comme les Mathussem.
Houzelot s'aperçut que toutes les concessions auxquelles il souscrivait d'avance et les ouvertures peu dignes que lui suggérait la nécessité de réussir dans sa négociation, le diminuaient aux yeux de son fils sans faire avancer 1* question d'un centimètre.
— C'est bien, Max, dit-il enfin ; je n'ai ni l'envie ni le pouvoir de tet violenter. Je ne te demande plus rien. J'écrirai demain à mon comité pour lui annoncer mon désistement. Trop heureux si d'ici à huit jours notre nom n'est pas traîné dans tous les journaux. Tu verras bien ce que ton refus me coûte. Bonne nuit, Max.
Houzelot entra dans sa chambre à coucher, laissant son fi] s stupéfait, et se demandant par quel enchaînement de circonstances fantastiques son père en était arrivé à lui imposer une Léocadie Mathussem,
— Il y a là-dessous autre chose qu'une fantaisie, se dit-il. S'il ne me l'a pas révélé, c'est
que le mystère dépasse la mesure des aveux permis. Que signifie cette menace : Tu verras bientôt ce que ton refus me coûte....? Pourvu qu'il ne se laisse pas aller à quelque extravagance !
Il appuya son oreille contre la porte qui séparait la pièce où couchait Houzelot de son cabinet de consultation. Son père ne songeait pas à se mettre au lit, car on entendait ses bottes crier sur le parquet. Max eut l'idée de regarder par le trou de la serrure. Il vit celui qu'il côtoyait depuis vingt ans sans avoir jamais eu à subir de son humeur facile un reproche sérieux ou une observation malveillante, celui qui répondait à ses demandes d'argent en lui donnant les clés de ses tiroirs, qui, la première fois que son fils avait échoué à son baccalauréat ès-sciences, avait accueilli l'annonce de cette défaite par cette consolation si profondément paternelle :
« C'est déjà un beau fleuron à ta couronne que de t'être présenté. »
Celui qui riait de tout, admettait tout, absolvait tout, il le vit essuyant avec son mouchoir
de grosses larmes qu'il semblait vouloir forcer à rentrer sous ses paupières, mais qui s'en échappaient malgré lui.
Max ne put y tenir. A certaines heures et devant certaines situations, l'homme redevient un enfant de quatre ans. Le fils du docteur Houzelot fut pris d'une envie irrésistible de sauter au cou de son père. Il tourna le bouton de la porte et se jeta dans les bras du docteur, en criant :
— Papa ! papa! que se passe-t-il ici, à la fin? Il faut que je le sache, entends-tu bien? il le faut.
— J'espérais pouvoir te le cacher, Max, dit Houzelot en l'étreignant, mais puisqu'il ne te suffit pas de t' entendre dire que tu tiens entre tes mains ma vie et mon honneur, et puisque tu me réduis à rougir devant toi, je vais t' expliquer...
— Non, garde ton secret, fit Max en lui appliquant la main sur la bouche pour arrêter l'aveu au passage. Ce mariage me désespère, mais il faut que tu aies pour me l'imposer des raisons
terriblement concluantes. D'ailleurs, il m'est impossible de te voir malheureux. Fais de- moi ce que tu voudras.
Le docteur Houzelot se tint à quatre pour ne pas se précipiter aux genoux de son fils. Son édifice découronné se recouronnait d'un coup de baguette. L'échafaudage électoral qu'il avait vu s'affaisser et se disjoindre reprenait toute sa solidité. Cependant il avait besoin de garanties. Aussi se hâta-t-il d'engager et de compromettre la parole de Maximilien par les marques d'une reconnaissance enthousiaste :
« Mon fils bien aimé, fit-il en plongeant avec une attitude un peu théâtrale ses yeux dans ceux du jeune homme, tu peux dire qu'aujourd'hui tu as sauvé ton père. Je vais donc pouvoir dormir. Il y a si longtemps que je n'ai fermé l'œil.
Cette fois c'est Max qui ne dormit pas. A sept heures il était prêt à sortir. Son père était déjà parti pour aller conclure avec Mathussem. Il ne nourrissait plus contre lui la moindre rancune.
Loin de là, il commençait à éprouver pour l'entrepreneur comme de la sympathie. Il trouvait à sa fille l'air digne, et à Elvire « une bonne figure. » L'envie de parvenir transporte des montagnes.
En apprenant le résultat final de ce qu'il ap • pelait dans son langage « la grande entreprise » Mathussem qui n'aimait à rien perdre faillit pourtant perdre contenance. Léocadie exultait. Elle attribua son triomphe à la fascination exercée sur Maximilien par sa rêverie de Rosellen et surtout par son corsage à bretelles. Elle se jura, dans le silence du cabinet de toilette, de n'en plus porter d'autre jusqu'à l'âge de quarante-neuf ans.
Maximilien courut chez Geneviève dont le calme l'irrita. Il aurait aimé qu'elle lui lit une scène. Il en eût profité pour la quitter ce jourlà ou pour sacrifier Léocadie sur l'autel du raccommodement. Si elle avait connu l'art de provoquer le moindre parallèle entre elle et sa rivale, le fils du docteur eût déserté toutes les
promesses de la veille. Mais confiante comme la loyauté, elle attendait tout de son amour et rien de ses autres séductions. Elle ignorait qu'elle eût une adversaire en face d'elle, et l' eût-elle su, ce n'est certes pas par des coquetteries qu'elle eût songé à la combattre.
Max, ne fût-ce que par curiosité, avait résolu de tâter le terrain ; mais l'innocence de Geneviève avait des milliers de lieues à franchir avant de toucher au soupçon. Toutes les insinuations, les possibilités, les hypothèses émises intentionnellement par le jeune homme la laissèrent placide et souriante.
— Mon père a parfaitement raison, se dit-il, il est inutile- de lui annoncer que je la quitte ; d'abord je n'en aurai jamais' le courage. Je puis simplement prétexter un voyage de deux mois. Si pendant la lune de miel j'acquiers la convictiontque je ne peux pas me passer de Geneviève, et qu'elle ne peut pas se passer de moi, à ma rentrée, je renoue, et rien.n'est changé en France, il n'y a qu'une femme légitime
de plus. Si, au contraire, l'absence qui détruit l'amour quand elle ne l'augmente pas, a l'impertinence d'entamer le nôtre, nous ne nous revoyons plus que dans un monde meilleur.
Ce projet de conciliation n'était guère plus flatteur pour la maîtresse qu'il allait laisser, que pour l'épouse qu'il allait prendre. Mais il avait besoin d'une solution pour une situation insoluble, et il se montrait facile sur l'adoption des théories. « Faim fait macaque manger piment » dit un proverbe nègre.
Le docteur aurait voulu couvrir Max d'or et de pierreries, afin de l'abuser sur l'étendue de sa misère. Il explora les Petites Affiches jusqu'à ce qu'il y vît annoncée la cage qu'il rêvait pour les deux prisonniers destinés à la même chaîne. C'était un petit hôtel situé aux Champs-Elysées, rue Bayard, et en l'honneur duquel il s'était juré de pousser jusqu'à deux cent mille francs. Il y mena son fils, qui ne resta pas insensible aux enjolivures de la façade et aux moulures des plafonds. Il y mena Léocadie, qui faillit s'évanouir.
Elle était sortie des porte-monnaie, des queues de boutons et des eaux grasses de monsieur son père pour entrer dans une couche sociale insoupçonnée. Elle apportait dans ces promenades à travers des régions nouvelles, une ignorance et une perpétuité d'étonnements qui lui donnaient quelque charme. Elle ne commandait plus. Elle s'inclinait. Elle était presque bien.
Houzelot fut quitte de son hôtel pour cent quatre-vingt mille francs, payables en quatre ans. Il ne s'agissait plus que de le meubler. On eut des conférences solennelles avec les principaux tapissiers de Paris, et, au choix des couleurs comme à celui des étoffes, le père de Maximilien vit tout de suite qu'il n'en sortirait pas à moins de soixante nouveaux mille francs. Mais quand la candidature est tirée, il faut la boire.
C'est alors que le célèbre Ghambreland, médaillé pour ses exploits mobiliaires à trois expositions consécutives, écrivit cette lettre mémorable :
2 août 1865.
Monsieur le docteur,
Consulté hier par Monsieur votre fils et celle que vous appellerez bientôt votre fille, sur la couleur et l'agencement du salon de leur hôtel, je leur ai respectueusement soumis mes vues et idées, qui ont été acceptées et n'attendent plus que votre sanction pour passer dans le domaine des faits.
Voici le résultat de mes recherches :
Salon complet en brocatelle nacarat, composé de huit chaises poufs et de quatre fauteuils dits crinoline. Comme pièce du milieu, un confident à deux faces de même étoffe et de même couleur, avec dossier à rampe et capitonné.
Les franges du tout seraient de soie à gros grains, et les cartisanes dans le style Pompadour.
Sa Majesté l'impératrice, dont le goût fait autorité en Europe, a daigné nous commander un meuble identiquement pareil, qui orne aujour-
d'hui les appartements particuliers du palais de Saint-Gloud.
Vous jugerez, comme moi, Monsieur le docteur, que pour un jeune ménage la question de de l'ameublement est capitale. Amasser chez soi les agréments qu'on chercherait vainement ailleurs, c'est pour le mari le moyen d'aimer son intérieur, pour la femme c'est l'art de le faire respecter.
C'est à peine si le salon dont j'ai l'honneur de vous proposer le modèle reviendrait à douze mille francs.
Veuillez agréer, Monsieur le docteur, en attendant l'honneur de vous compter parmi mes clients, l'hommage de mon respectueux dévouement,
Chambreland (Eugène), neveu et successeur de Chambreland (Paul).
— Tiens ! dit Houzelot en tendant cette proclamation à Maximilien. Vois donc ce que me
veut ce tapissier avec ses cartisanes Pompadour. Je ne comprends pas un traître mot à toutes ses formules.
Maximilien prit la lettre, qu'il mit négligemment dans la poche de son gilet. Le lendemain, il passa chez Geneviève, que la rareté de ses visites de plus en plus écourtées commençait à surprendre. Il rejeta ses préoccupations et ses absences sur l'état de santé de son père, que le médecin supposait atteint d'une phthisie laryngée. Il parla de lui faire changer d'air. Il expliquait la fatigue continuelle qu'il venait offrir à son amie, par les nuits récemment passées au chevet du docteur. La vérité est que, depuis quinze jours, le fiancé de Léocadie Mathussem ne cessait de courir, d'acheter, de monter des escaliers ou d'en descendre, et qu'il était exténué. Le mariage, qui, à Paris, s'improvise les trois quarts du temps, ressemble moins à une affaire de cœur qu'à une entreprise de commission et d'exportation. S'il faut des époux assortis, il leur faut aussi des assortiments, et le doc-
teur avait trouvé ingénieux d'empêtrer son fils de la masse des livraisons et des commandes, de façon à ce que l'enchevêtrement des détails ne lui laissât guère le loisir de s'interroger sur la gravité du fond.
Max était donc littéralement rompu, et les heures qu'il marchandait à Geneviève, il s'arrangeait encore pour les passer étendu sur le lit, où il dormait d'un sommeil de plomb. Ce jour-là, il avait passé sa matinée au milieu des arrivages, et la sieste qu'il avait commencée vers midi, chez Geneviève, durait encore à trois heures. A peine s'était-il décidé à se réveiller, que tous les rendez- vous du jour lui revinrent en mémoire. Il parut s'indigner contre lui-même d'avoir laissé si longtemps tout seul son père valétudinaire, embrassa précipitamment Geneviève, prit son chapeau et partit.
C'est à ce moment, qu'en remettant le lit en ordre, la pauvre fille trouva froissée dans les couvertures la lettre du tapissier, laquelle était
tombée du gousset pendant ^assoupissement de Max.
Elle ne poussa pas un cri. Elle n'eut pas une imprécation. L'habitude du travail assidu et de la vie solitaire est contraire aux explosions. Geneviève tomba comme une masse assise sur le lit, qu'elle laissa inachevé. Quand elle reprit le cours de ses idées, il faisait nuit noire. Elle se leva, frotta une allumette et l'approcha tout enflammée de la pendule. Il était deux heures du matin.
Elle lut et relut la lettre, qui était ridicule, mais qui était claire.
— Voilà pourquoi il ne m'a pas, comme à l'ordinaire, menée au théâtre samedi dernier, pensa-t-elle. Il avait peur d'être rencontré avec moi.
Cependant une erreur était possible. Elle attendit, la tête dans les mains, que le soleil fût assez haut sur l'horizon pour qu'elle pût décemment se rendre chez le tapissier, dont l'adresse, inscrite au fronton de la lettre, s'enroulait en
guirlande autour des médailles conquises à la pointe de ses capitons.
Elle se présenta comme une ouvrière de la maison Bachelard, chargée de fournir les fleurs de la toilette de noce destinée à la fiancée de M. Maximilien Houzelot. Elle dit être allée au domicile de la jeune personne, où on lui avait répondu que toute la famille était partie pour .aller chez M. Chambreland compléter l'ameublement d'un hôtel. Elle était donc entrée dans l'espoir de rencontrer la future Mme Houzelot, et lui demander son jour et son heure pour qu'on vînt lui essayer sa couronne.
Geneviève, qui avait ouvert la porte du magasin de la maison Chambreland, sans avoir le moins du monde préparé son entrée, avait pensé à Max sous son voile et json diadème de mariée, et ce mensonge lui était venu tout naturellement. Elle obtint tous les renseignements qu'elle craignait d'obtenir. Douter plus longtemps eût été une lâcheté inutile, « II ne s'agit plus main-
ts
tenant que de mourir! » fut la seule pensée qui l'occupa.
Il en est quelquefois d'une résolution prise comme d'une révolution qui menace. Le plan étant arrêté, décidé, convenu dans l'esprit de chacun, l'exécution en est retardée souvent jusqu'à ce qu'on ait rencontré la formule de sa réalisation. Combien de naïfs s'imaginent que sans ïa campagne des banquets, Louis-Philippe serait encore sur le trône ! Combien d'autres racontent à leurs enfants que le coup de pistolet du boulevard des Capucines a perdu la monarchie! Les banquets de 1848 et le coup de pistolet qui les a suivis n'ont été que des formules, comme, cinquante-neuf ans plus tôt, le serment du Jeu de Paume et la prise de la Bastille n'avaient été que le modus faciendi d'une rénovation inévitable. Geneviève, se sentant incapable de survivre à l'abandon de Maximilien, n'attendait plus que l'occasion, futile peut-être, le fait, probablement insignifiant, qui déterminerait la catastrophe „
Elle attendit plusieurs jours encore. Elle voyait le fil de ses amours s'amincir d'heure en heure sous les faux-fuyants et les réticences de Max. En lui annonçant officiellement son départ, en lui laissant, comme denier à Dieu, ces deux mille francs qu'il avait demandés le matin même à son père, il avait coupé le dernier fihrile qui l'attachait à sa maîtresse. C'était pour elle un maximum de désespoir qui ne pouvait plus être dépassé. Le mot
« Amuse-toi bien ! »
jeté presque involontairement par Max, qui fuyait, avait été pour elle le coup de pistolet du boulevard des Capucines, et la catastrophe avait eu lieu.
On a vu que l'amant de Geneviève, plein de dégoût et d'horreur contre lui-même, avait jeté par dessus bord tous les plans paternels et toutes les considérations de famille. Sa maîtresse avait la beauté d'une héroïne, mais il s'était cru aimé bourgeoisement ; et, à la première épreuve, celle qu'il ne s'était pas donné la peine de comprendre, franchissait d'un pas toutes les limites de la passion la plus folle. Cette douceur calme qui présidait à l'uniformité ciu train-train de sa vie, il l'avait prise pour une
sorte d'atrophie des fonctions du cœur, et c'était la sérénité d'un amour inaltérable. Il lui avait souvent dit en riant :
« Toi, tu es en pâte de guimauve. »
Il se trouvait qu'elle était en bronze.
Elle n'est pas rare la femme qui, le jour où vous lui reprochez d'avoir acheté une ombrelle de deux cent cinquante francs pour aller faire son marché le matin, s'écrie en rugissant comme toute une ménagerie :
« Il faut en finir, je vais me jeter par la fenêtre. »
Alors si, au lieu de bondir du côté de l'espagnolette, en retenant unguïbus et rostro votre dame par ses vêtements, vous vous dirigez d'un pied tranquille vers la croisée, si vous l'ouvrez à deux battants, en lui disant d'une voix mielleuse :
« Ma bonne amie, puisque tous mes raisonnements et mes efforts ne peuvent parvenir à ébranler ta décision; puisque ton parti est absolument pris et que tu veux sortir de ce vaste dé-
sert d'hommes improprement appelé la foule, qu'il soit fait selon ton irrésistible résolution. Seulement, moi qui t'ai tant aimée, je ne supporterai pas que tu t'exposes à froisser tes jolies mains en ouvrant brusquement une fenêtre dont les ferrures endommageraient tes doigts chéris. Souffre donc que je te rende le dernier service qu'il te soit donné de recevoir de moi désormais et que j'aide, dans la mesure de mes forces, à t'aplanir le chemin du tombeau. »
Soyez convaincu que le saut fatal constamment suspendu sur votre ménage sera, pour cause d'indisposition, remis à un autre jour. Ou la désespérée tournera sur elle-même et tombera anéantie, en décrivant avec ces jupes un de ces ronds que les petites filles intitulent des « fromages » et en murmurant ces paroles :
« Je n'ai même plus la force de me traîner jusque là. »
Ou attendez-vous à la voir, plus probablement, s'élancer, puis s'arrêter, comme par enchante-
ment, à deux pas de l'ouverture béante, en vous interpellant en ces termes :
« Lâche! tu en as bien envie, n'est-ce pas, que je meure? Mais je ne te ferai pas cette joie. Je vivrai. »
Les suicides à grand orchestre n'ont jamais eu rien d'inquiétant, mais la femme, la vraie, celle qui n'étant, quoi qu'ait dit Proudhon, ni ménagère ni courtisane, se tue sans menace préalable, après avoir aimé sans éclats de voix, celle qui ne peut ne pas se dire avant de plonger dans l'espace : Me voici à cette heure jeune et embaumée ; dans un instant, je ne serai pas seulement morte, je serai laide. Je ne serai pas laide, je serai hideuse ; mes dents de perle joncheront le pavé; mes yeux de velours seront' hors de leurs orbites; mes bras blancs, mes mains roses, mes poignets effilés seront tuméfiés et tordus, mes genoux nacrés comme des coquillages, auront leurs rotules broyées et leurs articulations ouvertes, et l'homme pour qui je meurs ne pourra, sans un frissonnement de dé-
goût, jeter les yeux sur mes restes informes ; celle qui voit se dérouler devant elle cet épouvantable tableau et qui, au lieu de reculer avec terreur, se jette résolument en avant, celle-là, quand elle succombe, c'est l'éternel remords, et quand, par miracle, elle en réchappe, c'est le Phénix, car elle renaît bien réellement de ses cendres.
Maximilien fit jeter un matelas au pied du lit de son adorée, et passa deux nuits et deux jours à épier les moindres contractions de la bouche, les plus simples mouvements des paupières. Tous les quarts d'heure, il renouvelait les compresses d'eau sédative sur le pied, légèrement foulé.
— Dors donc, lui disait-elle. Si tu ne dors pas, tu tomberas malade, et c'est moi qui serai obligée de te soigner. Ce serait par trop drôle.
Les quarante-huit heures que Max avait passées sans paraître chez son père, avaient jeté celui-ci dans un trouble inexprimable. Il flairait quelque malheur, dont le moindre pour lui,
constatons-le, était un accident arrivé à Max, une chute de voiture ou un duel.
— C'est autre chose, se répétait-il. S'il était cloué par quelque blessure, j'aurais reçu une lettre ou une dépêche.
Le matin seulement du troisième jour, Houzelot entendit une clé discrète tourner dans la serrure de l'appartement de son fils.
— C'est donc toi ! lui dit-il en franchissant le corridor qui séparait les deux logements, et en saisissant Max par' le bras. Quelles frayeurs tu nous a causées! Découcher deux jours de suite, et à la veille de te marier ! Est-ce que tu aurais enterré ta vie de garçon?
— Je l'ai enterrée, comme tu dis, répliqua Maximilien.
— Ma foi, dit Houzelot un peu rassuré, tout est prêt maintenant. Nous sommes à tes ordres. Vois-tu quelque inconvénient à ce que la célébration ait lieu dans un mois ?
— Un mois, c'est bien long. J'aurais désiré être marié au plus tard dans trois semaines.
Cet empressement parut singulier au docteur, qui eut vaguement l'indice de quelque revirement instantané»
— Dans trois semaines, si tu y tiens, fit-iî sans essayer de cacher sa surprise, mais...
— Mais comme je ne puis pas épouser ma Geneviève avant qu'elle soit totalement rétablie, interrompit Maximilien, il est en effet probable qu'elle ne sera pas ma femme avant un mois.
— Geneviève? qui appel! es-tu Geneviève? Si je comprends un mot à l'histoire que tu me contes là ! fit Houzelot devenu vert.
— L'histoire que je te conte est pourtant facile à comprendre ; je n'épouse pas Mlle Mathussem et j'en épouse une autre. Rien n'est plus clair.
— Ah ! exclama Houzelot, pour qui tous les voiles se déchiraient, je me doutais bien que tu nous trompais tous !
— Je ne trompais personne que Geneviève, et elle m'en a puni? la chère âme, en se tuant pour moi.
— Oui ! je devine ! la scène de l'asphyxie, on allume un fourneau, et alors...
— Tu ne devines pas du tout. Elle n'a pas fait semblant d'allumer un fourneau. Elle s'est tout bonnement jetée du cinquième sur le pavé.
— Et elle vit? C'est particulier.
— - Elle vit parce qu'un miracle a voulu qu'il se trouvât à la hauteur du premier une marquise étendue entre elle et la rue. Mais elle peut mourir cesoir, demain, dans huit jours. Cette explication est-elle concluante ?
— Si elle meurt, ce sera là en effet un événement de nature à retarder ton mariage avec Mlle MathUssem, mais non à l'empêcher. Si au contraire elle ne meurt pas...
— Si elle meurt, reprit Maximilien, outré de l'attitude de son père, qui semblait traiter le suicide de Geneviève comme un simple événement médical, si elle meurt, comme je serai incontestablement son meurtrier, je n'irai pas m'imposer le supplice de passer le restant de mes jours aux côtés de Mlle Léocadie, cause in-
directe de sa mort. Si elle vit, comme je l'espère, comme j'y compte bien, je n'irai pas l'assassiner de nouveau en en épousant une autre. Je compte même sur toi, mon père, pour expliquer à mon ex-future que je consens à être tout ce qu'on voudra, un homme léger, un infidèle, un farceur, mais que je suis obligé de lui rendre sa parole, sous peine d'être un scélérat.
— Ah ! la malheureuse enfant ! que va-t-elle devenir ? s'écria Houzelot, comme si le sort de Léocadie était une de ses principales préoccupations.
— Est-ce que par hasard tu crains qu'elle ne se jette aussi par la fenêtre ?
— Ainsi, dit Houzelot, voyant que Péloignement de son fils pour Léocadie montait insensiblement jusqu'à la haine, tu lui préfères décidément la plus pauvre des ouvrières.
— Geneviève, pauvre ! elle m'apporte en mariage cinq étages sautés pour moi. Trouve»
moi une femme qui ait une pareille dot à offrir à son mari.
— Soit, je ne te parlerai pas de cette jeune fille que tu connais à peine, en effet, j.e ne te parlerai même pas de moi qui...
— Tu as raison. Tout doit se taire devant la preuve d'amour que m'a donnée Geneviève. Elle est ma femme, d'abord parce qu'elle a payé assez cher le droit de porter mon nom, ensuite parce que loin qu'elle soit indigne de moi, j'en suis à rougir d'être si peu digne d'elle, et enfin et surtout parce que je viens de faire à son sujet une double découverte, c'est qu'elle est adorable et que je l'adore.
Le vitriol de l'ambition, en pénétrant peu à peu dans l'âme du médecin-candidat, y avait creusé des ulcérations si profondes que son fils lui apparut en ce moment comme le plus dangereux de ses adversaires politiques. Il se vit, cette fois, plus bas que jamais, car le dilemme était tel entre la mort de Geneviève, si Max revenait à Léocadie, et la perte du docteur
si Max restait à Geneviève, qu'aucun moyen pratique ne se présentait d'en sortir. Le gouffre qu'il vit sous ses pas lui fit tourner la. tête. Il commit la faute de s'irriter :
« Au moins, dit-il avec amertume, tu aurais pu prendre ton parti plus tôt et m'épargner les deux cent mille francs que me coûte déjà ton projet d'établissement.
— Tu as toujours le droit de renoncer à l'acquisition de l'hôtel de la rue Bayard, puisque l'acte de vente ne devait être signé qu'aprèsdemain matin. Quant aux dépenses déjà faites, je m'engage à te les rembourser.
— Et avec quoi donc ! Voilà quatre ans que tu bats le trottoir des boulevards. Tu ne sais absolument rien faire, et si la fantaisie me prenait de te refuser les subsides dont tu as besoin, je serais curieux de savoir comment vous vous tireriez d'affaire, toi et ta fleuriste.
Loin d'humilier Maximilien, cet argument ad hominem, eut pour effet de l'enflammer encore.
— Eh ! bien, dit-il, je sais lire et écrire, je
ferai comme beaucoup d'autres, je me placerai. Quant à Geneviève elle n'a besoin de personne, elle travaille et gagne largement sa vie.
— C'est cela, tu pourras courir les magasins avec ta femme, un carton sous le bras. Tu l'aideras à piacer sa marchandise.
— Parfaitement, et si nous avons des fils, nous nous arrangerons pour qu'ils ne soient pas obligés de s'unir un jour avec des petites filles de Mathussem.
Le coup était direct. Houzelot, hors de lui, ne trouva à y opposer que cette ultima ratio regum :
— En attendant, comme tu n'as que vingt-deux ans, et qu'on est majeur pour le mariage seulement à vingt-cinq, je te donnerai le temps de réfléchir en te refusant mon consentement jusque-là.
— Voilà qui nous est inférieur, répondit Max, avec un rire de défi. Elle continuera à être ma maîtresse, et tant pis pour ceux qui ne la respecteront pas autant que si elle était ma femme.
Le père et le fils se quittèrentsur ces aigreurs. Le docteur s'aperçut bientôt qu'il avait fait fausse route.
— J'ai eu tort de m'emporter, dit-il à Max, quand celui-ci, vers cinq heures, revint de chez Geneviève, que sa seule douleur au pied retenait encore au lit. Si réellement cette jeune fille a préféré la mort à ton abandon, je n'ai plus qu'à m'incliner. L'amour sincère est ce qu'on peut rêver de plus vénérable. Je serais heureux d'aller un peu voir ta malade. Si elle doit devenir ma bru, c'est bien le moins que je connaisse sa figure.
Max se hâta d'indiquer à son père la maison . où Geneviève, heureuse comme elle ne l'avait été de Sa vie, attendait que sa guérison prochaine lui permit d'être plus complètement heureuse encore. Houzelot, avec sa belle prestance et son ruban de la Légion d'honneur, fit sensation parmi les voisines qui se relayaient auprès de la blessée. Il se présenta comme envoyé par la Faculté de Médecine pour relater
ce cas extraordinaire d'une jeune fille tombée impunément d'un cinquième étage. Mis en sa présence, il resta stupéfait devant la grandeur insolite et la forme si étrangement allongée de ses yeux noirs.
Geneviève, qui avait cru reconnaître le pas de son Max, les tenait grands ouverts, couvant par avance du regard celui qu'elle attendait. Sa déception fut grande en apercevant le docteur, mais à peine lui eût-il adressé cette question :
« Souffrez-vous beaucoup, mademoiselle? » qu'elle s'écria en rougissant jusqu'aux oreilles :
— Ah ! vous êtes son père !
— En effet, fit Houzelot, mais je viens ici moins comme père que comme médecin.
La conversation fut très amicale. Les voisines ouvrirent la fameuse fenêtre afin que le père du jeune homme pût mesurer à la fois le gouffre et l'amour de Geneviève. L'un et l'autre lui parurent tellement profonds qu'il en ressentit un double vertige.
— Une femme qui est allée jusque-là est maîtresse du terrain, se dit-il.
Il avait cru trouver une exaltée et une gesticuleuse. Il était en face d'une enfant qui n'osa pas prononcer une seule fois le nom de celui pour qui elle avait donné sa vie. Elle parla de « l'accident » comme si sa volonté, son courage et son désespoir n'y eussent été pour rien, et qu'elle fût tombée du cinquième étage par mégarde.
Les armes manquaient pour combattre victorieusement une telle ennemie. Le docteur prit le parti d'aller tout raconter à Mathussem.
— Au moins celui-là ne se laissera pas attendrir, pensa-t-il.
Au récit qu'il fît à la famille assemblée, y compris Mme Mathussem et son fauteuil, récit complet où rien n'était sous-entendu, pas même l'impression que lui avait produite Geneviève, les paupières du fournisseur s'ensanglantèrent. Mlle Léocadie s'affala sur le moins dur des canapés de la maison, et Elvire. qui achevait son
ménage, donna un coup de balai si exaspéré qu'un nimbe de poussière se développa dans la chambre.
— Ainsi vous venez nous reprendre votre jeune homme? demanda Mathussem, dont la nature grossière cherchait à se frayer, à force de brutalité, l'exutoire dont elle avait besoin.
— Je viens simplement vous proposer un échange, répondit Houzelot.
— Quel échange? fit Mathussem. Est-ce que vous avez un autre fils ?
Houzelot fit signe à l'entrepreneur qu'il avait à lui parler en tête à tête, non que ce qu'il avait à lui communiquer dût rester secret pour le reste de la famille, mais parce qu'il tenait, en le disant, à ne pas rougir devant quelqu'un,
Mathussem indiqua d'un regard aux trois femmes la pièce d'à côté. Léocadie se jeta en sanglottant dans les bras de Mme Mathussem, c'est-à-dire dans ceux de son fauteuil, qu'Elvtre se mit à pousser devant elle avec une fureur à. le faire dérailler.
Voici quel était l'offre du docteur : Il voulait consacrer à l'établissement des deux enfants deux cent mille francs environ. Le mari se dérobait, mais les deux cent mille francs étaient toujours là. L'entrepreneur les ajoutait aux cinquante-cinq mille qu'il devait donner à sa fille, ce qui lui constituait une dot de deux cent cinquante-cinq mille francs, grâce à laquelle elle se mariait à peu près à son gré. Moyennant cette cote mal taillée, Max recevait, son exeat ; le dossier Valérie était anéanti, et la candidature Houzelot reprenait son essor sans courir le risque d'être inquiétée.
— On voit bien que vous n'avez jamais été dans les affaires, répondit Mathussem, sans •essayer de dissimuler le mépris que lui inspirait la candeur d'Houzelot. D'abord, quand vous m'aurez versé vos deux cent mille francs, quelle garantie aurez-vous contre moi, et qui m'empêchera, après les avoii encaissés, de faire publier quand même votre jugement, que je sais par cœur et que vous ne pourrez jamais
contester? Votre seul gage de ma discrétion, c'est l'union de nos deux familles. Te n'irai évidemment pas faire tort à la réputation du beau-père de ma Léocadie. En second lieu, ce que j'envie pour la petite c'est le monde où vous vivez, c'est votre situation de futur député, de futur ministre peut-être, car on m'a répété que vous parliez admirablement, et un député qui parle, bien, finit toujours, à un moment donné, par devenir ministre. Quant à l'argent, mon bon monsieur Houzelot, avant dix ans j'en aurai plus que vous. Que nous parvenions, Léocadie et moi, à faire lever nos détenus à quatre heures du matin, qu'on leur donne la viande une seule fois par semaine au lieu de deux, comme j'espère y arriver, et vous verrez s'il me sera difficile d'avoir des hôtels, des chevaux, des voitures et tout le tremblement. D'ailleurs, si je trouvais quelque jeune homme pauvre qui la prendrait pour sa fortune, le jour où on saurait que je mets deux cent cinquante-cinq mille francs dans sa corbeille, on se demanderait d'où ils
viennent et ma position eu souffrirait. Assez de gens crient déjà après moi pour les méchants billets de banque que j'ai amassés.
— Alors, c'est fini ! nous n'avons plus qu'à nous souhaiter le bonsoir.
— Mais pas le moins du monde. Dieu!
comme il vous faut peu de chose pour plaider en séparation. C'est un accroc, voilà tout. Il s'agit de le raccommoder en se montrant un peu débrouillard, comme nous disons dans les prisons. Mais j'ai déjà remarqué que vous n'êtes pas du tout débrouillard. D'abord la jeune fille, la fausse morte, a-t-elle un père, une mère, un tuteur, n'importe qui?
— Non, elle m'a raconté qu'elle n'avait jamais connu sa famille, qu'elle ne se savait pas d'autre nom que celui de Geneviève, et qu'elle se croyait orpheline.
— Eh ! bien, voilà qui est très bon. Comme elle ne peut pas se marier sans le consentement de ses parents si elle en a, vous ferez semblant
de les chercher. C'est deux mois de gagnés, au bas mot.
— C'est une idée, en effet. En admettant qu'on la retrouve, cette famille, il y a des chances pour qu'elle soit d'apparence et de nature à faire reculer Maximilien.
— D'autant plus qu'il a Pair assez fiérot, votre garçon. Allons! remontez sur votre bête, et tenez-moi au courant. Rien n'est encore désespéré. Moi qui vous parle, si vous saviez d'où je suis revenu.
Le soir même, le docteur fit cette déclaration à son fils ;
« J'ai vu ton amoureuse. Elle est vraiment jolie et je la crois sincère. D'ailleurs vous vous aimez. On ne discute pas plus avec l'amour qu'on ne badine avec lui. Il ne me reste plus qu'à être renseigné sur ses ascendants. J'ai besoin de savoir à quel père je dois demander pour toi la main de sa fille. »
— Mais, dit Max, Geneviève m'a toujours assuré qu'elle était orpheline.
— Orpheline, non. Elle ignore quels sont et où habitent ses parents ; s'ils vivent ou s'ils sont morts. Elle n'est même pas bien sûre d'avoir un nom de famille. Elle m'a conté tout cela aujourd'hui avec une grande franchise.
— Pas de famille ! mais c'est pain bénit.
— Sans doute, seulement il faut être d'abord sûr qu'il n'en existe aucune. Te figures-tu, le mariage ayant eu lieu sans consentement quelconque, que deux mois après, il vous tombe un père au milieu de votre bonheur. Ce serait peutêLre un cas de nullité.
— Tu sais bien que non, papa. Elle ne peut pas se marier sans qu'un acte de notoriété constatant l'absence de ses parents ait été authentiquement dressé.
— Très bien; mais si, après avoir abandonné sa fille, dans son enfance, pour n'avoir pas à la nourrir, le dit père, en apprenant qu'elle a trouvé un galant homme pour en faire sa femme, venait, son identité à la main, demander place à ton foyer et à ta table. Ce serait peu gai.
— C'est, dans tous les cas, assez improbable.
— Pourquoi donc ? Et si, pour accentuer la situation, ce père revenait au sein de notre famille après avoir ramé une dizaine d'années sur les galères de Sa Majesté !- Nous vois-tu avec un forçat libéré sur les bras ?
— Tu pousses tout de suite les choses à l'extrême, répliqua Max, un peu ému de la possibilité d'une telle aventure.' Néanmoins, il y a, je le reconnais, des démarches à faire dans le sens que tu indiques.
Il courut incontinent chez Geneviève.
— Ma chérie, lui dit-il, mon père te trouve charmante. Il consent à tout. Le seul point qui reste à régler est celui qui regarde le consentement de tes parents, si tu en as, et la preuve de leur disparition ou de leur décès, si tu n'en a pas. Possèdes-tu seulement un indice?
— Depuis l'âge de sept ans jusqu'à quinze, j'ai travaillé chez un vieux commissionnaire en fleurs qui m'a appris mon état. Il me faisait por-
ter chez ses clients des cartons très lourds, mais il était assez bon pour moi.
— Et ton père, ta mère, tes frères ou sœurs^ t'en parlait-il?
— Il ne m'en a jamais ouvert la bouche. Dans la maison, j'ai toujours passé pour orpheline.
— Et supposes-tu que tu sois née à Paris, ou que tu y aies été amenée? A première vue tu n'as rien d'une parisienne. Tu marches comme une statue antique qui terait le tour de son piédestal. Tu parles peu, tu n'es ni prétentieuse ni coquette. J'ai quelquefois pensé que tu pouvais être d'origine grecque.
— Tu me trouves l'air gauche? hein? avoueque tu me trouves l'air gauche, insista Geneviève qui, à travers cet interrogatoire, avait cette crainte unique : déplaire à Maximilien.
— Tu es en effet d'une gaucherie remarquable, répondit le jeune homme en l'embrassant passionnément sur les deux yeux, car tu pourrais avoir des bagues plein les doigts, des bracelets plein les bras, des loges à toutes les pre-
mières, et tu es couchée dans un mauvais lit, au fond d'une petite chambre, au cinquième, avec des bosses à la tête et un pied foulé.
— Je te disais donc, reprit Geneviève rassurée par les baisers et les serrements de main que lui prodiguait son amant, que te disais-je donc au fait? Ah! que jusqu'à sept ans, je n'ai conscience de rien. Deux ou trois fois, en feuilletant des journaux illustrés, je me suis répété, devant certains paysages :
« Je connais ça! bien sûr je connais ça ! »
— Et quels sont ces paysages que tu croyais reconnaître ?
— Ah ! par exemple, je ne m'en souviens plus, c'était comme un éclair, et puis: crac! plus rien.
— Et qui te permet d'affirmer que tu es entrée en apprentissage à l'âge de sept ans ?
— C'est une supposition que je fais. Je dis sept ans comme je dirais cinq. Car, je vais t'avouer nne chose bien honteuse pour une femme: je ne sais pas mon âge !
— Ne te désole pas, fit Max en riant. J'en ai connu tant d'autres qui savaient le leur- mieux qu'elle n'auraient voulu. T'est-il jamais revenu à la mémoire des mots ou des phrases appartenant à un patois quelconque?
— Ma foi non ! il ne m'est resté de mon enfance qu'un couplet de chanson, que je n'ai jamais oublié, parce que chez mon premier patron, je le fredonnais continuellement en travaillant.
— Répète-le un peu, ton couplet?
— Ah ! Max, je chante si mal et puis c'est d'un bête, d'un bête!... tu vas te moquer de moi, c'est aussi sûr!...
— Ah ! bien, Geneviève, si tu refuses de m'aider dans mes recherches....
— Tu sais, les airs, ça vous revient. C'est plus fort que soi. Quant tu n'es pas là, je ne peux pas m' empêcher de le chanter à tue-tête. C'est une manie.
— Allons ! j'écoute
Geneviève se tint, avec un peu d'effort, assise
sur son lit et entama le couplet suivant, d'une voix gutturale qui rendait merveilleusement l'air bizarre et probablement espagnol auquel il était adapté :
Quand il paraît dans leurs gourbis, On voit dérâper les Arbis, Car il les mène à coups de trique, Le capitaine Poil-de-Brique.
— Le rythme est celui d'un pas redoublé, et les paroles appartiennent à quelque légende de soldat, dit Max après avoir redemandé deux fois le couplet. Les Arbis, c'est-à-dire les arabes. Leurs gourbis sont les réunions de tentes où ils établissent leurs campements. Ces mots là ne te représentent-ils rien ?
— Si, j'ai comme des lueurs, mais c'est si vague.
— Bien, repose-toi mon ange. C'est à moi maintenant à remuer ciel et terre jusqu'à ce que nous ayons pu établir quelque chose de précis.
Houzelot était enchanté d'avoir, sur le conseil de Mathussem, levé le lièvre de la famille, et mis cette puce à l'oreille de Maximilien. Tandis que celui-ci battrait les buissons, il résolut d'ouvrir à son tour une contre-enquête sur les origines et les premières années de la maîtresse de son fils.
Dans sa conversation avec celle qu'il appelait la « petite » pour se dispenser de la qualifier à sa valeur, il avait relevé sur son carnet le nom et l'adresse de Mme Bachelard, la maîtresse fleuriste. Il se rendit, de sa personne, chez cette né-
gociante, et resta passablement désappointé devant les éloges qu'elle prodigua à Geneviève^ qui fournissait à la fois les modèles de ses plus jolies fleurs et ceux des plus hautes vertus commerciales.
— Mais sa moralité? demanda Houzelot.
N'aviez-vous jamais constaté quelque incartade jusqu'au jour où elle a quitté définitivement votre maison ?
— Je vais vous expliquer, répondit Mme Bachelard : sur cet article là, dans notre état, nous sommes obligées de fermer les yeux. Si nous nous mettions à exiger que nos ouvrières se tiennent, nos magasins seraient fermés au bout de quinze jours.
— Mais enfin, madame, vous n'avez aucune raison de supposer que la conduite antérieure de mademoiselle Geneviève.....
— Aucune, mais celles qui l'ont connue ici pourraient vous en dire plus long que moi à cet égard. Clémentine, par exemple.
Tandis qu'un homme pour un oui pour un
non, s'écrie en parlant de la première venue :
« Je mettrais ma main au feu qu'elle est pure. »
Une femme, même honnête, même bien intentionnée hésitera toujours à répondre de l'innocence d'une autre. Ce qui prouve que tout en médisant des femmes, nous les estimons encore plus qu'elles ne s'estiment elles-mêmes.
■ — Et cette Clémentine, où pourrai-je la rencontrer ? dit Houzelot.
— Elle était apprentie chez moi, mais elle nous a quittées depuis longtemps. Elle s'est décidée à se mettre au théâtre. Elle joue maintenant à la salle de la Tour-d'Auvergne. Vous aurez là son adresse.
— Mauvaise fréquentation, pensa Houzelot. Voilà une amie qui doit avoir quelque bonne révélation à nous vendre. Il faudra que j'aille rôder de ce côté-là.
Trois jours après, le docteur, muni des indications nécessaires, sonnait à la porte de l'ap-
partement occupé, rue Richelieu, au troisième sur la cour, par la sémillante élève qui, depuis cinq mois déjà, avait déserté les fleurs pour aller rebondir sur les planches raboteuses du théâtre des Jeunes Artistes.
Lorsqu'une adolescente, après avoir reconnu que le travail n'est pas dans ses mœurs, se promet d'entrer dans une carrière inavouable, quand ses aînées n'y seront plus, le premier pavillon qu'elle songe à placer sur sa marchandise, c'est le titre d'artiste dramatique. Supposons qu'après des alternatives d'eau claire et de Champagne, de perdreaux truffés et de pommes de terre frites, elle se voie obligée de répondre à une assignation de son bijoutier ou de sa couturière, la question que lui posera tout d'abord le président du tribunal est celle-ci :
— Avez-vous des moyens d'existence ?
C'est alors qu'elle peut clouer sur sa chaise
curule l'indiscret magistrat, par cette réponse :
— Oui, monsieur le président, je suis artiste dramatique.
Et si le juge, persistant dans son ironie, ajoute :
— A quel théâtre appartenez -vous ?
Elle a le droit de répliquer :
— Au théâtre de la Xour-d' Auvergne.
Et devant les sourires narquois du tribunal, aucune autorité ne l'empêche de tirer de sa gorgerette un billet de répétition et de le soumettre à l'expertise du ministère public.
Cette qualité éminemment aléatoire équivaut désormais pour elle à un permis de circuler. Elle n'est engagée nulle part, elle l'avoue ; mais elle attend tous les jours, chez elle, de deux heures à cinq, les propositions de MM. les directeurs, fussent-ils &ô province ou de l'étranger. Elle est en pourparlers avec l'Odéon, le Gymnase ou la Porte-Saint-Martin, et c'est en attendant que les négociations aboutissent, qu'elle se décide quelquefois à combler par deux ou trois fils de famille le déficit dû à la fréquence des mortes saisons. L'art est sa vie ; la galanterie ne tait que les intérims. Seulement ces inté-
rims durent d'ordinaire vingt ans, après quoi art, galanterie et théâtre sont mis le même jour sous la remise et remplacés par l'ouverture d'une table d'hôte aux Batignolles, rue des Dames.
Telle était la façon dont Clémentine, tombée aux bras de celui que ses ex-camarades du magasin appelaient son vieux « reconduiseur, » entendait pratiquer la profession où se sont illustrés Molière et Mlle Mars.
Aussi la camériste qui ouvrit au docteur l'annon ça-t-elle en ces termes, qui n'avaient rien de précisément artistique :
« Madame ! un monsieur décoré ! »
Et presque aussitôt, après avoir enjambé le demi-mètre de parquet qui servait d'antichambre, le père de Max se trouva dans une chambre à coucher carrée, où la cretonne à fond jaunâtre et à fleurs bleues, dessin cachemire, jouait un rôle non pas seulement prépondérant, mais exclusif. Un canapé à accotoirs, recouvert de la dite cretonne, faisait face à une cheminée dont la tablette rivalisait de cretonne avec le balda-
quin et les rideaux du lit, ceux des fenêtres, les tapisseries des murs également en cretonne plissée, en y ajoutant le plafond, tendu d'une nappe de cretonne tuyautée en « comète. » Chaises et fauteuils étaient aussi de cretonne cretonnante. On devinait que le dispensateur de ces draperies avait mis tous ses œufs dans le même panier. Il s'était évidemment dit :
«J'offrirai de la cretonne, j'en offrirai tant qu'on voudra, mais je ne me fendrai pas d'une autre étoffe. »
La pendule en onyx algérien, bijou disparate qui semblait taillé dans un morceau de charcuterie, était flanquée d'un assortiment non de bronzes, mais de bronzillons qui brûlaient d'envie d'appartenir à la statuaire, et qui sortaient à peine du bibelotage. Ces deux enfants entrelacés qui s'étiolent à la devanture de tous les papetiers de luxe ; cette amphore, qui est de Pradier, et cette Vénus dormant dans une coquille entr'ouverte, qui n'est de personne. Pour achever de déshonorer cette réduction de musée ou plu-
tôt ce musée de réductions, aux extrémités de la tablette, ces deux éternels carlins en Saxe moderne et tellement vernis qu'on les supposait mouillés. Le tout paraissant gagné au billard anglais dans les enivrements de quelque fête patronale.
La déesse de cette collection fit alors son entrée. Bien que deux heures de l'après-midi eussent sonné depuis quelques instants déjà, elle était encore en peignoir de percale blanc et chaussée de pantoufles vertes dominées par des rosaces gris mastic. C'était bien la Clémentine de la rue Saint-Roch, mais l'espiègle avait fait place à l'effrontée ; ses cheveux, dénoués comme par mégarde, tombaient d'un bloc sur son épaule gauche, qu'ils couvraient en partie. Elle feignait, pour les relever, des efforts inutiles.
— Je vous demande pardon, monsieur, ditelle, de vous recevoir en costume de nuit, mais le théâtre a fini, hier, à près d'une heure, et je jouais dans la dernière pièce. Je me lève à l'instant.
— Croyez, madame, répondit Houzelot en s'asseyant sur l'invitation de Clémentine, que je ne me serais pas permis de venir vous surprendre si matin, si je ne savais qu'il n'y a d'heure ni pour les braves ni pour les artistes. Cependant, si j'étais cause du moindre dérangement...
Le mot artiste flatta l' ex-apprentie, tout en lui. indiquant qu'il ne s'agissait probablement pas d'une affaire de cœur.
— Parlez, monsieur, dit-elle avec un grasseyement subit dont le sens était : Tu m'as appelée artiste : vois à quel point je le suis. Parlez, nous avons le temps de causer.
— Ce que j'ai à vous demander, d'ailleurs, n'intéresse que moi. N'avez-vous pas connu et fréquenté autrefois, c'est-à-dire il y a cinq ou six mois au plus, une jeune ouvrière fleuriste nommée Geneviève?
— Geneviève... mais très bien, mais beau- . coup. Je la voyais tous les jours dans le magasin où... j'allais avant d'entrer au théâtre.
— Eh ! bien, mademoiselle, je vous serais se-
rieusement reconnaissant, reprit Houzelot en donnant au mot sérieusement une signification métallique, si vous pouviez me fournir quelques éclaircissements sur ses habitudes, ses manières d'être, son caractère et surtout son passé, avec preuves à l'appui.
— Voilà un homme riche et décoré qui s'occupe d'elle, pensa Clémentine, émoustillée par une jalousie instinctive.
— Mon Dieu, monsieur, fit-elle, vous n'attendez pas de moi que je raconte rien qui puisse nuire à la position d'une ancienne camarade qui a été pendant longtemps mon inséparable. C'est que moi, voyez-vous, je ne suis pas comme tant d'autres; une amie, c'est sacré.
Clémentine, supposant Geneviève en bon chemin, jugeait pratique d'appuyer sur leurs relations antérieures, sans oublier de réserver quelques parenthèses à l'usage de son propre éloge.
— Ne me cachez rien, madame, je vous en prie, interrompit Houzelot. Il s'agit pour moi
des plus graves intérêts de famille... Si vous savez quoi que ce soit, parlez...
— Ce que je sais, tout le monde peut le savoir, qu'elle est sortie de son magasin pour se mettre en ménage avec M. Houzelot, le fils du riche docteur Houzelot.
— Je connais ! je connais ! le docteur Houzelot, c'est moi.
— Gomment ! vous êtes le père de M. Maximilien ?
— Oui, et c'est parce que non content de vivre avec votre amie Geneviève, mon fils s'est déclaré décidé à l'épouser, que je viens prendre des informations sur elle.
— Votre fils ! épouser Geneviève ! s'écria Clémentine hors d'elle et laissant tout grasseyement de côté. Oh ! ça, non ! ce serait trop fort !
— Je vois que ce mariage n'excite pas précisément vos sympathies, dit Houzelot.
— C'est que non, voyez-vous, je suis bonne camarade, oh! ça, on ne peut pas dire, je suis très bonne camarade. Mais penser qu'elle va se
trouver mariée, mais vraiment mariée, à l'église, à la mairie, partout, et richement, et avec un jeune homme si bien, et qu'elle a trouvé son affaire à la première rencontre, lorsque tant d'autres qui valent autant qu'elles sont obligées de trimer pendant des années comme des mercenaires, avant de mettre la main sur quelque chose de potable, non, le bon Dieu ne serait pas juste !
— Ce que vous ignorez, je le vois, c'est que Maximilien avait voulu rompre, et qu'en se voyant abandonnée, elle a perdu la tête et s'est jetée par la fenêtre... Mon fils a alors fait vœu d'en faire sa femme, si elle survivait.
— En effet, j'ai lu son suicide dans le Constitutionnel, il y a quatre jours. Mlle G..., ouvrière fleuriste. C'était donc Geneviève. Hein ? l'hypocrite, avec ses simagrées, elle a trouvé moyen de faire parler d'elle dans les journaux, tandis que moi je n'ai pas pu encore attraper seulement un pauvre petit bout d'article.
Le docteur essaya d'arrêter par quelques paroles d'apaisement le cours de ces récrimina-
tions vertigineuses, mais Clémentine était déchaînée. Les leçons de maintien qu'elle recevait sur la scène de la Tour-d'Auvergne étaient allées rejoindre les leçons de beau langage. Elle levait les bras au ciel comme pour mettre ses droits méconnus sous la protection de celui qui voit tout. Elle laissait le corsage de son peignoir s'entr'ouvrir par saccades et ne songeait même pas .qu'il lui eût suffi d'une épingle pour en réparer les indiscrétions.
— Et quand on pense, s'écria-t-elle, que c'est ce vieil imbécile de Carbonnel qui a fait ce mariage, pour ainsi dire à lui tout seul, et que j'ai été assez chose pour l'en récompenser. Je me moque pas mal qu'il m'ait mis dans des meubles qui ne sont même pas à mon nom. J'aurais mieux aimé manger du pain noir toute ma vie, et qu'un pareil malheur n'arrivât pas. Mais voilà, j'ai été trop bonne. Je suis trop bonne, c'est mon seul défaut. J'ai voulu rendre service à monsieur votre fils, et c'est Geneviève qui en profite. Oh ! j'empêcherai ce mariage, je l'em-
pécherai, quand je devrais écrire à l'Empereur!
— Vous n'aurez pas besoin d'aller si loin, dit Houzelot, saisissant la balle au bond. Vous pensez bien que, dans ma position, ce mariage me répugne autant qu'à vous, ce qui n'est pas peu dire. Mais comment allons-nous nous y prendre?
— Je vais répandre partout des horreurs contre elle. D'abord quand j'étais au magasin, il m'a disparu une paire de ciseaux. Je suis sûre maintenant que c'est elle qui me les a pris.
— Si vous n'avez pas d'autres histoires à raconter. . .
— Et ! puis, est-ce que Carbonnel n'est pas là ? C'est lui qui a fait le mal, il faut qu'il trouve le remède. D'ailleurs vous ne connaissez pas Carbonnel. En voilà un qui n'est pas embarrassé. Il sera ici dans une heure. Dieu ! quelle scène je vais lui faire. Avez-vous le temps de l'attendre?
— Pas aujourd'hui, chère madame, se hâta de répondre le docteur qui voulait bien utiliser
ce Carbonnel pour la réussite de ses plans, mais qui ne tenait pas à se trouver en tiers avec lui, dans la chambre à coucher d'une cabotine. Dressez vos batteries sans moi et ne manquez pas de me tenir au courant de tout ce qui surviendra de nouveau. De mon côté, je vous avertirai. Voici toujours mon adresse : Houzelot, rue Louis-le-Grand, 23.
Clémentine écrivit l'adresse, bien qu'elle la connût parfaitement, et se leva pour accompagner le docteur, à qui elle fît, en le quittant, sa révérence des grands jours.
Mais cette accalmie redevint ouragan à l'apparition de Garbonnel.
— Ah ! c'est vous, monsieur, fit la jeune panthère. Eh ! bien, vous pouvez vous vanter de nous avoir tous mis dans de jolis draps.
— Moi, Clémentine, de quels draps veux-tu parler? Jamais je...
— Taisez-vous ! vous êtes un assassin !
Le personnage ainsi accueilli, et dont Clémentine avait, cinq mois auparavant, montré la silhouette à la première demoiselle du magasin de la rue Saint-Roch, était un homme de haute
taille, d'environ soixante à soixante-cinq ans, sec, un peu voûté, aux cheveux blancs roulés sous son chapeau, qu'il avait gardé en entrant; vêtu de noir et sanglé dans une cravate également noire, d'où sortait un col droit d'un éclat et d'un empesage irréprochables. Son œil doux et bleu, ses traits arrondis encadrés dans cette longue chevelure blanche, rappelaient ce portrait de Bernardin de Saint-Pierre qui orne la première page de presque toutes les éditions de Paul et Virginie.
Fils d'un riche notaire établi à Toulouse, Garbonnel y avait fait longtemps, sous le nom du ce beau Ludovic » , ce qu'on appelle la vie de garçon, sous prétexte qu'elle est vouée aux filles. A dix-neuf ans, il était l'amant de deux sœurs, mariées toutes deux, et s'était battu dans la même matinée avec les deux beauxfrères, ce qui avait eu pour résultat d'attirer chez lui d'autres temmes mariées, avec leurs sœurs à l'appui. Les témoins envoyés par un mari à l'amant de sa conjointe devraient tou-
jours arranger l'affaire. Punir un homme de ses déportements en établissant aux yeux des beautés de l'endroit qu'il est aimé et qu'il est brave, est aller directement contre le but ; à ce point que deux des seconds qui avaient figuré dans cette double affaire, du côté des époux, passèrent pour avoir payé de leur repos conjugal l'honneur de s'être salués sur le terrain avec le beau Ludovic.
Le vrai joueur, après avoir tenu les cartes contre des membres du Jockey-Club, va le lendemain se faire voler par des professeurs de langue verte dans des caboulots où la police monte à minuit et demi. Il joue où il peut, ce qu'il peut, avec qui il peut. Le coureur de femmes, qui diffère essentiellement de l'homme à bonnes fortunes, part du même principe, Il n'a pas des aventures, mais toutes les aventures. La Mathilde de la Môle, de Stendhal, fille d'un pair de France et fiancée à un duc, ou la marchande de tabac d'en face, c'es pour lui tout un. Il quitte le coupé d'une mar-
quise pour monter sur la charrette d'une vendangeuse. Quand il ne peut pas avoir la femme de chambre, il prend la maîtresse, et quand il échoue auprès de la maîtresse, il se contente de la femme de chambre.
Garbonnel avait d'abord poursuivi une intrigue comme moyen de parvenir à en entamer une autre ; puis, après avoir beaucoup ri de ses fredaines, il était arrivé peu à peu à les prendre au sérieux.
oc Le châtiment des hommes qui ont trop armé les femmes est de les aimer toujours, » a écrit Larochefoucauld. La conquête avec la-r quelle il souperait le soir avait fini par devenir, pour le casse-cœur de la Haute-Garonne, la grande question de la journée. Mais les agapes qui coûtent si peu à vingt ans, quadruplent de prix à trente, et à quarante creusent des abîmes financiers. Garbonnel, qui ne buvait ni ne fumait et qui se déclarait repu avec un plat de viande et un fromage, dépensait trois cents
francs en un repas pour le plaisir de voir quelques doigts roses éplucher des crevettes.
Le jour où il eut la certitude que son patrimoine ne suffirait jamais à l'assaisonnement de ces petits crustacés qui rougissent dans l'eau bouillante, il essaya de se livrer à une industrie plus lucrative que celle de suivre les passantes. Mais l'instinct le dominant, il se réveilla un matin à Paris, commanditaire d'un théâtre de sixième ordre. Ce fut son passage de la Bérésina. Il noya dans les dessous de cet immeuble le gros de sa fortune et le restant de ses curiosités d'homme.
En amour, il faut s'attendre à être toujours trompé. Seulement, quand on est jeune, on ne s'en aperçoit pas, et on en prend son parti quand on est âgé. Garbonnel, qui avait usé sa vie dans l'étude des passions , des vanités , des trahisons et des mensonges féminins, y avait acquis à ses dépens une expérience monumentale, si bien qu'un jour les femmes n'eurent plus de secrets pour lui et qu'il en eut pour
elles. Après avoir été longtemps battu dans ces assauts, il devint insensiblement prévôt d'armes et de force à défier les plus fines lames.
Aussi lorsque ses tempes s'argentèrent et qu'il dut s'écrier devant son miroir :
« Il commence à neiger sur la montagne », se découvrit-il, dans sa détresse amoureuse, une ressource nouvelle, et puisqu'il n'avait plus d'argent adonner aux femmes, il leur donna des conseils.
Ce fut, pendant des années, un spectacle indescriptible que celui de ce vieillard quasi vénérable, entouré, tutoyé, fêté par tout ce que Paris contenait de filles roses, blondes et perverties. Quand il entrait dans un foyer d'actrices, il y faisait émeute :
« Ah ! mon petit Garbonnel, Charles veut me quitter! Toi seul peux me tirer de là. »
« Garbonnel, Alfred ne veut pas acquitter un billet de cinq cents francs que j'ai souscrit sans le lui dire. N'est-ce pas qu'il est forcé de payer,
puisque tout le monde sait que je suis sa maîtresse? »
« Carbonnel, je voudrais faire reconnaître mon enfant, qui a déjà cinq ans, par Lucien, qui n'en a que dix-huit. Est-ce que la déclaration ssra valable? »
•Et Carbonnel avait une solution pour toutes les questions, un moyen de lever tous les obstacles, une « ficelle » pour sortir de tous les embarras. Il était passé ainsi, à l'unanimité, général en chef de cette garde nationale volante qui ne te laissera jamais désarmer. C'était le Lafayette du libertinage.
Toussenel a publié un traité sur l'art de trouver les nids. Carbonnel avait fait faire d'immenses progrès à l'art de dénicher les jolies filles. Il n'y avait pas à Paris un comptoir qu'il n'eût exploré, pas un vitrage derrière lequel il n'eût deviné le gibier dont il s'était constitué le chasseur implacable. Son œil de lynx disséquait u 1e femme à travers l'enveloppe des voiles les plus épais. Quand il passait la revue de ses ba-.
taillons, il savait non-seulement que telle créature était belle, mais que telle autre ne tarderait pas à le devenir. En voyant, le matin, glisser le long des maisons, comme une ombre, quelque enfant se rendant à son ouvrage, avec un bonnet de toile pour toute coiffure et une robe d'indienne, sans jupon de dessous, pour tout encadrement, il se disait :
— Si celle-là, à qui personne ne donne un regard, avait seulement un chapeau de quinze francs sur la tête et un mantelet de taffetas sur les épaules, tout le monde se retournerait pour l'admirer.
Les célébrités galantes n'étaient plus dans ses moyens. Mais comme il est bien rare que les plus en renom n'aient pas débuté par la misère, c'est à ce moment-là qu'il s'offrait à elles. Deux cents francs par mois ont presque toujours été le Pactole pour celles dont trois cent mille francs par an ne peuvent réussir, plus tard, à équilibrer les dépenses. Ces cous blancs que des rivières de diamants désignent, dans les fêtes dra-
matiques, aux lorgnettes de l'orchestre, se sont inclinés pour la plupart sur des travaux débilitants qui tiennent les ouvrières attachées à leurs chaises pendant d'interminables heures. Ces mains gantées qui jouent, sur le bord des loges^ avec des éventails damasquinés d'or, ont, à peu d'exceptions près, serti des bagues en doublé ou tourné des queues de boutons ; et peut-être eussent-elles vu leur beauté s'étioler dans cette besogne détériorante, si elles n'avaient été devinées par quelque Christophe Colomb ou quelque émule de Fernand Cortez, ce coupable auteur de la première expédition du Mexique.
Carbonnel avait pris insensiblement un goût singulier à ces voyages de découvertes. Il se plaisait à arracher une jeune travailleuse à son aiguille ou à ses outils ; et, après l'avoir instruite à son école pendant quelques mois, il la jetait dans le mouvement parisien sans regret de la quitter, sans le remords de l'avoir perdue, pour s'appliquer à l'éducat oh d'une autre.
En voyant plus tard passer à fond de train>
dans une Victoria, celle qu'il avait tirée d'une paire de sabots, il éprouvait cette jouissance particulière de l'amateur de tableaux qui, après avoir acheté, dans la boutique d'un bric à brac, une toile moyennant cinq francs, la retrouve un jour dans la collection Pourtalès, et guettée par tous les connaisseurs qui en attendent la vente avec impatience.
A l'époque où il avait brigué auprès de Clémentine l'honneur de porter son panier, le nombre des victimes qu'il avait ravies aux misères du prolétariat était déjà considérable. Il faut reconnaître, d'ailleurs, qu'il était incomparable comme initiateur. Les jolies boulevardières qu'il lâchait sur la société étaient, en sortant de ses mains, si énergiquement cuirassées contre les émotions vives, si terriblement blindées contre les surprises du cœur et bronzées contre les attendrissements, que leur avenir était assuré d'avance.
Cependant, pour ce genre d'étude comme pour celle du piano, les élèves demandent à
être commencées de bonne heure. L'extrême jeunesse de celles qu'il recueillait, sans distinction de caste et de milieu, lui avait fait donner, dans le monde où il .se concentrait, un surnom significatif. On l'appelait : saint Vincent de Paul.
Il avait eu ce mot sinistre :
« Ces Champs-Elysées deviennent insupportables. On n'y rencontre plus que des vieilles traînées de seize ans et demi. »
Le logement, composé d'une salle à manger, d'une cuisine et de la chambre bleue, décrite plus haut, où régnait Clémentine, et dont elle croyait peut-être inaugurer la cretonne, avait servi de station au Calvaire de beaucoup d'autres. Il avait pris à bail ces trois modestes pièces, que chacune de celles qu'il appelait à les habiter supposait louées spécialement pour elle, et qui, depuis longtemps, constituaient une sorte de lazaret d'où, l'une suivant l'autre, après une quarantaine plus ou moins écourtée, elles s'élançaient, jupons déployés, vers le port.
Combien avaient pris part à ce Longchamps et gagné dans la chambre bleue leurs brevets de capacité ? Personne ne le savait, pas même Carbonnel. Cependant, Clémentine s'y épanouissait depuis tantôt cinq mois et son usufruitier ne pouvait se décider à lui donner l'essor.
— Est-ce que je vieillis? se demandait-il de temps en temps, il me semble que cette petite est aussi forte que moi.
Carbonnel n'avait pas conscience d'avoir mérité la bordée d'injures dont Clémentine venait de le mitrailler à son entrée, mais il la reçut avec une impassibilité complète. Il en avait essuyé bien d'autres.
— Oui, assassin ! insista Clémentine, croyant qu'il n'avait pas entendu.
— Est-ce que tu répètes un rôle ? demanda flegmatiquement Carbonnel.
— Ce n'est pas un rôle. Vous ne méritez pas d'autre nom, vous n'en méritez pas d'autre.
— J'ai eu tort de te faire entrer au théâtre, dit Carbonnel en s'asseyant; tu vois ces mots-là
dans les pièces, et puis tu les redis sans savoir. Voyons, en quoi t'ai-je assassinée?
— Vous m'avez assassiné, répliqua Clémentine qui tenait à son expression, parce que Geneviève, vous savez, Geneviève... eh bien! elle se marie.
— Qui est-ce qui se marie? quelle Geneviève?
— Oui, votre ancienne protégée ?
— J'ai protégé une Geneviève? fit Garbonnel, cherchant avec beaucoup de bonne foi dans ses souvenirs.
— Sans doute; vous vous rappelez bien, celle pour qui nous avons combiné la machine du jeune homme qui se mourait pour elle.
— Ah ! j'y suis maintenant : cette camarade à toi, qui était si jolie.
— Pourquoi jolie? Gomment savez-vous qu'elle est jolie?
— Parce que je me souviens que tu m'en as dit beaucoup de mal. Si elle était laide, tu m'en aurais dit du bien.
— Eh ! bien, jolie ou non, elle épouse dans
trois semaines, quinze jours peut-être , son amant, le fils Houzelot, un jeune homme ravissant! Et dire que je n'avais qu'à étendre la main... Vous voyez qu'il n'y a pas une minute à perdre.
— Je perçois la chose : tu voulais bien lui faire faire la culbute, mais ça t'ennuie qu'elle soit retombée sur ses pieds.
— En attendant, il faut que ce mariage soit en miettes dans le plus court délai. Le père du jeune homme sort d'ici, il est avec nous. Je ne lui ai rien caché. Il sait que je la déteste. Je lui ai raconté qu'elle m'avait pris une paire de ciseaux tout neufs. Il m'a dit qu'il comptait sur toi pour dénouer cette affaire-là. Il t'aime beaucoup. Il m'a répété plusieurs fois : M. Carbonnel, je l'aime beaucoup.
Le vieux raffiné avait, au premier mot, percé à jour les sentiments de Clémentine. Non-seulement Geneviève échappait au milieu dans lequel on avait voulu la pousser, mais elle gravissait sur l'échelle sociale un échelon lumineux dont
le resplendissement foudroyait sa blonde camarade. La distance que la candeur de la fiancée de Maximilien mettait déjà entre elle et la soubrette du théâtre des Jeunes Artistes prenait, par cette union, des proportions imprévues. Ce sont des coups de massue que les Clémentine ne pardonnent paSc
— Ecoute, ma bonne amie, dit Carbonnel avec une nuance de sensibilité, ce qui me répugne par dessus tout, c'est faire du mal à une femme. Je t'ai aidée, la première fois, dans ton petit complot, parce qu'il s'agissait d'une chose par laquelle il faut toujours finir. Tu vois que ta Geneviève n'a pas eu à se repentir d'être tombée dans le traquenard, puisque le mariage était au bout. Mais chercher à désunir deux êtres qui s'aiment évidemment, puisqu'ils sont assez bêtes pour se lier par des chaînes éternelles, tu sais, ça ne m'irait pas beaucoup. D'abord l'idée de faire pleurer les femmes m'a toujours désobligé. Chaque fois que j'en quittais une, ce que ie craignais le plus, c'était la scène des larmes,
et pourtant je savais à quoi m'en tenir sur ces sanglots-là.
— Eh! bien, moi aussi, je pleurerai si vous me refusez ce que je vous demande. Je vais pleurer tout de suite. Voulez-vous?
— C'est inutile, garde ça pour une autre occasion.
— Ah ! le misérable ! il m'abandonne, s'écria Clémentine, mettant sur-le-champ sa menace à exécution. Il se ligue contre moi avec mes ennemis. Et quand on pense que c'est cet homme-là qui m'a perdue... oui, perdue, je l'affirme. Qui vous prouve que moi aussi je n'avais pas l'intention de me bien conduire?
— Clémentine la colère te fait divaguer.
— Eh ! bien non, au fait, puisqu'elle épouse son Maximilien, j'exige que vous m'épousiez aussi. Les deux noces se feront le même jour. Dieu! serait-elle furieuse. Une!... deux!... trois!... Consentez-vous? C'est à prendre ou à laisser.
— Oh ! en ce cas tu peux être sûre que je ne
prends pas, et que je laisse, dit en riant Carbonnel.
— Ah ! s'écria Clémentine exaspérée. Ah ! vous trouvez tout simple qu'on fasse d'elle une madame, tandis que moi je continuerai à vous servir de jouet. C'est ce que nous verrons! Paiîline !
Pauline parut. C'était la bonne qui avait annoncé le docteur Houzelot, sous cette périphrase : Madame, un monsieur décoré !
— Pauline, apportez-moi vos comptes que je vous paie, ma fille. Nous nous séparons. Vous ferez ensuite mes malles. Donnez-moi toujours mon chapeau et mon manteau gris. Je quitte la maison.
— Vous, madame ? dit Pauline d'un ton qui voulait être surpris et qui n'était que profondément incrédule.
— Allons ! Allons ! pas d'enfantillages, dit en s'interposant Carbonnel, qui ne laissait pas volontiers une femme quitter la chambre bleue
avant d'avoir sous la main celle qui devait l'y remplacer.
— Non ! c'est fini ! répliqua Clémentine, qui se dirigea vers la porte tenant son chapeau à la main et son manteau sous le bras, comme une femme qui aime mieux se vêtir dans la rue que de rester cinq minutes de plus dans l'antre de la tyrannie.
Carbonnel n'était pas sans avoir constaté que la jalousie noire allumée par les succès d'une rivale ou d'une simple concurrente, est la seule passion qui puisse jeter les femmes d'un certain acabit hors du sentier de leurs intérêts.
— Tu ne vas pas t'en aller, au moins ! Que veux-tu que ton pauvre Carbonnel devienne sans toi ? dit le sexagénaire en se plaçant en travers de la porte.
— Choisissez d'elle ou de moi? fit Clémentine avec un geste auquel un peu de tragédie n'était pas étrangère.
— Mais enfin je n'ai jamais vu les futurs époux. Comment veux-tu que je m'y prenne ?
— Avec ça qu'un vieux lapin comme vous est jamais embarrassé, fit Clémentine en commençant à câliner l'ancien vainqueur.
— Quant à moi, reprit Garbonnel sse défendant de plus en plus mollement, je tiens à ne me mêler de rien. J'agirais tout de travers. Il n'y a au monde qu'une personne capable de bien mener cette affaire-là jusqu'au bout, c'est la vieille Estber.
— Esther ! quelle est celle-là, Estber?
— Ab ! c'est juste ! Je ne te l'ai jamais présentée. Tu la connaîtras toujours assez tôt, du reste.
— Eh ! bien, cette Esther, il faut la voir, nous aboucher avec elle. Oh ! mon petit Garbonnel, que tu serais gentil si tu voulais aller lui parler tout de suite.
— Pourvu que je reste en dehors de tout ce qui se manigancera, très-bien. Je causerai avec elle. Elle vous donnera rendez-vous à toi et au père du jeune homme, et vous arrangerez vos affaires sans moi ; d'autant qu'avec une pareille
gaillarde dans votre manche, vous n'aurez besoin de personne autre.
— Oh ! que je suis contente, mon chéri ! Mais, ajouta Clémentine, redevenant la fille d'atelier, cette Esther elle a donc bien du vice ?
— Esther ! dit Carbonnel en prenant son chapeau, elle n'a pas du vice : elle a du crime.
Tandis que Houzelot père accumulait le plus d'obstacles possibles sur le chemin qui devait conduire Geneviève à la mairie, Houzelot fils s'efforçait de lui applanir et de lui sabler la route.
— Ce couplet qu'elle m'a répété, s'était-il dit en quittant Geneviève, a été composé par quelqu'un. Ce nom ou plus probablement ce surnom de Poil-de-Brique correspond à un individu. Si je ne puis découvrir celui qui a fait la chanson ou celui en l'honneur de qui on l'a faite,
c'est bien le diable si je ne mets pas la main sur quelqu'un de ceux qui l'ont chantée.
Il fréquenta pendant trois jours, de préférence à l'heure dite de l'absinthe, les cafés spéciaux où se réunissent ordinairement les militaires. Il y avait recueilli des bribes de conversation dont pas une ne l'avait mis sur la voie, lorsqu'à la porte du café du Helder, il reconnut sous l'uniforme de sous-lieutenant de grenadiers de la garde impériale, un ancien élève du collège Henri IV, aux côtés duquel il avait usé un certain nombre de fonds de culottes.
On s'embrassa, on s'assit. Le sous-lieutenant se plaignit. Dans le métier des armes on se plaint toujours. Les soldats se plaignent de ne pas être caporaux et les maréchaux de France de ne pas être empereurs. Il paraît que la plupart des camarades de promotion du sous-lieutenant portaient déjà l'épaulette à gauche, tandis qu'il continuait à l'attacher à droite. Quand il eut nommé par leurs noms et par le chiffre de leurs régiments, tous ceux qui lui avaient coupé
l'herbe sous le pied, Maximilien lui égrena ses quatre vers, en lui demandant s'il pouvait lui en donner une traduction compréhensible.
— C'est sans doute une marche de zouaves, dit le jeune officier. Ils les composent pendant leurs étapes. Les trois quarts du temps elles n'ont pas le sens commun. Est-ce que tu tiens à te faire expliquer celle-là ?
— Précisément. Je cherche une piste que ces quatre vers peuvent m' aider à retrouver.
Eh! bien, ce que tu as de mieux à faire, c'est de venir dîner demain avec moi à la mess de l'école militaire. (Il aurait pu dire au mess, mais plût au ciel que l'armée n'eût jamais commis que des fautes de français î) Tu verras là des hommes qui savent sur le bout de leurs doigts l'itinéraire de tous les régiments depuis 1853. Tu ne te figures pas à quel point ils sont intéressants à entendre.
Le lendemain Maximilien , très-impatient, après avoir conseillé la patience à Geneviève, était, à l'heure militaire, dans une salle grande
comme une église, devant un immense fer à cheval, qui s'évasait pour recevoir le flot des convives. Au milieu, le buste en stéarine de Napoléon III, avec toutes ses croix, non pas bien entendu celles qu'il avait données, mais qu'il avait reçues.
Le sous-lieutenant, son ami, lui avait choisi sa place, et le nom de son père, très en relief depuis quelque temps, faisait de Maximilien une sorte de personnage. Il ne crut pas se tromper en supposant que les convives se mettaient pour lui en frais d'anecdotes et de théories militarc-philosophiques. Il épiait le moment d'entamer la série de questions dont la solution l'occupait uniquement, et il laissa passer, sans plus goûter aux uns qu'aux autres, les entremets sucrés et les récits de batailles qu'on lui servit' à profusion.
Deux ou trois fois, au moment de mettre sur le tapis sa chanson de zouave, il se vit distancé par quelque épisode de la prise du Mamelon
Vert ou quelque exposé de la défense des places fortes.
Vingt-sept projets de défense des places fortes furent successivement produits devant l'auditoire.
— Le meilleur plan pour défendre une place, c'est encore de refuser de la rendre, dit alors un lieutenant suspect de tendances républicaines.
— Lieutenant, répliqua avec une certaine vivacité un gros-major placé en face de Maximilien, si nous n'avons pas indiqué le moyen que vous émettez, c'est qu'il est écrit, avant tous les autres, dans les cœurs de nous tous qui sommes ici.
On parla du souverain et les plus tièdes avouèrent qu'il était très bien à cheval.
Il fut question du dernier Lai des Tuileries et des largesses de l'Empire, comparées aux mesquineries de la cour de Louis-Philippe.
— C'est qu'aujourd'hui on sait dépenser son argent, fit observer un chef de bataillon aux
moustaches blanches mais cosmétiquées. Nous ne sommes plus au temps où M. Guizot nous disait impudemment: Enrichissez-vous,
— L'Empereur nous dit : Enrichissez-moi. C'est en effet tout le contraire, souffla dans l'oreille de son voisin le lieutenant suspect.
Mais le mot ne fut pas relevé, et à huit heures et quart, on convenait d'un commun accord autour du fer à cheval de la grande salle de l'école militaire, que les français étaient les premiers soldats du monde.
— A propos, fit tout-à-coup le sous-lieutetenant en s'adressant à un convive de son grade, quoique beaucoup plus âgé, vous Bidault qui avez huit ans d'Afrique, est-ce que vous avez connu là-bas le capitaine Poil-de-Brique?
— Poil-de-Brique ! ce n'est pas là un nom de chrétien, dit Bidault.
— Mais si, interrompit un lieutenant qui avait évidemment bruni sur les confins du désert, tu sais bien,* le capitaine Follard.
— Mais il ne s'agit pas de Follard, il s'agit de Poil-de-Brique, dit Maximilien.
— C'est ce que j'expliquais à Bidault. Le capitaine Follard, surnommé Poil-de-Brique, comme on dit Poil-de-Carotte à cause de ses cheveux rouge l'eu.
— Celui dont il est parlé dans ce couplet, probablement, ajouta Maximilien :
Quand il paraît dans leurs gourbis, On voit dérâper les Arbis, Car il les mène à coups de trique Le capitaine Poil-de-Brique.
Il leur saisit aux moindres mots Bœufs, moutons, chèvres et chameaux.
11 prendrait jusqu'à leur bourrique^ Le capitaine Poil-de-Brique.
continua une voix derrière Max. C'était celle d'un des soldats chargés du service de la table. L'amant de Geneviève le pressa de questions et obtint de lui les lumières suivantes :
Follard, capitaine aux tirailleurs algériens, avait été, plusieurs années, chef du bureau arabe
d'un district situé à vingt-cinq kilomètres de Gonstantine. Impitoyable envers les indigènes qui ne payaient pas leurs impôts, et dont pour trois douros en retard il faisait saisir jusqu'aux femmes, non moins dur envers les arabes qui payaient et dont il réglait généralement les comptes « à coups de trique, » comme le déclarait la chanson, il avait été mis en disponibilité à la suite du grand balayage nécessité par le scandale de l'affaire Doineau; ce Doineau que tout le monde plaignait sous prétexte qu'il, avait payé pour les autres, quand il était si simple d'arrêter les autres et de les faire, à leur tour, payer pour lui.
— Mais, ajoutait le soldat de service qui donnait tous ces détails à Max, au moment de son rappel en France, il y avait déjà longtemps" que le capitaine Follard était au sac.
Dans un certain argot être au sac signifie avoir fait fortune.
*— Et, demanda comme dernière question
Maximilien extrêmement intrigué, ce Poil-de- Brique, qu'est-il devenu?
— Je l'ai perdu de vue quand j'ai cessé de servir sous lui. J'ai entendu dire qu'il était retraité, mais je ne sais pas s'il est mort.
— Va simplement au ministère de la guerre, dit le sous-lieutenant à Max, au bureau des pensions. On te délivrera là son numéro matricule, et comme un retraité ne peut pas toucher ses trimestres sans un certificat de vie, tu sauras
tout de suite s'il est décédé ou non.
— Eh! bien, et Poil-de-Brique ? demanda en riant Geneviève à Maximilien.
Depuis que ce nom grotesque avait été prononcé dans la maison, l'être mystérieux auquel il appartenait était devenu le sujet des plaisanteries continuelles des deux amants. On remettait tout au jour où on aurait découvert Poil-de- Brique. On ferait fabriquer un sabre d'honneur à Poil-de-Brique. On inviterait Poil-de-Brique à la noce. Poil-de-Brique serait garçon d'honneur.
Et à force de mettre Poil-de-Brique- à toute sauce, on avait fini par ne plus y croire.
Aussi Geneviève éprouva-t-elle une vive émotion quand Max lui répondit :
— Poil-de-Brique est retrouvé.
Mais cette fois, au lieu de rire, la jeune fille tomba dans une rêverie irrésistible lorsque Max lui nomma les pays où le chef de bureau arabe avait passé, Alger, Gonstantine, et surtout Soukarras.
On passa la fin de la soirée à dresser des plans, et il était une heure du matin quand Geneviève s'endormit en murmurant :
— Soukarras... Soukarras...
Le capitaine Follard était si peu mort qu'il habitait un appartemant avenue de Villars, aux abords des Invalides.
Max, en sortant du ministère où il avait eu toutes ces indications, courut sans désemparer à l'adresse du capitaine.
— Au second, vis-à-vis de l'escalier, dit le concierge.
Le jeune homme fut introduit par un domestique moustachu, probablement une ancienne ordonnance revenue à la vie civile, dans un vaste salon dont le confortable lui rappela l'expression bizarre dont le cuisinier du mess des grenadiers s'était servi pour qualifier la situation pécuniaire du capitaine.
Un grand tapis de Tunis, à fond vert d'eau, presqu'aussi souple d'étoffe et aussi riche de dessin qu'un tapis de Smyrne, couvrait toute l'étendue du parquet. Des carpettes également tunisiennes étaient en outre disposées aux pieds de deux grands fauteuils Voltaire, à dossiers extrêmement développés. Une chaise longue, dite méridienne, attestait que le capitaine Follard, dit Poil-de-Brique, avait pris en Algérie le goût de la vie horizontale. Le long des tentures, de cette soie légère où les arabes, taillent leurs haïcks, une véritable exposition de yatagans à fourreaux d'argent ou d'or repoussé, et à poignée de* jaspe.
Sur la cheminée, deux coupes faites avec la
coquille d'un œuf d'autruche scié en deux conques égales. Un second œuf d'autruche pendait du plafond, et pendait même si bas que le front de quelque habitué de la maison y avait probablement produit la fêlure circulaire qui le divisait.
Maximilien avait vingt-deux ans, c'est-à-dire qu'il avait pris son élan des bureaux du ministère de la guerre à l'avenue de Villars, sans songer à se demander quelle excuse il fournirait à l'ex-capitaine pour le sans-gène avec lequel il le pourchassait, sans motif plausible, jusque dans son domicile.
Avant de rechercher avec lui quelle filière avaient suivi les couplets qui le concernaient, pour arriver à se graver dans la mémoire de Geneviève, il fallait d'abord les citer, ce qui ne laissait pas que d'être délicat. Le capitaine pouvait en rire, mais il pouvait s'en formaliser. Max, une fois au milieu des yatagans et des œufs d'autruche du tirailleur algérien, s'aper-
çut qu'il eût été au moins prudent de se préparer une entrée auprès de lui.
Le visiteur, de plus en plus embarrassé pour trouver un objet à sa visite, songeait déjà à redescendre les escaliers, sous prétexte qu'il s'était trompé de nom et d'étage, lorsqu'une porte s'ouvrit sur le salon et il vit s'avancer, ou plutôt rouler dans sa direction, un globe de graisse enfermé dans un pantalon en drap bleu et un k coin du feu en laine blanche ; le tout surmonté d'une boule qui ne pouvait être qu'une tête, puisqu'elle s'attachait sur deux épaules, mais qu'on hésitait un instant à prendre pour une tomate. Le capitaine Follard avait les yeux rouges, le nez rouge, les oreilles rouges, la barbe et les cheveux rouges, non pas d'une nuance plus ou moins ensoleillée, plus ou moins vénitienne, mais rouges comme une feuille de cuivre fraîchement étamée, rouges comme l'extérieur de cette marmite qui donne tant de prestige à l'hôtel des Invalides, et qu'il allait revoir presque tous les dimanches.
Il était impossible d'être plus « Poil-de- Brique. » Le ruban de la Légion d'honneur s'harmonisait avec la tête du capitaine comme si cette tomate avait laissé tomber un peu de son jus sur la boutonnière de la vareuse...
— Monsieur le capitaine, dit Maximilien, essayant d'improviser quelque défaite, c'est avec la recommandation de plusieurs braves officiers de la garde, que je prends la liberté de me présenter devant vous. Je suis le fils du docteur Houzelot. Nous sommes sur le point, mon père et moi, de partir pour l'Afrique, où nous appellent certaines études scientifiques; et comme, m'a-t-on dit, vous avez exercé d'importantes fonctions dans le cercle de Gonstantine, j'ai commis l'extrême indiscrétion, connaissant vos sympathies pour tout ce qui porte un cœur français, de m'adresser à votre connaissance si approfondie du pays que nous allons probablement parcourir.
Tout autre que le capitaine Follard aurait été au comble de la surprise devant cette divaga-
tion débitée par un inconnu, cherchant visiblement ses mots et ses idées. Mais l'esprit d'analyse était juste assez développé chez cette pivoine pour qu'il ne vît dans la démarche insolite de Maximilien qu'un hommage rendu à sa valeur personnelle, valeur méconnue par le gouvernement qui l'avait sacrifié aux plaintes de ces scélérats d'arabes.
— Monsieur, dit-il, asseyez -vous donc, je vous prie, et croyez que je suis tout disposé à vous donner toutes les facilités dont vous pourrez avoir besoin pour explorer des contrées que je connais, et que je ne regrette pas d'avoir conservées à mon pays, bien qu'il m'en ait récompensé par une mise en disponibilité bientôt suivie d'une mise à la retraite.
— En effet, on m'a raconté avec quelle injustice...
— Oui, un an après l'affaire de ce pauvre Doineau, un brave garçon, allez ! un peu brusque, mais franc. Il était impossible de rien voir de plus franc. C'était de l'osier Eh bien ! ils l'ont
condamné, monsieur, et pourquoi? Pour un mauvais chef de tribu qu'on a trouvé mort dans le coupé d'une diligence, au moment où il allait faire contre nous des rapports à l'autorité supérieure.
— Des rapports? à quel propos? demanda bonassement Maximilien.
— Est-ce que je sais? Ils prétendaient tous que quand ils venaient dans les bureaux arabes pour toucher le prix du bétail qu'ils nous avaient vendu, on les soldait à coups de matraque ; qu'on leur faisait payer quatre fois l'impôt, et autres calomnies qui avaient pour but de déconsidérer l'armée ; ces êtres-là sont si menteurs, c'est inimaginable ! Les pieds dans le feu, la tête dans un silo, ils mentiraient. J'ignore si c'est réellement Doineau qui a tiré le coup de fusil, mais s'il l'a fait, c'est uniquement parce qu'il ne voulait pas souffrir qu'on essayât de déconsidérer l'armée.
— A ce point de vue-là, il n'aurait fait que son devoir.
— Son devoir strict. Aussi, tu as été bien vengé, Va, mon brave ami ! reprit Poil-de-Brique, en s'animant au point de devenir coquelicot. Ce que je leur ai bousculé de gourbis, brûlé de récoltes, ravagé de villages, ce n'est rien que de le dire. Ah ! les bandits, ils me l'ont payé!
Maximilien se taisait, ne trouvant absolument rien à opposer aux fureurs rétrospectives de l'ancien chef de bureau arabe, qui, d'ailleurs, prenait ce silence pour le plus complet acquiescement.
— A la dernière révolte qui a eu lieu sur les frontières du Tell, vous auriez ri, continua-t-il. C'est moi qui ai demandé à commander l'expédition. J'ai commencé par leur faire couper à coups de hache, par mes hommes, plus de dix mille palmiers, et pas des palmiers nains, des palmiers, s'il vous plaît, qui avaient plus de trois cents ans d'existence, et dont chacun donnait des cinq cents kilos de dattes. Après les palmiers, les figuiers. Vous avez lu qu'ils fabriquent leur kouskouss avec de la farine, du lait et des
figues écrasées. Quand ils voulaient manger des dattes, plus un palmier à trente lieues à la ronde. Quand ils voulaient manger du koukouss, plus un figuier. Macache bono, vous pensez bien ; ils mouraient comme des moustiques. M' sa el Khrir! mes petits amis! Nous les ramassions par centaines sur les routes. On a vu de ces gredins-là qui se décidaient à se faire anthropophages. S'ils avaient seulement pu se manger tous entre eux ! Je me souviens que nous étions un jour à Sétif, à prendre des sorbets dans un café, et nous avons aperçu une quarantaine de ces affamés se traînant jusqu'à la porte des écuries de la cavalerie, pour aller chercher des grains d'orge jusque dans le crottin de cheval. J'ai vu ça comme je vous vois, mon cher monsieur.
Maximilien profita de la confiance que lui témoignait le narrateur pour aborder indirectement la question palpitante.
— On m'a, en effet, beaucoup parlé de la popularité dont vous jouissiez parmi vos soldats,
dit-il. Ils ne connaissaient que vous. On m'a même cité, çà et là, quatre ou cinq vers d'une chanson pleine de verve, dont vous êtes le héros, si je ne me trompe, et où on rend justice à votre intrépidité et à votre respect de la discipline.
— Précisément, la chanson que chantaient mes tirailleurs quand nous partions pour une razzia. Ils m'appelaient Poil-de-Brique. C'était un surnom qu'on m'avait donné à Saint- Gyr, à cause de mes cheveux qui, dans ma jeunesse, étaient blonds ardents, mais qui ont beaucoup foncé depuis. Les arbis me connaissent bien. Quand l'un d'eux criait : Poil-de-Brique ! aroi ! aroi ! il fallait les voir filer tous.
— Mais cette chanson, reprit Max, sans chercher à comprendre ou à se faire traduire les rnots arabes dont le brûleur de gourbis agrémentait ses monologues, cette chanson a fait rapidement son chemin, car je l'ai entendu chanter à Paris même.
— Ah! vraiment, fit Poil-de-Brique, presque
flatté que sa gloire eût ainsi émigré d'Afrique en Europe.
— Oui, et par une personne qui la connaissait depuis au moins douze ans.
— Douze ans! vous m'étonnez ; il y a tout au plus dix ans que je suis revenu en France.
— Cependant, fit remarquer Max, il s'agit bien de la chanson dont j'ai retenu ce couplet.
Et il cita les quatre vers qui depuis huit jours constituaient toute sa littérature.
— C'est bien la même, qui en effet a été composée il y a douze ou treize ans, mais pas plus, sur un air de marche, par un des hommes de mon bataillon, pendant notre expédition de Soukarras, dont nous avons tué le caïd, pris les chameaux, les armes, les femmes et les enfants, toute une smala.
— Et comment expliquez -vous que cette poésie de soldat qui n'intéressait que votre troupe, ait mis si peu de temps à traverser nonseulement l'Algérie, mais la Méditerranée pour arriver jusqu'à Paris'.'
— Tout ce que je me rappelle, c'est que Fauteur de la chanson a précisément été blessé à l'affaire de Soukarras, et qu'après un mois d'hôpital, il est retourné en France, en congé de convalescence. Peut-être l'a-t-il redite à ses amis.
— C'est que la personne de qui je la tiens vit tout à fait en dehors de ce milieu-là : c'est une femme.
— Eh ! bien, est-ce que vous croyez que mes soldats ne peuvent pas connaître des femmes? répondit le capitaine Follard avec un gros rire, qui, étant donné que cette femme était Geneviève, parut blessant à Maxim ilien.
— Mais, répliqua-t-il vivement, celle dont je vous parle est toute jeune, et avait peut-être cinq ou six ans quand ces couplets lui sont tombés dans l'oreille.
— C'est qu'il y avait aussi à l'hôpital, je m'en souviens maintenant, une petite fille d'environ quatre ans ; je dis environ, car ces brutes d'Arabes, vous me croirez si vous voulez, ils ne savent
seulement pas leur âge, à moins pourtant qu'ils le sachent et qu'ils ne veuillent pas le dire ; ils sont si faux et si menteurs....
— Et cette petite fille, comment se trouvaitelle dans un hôpital avec des soldats?
— C'était l'enfant du caïd de Soukarras. Quand mes hommes, après être entrés chez lui, ont pénétré dans l'appartement de ses femmes, il y a eu un carnage assez coquet; la plus jeune des filles de la maison a eu un bras démis ■dans la bagarre, et nos blessés ont demandé
qu'au lieu de l'achever on l'envoyât se faire guérir à l'hôpital avec eux, pour les distraire. Chose..., jamais je n'ai pu retenir son nom, lui répétait sa chanson toute la journée. Je le vois encore lorsqu'il la faisait sauter sur son lit.
— - Oui, mais cette petite fille n'avait aucun motif pour quitter l'Afrique? fit observer Max « empoigné » au dernier point.
— Voilà où vous vous trompez; Chose... il est inutile que je cherche son nom, je ne me le rappellerai jamais. Chose m'a demandé la per-
mission d'embarquer avec lui la petite arbicaude. La réponse ne s'est pas fait attendre. Je lui ai dit : Emmène-nous-la, ce sera toujours ça de moins.
— Eh bien! qu'en concluez-vous? demanda Max, les mains tremblantes et la langue collée au palais par l'émotion.
— Je n'en conclus rien du tout, répondit Poil-de-Brique, évidemment impatienté par l'insistance que 'mettait le jeune homme à le questionner sur des faits aussi insignifiants. Vous me demandez comment il se fait que l'air de marche de mes soldats soit connu à Paris depuis longtemps et par des femmes. Je vous raconte que la fille du caïd de Soukarras, une fois débarquée en France, a pu l'apprendre à de petites camarades de son âge qui la savent encore, Voilà toute ma conclusion.
— Et comment nommait-on ce caïd?
— Il s'appelait Ahmet-ben-Messaoud. Quand on l'a relevé, il avait onze balles dans le corps.
— Et l'enfant? vous n'avez sans doute jamais su son nom.
—, Dans l'hôpital on l'appelait Oudja, mais Oudja n'est qu'an substantif arabe qui signifie épouse. Chose, qui aimait à jouer, lui disait toujours : Aroi slirirr Oudja ana. Viens, petite femme à moi. Et ce nom d'Oudja lui était resté.
Il n'y avait plus l'ombre d'un doute. Celle qui avait retenu l'improvisation du soldat de Poilde-Brique, ne la tenait pas d'Oudja, c'était Oudja elle-même, c'est-à-dire Geneviève ; Geneviève qui ne connaissait pas son âge, Geneviève dont les yeux fendus jusqu'aux tempes, donnaient si bien l'idée de ce que nous appelons en France des yeux d'arabe, Geneviève dont le teint rose-thé n'appartenait certainement pas au continent européen. Sa tournure biblique, sa démarche presque solennelle, qui avaient fait dire à Maximilien dès l'abord :
« Elle ressemble à la Judith de Christophano Allori, » les vagues représentations de paysages
oubliés qui repassaient devant elle, tout témoignait avec plus de certitude que les papiers les plus réguliers, que les signatures les plus légalisées, de Tétat-civil de Geneviève. La femme qu'il allait épouser n'était plus la petite ouvrière qui avait mis sa misère et son abandon sous la protection de la mort, c'était la fille du caïd de Soukarras, du chef militaire et civil du cercle des Beni-Snassen.
Une fois sûr de ses informations, Max ne songea plus qu'à quitter le salon du capitaine, Où il commençait à s'agiter comme un cheval qui cherche à briser sa longe. Il se sentait pour lui une reconnaissance qui le lui faisait trouver presque beau, mais il n'aspirait qu'à rencontrer un motif suffisant de le planter là.
— J'avais pris la liberté de venir vous arrachera vos travaux (Max appuya sur le dernier mot. Rien ne flatte un homme qui ne fait rien comme de s'entendre dire qu'on l'arrache à ses travaux), afin d'obtenir de vous communication d'un plan topographique de la province de
Constantine, plan qu'on m'a assuré être en votre possession ; mais j'abuse, réellement j'abuse. Mon père et moi nous ne partons pas encore. J'aurai l'honneur de vous revoir et nous examinerons le plan ensemble.
— Le plan dont vous parlez, je ne saurais affirmer qu'il soit chez moi... Je verrai dans mes cartons. Dans tous les cas, j'irai au ministère de la guerre, j'en parlerai à ces messieurs, et, en attendant, je vais vous rédiger quelques notes.
— Vous nous rendrez, à nous et à la science, un service inappréciable, capitaine, dix Max en lui tendant la main. Si la France possède beaucoup d'officiers comme vous, elle a lieu d'être fière.
— L'Afrique, dit modestement Follard en répondant à son étreinte, est la véritable écoledu soldat. C'est des bureaux arabes que sont sortis nos meilleurs généraux.
Il se saluèrent sur ces paroles cordiales et, une demi-heure plus tard, Max, après avoir tra-
versé Paris à force de roues, débusquait chez Geneviève.
« Tu te nommes Oudja, s'écria-t-il dès le pas de la porte. Tu es née en -Algérie, près de Gonstantine. Tu es la fille d'Ahmet-ben Messaoud, l'ancien caïd de Soukarras. J'ai vu Poil-de-Brique, il est atroce mais c'est un ange.
— J'ai un père ! et je vais pouvoir l'embrasser ! quel bonheur ! Il faut partir tout de suite pour Gonstantine. Est-ce bien loin?
— Ton père est mort, ma chérie.
— Ah!
— Il est mort, ne pleure pas ; c'est un grand malheur, mais s'il vivait, nous ne serions pas l'un à l'autre. C'est une considération.
— Caïd ! c'est beaucoup , Caïd ? demanda Geneviève en s'essuyant les yeux.
— Je crois bien. C'est comme par exemple un préfet militaire qui gouvernerait toute une province.
— Tu as raison, fit Geneviève, cherchant à
remonter le cours de sa vie. Je me rappelle maintenant avoir assisté, étant toute petite, à des revues passées par mon père. Tous ses soldats portaient de grands manteaux blancs. Aussi, quand je t'ai vu, pour la première fois, costumé en mariée avec ce grand voile qui t'enveloppait, je me suis reportée, malgré moi, à mon enfance. Tu as dû me trouver bien effrontée de te regarder dans le blanc des yeux comme je l'ai fait, mais ton ami s'était écrié :
« Tu as l'air d'un arabe ! »
Ce mot : arabe, a produit sur moi un effet extraordinaire. Ma volonté n'y était plus. Je me disais : bien sûr je le connais, et c'est sous cecostume qu'il m'est déjà apparu. Et pourtant jusqu'ici il ne s'est jamais montré à personne avec un voile sur la tète. Il y a là quelque mystère. Je m'explique maintenant comment j'ai pensé tout de suite que si je devais un jour aimer quelqu'un, ce serait toi.
Max raconta son entrevue avec l'ancien capitaine, en cachant à Geneviève que ce pseudo-
LES DÉPRAVKS 271
bienfaiteur était un peu le meurtrier de son père et l'exterminateur de quelques milliers de ses compatriotes.
— Comme le docteur Houzelot va être content d'apprendre que je ne suis pas la première venue ! s'écria Geneviève quand Max eut achevé son récit,
— J'aime à le croire, répondit-il, avec une sorte de pressentiment que cette nouvelle ne transporterait pas Houzelot d'une joie aussi vive que paraissait le croire celle qu'il affecta d'appeler Oudja tout le reste de la soirée.
On eut une pensée pour l'improvisateur, mais Poil-de-Brique avait oublié son nom, et douze ans s'étaient passés depuis que le convalescent avait quitté l'Afrique. Une fois à Paris, il s'était probablement débarrassé de sa petite protégée sur quelque âme charitable, et il était reparti pour d'autres aventures.
— Dis donc, il me vient une réflexion, fit Maximilien, en couvrant de baisers passionnés sa belle conquête : tu es musulmane.
— Et la voisine, qui voulait aller chercher un prêtre catholique quand on me croyait en danger, répondit Geneviève ; tu as bien fait de l'en empêcher. Qu'est-ce que ce pauvre Mahomet aurait pensé de moi ?
Le docteur Houzelot essaya d'accueillir d'une oreille incrédule les détails que lui transmit son fils sur la naissance et la situation de Geneviève. Mais les faits étaient si patents, si irréfutables, que la plus mauvaise foi du monde ne pouvait en triompher.
Les événements racontés par le capitaine
Follard accumulaient en outre, autour de la
personnalité déjà si séduisante de Geneviève,
une atmosphère de poésie qui la rendait à peu
près invincible.
Houzelot, qui avait combattu de violentes répugnances pour se décider à aller implorer le secours de Clémentine contre le danger que courait la candidature, à lui offerte par un groupe grossissant d'électeurs, avait quitté la jeune locataire de la chambre bleue avec l'intention bien arrêtée de ne pas pousser plus avant la culture de cette nouvelle connaissance. Exposer une seconde fois sa dignité à ce contact, lui paraissait le dernier des supplices. Mais la nécessité, dont on a imprimé à tort qu'elle n'avait pas de lois, en a au contraire de particulièrement cruelles. Il compta sur ses doigts les saints auxquels il avait encore le loisir de se vouer, et, il le reconnut avec regret, le fameux Carbonnel qu'il ne connaissait ni d'Eve ni d'Adam, mais devant les hautes facultés de qui s'inclinait la vindicative Clémentine, était le plus clair de son actif.
Il avait reçu, la veille, du secrétaire de son comité une lettre bourrée d'espérances. La propagande en sa faveur progressait à vue d'œil.
La bourgeoisie du département le demandait. Les chaumières ne lui étaient pas hostiles. L'ouvrier s'écriait : c'est un ami !
Jeter de pareilles acquisitions par la fenêtre, sous prétexte que mademoiselle Geneviève s'y était jetée elle-même et qu'elle était la fille d'une des quatre ou cinq femmes du caïd de Soukarras, plutôt la mort, plutôt Garbonnel, plutôt Clémentine !
C'est ainsi que deux heures après les révélations apportéesf par Max à son père concernant Geneviève, l'oiseau de passage qui attendait dans l'appartement de la rue Richelieu le moment de changer de volière, reçut le billet cidessous :
« Madame, « Une complication imprévue m'oblige à vous rappeler vos offres obligeantes. Avez-vous vu la personne en question? Sur quoi et sur qui puisje compter? »
Il avait signé d'une H initiale, avec son
adresse au-dessous, afin d'éviter toute confusion, car Clémentine devait, depuis leur entrevue, avoir fait des offres à bien d'autres.
Dans la soirée, le docteur Houzelot fut atteint par cette riposte :
« Cher Monsieur, « Vous nous invitez à diner demain chez Bignon avec Ma:o Esthcr. Vous demanderez le 4. Carbonncl a refusé de nous accompagner. Du reste il nous gênerait plutôt. Il a fallu une scène pour le faire marcher. C'est pour sept heures.
« Agréez, cher Monsieur, toute ma considération.
« Clémentine. »
« Allons! me voilà toujours sûr d'être considéré par quelqu'un, » se dit avec une certaine amertume le père de Max en déchiffrant la formule de salut que lui dédiait l'élève du digne Carbonnel.
Il était au plus six heures et demie quand le
docteur s'enfonça dans les vapeurs du restaurant. Il demanda le cabinet 4.
— Est-ce celui qui a été retenu par Mlle Esther ? demanda un garçon.
— C'est celui-là.
— Veuillez me suivre, monsieur, personne n'est encore arrivé.
Bien "que tout fit supposer qu'il était venu dîner avec deux femmes chez Bignon, en partie sinon carrée au moins triangulaire, les sensations du docteur étaient aussi peu galantes que possible. Max l'avait interpellé dans la journée sur la nécessité de faire dresser un acte de notoriété rétablissant Geneviève dans la nationalité et le rang qui lui appartenaient. Le capitaine Follard ne pourrait . se refuser à signer toutes les attestations qu'on exigerait de lui. Au besoin, on se mettrait à la recherche du soldat qui avait amené en France la petite arabe. Mais son cachet de beauté était si individuel et si incontestable que personne ne songerait à lui dénier ses droits de naissance. D'ailleurs le caïd de
Soukarras était mort, sa fortune avait été confisquée et il ne pouvait être question que d'une revendication d'état civil.
Cette ténacité de Max faisait perdre contenance à son père. D'autre part, Léocadie s'impatientait. Elle acceptait sans plus de vergogne cette humiliation affreuse d'être épousée, pour ainsi dire, à la force du poignet par l'homme qu'elle commençait à aimer sérieusement, mais elle désirait profiter sans délai des sacrifices d'amour-propre devant lesquels elle n'avait pas reculé.
Mathussem qui regardait sans sourciller mourir de faim ses détenus, ne pouvait pas voir pleurer sa fille. Il était allé trouver le docteur, à qui il avait dit avec une mauvaise humeur qui ne lui était pas habituelle :
« Ah! ça, est-ce que votre fils n'en a pas bientôt fini avec sa fleuriste? »
L'origine de Geneviève avait un caractère trop extraordinaire, et le nom d'Houzelot était trop connu pour que les journaux ne dunas-
sent pas aux préliminaires de son union avec Max, une publicité faite pour provoquer un éclat de la part de l'entrepreneur. Cette partie fine en apparence, ne s'annonçait donc pas comme devant être beaucoup plus gaie qu'un dîner diplomatique. Peut-être même était-ce pour Houzelot quelque chose comme le repas des Girondins.
• Dans cette disposition d'esprit, l'aspect du salon où le garçon l'introduisit, et où trois couverts étaient déjà dressés, lui parut presque obscène. La croisée Louis XV avec doubles rideaux, bonne grâce et lambrequin, semblait garantir de son lampas épais les soupeurs contre les curiosités du dehors. Des glaces remplissaient les deux panneaux dans toute leur longueur, mais la réfraction en avait été considérablement atténuée par les arabesques que les bagues de ces dames y avaient dessinées à tous les coins et sur tous les cotés. Les noms et surtout les prénoms s'y entrelaçaient ; les dates s'y croisaient. Ces miroirs n'étaient plus que
des pages d'écritures. Vous devinez quelles pages et quelles écritures. Sur la droite de la glace placée derrière le canapé on lisait :
Virginie et Paul, qu'il faut se garder de confondre avec Paul et Virginie.
Sur la gauche de celle qui faisait face, une correspondante de l'Académie des inscriptions, mais non des belles-lettres, avait tracé cette phrase familière :
Félicia a été bien heureuse avec Gaston le 6 avril 1864.
Une autre, plus cynique, avait fait de la plaque de verre comme une feuille d'annonces, en y inscrivant, à l'usage de MM. les étrangers, nonseulement ce nom, mais cette adresse :
Mademoiselle Adèle, 52, rue Pigalle
(au troisillième.)
Cette manie hiéroglyphique n'est pas chez les femmes qui s'y livrent dénuée de tout calcul. Le diamant possédant à peu près seul la pro-
priété de rayer le verre, graver son nom sur une glace c'est dire en même temps au public :
«Je ne suis pas une coureuse vulgaire puisque c'est grâce aux joyaux dont on m'a fait hommage que je puis me livrer à cette fantaisie. »
En revanche, si vous racontiez à ces bachelières ès-lettres qu'une femme est venue dîner dans un cabinet de restaurant sans imiter François Ier, qui écrivait volontiers des sentences sur les carreaux, elles vous répondraient que cette réserve ne doit être attribuée qu'à un manque évident de bijoux sérieux.
Le déchiffrage auquel se livrait mélancoliquement Houzelot fut interrompu par un cliquetis de soie dans le corridor ; la porte du cabinet s'ouvrit brusquement et Clémentine parut sur le seuil, au port d'armes, comme on dit en langage de coulisses, afin que le spectateur ne puisse perdre aucun des avantages dont la Providence a doté l'héroïne.
Faut-il en faire l'aveu ? L'apprentie fleuriste devenue apprentie comédienne, portait encore
la toilette qu'elle avait exhibée un semestre au paravant, aux yeux jaloux de ses compagnes de magasin ; mais, preuve concluante, que l'économie et l'ordre ne sont pas toujours incompatibles avec la mauvaise conduite, son costume avait conservé presque toute la fraîcheur des premières sorties.
Esther suivait, et l'entrée de ce deuxième convive plongea le docteur dans une surprise dont il eut quelque peine à retenir la manifestation.
Clémentine n'avait pas seize ans. En supposant Mlle Esther son aînée de dix ans, il était à croire qu'elle n'en avait pas beaucoup plus de vingt-cinq. Or, la commère qui venait de se . laisser tomber, en soufflant comme un phoque, sur le canapé du restaurant portait hardiment son demi-siècle. Grande, brune et d'apparence mastoque, le haut de son corps, impatient du corset, retombait sur ses hanches puissantes, que le nacarat voyant, à palmes jaunes, de sa robe développait encore. Ses yeux noirs encore bril-
lants, mais pochés, ses cheveux châtains mangés aux raies; les bajoues qui s'évadaient de son chapeau violet, garni d'un assaisonnement d'épis, de bleuets, de marguerites, de boutons d'or, et qui, malgré le consciencieux appui d'une large paire de brides, pendaient jusque sous les parties maxillaires du visage, sa bouche gracieuse mais dégarnie, montraient que la lutte était désormais inutile et qu'il fallait enfin capituler devant les avaries de l'âge.
A partir d'un certain chiffre, les femmes cachent généralement douze ans, quelquefois treize ou même quatorze, jamais moins de dix. Le jour où Esther avait entendu tinter comme un glas ses cinquante ans, elle avait dit à Carbonnel pour juger de l'effet produit sur un homme si difficile à tromper :
— Nous commençons à nous faire vieux, mon bon Ludovic. Tu sais que j'ai quarante ans aujourd'hui. Parle-moi franchement: est-ce que je les parais ?
A quoi Ludovic avait répondu :
— Dam!
Au moral Esther n'avait jamais eu d'âge. Personne n'avait percé distinctement les ténèbres de son passé. Sa notoriété avait pris du corps à la suite d'un scandale dont la chronique s'était emparée C'était lors du mariage d'un des princes de la famille d'Orléans. Une jeune princesse étrangère venue à Paris pour les noces, avait rencontré aux Champs-Elysées, montant et descendant la grande avenue, la calèche d'où Esther envoyait des saluts de la main et de la tête à ses amis déjà nombreux.
— Est-ce que vous connaissez cette dame si jolie et si bien mise qu'on salue avec tant de respect ? demanda innocemment la princesse . à une dame du château, assise à côté d'elle dans une des voitures de la cour.
Esther, qui avait entendu et qui avait sans doute copieusement déjeuné, se leva alors toute , droite dans sa calèche et cria de toutes ses forces à la jeune étrangère :
« Cette dame qu'on salue avec respect, c'est
une drôlesse. Si vous voulez voir une drôlesse, vous n'avez qu'à me regarder. »
Tant de franchise et d'abnégation méritait une récompense. Deux mois plus tard, Esther avait les plus beaux chevaux de Paris, risquait aux courses des paris de vingt-cinq louis (somme énorme pour l'époque) qu'elle ne payait pas quand elle perdait, qu'elle encaissait quand elle gagnait, et recevait dans un entresol de la rue du R.empart les descendants des plus grandes familles de France.
Un bruit, assez étrange, aurait dit B.acine, était venu jusqu'aux oreilles de quelques uns de ses assidus. On prétendait que le gouvernement du roi peu galantuomo appelé Louis-Philippe, avait profité des accointances d'Esther avec le parti légitimiste pour lui donner la mission secrète, payée sur une caisse qui ne l'était pas moins, de surveiller les menées toujours inquiétantes de la duchesse de Berri.
Le fait est que les fouilles pratiquées en mil huit cent quarante -huit par Caussidière dans les
sous-sol de la Préfecture, amenèrent la découverte de plusieurs listes sur lesquelles le nom de la brune Esther figurait pour des sommes rondelettes. Cette trouvaille fit quelque bruit et amena ce mot d'un habitué des soirées de la rue du Rempart :
« Esther est une femme qui se décline : elle est à la fois à la police et de la police.
Mais si en France les femmes n'ont pas de droits politiques, elles possèdent des droits sociaux qui n'appartiennent qu'à elles, comme celui par exemple de tricher au jeu et d'aller raconter tous les samedis au chef de la sûreté générale les conversations qui se sont tenues dans les salons. Esther perdit un ou deux amis, mais le noyau lui resta. On continua à aller chez elle parce qu'on s'y amusait.
Après le coup d'Etat, tout le monde y retint sa langue pendant deux mois. Le troisième on y fit plus haut que jamais des gorges chaudes sur les mystères de la « niche. à Fidèle, » sur les ancêtres de M. de Persignv et sur les malheurs
(( évus » par le maréchal de Saint-Arnaud, à la suite du sacre de Charles X. On se passait même une lettre écrite par ce hardi capitaine, alors simple utilité au théâtre de la Porte-St-Martin, et dans laquelle il demandait à un auteur connu un rôle dans sa prochaine pièce. Cette supplique était modestement signée : Leroy.
Esther, de qui ses bonnes amies disaient qu'elle « les connaissait toutes, » avait fini par se créer une position comme Vidocq femelle. Elle était de première force sur la lettre anonyme, et tenait constamment entre ses doigts les fils de trois ou quatre intrigues adultères, dont elle exploitait le secret et les dangers selon ses inimitiés ou ses camaraderies. Elle avait forcé une femme de vingt-deux ans à s'empoisonner, en envoyant au mari de cette infortunée des lettres écrites autrefois par celle-ci à un amant qu'elle s'était décidée à quitter.
— Elle n'avait qu'à rester dans la bonne voie, avait dit Esther : du moment qu'elle en est sortie, tant pis pour elle. Il serait trop facile de eu-
muler un, deux, trois amants, sans que personne le sache, et de passer l'éponge sur cette ardoise, après s'être dit : J'en ai assez. Elle a Alfred, elle le gardera, ou nous verrons.
Elle n'avait pas gardé Alfred. Alors Esther avait volé au jeune homme trois lettres de sa maîtresse et les avait adressées sous une seule enveloppe au mari, à ce moment en province. En apprenant qu'il savait tout, la femme avait avalé un flacon d'acide sulfurique. Quant au jeune homme, il s'était naturellement imaginé que sa maîtresse s'était empoisonnée faute de pouvoir survivre à leur séparation, et comme il l'adorait, il s'était marié de désespoir. Esther, elle, s'était contentée de hausser les épaules.
Telle était le bâton que Clémentine songeait à jeter dans les roues de la voiture de noce que Geneviève devait partager avec Maximilien. Quand Esther fut devenue maîtresse de son essouflement, elle fit tomber sur le canapé, d'un mouvement d'épaules qui voulait être jeune et n'était que débraillé, son crêpe de Chine rouge
brodé en soie de fleurs exotiques et d'oiseaux de paradis. Elle posa sur la nappe, comme pour prendre possession de la table, ses deux mains grasses et pour ainsi dire matelassées, dont les gonflements se faisaient jour à travers un assortiment de bagues de toute nature.
Elle avait cette coquetterie d'en changer quatre fois par semaine, afin de laisser supposer qu'un ou plusieurs enthousiastes lui avaient donné le matin même celles qu'elle portait ce jour-là. La vérité, c'est qu'en vingt ans d'exercice, elle avait rempli ses arsenaux d'un approvisionnement formidable de cette mitraille féminine que les moins ambitieuses aiment tant à recevoir en pleine poitrine. Elle avait ainsi la faculté de renouveler son ornementation et de varier ses parures, Mais depuis quinze ans déjà, elle en était réduite à s'offrir des cadeaux à elle-même. Nonseulement ceux qu'elle appelait jadis brutalement ses officiers payeurs, n'officiaient ni ne payaient plus, mais c'est elle qui, reprenant peu à oeu t leur rôle, rendait clandestinement à de
jeunes et méprisables favoris, maintenant qu'elle était vieille, ce que des vieillards lui avaient généreusement donné quand elle aussi était méprisable, mais jeune.
— D'abord, dit Clémentine à Esther, que je vous présente Monsieur....
— Oui, je . connais ! interrompit Esther, se doutant bien que le docteur ne tenait pas à ce que •■ son nom fut prononcé tout haut dans le lieu et les circonstances où la rencontre se produisait.
Elle sonna violemment pour animer la scène qui se congelait à vue d'œil.
— Allez donc me chercher Lucien, dit-elle au garçon qui se présenta. C'est lui qui me sert, d'habitude.
Quand Lucien fut là, elle convint avec lui du prix de la carte, comme une femme qui a eu autrefois des remises sur les additions. Tout était prévu et choisi avec une connaissance approfondie de ces sortes de questions de cabinet.
Elle possédait le fort et le faible de tous les restaurateurs de Paris.
— Marchez, maintenant, fit-elle quand la note fut dressée. Nous boirons de la tisane, n'est-ce pas ?
— Quelle tisane ? demanda le docteur, sans se rendre compte de l'endroit où il se" trouvait.
— De la tisane de Champagne. Est-ce que vous en connaissez d'autre ?
— Non, très bien. Tout ce que vous voudrez, madame. Commandez, vous me rendrez service.
Clémentine était en extase, d'abord devant les bagues d'Esther, ensuite devant cette façon grandiose de traiter un garçon de café, enfin devant cet art de manipuler un menu.
Les fréquentations aristocratiques de l'ancienne célébrité n'avaient pu lui faire perdre totalement ses habitudes de gloutonnerie, fruits d'une première éducation manquée. Elle absorba le potage avec une satisfaction réelle et dit, en passant aux sardines :
(( Si vous voulez, nous causerons après la sole. »
Quand l'estomac d'Esther eut repris l'équi* libre nécessaire à la lucidité des idées, elle s'accouda un instant sur le coin de la table, le front dans la main, comme un juge d'instruction qui se recueille.
— Carbonnel m'a mis au courant, dit-elle, il s'agit d'un mariage indigne que veut contracter votre fils et que vous voulez empêcher à tout prix. Rien n'est plus légitime.
— Ce mariage n'est pas indigne, répondit Houzelot. Mais il nous serait extrêmement préjudiciable à tous.
— Enfin vous vous y opposez, toute la question est là. Et nous disons que la demoiselle s'est jetée par la fenêtre? Est-elle un peu défigurée ?
— Pas du tout, dit Houzelot. Elle n'en serait que plus séduisante. C'est à peine si elle portera à la racine des cheveux une cicatrice suffisante pour rappeler continuellement à Maxim*.
lien toute l'étendue de l'amour qu'elle lui porte.
— Oui, mais avec le temps ce témoignage là pourrait bien devenir un reproche.
— Je m'inquiète peu du plus ou moins d'harmonie qui régnera dans le ménage une fois qu'elle sera sa femme. L'essentiel, c'est qu'elle ne le soit pas. 4
— Je comprends très bien. Autrement, il ne •faudrait pas s'imaginer que les mélodrames de ce genre attachent deux êtres l'un à l'autre. Connais-tu le grand Chastanier? demanda Esther en se tournant vers Clémentine.
— Non, dit Clémentine, que sa haine contre Geneviève rendait attentive à la moindre réflexion de son ancienne.
— C'est un ami de Carbonnel. Eh ! bien, il y ,a une quinzaine d'années, il a voulu se brûler
la cervelle pour Rose Trémisot. Il s'est manqué et en a été quitte pour cinq dents enlevées, trois en bas et deux en haut. Rose, qui était une vraie crétine, s'est jetée à ses genoux en lui demandant pardon. Ils se sont mis à s'adorer. .
Rose s'était attachée à lui comme une colle forte. Elle se montrait partout au bras de son petit « nonomme. » Elle lui répétait qu'elle ne l'avait jamais trouvé aussi beau. Au bout de deux mois, ils ne pouvaient plus se voir. Rose est venue me trouver en me disant : « Quel supplice que de vivre avec cet être-là ! On croirait que s'il lui manque cinq dents, c'est moi qui les lui ai prises. » Quant à Ghastanier, c'est bien pis. Il était l'autre soir au Vaudeville dans ma loge. Lorsqu'il a aperçu Rose Trémisot qui avançait hors d'une avant-scène du rez-de-chaussée sa tête, qui commence à se déplumer sérieusement du reste, ce n'était plus un homme : «Est-il possible, a-t-il crié au point que nos voisins se sont retournés de notre côté, est-il possible que j'aie failli faire mourir ma mère de chagrin, que chaque fois qu'il pleut j'éprouve des douleurs affreuses dans la mâchoires, et que toutes ces misères-là je les doive à cette vieille bécassine? Si j'avais un coup de pistolet à tirer sur quelqu'un, c'est elle que j'aurais dû choisir. »
— Les conditions où nous sommes sont tout autres, répliqua Houzelot. La maîtresse de mon fils ne ressemble pas plus à votre Rose Trémisot que Maximilien ne ressemble à M. Chastanier. J'ai vu cette Geneviève qui nous préoccupe. Son âme et sa beauté sont aussi extraordinaires l'une que l'autre. La seule carte de notre jeu était qu'elle sortît d'une souche tellement abjecte que mon fils reculât à la vue de la famille de sa future. Or, j'ai appris hier et je suis même accouru vers vous sur cette nouvelle, que notre belle est une fille de race, de race africaine, mais peu importe. Son père occupait dans la province de Constantine les plus hautes fonctions. Elle est aujourd'hui orpheline et sans fortune, mais il faut renoncer à la faire passer pour une mendiante.
— Soit ; mais puisqu'elle est née en Afrique pourquoi est- elle en France ? Elle n'a pas traversé la Méditerranée toute seule avec une ceinture de natation ?
— C'est un capitaine de tirailleurs algériens qui Fa capturée.
— Voilà à quoi je voulais en venir : nous pouvons affirmer qu'elle a été publiquement la maîtresse de cet officier.
— Pendant deux ans, ajouta Clémentine.
— Mais il ne la connaît même pas. C'est un de ses soldats qui l'a embarquée, quand elle avait quatre ans, sur le navire qui le ramenait en Europe, fit observer Houzelot.
— Très bien : laissons de côté le capitaine, il n'y a rien à faire avec lui. Il s'agit de trouver autre chose.
Clémentine profita d'un instant de silence pour revenir sur son accusation favorite :
— On peut toujours répéter que c'est une malhonnête fille qui a pris une paire de ciseaux tout neufs à une de ses camarades ?
— Toi, tu nous ennuies avec tes ciseaux, répliqua Esther. Voilà, depuis avant-hier soir, la troisième fois que tu m'eai parles. D'abord elle
ne t'a j'amais pris les moindres ciseaux, j'en suis sûre.
— Pourquoi alors m'a-t-elle reproché un jour de lui avoir emporté les siens?
— Ça, c'est plus vraisemblable, fit Esther en riant aux éclats. Vois-tu, ma petite, tu manques de sang-froid. La jalousie te bouleverse le cerveau. Tout à l'heure, quand le docteur a dit un mot de la beauté de ton amie, tu mordais ton mouchoir comme un blessé qu'on ampute, pour résister à l'envie de crier.
— Eh ! bien, c'est vrai, répliqua Clémentine toute bondissante ; rien ne me révolte comme d'entendre parler et de ses dents par ci et de ses yeux par là. Causons en un peu, de ses yeux. Si j'avais autant de mille livres de rente qu'elle se les noircit tous les matins avec du charbon!...
Esther interrogea Houzelot du regard sur le plus ou moins de valeur de cette assertion. Celui-ci eut un sourire qui n'échappa point à Clémentine.
— Elle se les noircit, je le jure sur la. tête de ma mère, fit-elle en étendant la main comme pour chercher cette tête chérie, mais absente.
— Ecoute, Clémentine, dit Esther avec une certaine gravité ; ta bonne étoile a voulu que tu tombasses presque à ton début, dans les mains de Ludovic. C'est une veine inespérée. Une femme ne rencontre pas deux fois dans sa vie un pareil homme sur son chemin. Mais si tu veux que ses leçons profitent à ton avenir, il faut te défaire tout de suite de cette déplorable habitude, qui nous perd toutes, de dire du mal des autres femmes.
— Moi ! oh ! par exemple !
— Je ne t'empêche pas d'être jalouse de Geneviève, si tu ne peux pas faire autrement, reprit la moralisante Esther, mais au nom de ta mère que tu invoquais tout à l'heure, tâche qu'on s'en aperçoive un peu moins.
— Ça s'aperçoit donc ?
— Comme le nez au milieu du visage. Alors on s'imaginera naturellement que tu lui en
veux, en premier lieu, parce qu'elle est plus jolie que toi ; en second lieu, parce que tu as plus d'amants qu'elle.
— Elle en a un... comme toutes les autres.
— Oui, mais il est le seul et le premier.
— A quoi voyez-vous qu'il est le seul ?
— Avec ça que si elle en avait deux, tu ne m'en aurais pas déjà nommé cinquante. Nous pouvons ouvrir nos cœurs devant M. Houzelot, qui est à la fois un médecin et un ami. Eh ! bien, dans ma jeunesse, lorsque j'apercevais quelque part une femme remarquable par sa beauté, au lieu de regarder d'un autre côté, afin de détourner l'attention de mon entourage, sais-tu ce que je faisais ? Je devançais tout le monde en fixant obstinément les yeux sur elle, tout en m'écriant comme emportée par l'enthousiasme :
« Messieurs, faites-moi le plaisir d'examiner un peut cette ravissante créature, assise là bas, à tel fauteuil ou à telle stalle. C'est un vrai chefd'œuvre. »
D'abord, je n'éprouvais pas d'autre désagré-
ment que celai d'avoir désigné une rivale à la curiosité de mes compagnons un peu plus tôt qu'ils ne l'eussent découverte eux-mêmes. Puis je passais dans leur esprit pour une gaillarde tellement sûre d'elle, que la proximité la plus dangereuse ne l'effrayait pas. Mais la franchise de mon procédé me permettait surtout le manège suivant, que je te recommande et dont le résultat est infaillible :
Un quart d'heure après les témoignages d'admiration prodigués spontanément, par moi, à cette femme privilégiée, je prenais ma jumelle comme pour la contempler plus à mon aise, et après avoir tenu la lorgnette braquée à ma vue quelques instants, je disais tout haut d'une voix chagrine :
« Quel malheur qu'une femme si jolie ait les dents de devant complètement gâtées ! » Et je posais la jumelle.
Mes amis se faisaient alors inévitablement ce raisonnement :
« Puisque de son propre mouvement, et sans
y être provoquée par aucun de nous, Esther nous a indiqué la dame susdite en nous vantant sa beauté, il est clair qu'elle n'irait pas, de gaieté de cœur, se donner tort en nous avertissant que cette même dame a les dents de devant totalement perdues, si elles n'étaient pas, en effet, dans un état de détérioration incontestable. » Personne ne la regardait plus de la soirée et j'avais mis ainsi une concurrente dans l'impossibilité de me nuire.
— C'est joliment trouvé ! dit Clémentine, désespérant d'atteindre jamais un tel degré de perfection, bien qu'elle fût prête à tout pour y arriver.
Les bras tombaient au père de Max, mais Esther ne laissa pas à sa stupéfaction le temps de refroidir.
— Ce sont des manœuvres dans ce goût-là, continua-t-elle, qu'il faudrait combiner pour anéantir votre Geneviève, Voyons, répondez à mes questions comme si c'était vous le malade
et moi le médecin. A quelle heure précise la petite s'est-t-elle jetée par la fenêtre ?
— A neuf heures, neuf heures et demie du soir.
— Il faisait nuit ?
— Nuit noire. Le temps était très couvert. Il avait plu toute la journée.
— Elle a été arrêtée dans sa chute par un store qui avançait d'environ deux mètres sur le trottoir, n'est-il pas vrai ?
— Oui, c'est à un auvent placé au-dessus de la boutique du parfumeur, qu'elle doit son salut.
— Cet auvent, à quelle heure le replie-ton, ordinairement ?
— En même temps qu'on ferme la boutique, je suppose. Il paraît que la parfumeuse aurait dit : « un quart d'heure plus tard elle était morte. J'avais déjà répété trois fois à la bonne de poser les volets. »
— Ah ! il y a une bonne. Et où loge ce parfufumeur ?
— Dans la maison même, immédiatement audessus de sa boutique. En allant voir la blessée, j'ai tenu à me faire expliquer tous les obstacles qui avaient pu amortir une pareille chute.
— Aucune lumière spéciale n'éclaire la marquise, et n'a pu permettre à Geneviève de se rendre compte du point où elle irait tomber ?
— Mais songez donc qu'elle s'est précipitée du cinquième étage ; à une telle hauteur, que voulez-vous qu'on distingue ?
— Ainsi, vous êtes convaincu qu'elle s'est bien réellement jetée de sa chambre sur le pavé et qu'un miracle a pu seul...
— Pas un miracle, mais le hasard.
— Le hasard, si vous y tenez, est l'unique puissance qui l'ait arrêtée dans sa descente, et déposée mollement, comme dans un hamac, sur la toile d'une marquise fortuitement tendue pour la recevoir.
— Sans aucun doute, j'ai cette conviction, répondit le docteur surpris. J'ai vu les supports en fer faussés par le poids du corps. J'ai vu la
toile de l'auvent déchirée, j'ai vu le morceau de percale arraché du jupon de Geneviève par la violence de la rencontre.
— Eh ! bien, moi qui n'ai rien vu de tout cela, je suis persuadée que votre future bru, dans l'espoir, fondé comme vous voyez, de le devenir, vous a préparé une jolie petite comédie en trois actes et en prose, dans laquelle elle vous destine un rôle important : celui du père Ducantal des Saltimbanques.
— Vous avez raison, s'écria Clémentine, au comble du ravissement ; il faut faire croire à un suicide pour de rire. C'est excellent, je n'aurais jamais trouvé celle-là.
— Mais, interrompit Houzelot, découvrant enfin le but du minutieux interrogatoire qu'il venait de subir, je sais, à n'en pas douter une minute, que Geneviève s'est élancée du cinquième sans autre pensée que celle de mourir. J'ai causé avec elle une bonne heure: sa sincérité ne peut être suspectée. Elle m'a reçue au lit,
avec un pied foulé et des compresses plein la tête.
— Moi aussi j'aurai, quand je voudrai, des compresses plein la tête, et vous n'y verrez que du feu, tout membre de la Faculté de médecine que vous êtes. D'ailleurs, en admettant que pour vous le suicide ait été sérieux, il faut pour tous les autres qu'il ne le soit pas. Et voilà !
— Certainement voilà ! répéta Clémentine.
— Et vous vous imaginez comme ça bonnement, que Max qui est fou, littéralement fou de sa Geneviève, va vous accorder à vous plus de confiance qu'à elle ?
— Et si on lui démontre, à votre Max, si on lui prouve aussi clairement que deux et deux font quatre, qu'il a été, dans toute cette affaire, roulé comme un adolescent, refait comme un Jocrisse de l'amour, croyez-vous que l'amourpropre ne le fera pas cabrer ?
— Je serais, en tout cas, assez désireux de connaître les arguments que vous emploiriez pour le convaincre.
— Pourvu que ces arguments aient le pouvoir d'établir, pour M. Max comme pour tout le monde, que sa maîtresse, avant de se laisser choir, avait non-seulement fait tendre une toile tout exprès, mais qu'au lieu de plonger du cinquième, elle est tombée du premier, où elle avait eu soin de descendre, afin d'avoir, dans l'espace, un chemin moins long et surtout moins dangereux à parcourir ; pourvu que votre enfant prodigue vous revienne, c'est tout ce que vous demandez, n'est-il pas vrai ? Le reste me regarde. Je vous supplie seulement de ne pas me contrecarrer. Avez-vous une servante sur laquelle nous puissions absolument compter?
— Il n'y a à la maison que deux domestiques mules.
— C'est d'une femme que j'ai besoin, mais je ne puis opérer moi-même, dit en riant Esther, tout Paris me connaît. Si vous mettiez la main sur quelque malheureuse aussi obscure que prête à tout, ne la laissez pas échapper et envoyez-la-moi dans 1rs quarante-huit heures.
La tête noirâtre d'Elvire, la bonne de Mathussem, se présenta la première à l'esprit du docteur.
— Celle-là ne peut rien nous refuser, pensat-il. On la pétrira comme une cire molle.
— Allons, voilà qui est convenu, reprit Esther. On étouffe ici, mets ton chapeau, Clémentine, et filons.
Clémentine obéit et Esther lui dit tout en l'aidant à s'habiller :
— J'espère que tu es contente de moi.
— Oh ! madame, répondit Clémentine, que vous êtes bonne.
— Allons, viens. Vous, docteur, attendez pour sortir que nous soyons descendues. Il est inutile qu'on nous voie ensemble.
Houzelot s'empressa de laisser partir les deux femmes sans lui, et resta pour payer l'addition.
Quand il se retrouva seul dans ce cabinet, auquel sa conversation avec Esther et Clémentine venait d'imprimer de nouvelles souillures, il se sentit pris d'un frisson de dégoût.
— Me voilà à cette heure en intrigue réglée avec deux filles de joie et un infanticide, se dit-il.
Les images de Max et de Geneviève passèrent devant ses yeux. Mais l'image de la tribune française, avec ses huissiers à la base, et son verre d'eau sucrée au sommet, chassa insensiblement les deux autres.
— Au fait, dit-il tout haut, tant pis pour eux, pourquoi s'obstinent-ils à m'empêcher d'être député ?
Il regarda la pendule : comme dans tous les salons de restaurant elle était arrêtée. Il tira sa " montre, qui marquait neuf heures.
« J'ai encore le temps de voir Mathussem avant demain, pensa-t-il. »
Le lendemain, vers les trois heures de l'aprèsmidi, Max, qui avait couché rue Louis-le-Grand» se coiffait en sifflotant pour se rendre chez Geneviève, lorsqu'il entendit à la porte de la première des deux chambres qui composaient son logement, le bruit d'une discussion, où se mêlaient les éclats de deux voix, celle de Félix, le valet de chambre de son père, et celle d'une femme qui paraissait vouloir forcer une consigne.
— Mais, mademoiselle, disait Félix, monsieur Houzelot donne sa consultation ; attendez votre tour.
— Monsieur Houzelot fils ?
— M. Houzelot fils n'est pas docteur.
— Docteur ou non, c'est à M. Houzelot fils que j'ai affaire.
— Alors vous vous trompiez, c'est par ici. Max entendit deux petits coups secs frappés à
sa porte, qui s'ouvrit presque aussitôt. Une jeune fille de vingt à vingt-deux ans, vêtue comme une femme de chambre, marcha droit à lui, et s'arrêta tout à coup d'un air mystérieux et confidentiel, en lui montrant un objet de dimensions minimes qu'elle tenait à la main, enveloppé dans du papier.
— Je viens de la rue Saint-Martin, dit-elle à Max, en lui lançant un regard de connivence.
— Est-ce que Geneviève irait plus mal ? demanda- t-il déjà inquiet.
— Plus mal ? fit la domestique avec un sourire. Puis, s'apercevant que Félix était toujours là, elle ajouta en clignant de l'œil :
— Ah ! oui !
Mais dès qu'elle se vit seule avec le jeune homme, elle lui mit dans la main l'objet tout en-
veloppé, avec ces mots, prononcés rapidement et tout bas :
— C'est une boucle d'oreille qui appartient à votre dame, et qu'elle a laissée tomber le soir de l'événement.
Max, croyant à quelque erreur, développa le papier et y vit une boucle d'oreille en corail rose dont il avait donné la paire à Geneviève, quelques jours après leur liaison.
— En effet, dit -il, cette boucle d'oreille lui appartient. Qui donc vous a prié de me la remettre 1
— Personne. Je l'ai trouvée dans le salon de Mme Alibert, la parfumeuse du 73.
— Gomment, dans le salon de Mme Alibert ? Mais Mme Alibert loge au premier.
— Oui, au premier, c'est-à-dire à l'entresol, au-dessus de sa boutique ; c'est en traversant l'appartement qu'elle aura perdu sa boucle d'oreille.
— En traversant l'appartement? pourquoi faire ?
— Pourquoi faire? Eh! bien, pour se jeter, donc!
— Pour se jeter? d'où cela?
— Mais de chez Mrae Alibert. Voyons, monsieur Houzelot, vous faites l'ignorant avec moi. A quoi ça vous sert-il ?
— Pourquoi voulez-vous que je fasse l'ignorant ? Je ne comprends pas un mot à ce que vous me racontez.
— Ah ! mon Dieu ! s'écria la femme de chambre. Est-ce que, par hasard, vous ne seriez pas dans le secret? Si cela est, je m'en vais, je vous demande pardon. Je croyais... Il n'y a pas de ma faute... Mme Geneviève ne m'avertit pas.
Et la jeune domestique gagna la porte comme si elle venait de commettre une imprudence dont elle ne pouvait se tirer que par la fuite.
Mais Max la retint brusquement par le bras.
— De quel secret voulez-vous parler? s'écria-t-il avec une violence inquiète. Geneviève n'a pas de secrets, entendez-vous? ni pour moi, ni pour personne.
— Mais je ne dis pas qu'elle a des secrets pour vous, puisqu'au contraire je vous rapportais sa boucle d'oreille, plutôt que de monter la lui remettre à elle-même, parce que j'avais peur qu'on ne m'aperçut, et que quelqu'un allât conter à votre père que nous avions comploté ensemble pour le forcer à consentir à votre mariage.
— Nous avons comploté ensemble ? à propos de quoi? quand cela? Je ne vous ai jamais vue, dit Max.
— Excusez-moi, monsieur. Je m'aperçois que je suis une sotte, répliqua la femme de chambre toute confuse. J'avais la conviction que vous étiez de connivence avec Mme Geneviève. Je n'y voyais aucun mal. On peut bien tromper son père, quand c'est pour le bon motif. Du moment où elle ne vous a rien dit, c'est qu'elle avait ses raisons, et je n'irai certainement pas la trahir ; elle est bien trop charmante, la pauvre enfant !
Et elle fit de nouveau quelques pas pour sortir; mais Max, l'œil sec, le cœur serré, se porta
devant elle, donna deux tours de clef à la serrure et fit reculer, par son attitude menaçante, la domestique au fond de la chambre, jusqu'à un fauteuil sur lequel elle tomba, sans qu'il fût bien sûr que Max ne l'y eût pas poussée.
— Je vous donne ma parole d'honneur, cria-t-il, que vous ne sortirez pas d'ici avant de m' avoir expliqué ce que vous veniez y faire, et comment une des boucles d'oreilles de Geneviève se trouve en votre possession.
— Mais taisez-vous donc, monsieur, votre père peut vous entendre.
— Précisément je serais enchanté qu'il m'entendit.
— Oui, mais s'il sait que je suis pour quelque chose dans tous ces mensonges, il ira se plaindre à Mmc Alibert, qui me renverra, sous prétexte que j'ai laissé entrer quelqu'un ; et cela sans sa permission. Et que deviendrai-je si je perds ma place? Comment ferai-je pour payer 1°. pension de ma petite sœur? Sans compter que Mmc Geneviève m'avait promis vingt francs si je
voulais lui tenir la main pendant qu'elle enjambait le balcon pour s'asseoir sur la marquise, et que je ne les ai pas encore touchés.
Ce spectre dp. la misère qui se dressait devant elle jeta dans l'âme de la jeune domestique une telle épouvante, qu'elle éclata en sanglots entrecoupés par les cris vingt fois répétés de :
<c Maman ! maman ! »
— Du calme, mademoiselle, du calme ! répétait Max, presque affolé par ces mots : « Elle m'a promis vingt francs, » qui semblaient indiquer quelque chose d'énorme, auquel il ne voulait pas s'arrêter. Il avait cependant besoin d'une explication dénuée de tout ambage, et il voyait, au trouble de son cerveau, que s'il n'arrêtait pas sur-le-champ les larmes diluviennes de la femme de chambre, il serait devenu tout à fait insensé avant qu'elle eût fini de pleurer.
— Je n'ai jamais eu, lui dit-il, l'intention de vous causer le moindre préjudice, mais vous êtes allée trop loin pour ne pas achever vos confidences. Je connais, en effet, la plus grande
partie des incidents dont vous veniez me parler, ajouta-t-il, croyant cette feinte de premier ordre, mais supposez que les ignore, et exposezles-moi en toute franchise.
— En ce cas , et puisque vous savez tout, pourquoi faites-vous semblant de vouloir me dévorer lorsque je vous rapporte la boucle d'oreille que votre femme, on peut bien l'appeler votre femme, a laissée tomber dans le salon de ma maîtresse ?
— Vous voulez dire de Mme Alibert.
— Bien entendu. De ma maîtresse, Mme Alibert, chez qui je suis en service depuis trois ans.
— Et qui tient la boutique de parfumerie rue Saint-Martin, 73?
— Quelle question ! vous pouvez la voir tous les jours à son comptoir, en vous rendant chez votre femme.
— Et pourquoi est-ce dans le salon de Mmo Alibert et non ailleurs que Geneviève a perdu sa boucle d'oreille?
— Pourquoi? eh bien parce qu'elle y est entrée comme une folle, renversant toutes les chaises sur son passage, afin d'arriver plus vite à la fenêtre. Elle l'a ouverte si précipitamment, qu'il n'y a rien d'étonnant à ce qu'un de ses boutons de corail se soit détaché.
— Et dans quel but ouvrait-elle la fenêtre du salon de Mme Alibert, et l'ouvrait-elle avec cette vivacité?
— Dans quel but? Dans le but que vous savez, parbleu !
— Dites toujours lequel, pour voir si c'est bien celui-là.
— Dans le but de se laisser glisser sur l'auvent de la marquise qui descend en pente jusqu'à deux mètres du pavé tout au plus. C'est là qu'elle m'a fait cette promesse : « Il y a vingt francs pour vous. Vite, aidez-moi à enjamber. »
— A enjamber quoi ? demanda Max, à qui l'anxiété donnait des bourdonnements dans les oreilles.
— A enjamber l'appui de la fenêtre, répondit
la domestique, paraissant stupéfaite devant un tel manque de compréhension, à enjamber l'appui de la fenêtre, afin de tomber comme qui dirait de sa hauteur sur le trottoir, tandis qu'on persuaderait à votre brave homme de père qu'elle s'était jetée de son cinquième avec l'intention de se périr, mais que la marquise s'était trouvée là par enchantement, et
— Vous mentez ! scélérate, fille dégoûtante , vous mentez ! s'écria Max, se soulevant de terre dans un état de démence furieuse pour se précipiter sur la domestiaue.
Celle-ci tomba de son fauteuil à deux genoux sur le parquet, en -hurlant de nouveau avec une énergie sans limites :
— Maman! maman! Ne me tuez pas! je n'ai que vingt ans! je suis le soutien de ma petite sœur. Je croyais que vous aviez comploté ensemble. Ah ! si j'avais su !
— Max! mon enfant! que se passe-t-il? est-ce qu'on t'assassine chez toi? fit tout à coup, à Ira-
vers la porte, la voix du docteur. Et tu es enfermé ! Ouvre-moi ! mais ouvre-moi donc !
Le jeune homme laissa sa victime toute pantelante pour aller ouvrir à son père, qui parut effaré! sur le seuil de la chambre.
— Entre, papa, entre, je te prie, dit Max, qui de rouge comme un congestionné était devenu pâle comme un mort. Tu as vu Geneviève, tu lui as parlé, et elle t'a parlé ! Eh ! bien, voici une misérable qui vient prétendre... non, tu ne devineras jamais ce qu'elle ose m' affirmer : que Geneviève, ma Geneviève, mon Oudja, est une coquine, une créature ignoble, la dernière des intrigantes, en un mot, qu'elle ne s'est pas plus jetée par la fenêtre que toi et moi, que son amour est une farce et son suicide une plaisanterie funambulesque. Je t'en fais juge : est-ce assez horrible ?
— Mademoiselle, dit le docteur Houzelot d'un ton sévère et surtout chagrin, si votre démarche n'est pas absolument coupable, elle est au moins fort inconsidérée: ou mon fils avait participé au
complot organisé contre ma faiblesse paternelle, et ce n'était pas à vous, simple servante, de venir le lui reprocher ; ou mon fils était dupe, et puisque je n'avais pas jugé à propos de le désillusionner, vous n'aviez, à aucun titre, le droit de prendre une responsabilité aussi lourde.
— Ah ! ça, tu perds la tête, toi aussi, fît Max atterré. Tu peux supposer un instant que Geneviève, cette créature innocente...
— Je n'ai rien à supposer : les faits sont là et ne font plus mystère pour personne dans la maison qu'habite ta femme. J'ai d'abord eu l'idée que cette parodie avait été organisée entre vous deux par une passion aux abois qui cherchait tous les moyens de me forcer la main. Mais j'ai réfléchi bientôt que ta loyauté était incompatible avec de telles sournoiseries, et en t'interrogeant sans préméditation apparente, j'ai acquis la certitude que ta bonne foi était entière. Je...
— Papa, interrompit Max, il m'est impossible de te laisser marcher plus longtemps dans cette
voie. Je n'ai pas à rechercher quelles calomnies odieuses ont été répandues sur Geneviève. Je l'ai toujours aimée, aujourd'hui je l'adore. Je suis sûr d'elle, sûr, entendez-vous bien, et ce n'est pas sur un conte ordurier imaginé par une domestique que je modifierai mes idées.
— Quel conte ai-je imaginé? demanda la femme de chambre, et quel mal ai-je fait ? Je ne réclame rien, pas même les vingt francs que votre dame m'avait promis si je gardais son secret. Je trouve un bijou qui lui appartient, je le rapporte, et voilà comme on me traite !
— En effet, reprit Houzelot, cette jeune fille ne peut être punie pour un acte de probité. Elle croyait, comme je l'ai cru moi-même un instant, que ta femme t'avait mis dans la confidence de son petit plan. Elle l'avait conçu à elle toute seule. C'est à l'éloge de son intelligence.
— Ces accusations sont infâmes et ineptes ; mais toi, mon père, puisque tu les acceptais comme vraies, puisque tu avais la conviction que ta future bru était assez éhontée pour jouer
cette parodie de suicide, répondit Max en rugissant, à quoi pensais-tu donc de me laisser épouser une femme de cette espèce ?
— Je t'avais supplié d'en épouser une autre, répliqua Houzelot. Pour rien au monde je n'aurais voulu que tu pusses me supposer capable de rpeser sur ta décision. Dans la position où nous étions l'un vis-à-vis de l'autre, je devais me taire. D'ailleurs tu me parais qualifier bien sévèrement le mensonge de ta Geneviève. Il est possible, après tout, qu'elle ne soit pas l'intrigante qu'il y aurait lieu de soupçonner, et que la peur de te perdre lui ait momentanément oblitéré le sens moral. Tu l'aimes, fais-en ta femme. Il ne faut jamais bouder contre son cœur.
Cette façon bienveillante mais perfide de descendre Geneviève de son piédestal troubla Max au point de lui enlever tout désir de réplique. Il était exaspéré contre tout le monde, contre son père, contre la domestique du parfumeur, contre ce bouton de corail qui constituait in-
contestablement une pièce à conviction des plus fâcheuses, mais il se serait considéré comme un drôle s'il eut admis un instant autre chose que la parfaite sincérité de celle qu'il vénérait comme une madone.
— On ne discute pas l'absurde, dit-il. Si Geneviève s'était moquée de nous à ce point, je ne la reverrais de ma vie. Mais dans vingt minutes je serai chez elle, et les propos qu'on vient de tenir -ici sur son compte n'auront même pas l'honneur de lui être répétés. Bonsoir, papa.
Et Max sortit à l'aventure en laissant derrière lui toutes les portes ouvertes.
Il monta la rue Louis-le-Grand jusqu'au boulevard, où il se trouva arrêté par le passage d'un régiment. C'est alors que, du milieu des groupes qui bordaient le trottoir opposé, il vit sortir une main qui lui faisait signe. Il profita d'une halte pour traverser le boulevard et reconnut Poil-de-Brique. La marche et le soleil avaient empourpré le visage du vieux capitaine, dont les taches de rousseur avaient pris l'aspect
foncé d'un semis de graine de lin sur une plaie vive.
— J'allais chez vous, dit-il à Max. Je vous portais un plan de l'Afrique française qui vous sera précieux. A propos, Blavant est mort.
— Qui ça, Blavant ?
— Mon soldat, celui qui a embarqué la petite arbicaude avec lui. J'ai retrouvé son nom. Il s'appelait Blavant. A son arrivée à Paris, sa blessure s'est rouverte et du jour au lendemain il était nettoyé.
A ce moment Max, fourrant machinalement la main dans sa poche, y rencontra le bouton d'oreille que lui avait rapporté la femme de chambre et qu'il y avait serré non moins machinalement. L'opinion exprimée par Poil-de- Brique sur la race arabe : « Les pieds dans le feu, la tête dans un silo, ils mentiraient, » lui revient en mémoire. L'inquiétude pousse d'ordinaire à l'indiscrétion. Max se sentit à l'égard de Poil- de-Brique un véritable besoin d'épanchement.
— Je regrette vivement, dit-il, que le brave tirailleur qui a m généreusement sauvé la petite Oudja ne soit plus parmi nous. Il lui aurait servi de père le jour de notre mariage.
— Votre mariage ! avec elle ?
— Oui, il aura lieu dans quinze jours environ.
— Avec elle ! avec une arabe ! répéta Poilde-Brique, à peu près aussi surpris que si Max lui annonçait qu'il allait épouser la girafe du Jardin-des-Plantes.
— Que voyez-vous là de si étonnant? Je l'aime, et j'ai de nombreuses raisons de croire qu'elle m'est aussi dévouée qu'une femme peut l'être.
— En ce cas vous pouvez vous vanter d'avoir une forte chance. Une arabe dévouée ! c'est du neuf. Là-bas, ça obéit comme des machines. Quant à aimer quelqu'un, macache !
— Mais j'ai pourtant entendu raconter quelles étaient au moins aussi fidèles que nos françaises, et que les maris ne leur toléraient pas la plus légère faute.
— Ce qui n'empêche pas leurs femmes de courir après le premier Français qu'elles aperçoivent. C'est au point qu'ils les font garder dans les tentes où elles couchent, savez-vous par qui ? par des chiens énormes qui sont dressés à mordre à belles dents celles qui voudraient sortir et ceux qui voudraient entrer. Sans quoi je vous réponds qu'on en verrait de drôles !
— Ah ! vraiment ? fit Max préoccupé.
— Tenez! continua le capitaine Follard en s'arrêtant pour relever le bas de son pantalon, et en mettant à nu la cicatrice d'une morsure profonde qui lui déformait le mollet : Voilà comment, du temps que j'étais sergent, j'ai été arrangé par le gardien d'une jolie moukère, en sortant de dessous la toile où elle m'avait donné rendez-vous. Dans ce pays là les chiens sont fidèles pour les femmes qui ne le sont pas.
— Cette aventure aurait pu vous arriver dans tous les pays du monde.
— Oui, mais ce qui arrive seulement en Afrique, c'est que la belle craignant mes indiscré-
tions, a conseillé à son mari de me loger une balle dans la tête, sous prétexte que mes assiduités lui étaient insupportables. Il n'y a rien de plus traître que ces créatures là.
Max pétrissait dans ses doigts la boucle d'oreille de Geneviève. Les récits de Poil-de-Brique, auprès de qui il avait espéré un instant trouver appui et consolation, lui révolutionnaient le système nerveux.
— Faites ce qu'il vous plaira, ajouta le capitaine, mais si j'ai un conseil à vous donner c'est de vous tenir sur vos gardes. Moi, à votre place, je me tiendrais sur mes gardes.
— Je vous remercie de l'intérêt que vous me témoignez, dit Max, je verrai à mettre vos indications à profit. A bientôt, capitaine.
— Et votre plan de l'Afrique française ? répondit Poil-de-Brique en lui tendant un rouleau de carton. Vous alliez oublier le plus important.
Max se saisit du rouleau, serra la main du
chef de bureau arabe, et prit en toute hâte le chemin de la rue Saint-Martin.
On a déjà compris ce qui s'était passé : En sortant du cabinet 4, le docteur Houzelot s'était fait conduire rue des Vinaigriers, où il avait dû faire lever Mathussem, qui se couchait à neuf heures, après l'apurement de ses comptes.
— J'ai besoin d'Elvire pour une matinée, avait dit le docteur, pouvez-vous me la prêter. Il sragit de notre affaire.
— Prenez-la, avait répondu l'entrepreneur, et tant qu'elle nous sera utile servez-vous en comme si elle était à vous. Vous pouvez lui faire faire dix lieues par jour, la rouer de coups ou la tuer de fatigue, elle ne bronchera pas.
Elvire, convenablement « serinée, » était allée s'informer au n° 73 si Mme Alibert, la parfumeuse, n'avait pas manifesté l'intention de changer de cuisinière. La concierge l'avait renvoyée à Mlîe Coralie, la femme de chambre, et une fois en présence, les deux domestiques n'avaient pas tardé à s'entendre. Mlle Coralie aimait
un soldat du train à qui il restait encore à faire deux années de service. Toutefois, il se chargeait de trouver à s'acheter, moyennant cinq cents francs, un homme qui trimbalerait des munitions à sa place. Que ne tenterait pas une femme de chambre amoureuse d'un soldat du train pour pouvoir l'épouser avant la fin de son temps? El vire avait envoyé Goralie rue d'Antin, où Esther demeurait actuellement, en lui recommandant de se conformer servilement aux ordres qu'elle recevrait de cette dame.
Esther avait pris un billet de cinq cents francs dans le tiroir de son armoire à glace, l'avait montré tout déplié à la femme de chambre, l'avait replacé au fond du tiroir, qu'elle avait fermé à clef; puis, après l'avoir fait asseoir en face d'elle sur une chauffeuse, lui avait dit :
« Maintenant, causons. »
Le premier point était de pouvoir montrer un bijou quelconque ayant appartenu à Geneviève. La femme de chambre, rentrée chez elle, avait attendu que la malade fût endormie,
pour entrer dans sa chambre sur la pointe du pied et y subtiKser une de ses boucles d'oreilles, détachées par une des voisines qui avaient aidé à placer Genviève dans son lit, et jetées sur le coin de la cheminée.
Lorsqu'elle reparut chez Esther chargée de cette dépouille, elle eut à répéter la scène telle qu'elle devait la jouer chez Maximilien.
— Il est possible qu'il s'exaspère au point de vouloir vous battre, lui avait dit Esther. Dès que vous le verrez lever le bras, tombez à deux genoux sur le parquet, en joignant les mains.
Il est rare qu'un homme frappe une femme dans cette position.
Toutes les questions avaient été prévues et toutes les réponses préparées. Esther avait surtout recommandé à Coralie de prendre un air profondément étonné, lorsqu'elle apprendrait du jeune homme qu'il n'avait jamais été da connivence avec Geneviève, pour tromper le docteur, son père.
— S'1 veut vous obliger à prendre les vingt
francs que la dame vous aura soi-disant promis en échange de votre discrétion, refusez-les obstinément, avait-elle insisté, en ajoutant : Il faut tout supposer : au cas où le jeune homme, après une explication avec sa Geneviève, exigerait une confrontation et vous forcerait à paraître devant elle, êtes-vous absolument résolue à soutenir vos inventions, mordicus, sans vous couper et sans vous laisser attendrir ?
— L'idée d'épouser Fulgence au mois de janvier prochain me donnera des forces surhumaines, avait répliqué la domestique- Les forces surhumaines que l'idée d'épouser
le nommé Fulgence donnait à mademoiselle Goralie, avaient produit leur effet, puisque Max courait comme un égaré chez Geneviève, à qui il brûlait de tout raconter, afin qu'elle aussi lui racontât tout.
— Ce Poil-de-Brique, quelle brute ! se murmurait-il en hâtant le pas. Qui diable le priait de me corner aux oreilles toutes les perfidies des compatriotes de mon Oudja? Comme s'il n'y
avait pas femme et femme ! Il est possible que cette domestique ait réellement ramassé ce morceau de corail dans le salon de sa maîtresse ; quant au racontar, forgé à plaisir, dont elle m'a régalé, je suis sûr que Geneviève va d'un mot le mettre à néant.
Mais tout en se fendant comme un compas, pour arriver plus vite à l'explication, devenue nécessaire, il se répétait malgré lui :
<c Si pourtant ce que Poil-de-Brique m'a affirmé de la perversité des Arabes, était vrai ! »
Le soupçon a ceci de dangereux qu'en amour il est, à lui seul, un commencement de preuve. La veille, en quittant Geneviève, il aurait mis sans sourciller ses deux mains au feu que jamais le reflet d'un mensonge n'avait effleuré le carmin de ses lèvres. Le lendemain, après la tourmente qu'il venait d'essuyer à son sujet, il aurait encore mis une main au feu, mais il n'en aurait mis qu'une, et il aurait peut-être choisi la gauche.
Avec la ferme volonté d'être calme et d'être
confiant, il ne put se défendre, à son entrée dans la chambre de sa maîtresse, de chercher, comme dans la Lettre volée d'Edgar Poë, à construire un acte d'accusation d'après les indices les plus insignifiants. Mais il retrouva sa Geneviève couchée, souriante et tendre comme la veille.
— Gomment vas-tu, aujourd'hui? lui demanda-t-il, en lui donnant un baiser un peu guindé.
— Admirablement, répondit Geneviève ; mon pied désenfle à vue d'œil. Si le médecin consentait à me laisser enlever toutes les bandes de toile qui en gênent les mouvements, je ferais une lieue à ton bras sans fatigue aucune. Veux-tu me permettre de me lever, dis ?
— Pas maintenant ; ce soir, après ton dîner, tu essaieras de faire un tour dans la chambre. Mais pas maintenant. Les foulures exigent des précautions spéciales.
En la voyant si gaie, si enjouée, si gamine, Max rougit comme un faux témoin pris en flagrant délit de calomnie. La pensée lui vint que cette boucle d'oreille qui lui avait été remise
par la femme de chambre de la parfumeuse, ressemblait à celle de Geneviève, mais appartenait à une autre.
— Si je trouve sur le coin de sa cheminée ses deux boutons de corail dans le petit vide-poche où elle les pose ordinairement pour la nuit, je me jette à ses pieds en lui racontant tous les ragots ridicules qui m'ont été débités contre elle. Je lui avouerai même que j'y ai cru un moment. Je la connais, plus je serai coupable, plus elle me pardonnera.
Il avait adopté cette solution avec enthousiasme.
— Je donnerais dix ans de ma vie pour que les deux boutons fussent dans le vide-poche, pensai t-iî, en s' avançant vers la cheminée avec une lenteur pleine d'hésitation.
Il se décida enfin à regarder dans la petite coupe en porcelaine de Chine coquille d'œuf, où Geneviève, avant de se mettre au lit, avait l'habitude de déposer son unique bague et ses uniques boucles d'oreilles.
Un seul bouton de corail s'y morfondait, et était évidemment le frère jumeau de celui queli Max serrait convulsivement dans sa main.
Cette découverte lui alla au cœur comme s'il n'eût pas dû s'y attendre.
« Je ne peux pourtant pas l'interroger comme une criminelle, se dit-il. Si je me trompe et qu'elle ne puisse pas me prouver sur le champ que je me trompe, elle mourra de chagrin, en songeant que je la prends pour la dernière des effrontées. Si , hypothèse inadmissible , elle m'avait en effet trompé sur les détails et le fond de son suicide, elle saura bien soutenir son mensonge jusqu'au bout, surtout si les femmes de sa race sont aussi profondément endurcies dans le mal que le prétend Poil-de-Brique. Il n'y a donc rien à faire, si ce n'est à attendre un événement qui éclaire la question par un côté ou par l'autre. »
Ce dont il ne s'apercevait pas, c'est que Geneviève, qui, lui présent, suivait des yeux ses moindres jeux de physionomie, le regardait ruminer,
s'agiter, changer de place et changer de fauteuil depuis un quart d'heure, et se demandait à quelle préoccupation elle devait attribuer cet état d'inquiétude générale. Il était absorbé dans le dialogue qu'il tenait avec lui-même, au point que ses lèvres remuaient, car c'est le propre des gens tourmentés de vouloir mettre l'air extérieur et les objets inanimés dans la confidence de ce qu'ils éprouvent. Ne pouvant parler tout haut à Geneviève, il parlait tout bas au canapé et à la pendule.
— Je vais attendre, se disait-il, que la femme de chambre soit rentrée chez sa parfumeuse. Je la forcerai alors à monter ici et à recommencer ses histoires devant Geneviève. Nous verrons alors ce qu'il en restera. Allons donc! ajoutait-il immédiatement, mettre cette fille en présence de ma femme, recevoir et discuter devant elle la déposition d'une étrangère, ce serait jeter dans notre ménage un élément de défiance et de suspicion qui le troublerait à jamais. Pourtant il
faut, à tout prix, que j'enlève ce poids de cent livres qui me pèse sur l'estomac.
Il tournait en marmottant dans la chambre sans arriver à, se poser. Il alla de nouveau à la cheminée, prit la boucle d'oreille dans le videpoche et la compara à celle qu'il avait replacée dans ^son gousset. Les deux faisaient parfaitement la paire.
— Mais qu'as-tu donc et que fais-tu donc ? lui demanda enfin Geneviève.
— Rien! rien! Je remettais dans la petite coupe un de tes boutons de corail. Une bonne de la maison me l'a rapporté tout à l'heure. Il paraît que tu l'as perdu le soir du grand événement. Lorsqu'on t'a portée ici, est-ce que tu avais tes deux boucles d'oreilles ?
— Je n'en sais rien. Comment veux-tu que je me rappelle ça ?
— Alors, il est possible que tu l'aies laissé tomber... quelque part.
— Oui, c'est possible, répondit Geneviève, beaucoup plus attentive à l'air embarrassé de
Max que tracassée des pérégrinations de sa boucle d'oreille.
Le jeune homme crut deviner, dans l'effacement donné par Geneviève à ce : c'est possible, un désir préconçu d'écarter ce sujet. Les amoureux sont de première force pour c< s'emballer » sur des réponses privées de sens. Il est vrai que devant des faits qui leur crèvent les yeux, ils gardent une sécurité complète.
Max sentit rouler entre les parois de son crâne tout un monde d'idées sombres, confuses et contradictoires. Il n'admettait pas que Geneviève traitât avec cette légèreté la rentrée en possession de ce bouton de corail, cause pour lui d'un bouleversement moral sans précédent, car, en résumé, la question était posée ainsi : Ou la femme de chambre avait inventé un récit fantastique, et il fallait reconnaître que cette fille du peuple avait mis dans ses déclarations une précision et un ensemble extraordinaires. Ou elle avait réellement trouvé, comme elle le soutenait, le bijou dans le salon de sa maîtresse, et
Geneviève lui avait en effet offert une pièce d'or pour l'engager à prêter la fenêtre du premier et h se taire ; alors ce n'était plus le doute, c'était un océan de perplexités affreuses, dans lequel Max se sentait près de sombrer.
Toutes ces transitions du froid au chaud, de la confiance à la terreur, se reflétaient si visiblement sur sa figure et dans son attitude, que Geneviève ne put s'y tromper longtemps.
— Max, fit-elle, tu m'en veux. Il s'est passé quelque chose depuis hier. D'abord, tu m'avais promis d'être ici aujourd'hui au plus tard à trois heures. J'ai entendu sonner cinq heures et demie, et tu n'étais pas encore arrivé. Il est maintenant six heures et quart ; si tu dois rester avec moi, pourquoi ne demandes-tu pas à la voisine qu'elle t'apporte le dîner? Si tu dois dîner chez ton père, pourquoi restes-tu à te promener dans la chambre sans me rien dire, tandis qu'il est temps de partir pour aller te mettre à table ? Il y a quelque chose, j'en suis bien sûre, va î
— Mais non ! . . . rien ! rien du tout î des machi-
nés... sans aucune importance, dit Max désorienté et se sentant de moins en moins prêt pour la lutte... En effet, il est l'heure de rentrer, mon père doit m' attendre... adieu, Geneviève, tu sais... je dîne et je reviens.
Max disparut sur ces mots, inarticulés comme des hoquets. Il n'avait pas eu le courage de parler, il ne se sentait pas assez de sang-froid pour se taire. La fuite a été inventée pour échapper à ces sortes de dilemmes.
Geneviève, atterrée, n'essaya pas de le retenir.
— Il avait cette figure-là le jour où il m'a quittée, se dit-elle.
Comme complément de torture, Geneviève fit cette remarque que Max, dans les trois derniers jours, n'avait guère passé en tout plus de sept heures avec elle, tandis qu'il lui consacrait ordinairement quatre heures par jour au minimum depuis qu'elle était revenue à la vie. La vérité est que Max, rassuré sur le compte de sa malade, se reposait un peu des fatigues de la pre-
mière semaine, et avait employé la majeure partie du temps passé hors de son lit à essayer de constituer à Geneviève un conseil de famille, nécessaire pour autoriser la publication des bans.
Mais Geneviève, ignorante de ces formalités, se bornait à compter les heures de présence de Max à son chevet, et la coïncidence de ces absences récentes avec son agitation actuelle, la couvrit d'un voile funèbre.
— S'il allait ne plus revenir, fut sa première pensée, laquelle se trouva presque aussitôt démentie par la rentrée de Max.
— Décidément, lui dit-il, je n'y tiens plus, il faut absolument que nous nous expliquions !
— Ah ! s'écria-t-elle, tu vois bien qu'il y a quelque chose.
— Il y a quelque chose, en effet. Lève-toi, habille-toi ; je vais faire avancer une voiture, et tu t'appuieras sur moi pour descendre jusqu'en bas. Au besoin je te porterai.
— Ah ! mon Dieu, où allons-nous ?
— Chez mon père. Lui seul peut te parler en toute liberté. Moi, je ne me sens ni le droit ni la force de te rien demander ou de te rien dire. Allons, viens, Geneviève!
La jeune blessée sauta de son lit et posa par terre son pied foulé. Elle avait une telle hâte, non pas de se savoir madame Houzelot, mais de sortir au bras de Max, qu'elle s'était supposée à peu près guérie. Elle s'était annoncée une heure auparavant comme en état de faire une lieue sans fatigue, et, à peine debout, elle s'aperçut qu'il lui serait impossible, non-seulement de marcher, mais de se soutenir. Elle essaya d'avancer d'un pas : les tendons déchirés se replièrent sous le poids de son corps, et elle glissa entre les bras de Max, qui la porta presque évanouie sur le canapé.
— Je me croyais bien plus forte, murmura-telle quand elle eut repris connaissance.
— Voilà qui est particulier, pensa Max. Tout à l'heure, elle ne demandait qu'à faire à pied une promenade avec moi, et quand je lui propose
d'aller en voiture chez mon père, elle se trouve mal.
— Oh! que je suis malheureuse! reprit-elle; j'en ai au moins pour quinze jours avant de pouvoir seulement descendre les escaliers. Estce que ton père a besoin de nous voir tout de suite ?
— Aujourd'hui même.
— Ce qu'il a à me communiquer est donc bien grave ?
— Il faut que ce soit grave, puisque je n'ose pas m'en charger. Mais il y a un moyen de nous dispenser d'aller chez lui, c'est de l'amener chez toi. Je vais te replacer tout doucement dans ton lit, je monte seul dans la voiture que j'espérais partager avec toi, et dans trois quarts d'heure, une heure au plus, je suis ici avec mon père. Attends-nous.
Si les paroles de Max n'étaient pas absolument ironiques, elles étaient au moins fort amères, et le ton sarcastique dont il ne put s'empê-
cher de les accompagner, glaça Geneviève jusqu'au fond de Fâme.
— Lui si bon, hier encore! que lui ai-je fait? se demandait-elle en se laissant emporter par Max du canapé sur le lit, où il la déposa avec des précautions trop exagérées pour être tout-àfait sincères.
— Allons! à bientôt, Geneviève, dit-il, nous serons ici dans . une heure, entends-tu bien. Profite de ce temps-là pour te faire servir à dîner. Tu as besoin de prendre des forces, ma chérie.
Et il sortit sans l'embrasser.
A ce moment Max aurait parié cinq contre un que sa maîtresse avait feint un évanouissement subit pour éviter la visite qu'il lui proposait d'aller rendre au docteur Houzelot, et il attribuait à l'offre qu'il lui avait faite d'aller le chercher, l'attitude interloquée de Geneviève. Il était du reste enchanté de son idée.
— C'est la seule manière de déblayer la situation, se disait-il. Mon père aura, lui, le droit d'interroger officiellement la femme de chambre et de poser à Geneviève des questions qui me
sont interdites à moi, son fiancé. Après tout, un mariage ne se fait presque jamais sans que les parents aillent aux informations. Je saurai ainsi ce qu'il peut y avoir de vrai dans l'affaire de la boucle d'oreille.
La tache d'huile du soupçon avait pris de tels développements depuis le matin, qu'il en était arrivé à accepter que son père allât aux renseignements sur Geneviève.
Il roulait vers la rue Louis-le-Grand, depuis un quart d'heure à peine, quand la voisine, de service auprès de la blessée, ouvrit du dehors la porte à une jeune élégante avec laquelle elle s'était rencontrée sur le carré, et qui lui avait demandé d'une voix exubérante de sollicitude :
— N'est-ce pas ici que demeure une jeune fleuriste qui a été récemment victime d'un accident épouvantable, et qu'on m'a dit être extrêmement souffrante? Elle se nomme Geneviève.
— C'est ici! lui avait répondu la voisine, et Clémentine était entrée.
Subitement sortie de la prostration où Maxi-
milien l'avait laissée pour courir chez Geneniève, la femme de chambre de Mme Aîibert n'avait fait qu'un bond de la rue Louis-le-Grand à la rue d'Antin, où demeurait Esther, et où se trouvait déjà Clémentine, attirée là par sa jalousie •de Junon. Au récit des injures immodérées que Max avait prediguées à la camériste et des violences auxquelles il avait failli se livrer, Esther. impassible, avait prononcé ces simples mots :
(( Il est mordu. »
Et elle avait envoyé Coralie prendre, en compagnie de Clémentine, un poste d'observation dans la maison même où Max était allé porter le trait empoisonné qu'il venait de recevoir.
Installées au premier, dans l'appartement du parfumeur, contre la fenêtre d'une petite pièce servant de cabinet de toilette, et où se tenait ordinairement la fille de chambre, elles avaient aperçu par les fentes des rideaux Max entrant sous la porte cochère, d'où il était monté chez Geneviève. En le voyant ressortir quelque temps
après, les joues pales, les lèvres frémissantes et le pas saccadé, Clémentine avait jeté ce cri de triomphe :
« Le torchon brûle ! »
Elle était alors sortie du cabinet de toilette en passant par la cuisine, et s'était élancée sur l'escalier en évasant ses jupes, comme celles d'une femme qui vient de dehors.
Geneviève, le coude enfoncé dans son oreiller, sanglotait dans son mouchoir. Elle était tellement défigurée par les larmes que Clémentine en entrant eut un éclair de joie :
— Depuis quatre mois que je ne l'ai vue, serait-elle devenue laide ? se dit-elle.
Geneviève la regarda à travers les pleurs qui l'aveuglaient et ne la reconnut pas. Mais Clémentine savait se faire reconnaître :
« Ma Geneviève, mon amie ! ma mignonne ! s'écria-t-elle en l'embrassant jusque sur les cheveux. Voilà près de cinq mois que nous ne nous sommes rencontrées. Je me disais tous les matins: Il faut pourtant que j'aille voir Gène-
viève. C'est ce maudit théâtre qui me prend tout mon temps. Et qu'apprends-je, hier ? Que tu as voulu te tuer pour un misérable qui te trompait, qui se jouait de ta naïveté. Ils sont tous les mêmes, du reste.
— Clémentine ! Comme vous voilà belle ! dit Geneviève. Est-ce que vous êtes heureuse ?
— Ne parlons pas de moi et ne me dis pas : vous. Je te tutoie toujours, tu vois. Ce n'est pas quand mes amies souffrent, que l'idée me viendra jamais de les renier.
Geneviève avait relevé la tête ; ses larmes s'étaient momentanément séchées, et Clémentine fut bien obligée de constater que son ancienne camarade de magasin était encore plus jolie que du temps de Mine Bachelard.
— Je vois à ton désespoir que tu connais ton sort, continua la jeune artiste, qui avait pris rue de la Tour-d'Auvergne l'habitude des phrases prétentieuses. Laisse-le te quitter, ma pauvre bichette, il sera le premier à s'en repentir. Tu verras que sa scélératesse lui portera malheur.
— Mais Max ne m'a jamais dit qu'il me quittait, répliqua Geneviève en frissonnant. Qui peut vous faire supposer qu'il me quitte ?
— Ah ! il te garde après ? Ma foi, si tu l'aimes, tu fais aussi bien d'y consentir.
— Il me garde après... après quoi? demanda la jeune fille d'une voix mourante.
— Quelle plaisanterie ! après son mariage. Àh ! ça, il n'a pas eu le toupet de te cacher qu'il allait se marier, j'aime à le croire, exclama Clémentine, usant à l'égard de Geneviève de la tactique employée par Goralie envers Max.
— Oui, il doit se marier, en effet, il doit se marier, mais... avec moi, c'est peut-être là ce que vous vouliez dire, balbutia Geneviève.
— Ah! ma belle, mon cher petit ange, je vois qu'il est encore plus méprisable que je ne l'aurais cru. Mais non, au fait, tu sais tout puisque tu sanglotais au moment où je suis entrée.
— Je pleurais parce qu'il ne m'avait pas semblé aujourd'hui aussi bon qu'à l'ordinaire, mais
il y a deux jours encore, nous causions de notre mariage comme d'une chose faite.
— En ce cas, je suis bien heureuse de t'avoir instruite de ses véritables projets. C'est un grand bonheur que je sois venue te voir. Un bon averti en vaut deux. Mais il faut que tu sois réellement d'une innocence crasse pour ne t'être aperçue de rien. Il est impossible qu'une pareille infamie se consomme sans transpirer plus ou moins. Il ne t'a jamais paru gêné , embarassé, inquiet?
— Si ; tout à l'heure, par exemple , il était comme fou. Il se promenait dans la chambre en parlant tout seul. On sentait qu'il avait un secret sur le cœur et qu'il reculait toujours le moment de me le confier.
— Et tu n'as pas trouvé le moyen de lui faire tout avouer?
— Je l'ai interrogé, je l'ai supplié de m'ouvrir son cœur. Il m'a d'abord assuré qu'il ne me cachait rien. Il est même sorti de crainte de se trahir, je m'en suis parfaitement rendu compte.
352 LES DÉPRAVÉS Sx
— Oh ! le lâche !
— Mais il est rentré tout de suite après, en me disant : Eh ! bien, oui, j'ai quelque chose, mais le courage me manque. Mon père seul peut se charger de cette révélation. Viens avec moi chez lui, je te porterai s'il le faut. C'est ce mot-là, «je te porterai,» qui m'a fait peur. Je me suis levée, j'ai essayé de marcher, mais j'ai failli me trouver mal. Alors il est parti en me disant d'un ton presque grossier : Je vais chercher mon père, tu peux dîner en nous attendant.
Geneviève, comme une accusée mise à la question et répondant au tortionnaire, insistait sur les plus petits détails, comme si du fait le moins apparent pouvait sortir quelque alibi pour Max et quelque espérance pour elle. Ses mains crispées, sa respiration haletante, ses yeux fixes semblaient répéter après chaque syllabe :
« Vous le voyez, je sue une sueur de sang. Trouvez un mot qui me rassure, une réflexion
qui m'encourage. Ne vous* obstinez pas à me persuader qne tout est perdu. »
Mais Clémentine enfonça ce nouveau coin dans les chairs de la patiente avec autant de sang-froid qu'elle en avait mis à enfoncer les autres :
« La révélation qu'il n'a pas osé te faire , je la connais, dit-elle. La plupart des journaux en ont déjà parlé. J'ai chez moi un journal qui en parle, je suis fâché de ne pas l'avoir apporté. » Et comme si elle avait encore les yeux sur la feuille imprimée, elle se prit à réciter :
« Le fils unique du docteur Houzelot va épouser prochainement la fille de M. Mathussem, entrepreneur général des fournitures des établissements pénitentiaires de France. La fiancée est, dit-on, millionnaire. »
Vous avez lu cela? fit Geneviève disposée à croire, comme tant d'autres, qu'il n'y avaitplus à revenir sur une assertion quand le journal y avait passé. Alors, c'est fini. Ce que son père
va venir m'annoncer tout à l'heure, c'est son mariage avec une autre.
— Gomment! tu ne l'as pas déjà deviné, ma pauvre enfant?
— Si, si, dit Geneviève. Ce matin, je me. suis répété plus de vingt fois : Il veut me quitter. Mais je ne pouvais pas le croire! Non! je ne pouvais pas le croire !
Jamais le nom de Léocadie Mathussem n'avait été prononcé entre elle et Maximilien. Tout ce qu'elle savait de cette rivale, c'est que Max, le soir de la catastrophe, s'était écrié, au milieu des imprécations qu'il se prodiguait à lui-même : Je ne voudrais pas d'elle pour ta bonne !
Cette appréciation avait suffi à maintenir Geneviève dans un état de quiétude relative. Clémentine se donna la mission de lui expliquer que M1Ie Mathussem était brune, très élégante, que son père avait cinq maisons sur le pavé de Paris, et elle quatre cent mille francs de dot; que le mariage, un instant détruit, s'était renoué de nouveau, moyennant cent mille francs ajou-
tés par le père au premier enjeu, et que cette fois la torche de l'hymen était définitivement allumée.
Geneviève écouta jusqu'au bout les variations que sa loyale amie broda sur ce thème. Pendant que Clémentine égrenait son chapelet de mensonges, jonglant tantôt avec les centaines de mille francs de la fille, tantôt avec les immeubles du père, la douce blessée ramenait sur sa propre misère des yeux pleins d'épouvante. Elle les reportait sur ses pauvres meubles, sur ses pauvres petites robes, sur sa pauvre petite lampe. Elle jetait un regard morfondu sur ses bras minces comme la jeunesse; elle songeait à son pied malade.
Elle s'imaginait qu'une concurrente, rehaussée d'une dot de cinq cent mille francs, avait au moins la tête de plus qu'elle. Elle avait cette conviction que non-seulement Mlle Mathussem était la splendeur et la beauté, mais, qu'elle était aussi la vertu. Cette pensée fortuite Ini empourpra le visage. La fiancée de
i Max était pure, et elle, Geneviève, était tombée,. ! puisqu'elle était la maîtresse de Max et tutoyée j par Clémentine. Espérer vaincre dans de pareilles conditions était de l'impudence gratuite.
Devant l'évidence de sa défaite, sa raison la quitta. Tout son sang africain lui afflua aux tempes. Quelques instants, elle ne perçut plus le caquetage de Clémentine que comme un bourdonnement dénué de toute signification. Puis, quand le bruit cessa, la langue de l'artiste s'étant arrêtée, Geneviève ne poussa qu'un cri :
« Allons ! »
Et légère comme un fantôme, sans paraître en quoi que ce soit gênée par sa foulure, elle sauta du lit et se précipita vers la fenêtre, qui était fermée et qu'elle chercha à ouvrir.
Mais Clémentine avait l'œil à tout. Elle fut à la fenêtre en même temps que Geneviève, et mit la main sur l'espagnolette, qu'elle tint baissée en s'y cramponnant.
— Ah ! ça ! tu es donc enragée ? lui dit-elle.
— Laisse-moi mourir ! Clémentine, fais ça
pour moi, laisse-moi mourir ! répéta Geneviève, rendue tant soit peu à elle-même par cette opposition imprévue. Il vaut mieux que j'en finisse maintenant. Tout à l'heure le père de Max va venir me notifier notre séparation et m'annoncer son mariage. Je perdrai la tête, j'en suis sûre. Je ne veux pas recommencer devant eux la scène de l'autre soir. Il faut que je sois morte quand ils arriveront.
— Comme s'il n'y avait pas un autre moyen d'éviter la rencontre! dit Clémentine, saisissant au bond cette balle inespérée. Viens chez moi. Je t'y cacherai, et le père, pas plus que le fils, n'aura la satisfaction de te voir dans tous tes états à cause d'eux. Je connais les hommes : ils en riraient le soir, au café, avec leurs amis.
Pour Clémentine, l'idée qu'un homme pouvait rire d'elle, au café, avec des amis, représentai le summum de l'infortune.
— C'est cela! vite! partons ! emmène-moi ! fit Clémentine. Si ce mariage est ]'œuvre de son père, ma mort les brouillerait peut-être. Je n'ai
pas le droit de brouiller un père avec son enfant.
— Alors il n'est que temps de t'hatillsr ; ils peuvent arriver d'un instant à l'autre.
•— Oui ! oui ! dit Geneviève en passant à la hâte un peignoir en cotonnade demi-deuil ; tant, que je ne verrai pas Max, j'aurai du courage, mais s'il est là, je ne réponds plus de quoi quece soit.
Clémentine eut toutes les peines du monde à attendre que son amie fût à peu près couverte,, pour la prendre par le bras et l'entraîner vers la porte. Mais Geneviève avait dépensé toute son énergie dans les préparâtes de son départ. Son pied, dans tous les va-et-vient auxquels on venait de le soumettre, s'était endolori au point qu'elle ne pouvait même pas se tenir debout. Elle s'assit en pleurant sur la première marcne de l'escalier.
— Coralie ! Coralie ! cria Clémentine.
La femme de chambre, qui se tenait à l'affût
sur le carré du premier étage, fut en six enjambées auprès des deux jeunes filles.
Clémentine craignit d'avoir commis une imprudence en appelant avec ce ton d'autorité cette Goralie qu'elle ne devait pas connaître.
— C'est, dit-elle à Geneviève, une excellente fille qui m'a indiqué ton logement quand je le cherchais tout à l'heure. Elle connaît ta malheureuse position et s'intéresse beaucoup à toi. Elle m'a recommandé de la faire monter si nous avions besoin d'elle... Coralie, ajouta-t-elle en s'adressant à la domestique, madame a besoin, pour se remettre tout à fait, d'aller respirer un air un peu plus pur que celui de la rue Saint- Martin. Il s'agit de m'aider à la porter jusqu'en bas, car elle est encore bien faible. Mais avant tout, allez nous chercher un fiacre.
— C'est inutile, madame, répliqua Coralie, nous avons, juste en face, une remise. Une fois sous la porte, nous n'aurons qu'à faire signe à un cocher d'avancer.
— En ce cas, andiamo ! dit Clémentine, qui
comme beaucoup d'actrices, croyait savoir l'italien. Laisse Coralie t'enlever par les pieds. Bien ! maintenant passe ton bras autour de mon cou. Là ! Et serre-moi fort, ma chérie Ne crains pas de me déchirer mon col de Valenciennes. Tu penses bien que pour une camarade comme toi je n'irai pas regarder à une dentelle de vingtcinq francs.
Sans la volonté bien arrêtée des deux femmes de faire disparaître Geneviève, l'une pour l'arracher à un mari, l'autre pour racheter son amant, les difficultés de la descente eussent été presque insurmontables Mais il serait plus sûr de s'adresser à la jalousie et à la haine qu'à la foi pour transporter des montagnes. Les cinq étages qu'elle avait montés avec tant de peine, quinze jours auparavant, sur les bras de deux hommes du peuple, alors que tout le monde la croyait morte, elle les redescendait non moins 1 péniblement sur ceux de Clémentine et de Coralie , et elle n'était pas beaucoup plus vivante.
Quand on fut en bas, Goralie abandonna un instant, sur la dalle, au pied de l'escalier, la partie du fardeau qui lui incombait, tandis que Clémentine continuait à soutenir la sienne, et courut jusqu'au seuil de la rue, d'où elle appela un cocher qui vint immédiatement s'établir devant le n° 73.
La femme de chambre retourna à Geneviève, et parvint à l'installer dans le fiacre, toujours aidée de Clémentine, qui prit également place dans la voiture.
— Eh ! bien, ma bonne Geneviève, dit-elle, te voilà hors de danger.
Geneviève ne répondit pas. Elle était évanouie.
— Quelle créature étonnante ! fit, en manière de couplet final, la femme de chambre qui était restée sous la porte cochère. Elle se fait du chagrin à propos de tout.
— Elle est sûrement hystérique, riposta Clémentine. Cocher, nous allons rue Richelieu.
Coralie continua à monter la faction jusqu'à
l'arrivée du docteur Houzelot et de Max. Au moment où ils mettaient le pied sur l'escalier, elle les arrêta au passage.
— Vous venez sans doute chercher les effets de madame Geneviève, dit-elle à Max. Vous savez où elle les serre ordinairement. Tenez, voici sa clef qu'elle m'a laissée en partant.
Et Goralie la mit dans la main de Max. Après avoir fermé la porte de la chambre, elle avait jugé prudent d'en garder la clef, au lieu de la déposer chez le concierge, qui ronflait dans sa loge au moment du transfèrement de Geneviève, et ne s'était aperçu de rien.
— Comment ! fit Max sans comprendre, dans l'état où elle est, on la laisse enfermée toute seule dans sa chambre !
— Montons vite, dit Houzelot en gravissant les premières marches.
— Mais vous n'avez donc pas entendu ? reprit la femme de chambre ; je vous répète que votre dame n'est plus chez elle.
Le père et le fils se regardèrent comme pour s'interroger l'un l'autre.
— Eh! bien, où est-elle donc? demanda le docteur, qui semblait le moins surpris des deux.
— Elle est sortie.
— Geneviève, sortie ! dit Max.
— Il y a déjà une bonne demi-heure, répondit Coralie.
— Ah ! ça, décidément, vous êtes folle.
— Folle! pourquoi donc serais-je folle? Je ne sais pas ce que vous avez contre moi. Elle est si bien sortie, qu'en passant elle m'a donné sa clef avec la recommandation de vous la remettre. Elle a même ajouté : C'est le dernier service que vous me rendrez.
— Et, puisqu'elle est sortie, répliqua Max toujours incrédule, vous pourrez du moins nous apprendre où elle est allée.
— C'est bien ce que j'aurais voulu savoir, mais elle courait si fort, si fort, que je n'ai pas eu le temps de le lui demander. C'était comme une vraie biche.
— Geneviève courait! mais il y a une heure, elle nepouvait pas mettre un pied devant l'autre.
— Elle aura fait un vœu qui l'a guérie subitement, dit en souriant le docteur.
— Je ne sais pas si elle a fait un vœu, répliqua la femme de chambre, mais je puis vous affirmer qu'elle allait vite.
Max n'avait plus rien à objecter. Il bondit dans l'escalier, et se trouva, sans avoir eu conscience de l'espace parcouru, devant la porte de Geneviève, qu'il ouvrit toute grande. Les couvertures du lit traînaient à terre; les armoires étaient ouvertes, les tiroirs béants. Jupons, jarretières, mantelets, chapeaux, gisaient pêle-mêle sur le parquet, dans le tohu-bohu du désordre le plus imagé. La femme de chambre avait raison : ce n'était pas un départ, c'était une fuite.
Le docteur Houzelot mit à gravir les cinq .étages le temps nécessaire pour se faire éclairer sur l'état des choses par Coralie. Il trouva son fils debout au milieu d'un îlot d'étoffes et d'ob-
jets féminins, avec les bras tombants d'un homme plus que stupéfié.
— Allons ! remets-toi, mon garçon, lui dit le docteur. A ne te rien cacher je m'y attendais. Elle a tenu à éviter les désagréments d'un débat public, et elle a mieux aimé se laisser juger par contumace. Elle a eu raison, du reste. C'est ce qu'on appelle se faire justice soi-même. Ah! dame î mon cher Max, tu as vingt-deux ans ï Les illusions vont commencer à tomber.
Max eut le gosier serré par un rire qui était tout près des larmes.
— Je n'ai que ce que je mérite, se dit-il. Il n'est réellement pas permis de pousser la bêtise aussi loin.
Houzelot commit la faute de vouloir escompter immédiatement son succès.
— Après un effondrement comme celui-là, dit-il à son fils, tu n'as plus qu'à murer la porte de ta vie de garçon, et à te réfugier dans un ma riage bien paisible. Si ce n'est pas tout de suite le bonheur, ce sera au moins le calme.
— Le moyen de me donner le calme serait me laisser la paix, répondit Max d'un ton sec. Ta mademoiselle Léocadie est probablement la vertu même comparée à... l'autre, mais je ne me sens pas en train de chercher des parallèles. D'ailleurs, c'est à cette famille Mathussem que je dois tout le bel ouvrage d'aujourd'hui. Ne me parle plus de ces gens-là.
— Cependant, quand ils n'auraient été bons qu'à t' ouvrir les yeux.
— Ils m'ont rendu là un aimable service, en effet ; avec la conviction que Geneviève était la candeur et le dévouement incarnés j'aurais pu vivre heureux jusqu'à la fin de mes jours. Tant qu'on est trompé, on n'éprouve aucune douleur. C'est le jour où on vous détrompe qu'on commence à souffrir.
— En ce cas, épouse une femme convenable; îu. ne seras ni trompé, ni détrompé.
— Tu peux donc me garantir qu'elle se conduira autrement que Geneviève? Est-ce parce que Mllc Léocadie est moins jolie qu'elle sera
plus honnête ? En ce moment, vois-tu, toutes les femmes me répugnent. Si je m'écoutais, je me ferais chartreux.
Le docteur, assez déconfit de l'accueil fait à ses avances, comprenait que l'élimination de Geneviève ne représentait que la moitié de la besogne. Postait à opérer le rapprochement entre Max et Léocadie, ce qui, dans l'état inflammatoire de la blessure de son fils, paraissait devoir être une opération des plus laborieuses.
Il n'osait pas se rendre chez l'entrepreneur, la résistance actuelle de Max au mariage proposé devenant encore plus blessante pour les Mathussem après qu'avant sa rupture avec Geneviève. Houzelot eut beau s'ingénier à trouver des biais, il vit bientôt qu'il n'avait, encore une fois, de ressource que dans Esther.
Il la trouva dans son appartement de la rue d'Antin, assise dans un fauteuil crapaud au milieu d'un salon en soie jaune, providence des brunes déjà passées. Deux Diaz, l'un représentant un bouquet de fleurs vu de face et peint en
pleine pâte ; l'autre, une réduction, avec quelques modifications, de la Mort de V Amour; un coup de soleil dans la forêt de Fontainebleau, par Jules Dupré; une gravure du tableau de Lancrenon, la Nymphe recevant Jupiter sous la forme d'une nuée, se balançaient au bout de longs cordons de laine verte sur le fond d'or des tapisseries. Les peintures étaient dans la belle qualité des maîtres. Esther n'avait peutêtre pas de goût, mais ses amants en avaient eu pour elle.
Au moment où le docteur entra, elle était formée en comité secret avec Clémentine, qui lui racontait, en riant aux éclats, comment Geneviève, persuadée que le père de Max allait venir lui annoncer la rupture définitive de leurs projets d'union, s'était laissé emporter comme « un vrai paquet ». Gomment le cocher de la voiture et le concierge de la maison delà rue Richelieu l'avaient, toujours évanouie, montée dans la chambre bleue, où elle était couchée depuis une heure, en proie à un accès de fièvre mena-
çant. Elle avait déjà vidé trois carafes d'eau froide !
Le docteur, introduit dans le conseil par un domestique en demi-livrée, jeta sur leur joie bruyante une quatrième carafe d'eau froide, en décrivant les dispositions répulsives de Max à l'endroit de l'affaire Mathussem.
— Comme si c'était le moment de lui mettre ainsi votre héritière sur la gorge ! dit Esther. Si mon plan avait été moins solidement machiné, il y avait de quoi lui donner des soupçons. Savez-vous à quel résultat vous arriverez ? A lui faire prendre en grippe votre demoiselle Léocadie. Il fallait le laisser reposer jusqu'à ce qu'il y vînt lui-même.
— Il me paraissait si résolu à ne plus entendre parler de Geneviève, répliqua Houzelot, que j'ai cru qu'il allait nous revenir sans discussion.
— Allons donc ! Vous ne connaissez pas le premier mot de cette langue-là. Le jour d'une séparation, tout homme fait blanc de son épée
et se promène dans les lieux publics avec des airs de Spartacus en rupture de chaînes. Huit jours après, l'heureux affranchi est devenu une espèce de rat empoisonné qui trotte, qui s'informe, qui interroge, qui guette pour savoir si la « misérable, » si la « femme indigne » de la semaine d'avant, ne consentirait pas à venir donner de ses écarts une explication qu'on s'engagerait à trouver suffisante, et qui serait suivie d'une amnistie générale.
— Oh ! nous n'avons rien à craindre de ce côté-là; Max se croit joué, et il est trop fier pour chercher jamais à revoir sa Geneviève.
— Laissez-moi donc tranquille ! fit Esther en haussant les épaules. Quand il verra qu'il ne peut pas oublier la femme, il oubliera les griefs. Geneviève serait la reine des coquines et aurait joué réellement le rôle dont nous la gratifions, que Max serait encore trop heureux de s'agenouiller devant les chandelles qu'elle lui ferait voir en plein midi. Vous connaissez Gautret, l'auteur dramatique. Vous savez s'il a du talent
et s'il passe pour connaître le cœur humain. Eh ! bien, il y a deux mois, en rentrant à l'improviste dans l'appartement qu'il habite avec Térésita, du Ghâtelet, savez-vous ce qu'il a trouvé, sur les deux heures de l'après-midi? Un jeune homme couché dans ses draps, à qui Térésita en personne était en train d'offrir un verre de Bordeaux et un biscuit. Il l'a chassée en l'appelant voleuse et incendiaire. Huit jours après, le hasard ayant voulu qu'ils se rencontrassent, elle lui a démontré que ce jeune homme lui était, à elle, parfaitement inconnu, qu'il était venu ^à la maison pour le voir, lui, et lui apporter une idée de pièce ; que la pluie, une pluie battante, avait surpris l'étranger; qu'il était arrivé mouillé jusqu'aux os, et qu'elle l'avait elle-même forcé, pour ainsi dire, sous peine de fluxion de poitrine, de se mettre au lit, pendant qu'elle ferait sécher contre la cheminée ses vêtements, qui étaient à tordre. Gautret, qui ne mangeait ni ne dormait depuis qu'il avait renoncé à Térésita, a mieux aimé la croire que de continuer à
37c2 LES DÉPRAVÉS
se passer d'elle. Aujourd'hui votre jeune homme est tout à son indignation. Attendez un peu, et si tant est qu'il aime sa maîtresse, vous verrez comme il va vous plaider les circonstances atténuantes.
— Mais, fit remarquer Houzelot, vous savez bien qu'il a consenti à la quitter une première fois.
— A ce moment-là, il se croyait sûr d'elle. Rien n'attache à une femme comme de s'apercevoir qu'on est sa dupe, quand on avait la conviction d'en avoir fait sa victime.
— Nous sommes la même chose avec les hommes, fit Clémentine.
— Mais, d'après vous, reprit le docteur, la position serait aussi mauvaise que jamais. Que dans quinze jours il rencontre Geneviève, ils se jettent dans les bras l'un de l'autre et se mettent à se réadorer.
— Soyez tranquille, dit Clémentine, mainte- nant qu'elle est chez moi, je saurai bien l'empê-
cher d'en sortir, quand je devrais faire poser des doubles serrures à toutes les portes.
— Clémentine, la passion t'aveugle, répondit Esther. Tu ne peux pourtant pas l'attacher au pied de son lit.
— Non. Mais elle va sûrement tomber^malade ; je la forcerai à rester couchée.
— Le jour de sa première sortie, elle n'en courra pas moins après son Max. Voyez-vous, mes enfants, ajouta Esther après quelques minutes de silence réfléchissant, nous ne faisons que reculer pour mieux sauter. Le seul parti raisonnable, c'est d'éloigner votre fils pendant trois mois.
— En effet, dit Houzelot, frappé de cette idée. Si je l'envoyais en Italie. Il a toujours eu envie d'aller visiter Florence. Il aura là une foule de distractions. Il verra les musées, les monuments publics, les collections particulières...
— 11 faut que vous soyez bien chevalier de la ■ Légion d'honneur pour vous imaginer que les vierges de Raphaël vont lui remplacer sa mai-
tresse, interrompit Esther. Il n'y a pas deux moyens de détacher un homme d'une femme qu'il aime. Il n'y en a qu'un, entendez-vous? seul et unique, approuvé par la faculté de médecine ; ce moyen, c'est de présenter au monsieur une seconde femme qui fasse oublier la première.
— Mais, dit Houzelot, quelle autre supplantera dans son cœur cette Geneviève, qui a toutes les séductions et tous les charmes ?
Clémentine ouvrit la bouche comme pour s'écrier : Eh! bien, et moi? je ne suis donc pas là ? Mais Esther, qui avait prévu le jeu de scène, arrêta d'un coup d'œil cette ^explosion d'amourpropre.
— La dame en question ne sera pas facile à découvrir, je le reconnais, reprit la présidente de ce conseil privé. Néanmoins, je crois avoir
" trouvé. celle qu'il nous faut. Une nécessité domine tout, celle de faire surgir des événements qui amènent votre fils à la distinguer de lui-
même, sans que nous fassions mine de la lui jeter dans les bras.
— Etes-vous sûre que ce dérivatif ne deviendra pas un obstacle de plus au mariage de Max avec Léocadie/?
— Je suis sûre que votre Salut est là. Comprenez-moi bien : après trois mois de tête-à-tête, de promenades à cheval, d'excursions et de voyages en coupé... lit, votre jeune homme sera assez coiffé de sa nouvelle passion pour se sentir à peu près guéri de l'ancienne. C'est alors que notre dame laissera les liens qui l'attacheront à lui se relâcher peu à peu, jusqu'à ce qu'ils se dénouent tout à fait. Votre garçon sera probablement assez mortifié de se voir mis de côté par notre amie ; mais on n'aime pas sérieusement deux femmes dans la même année. Après avoir perdu l'une de vue, il se consolera de l'abandon de l'autre. Il nous reviendra assoupli par la désillusion et mûr pour l'entrée en ménage. Vous obtiendrez alors de lui tout ce que vous voudrez. On ne se figure pas le nombre d'hommes qui ont
pris des femmes légitimes parce qu'ils se voyaient constamment trahis par leurs maîtresses.
— Et cette compagne de voyage que vous rêvez pour Max, vous prétendez l'avoir sous la main?
— Je l'ai ou.je l'aurai. Puis-je promettre vingt mille francs ?
— Je les donnerai le jour du mariage de mon fils.
— Mais vous savez que nous ne pourrons pas vous rendre le jeune homme avant trois mois ?
— Dans trois mois, soit! J'avertirai la famille de la future. Ce retard n'a rien d'exagéré.
Tandis que tant de passions, de haines et d'intérêts s'efforçaient de mettre entre elle et Max la chaîne des Alpes et aussi d'autres chaînes, Geneviève, en proie à un délire presque furieux, se déchirait la figure avec les ongles, et se tordait dans les draps où Clémentine avait été si heureuse de l'introduire. Dès le lendemain, des accidents cérébraux se déclarèrent. Une méningite fut jugée imminente. Pendant deux jours et deux nuits, un petit sac de toile rempli de glace constamment renouvelée, resta collé à son front.
L'état de stupeur où elle était tombée dura
près de trois semaines sans grandes souffrances apparentes. Mais pendant qu'elle restait des journées entières sans faire un mouvement, allongée dans le lit, Max, lui, ne se couchait plus. Il passait les plus belles moitiés de ses nuits à promener ses insomnies dans les rues les plus désertes. Il n'avait pas oublié que Geneviève veillait rarement plus tard que dix heures, et à deux heures du matin, il était encore dehors, dans l'espérance vague de la rencontrer.
Dans les premiers jours, il avait, aux yeux de son père, accepté presque gàîment sa mésaventure. Ii en riait même, jaune, mais il en riait. Puis cette bravoure était, heure par heure, tombée au-dessous de zéro. Il en était arrivé à ne plus pouvoir prononcer le nom de Geneviève sans un déchirement qui lui faisait blêmir les joues et lai pinçait les narines. La nourriture s'arrêtait au gosier. Quand, l'estomac ravagé par le jeûne de la veille, il s'asseyait à la table de son père, il se jetait sur le potage comme s'il
avait eu la résolution de l'emporter d'assaut; mais à la seconde gorgée, la cuiller lui tombait des mains, et il passait au dessert pour avoir un prçtexte de déclarer qu'il « avait dîné. » Il se levait alors, et descendait sur la voie publique, où il commençait à décrire des courbes et des diagonales. Il interrompait cet arpentage pour entrer dans un théâtre, poussé par le désir acre de l'y rencontrer, dût-il ne l'y pas trouver seule, ou pour s'asseoir à l'entrée d'un café d'où il aurait pu la voir passer. Il croyait la reconnaître dans toutes les voitures ; il lui semblait l'apercevoir à toutes les croisées. Il se tenait à quatre pour ne pas la chercher sous tous les meubles. Il réalisait enfin le type de ce « rat empoisonné » prédit par la vieille Esther=
Ce que les masses appellent ironiquement des peines de cœur, offre cette particularité de n'inspirer aucune pitié à personne, bien qu'aucune douleur physique ne dépasse en violence et en acuité les souffrances de cette nature. Vous plaignez sincèrement un homme atteint de
rhumatismes articulaires. Vous riez au nez de l'homme atteint d'amour trahi ou non partagé. Il est convenu, dans le langage passionnel, que le foie, la rate, le cerveau, sont des viscères nécessaires, mais que le cœur est un organe de luxe. Dire d'un infortuné qui sèche sur pied en attendant le retour de celle qui ne revient pas :
« Il est bien bon enfant de se désespérer pour une femme qui se moque de lui, »
paraît être, aux plus bienveillants, un pansement suffisant pour ce genre de blessures. On ne songe pas assez qu'un amant n'a de raison d'être désespéré que si sa maîtresse se moque de lui, sans quoi ce désespoir n'aurait pas d'objet. Le docteur Houzelot assistait donc avec philosophie aux progrès de l'assombrissement de Max et au creusement de ses yeux. Il se disait, en le voyant fondre dans ses vêtements devenus trop larges :
(c Bah ! il est comme tant d'autres ! »
Si Max avait eu la fièvre typhoïde, le docteur aurait passé les nuits à son chevet, sans penser
que son fils était également comme tant d'autres qui avaient eu la fièvre typhoïde avant lui.
La maladie de Geneviève, qui rendait toute rencontre impossible entre elle et Max, eut au moins un résultat : lorsque la raison de la jeune fille se dégagea du nuage où elle avait macéré trois semaines durant, son pied se trouva à peu près remis. Elle voulut incontinent se lever et sortir.
— Du moment où je pourrai marcher, dit-elle à Clémentine, je vais me louer un logement n'importe où. Si je meurs, je ne veux pas que ce soit chez vous. Il ne me manquerait plus que de vous donner cet embarras-là.
Clémentine avait l'intention de transformer aussi longtemps que possible son hospitalité en emprisonnement, mais une complication imprévue, qu'elle aurait cependant dû prévoir, vint lui forcer la main : reçu depuis quelques jours dans la salle à manger où Clémentine avait fait dresser pour elle un lit-canapé, Carbonnel brûlait de donner son coup d'œil d'artiste à cette Geneviève dont
la beauté avait la propriété de pousser aux derniers excès la jalousie de ses voisines. Elle était arabe, elle ignorait son âge, elle était honnête, qualités éminemment affriolantes pour un amateur d'aussi haut goût. C'est pourquoi, quand il devait venir, Clémentine fermait à double tour la porte de la chambre bleue et en cachait la clef dans le fond d'une soupière hors d'usage.
Deux fois, elle avait surpris ce chercheur obstiné l'œil collé au trou de la serrure, dans l'espoif d'entrevoir de Geneviève ce qu'il fallait pour juger du reste.
Cette curiosité persistante tmit par inquiéter Clémentine! L'hiver approchait et avec lui nombre de soirées et de bals, dans lesquels Carbonnel s'était engagé à la conduire et à la produire. Elle eût été fort désappointée d'être plantée là au moment même où elle avait le plus besoin de son cornac pour mettre en lumière des charmes éclos en pleine morte-saison. A supposer que le vieux, mais inconstant Ludovic s'énamourât de Geneviève, et lui offrit de signer avec elle un
bail pour la location de la chambre bleue où le hasard l'avait conduite, Clémentine, qui avait le pied dans l'étrier, se trouvait exposée à vider les arçons. Elle aurait pu se rassurer avec cette réflexion que Geneviève repousserait probablement avec dégoût les offres réelles ou non que pourrait lui faire l'insidieux Carbonnel. Ce tableau d'une jeune fille pauvre refusant des offres ne se présentait même pas à son esprit.
Carbonnel lui avait promis de lui faire un sort, et ce sort était en péril ; il n'y avait pas à hésiter. Elle alla présenter à Esther la déclaration qui suit :
Carbonnel rôdait depuis quelque temps autour de Geneviève avec une ténacité insupportable. Si une résolution radicale n'était pas prise, les choses pouvaient s'aggraver. Carbonnel était un fantaisiste de qui on ne se défierait jamais assez. Au cas où Geneviève tomberait dans ses griffes, il serait capable de la rendre aussi redoutable que ses autres maîtresses, et elle profiterait peutêtre des armes qu'il savait si bien fournir à ses
élèves pour se venger de celles qui l'avaient réduite au désespoir. Cette fille-là une fois lancée, avec son teint extraordinaire, ses énormes yeux noirs et son originalité, c'était leur mort et leur aplatissement à toutes. En outre, elle pleurait du lever au coucher du soleil, en redemandant son Max, et voir une femme aimer un homme à ce point-là, humiliait et déconcertait Clémentine. Bref, elle serait heureuse de se débarrasser, dans le plus bref délai, d'une société aussi dangereuse sous tous les rapports.
— Ma foi ! dit Esther, quand Clémentine eut terminé son exposé de motifs, Geneviève tombant du fils Houzelot au père Carbonnel, ce serait peut-être une solution.
— Mais du tout ! mais je m'y oppose, réclama Clémentine. D'abord j'y suis habituée, moi, à cet ancien-là. Il est si farce et puis il sait tant de choses. Ensuite, came pose d'être avec lui. S'il me quittait à cette heure, surtout pour Geneviève, je n'oserais plus me présenter nulle
part. Voyez-vous, si cette fille-là reste encore huit jours chez moi, il y aura un malheur.
— Oh ! ma petite, si tu tiens à ce qu'elle ne soit pas madame Houzelot, évite le scandale. Le moindre esclandre découvrirait le pot aux roses. Maintenant réponds-moi : tu as la certitude qu'elle est toujours folle de son Max?
— C'est à ne pas le croire. Elle m'a répété pendant toute la soirée d'hier qu'elle était fâchée d'avoir quitté sa chambre de la rue Saint- Martin au lieu d'y attendre Max et son père ; qu'elle se serait jetée à leurs pieds ; qu'elle aurait supplié Max de la garder après son mariage comme sa maîtresse ou comme sa domestique> à son choix ; que pour ne pas iuquiéter sa femme, elle entrerait en service chez M. Houzelot père ; qu'elle savait faire un peu de cuisine,, et qu'elle ne demanderait pas dégages. Elle est en démence, quoi !
— C'est bien, je me charge de tout concilier. Geneviève ne t'inquiétera plus et Max ne la
rencontrera pas. Mais c'est à condition que tu m'obéiras sans discuter.
— Moi ! est-ce que je discute?
— Tu lui raconteras que tu connais une dame âgée (ne crains pas de dire que la dame est âgée), laquelle s'occupe de placer convenablement les jeunes orphelines qui ne peuvent sans danger habiter seules une ville comme Paris. Tu ajouteras que cette dame qui, dans le temps, a fait obtenir des secours à ta mère, a entendu parler de l'événement miraculeux de la rue Saint- Martin, et qu'elle s'intéresse vivement à celle qui a été si incontestablement sauvée par la Providence, d'une mort certaine. Alors tu me l'enverras. Voilà tout ce que je te demande.
— Justement, Geneviève me répétait encore ce matin qu'au cas où il lui serait impossible de revoir Max, elle était décidée à se mettre au couvent.
— C'est excellent ! je m'engagerai à l'y faire entrer, si elle persiste dans sa résolution... Ah! à propos, tu ne l'enverras pas demander
Esther tout court, bien entendu. Pour mon propriétaire je suis madame du Caurroy, par un grand G, autant que possible.
Clémentine, munie d'instructions suffisantes, expliqua à Geneviève qu'une dame de charité, au courant de ses infortunes, offrait de lui servir de protectrice et de chaperon au milieu des steppes de la vie. Mme du Caurroy, qui, croyaitelle, était baronne, avait déjà tendu la perche à de nombreuses orphelines tombées dans le malheur.
— Elle avait proposé à maman de me prendre avec elle, ajouta Clémentine de son crû. J'ai refusé. Je reconnais maintenant que j'ai eu tort.
Le lendemain, Geneviève agrafa sa petite robe aussi haut que possible, et enfonça ses cheveux au plus profond de son chapeau, dans la crainte horrible où elle était d'avoir, devant cette dame, l'air évaporé.
— Elle sait que j'ai cessé d'être une fille sage, disait-elle en achevant de s'habiller. Elle ! une baronne ! Comment va-t-elle me recevoir ?
Clémentine étouffait de formidables envies de rire devant les précautions que prenait Geneviève pour ne pas choquer la pudeur de Mme Esther.
— Tu es très convenable, je t'assure, répondait-elle aux inquiétudes de la jeune fille. Allons, dépêche-toi ! Mme du Gaurroy t'attend. Les personnes de ce monde-là n'ont pas l'habitude d'attendre .
Mme du Gaurroy reçut Geneviève au milieu de* ses meubles de satin jaune, recouverts de leurs housses blanches. Nous disons Mme du Caurroy, car Esther s'était arrangée pour ressembler à tout, excepté à elle-même. Ses cheveux, qui habituellement rejetés en arrière, montraient effrontément à nu un front qui n'avait peut-être jamais rougi, avaient été, pour la circonstance, ramenés sur le haut de la tête, ou ils s'enroulaient selon les préceptes de la coiffure dite : Au bel oiseau. Elle était vêtue de cachemire noir., mais boudinée dans une robe à taille tellement courte que sa gorge lui en remontait jusqu'au
menton. Elle avait su se donner enfin l'aspect poussiéreux des portraits de cette époque, où la peinture et la presse étaient à quarante francs. On avait enlevé du salon quelques tableaux à sujets crus, ainsi que la gravure représentant la nymphe baignée dans une nuée.
— Asseyez-vous là, près de moi, dit Esther, en désignant une place à côté d'elle sur le plus grand de ses canapés, à Geneviève, qui tournait dans le salon, sous le coup d'une émotion inexprimable. Nous avons à nous confier des choses trop intimes pour que vous vous teniez ainsi à distance.
Elle attira Geneviève, qui s'assit toute confuse et dont elle prit la main dans les siennes avec une affectation de sympathie qui voulait dire : Vous m'apportez un cœur ravagé par des passions inconnues ici, mais après dix-huit cents et tant d'années, je suis l'exemple de Jésus- Christ, qui entrait volontiers en conversation avec la Samaritaine.
— Madame, dit Geneviève, vous savez proba-
blement déjà comment il a pu se faire que je me sois permis de venir vous importuner et vous...
— Oui, oui... interrompit Esther. J'ai déjà entendu parler de vous, notamment par cette petite Clémentine, une jeune fille que je me suis vainement attachée à sauver. Elle m'a appris que vous habitiez chez elle, momentanément, il est vrai, et par suite d'événements tellement douloureux qu'ils vous ont en quelque sorte enlevé votre- libre arbitre. Cette Clémentine n'en est pas moins une déplorable connaissance pour vous. Il faut vous éloigner d'elle à tout prix. Me le promettez-vous, mon enfant?
La confiance qu' Esther avait besoin d'inspirer exigeait qu'elle sacrifiât avant tout Clémentine. Elle n'avait pas hésité un instant devant cette immolation.
— Clémentine m'a recueillie dans un moment où j'étais abandonnée partout le monde, répondit Geneviève. Sans elle, je serais morte. Mais que vous êtes bonne, madame, de vous intéres-
ser si vivement à une pauvre fille que vous ne connaissez même pas !
— J'ai appris que vous aviez beaucoup souffert et que vous vous étiez laissée aller à un de ces actes de désespoir comme les amours mal dirigés en font quelquefois commettre. Un mot, en outre, vous donnera la clef de cette sympathie que vous m'inspirez et qui vous étonne. J'ai perdu, l'an passé, une enfant de votre âge. Elle était fiancée à un jeune ingénieur qui l'adorait. Huit jours avant la signature du contrat, il a été tué en duel. Elle est morte de chagrin trois mois après lui. Comprenez-vous, maintenant?
Geneviève, profondément remuée devant cette mère en deuil, se jeta dans les bras d'Esther, dont elle mouilla le col en crêpe noir.
— Mais c'est de vous qu'il faut s'occuper, reprit la triste du Gaurroy comme chassant un souvenir, car il paraît que vous êtes allée au devant de la mort, à laquelle vous n'avez échappé que par la protection visible de la Providence,
— En effet, madame, répondit, la rougeur au front, Geneviève, convaincue, pour l'avoir lu dans les livres d'auteurs extrêmement attachés à la vie, que le suicide est une lâcheté. En effet, j'ai cédé à un mouvement criminel, et c'est pour ne pas succomber encore à cette tentation que j'ai osé venir vous supplier de m' accorder une faveur.
— Laquelle, mon enfant ?
— La faveur d'entrer dans un couvent.
— Le couvent ! oh ! mon enfant, c'est là une bien grosse résolution. Avez -vous la vocation? car si vous ne l'avez pas...
— La vocation, je ne crois pas l'avoir beaucoup, madame. J'ai tout de suite pensé au couvent parce qu'une fois là, on n'en sort jamais, qu'on ne peut pas regarder dans la rue et que je serais sûre de ne plus l'apercevoir. Figurezvous, madame, c'est à n'y rien comprendre ; dès que je l'aperçois, il me passe un brouillard, et je ne sais plus ce que je fais, mais plus du tout.
— En admettant que Je couvent, modifie cet état maladif, vous ne pourriez y entrer actuellement, car si on m'a dit vrai, vous n'appartiendriez pas à notre sainte religion.
Esther adapta à ces derniers mots une intonation dont le sens était : De tous vos malheurs, celui-là est certainement le plus grand.
— Vous avez raison, madame, dit Geneviève, qui avait oublié complètement les' liens qui l'attachaient à Mahomet. Je ne suis pas catholique ; j'ai appris, il y a un mois seulement, que j'étais Arabe d'origine, et que j'avais été amenée de Sétif en France par une colonne de l'armée française.
Esther, selon l'habitude des femmes serrées de près par l'invasion des années, s'était assise à contre -jour en face de sa jeune interlocutrice, placée en pleine lumière, et dont le profil ressortait comme une médaille d'argent sur le fond jaune de la tapisserie. La vieille meneuse de quadrilles ne pouvait détacher ses regards de cette figure pâle, vivifiée par des yeux
énormes encore agrandis par la maladie, de ce nez légèrement aplati mais frémissant et passionné, de ces lèvres vigoureuses, sanguines et appétissantes comme un bouquet de framboises. La physionomie générale était noyée dans une sorte de mélancolie tendre qui rappelait la langueur répandue sur ce portrait de la duchesse d'Albe exposé à la Galerie Saint-Ferdinand, à Madrid, dans son costume de majo.
— Pauvre idiote ! fieffée crétine ! pensait Esther tout en passant sa revue. Aller demander à t'ensevelir dans un couvent quand tu n'aurais qu'un signe à faire, qu'un désir à ébaucher pour mettre le feu aux cœurs les plus éteints, pour faire maigrir de jalousie les filles les plus en vogue, pour pousser les fils de famille les plus loyaux, et même leurs pères, à fabriquer des fausses lettres de change !
Cet entrecroisement de réflexions avait coupé la parole à Esther. Geneviève, qui interprétait dans un tout autre sens cette attention silencieuse, reprit d'une voix navrée :
— Ainsi on ne peut m'accepter nulle part, même dans un cloître?
— Eh ! bien, répliqua Esther presque gaiement, puisqu'il vous est défendu d'être l'épouse du Christ, il faut devenir l'épouse d'un autre.
— D'un autre ? de quel autre ? fit Geneviève étonnée.
— Mais de M. Maximilien Houzelot , dit Esther, servant à Geneviève le nom de son amant comme une surprise à la fin d'un repas. Puisque vous êtes unis devant Dieu, mon de-' voir est *de tâcher de vous unir devant les hommes.
— Mais, madame, il en épouse une autre, vous ne le saviez donc pas?
— Regardez-moi, mon enfant : me supposezvous capable d'ajouter aux douleurs d'une jeune fille à plaindre comme vous Fêtes, en la berçant de promesses irréalisables ? Si je fais briller à vos yeux la perspective d'un mariage qui comblerait vos vœux en vous réhabilitant aux yeux de tous, c'est que j'ai quelque raison
d'y croire. Ne vous montez pas la tête outre mesure, mais ne jetez pas non plus le manche après la cognée.
— Ah ! madame ! dit Geneviève mourante , vous allez me tuer. Vous l'avez donc vu ?
— Tout ce que je puis vous affirmer, quant à présent, c'est que votre disparition l'a jeté dans un désespoir incurable. Il soutient que .vous vous êtes méprise sur ses intentions à votre égard, et que s'il a eu des torts vous n'en êtes pas exempte de votre côté.
— Moi, des torts ! c'est bien possible, au fait, j'ai si peu de tact, je suis si mal élevée. Il lui a fallu une patience d'ange pour ne pas se fatiguer de moi plus vite.
— Enfin, soit que ses projets d'union avec une autre n'aient pas tenu devant le chagrin de vous perdre, soit qu'en réalité il n'ait jamais songé sérieusement à prendre une femme qui ne fût pas vous, tout ce qu'il demande actuellement c'est la possibilité d'avoir avec vous une explication définitive.
— Vous croyez qu'il consentirait à m'écrire ?
— Vous écrire ? non. Il veut vous parler.
— Me parler, lui ! à moi ! s'écria Geneviève se levant toute droite, les yeux fixes et recommençant à battre la campagne ; mais il veut donc me rendre tout à fait folle ? Si je le vois, je n'aurai plus la force de le quitter. S'il voulait me parler pourquoi ne m'a-t-il pas prévenue ? J'aurais fait provision de courage. Ah ! fit-elle tout à coup en poussant un grand cri, il me semble que j'ai entendu marcher à côté, je suis sûre qu'il est là.
— Il n'est pas là, répondit Esther, du calme ! Il ne peut pas y être, d'abord parce qu'il ne me connaît pas, ensuite parce qu'il ignore absolument où vous vous êtes réfugiée après votre départ. Il n'est pas même certain pour lui que vous soyez encore vivante.
— Pauvre cher ami, il faut le rassurer. Je ne veux pas qu'il me croie morte. Vous lui ferez savoir que je me porte bien, que mon pied est guéri, n'est-ce pas madame?
— Il serait infiniment plus simple de le lui apprendre vous-même. Qui vous empêche de lui faire aujourd'hui, ici même, une lettre où vous lui annoncerez que vous vivez, qu'il a été bien coupable, mais que vous lui pardonnez, ce qui vous passera par la tête, enfin. Il trouvera tout superbe.
— Une lettre ! Il va me la renvoyer sans la décacheter.
— Lui ! il embrassera le facteur qui la lui remettra, fit Esther, perdant de vue son personnage. S'il soupçonnait que vous êtes ici, il serait déjà à la porte, à genoux sur mon paillasson.
Esther se retrouvait dans son élément et la courtisane reprenait le dessus, mais l'exaltation qui s'était emparée de Geneviève l'empêchait de • prêter la moindre attention à des trivialités quelque peu surprenantes chez une dame de charité.
— Le revoir ! se disait Geneviève, affamée de tendresse, et savourant cette manne d'amour qui lui tombait sur le cœur. Lui parler! l'appeler
Max, comme autrefois ! Autrefois, pour elle, c'était quinze jours. Entendre encore sa voix un peu traînante, le soir, sans lumière, s'il le fallait ; se sentir la main serrée par la sienne ; car il aurait beau être furieux contre elle, il ne pourrait moins faire que de lui serrer la main; tout. disparaissait devant ce rêve d'opium, devant ce songe d'une nuit d'été.
" — Allons, asseyez-vous là et écrivez, dit Esther en ouvrant devant Geneviève un buvard incrusté de nacre, placé sur un guéridon.
— Mais, fit observer Geneviève, qui avait déjà pris la plume, où pourrai-je le rencontrer? Jamais je n'oserai retourner dans ma petite chambre de la rue Saint-Martin. Je l'ai quittée d'une façon si brusque !
— En effet, il y aurait là un prétexte à scandale, et c'est ce qu'il est utile d'éviter. Vous ne pouvez reparaître dans cette maison qu'au bras de votre mari.
— Gomment m'y prendre, alors? Je ne peux pas aller le trouver chez son père.
— A coup sûr. Mais je suis là, moi. Comme je tiens à assister à l'entrevue, afin de lui conserver le caractère qu'elle doit avoir, il est tout simple que je vous prête l'appartement où elle aura lieu.
— Je pourrais le voir ici?
— Non, pas ici, dit Esther. Si, par impossible, les pourparlers n'aboutissaient pas, si vous vous décidiez à ne plus le revoir, il est inutile qu'il sache où vous retrouver. Tout est prévu. J'ai la maison qu'il vous faut.
Un sourire plissa les joues d'Esther. Elle avait, avant l'arrivée de Geneviève, esquissé un plan qui venait de s'achever dans son esprit.
— Reprenez la plume, ajouta-t-elle, et écrivez. Je vais vous dicter votre lettre : vous êtes trop émue pour enchaîner deux phrases.
Geneviève la regarda avec componction, et attendit.
A ce point de l'histoire que nous racontons, l'Empire entrait dans cette période de sécurité factice et à'otium sine digrdtate qui s'est appelée, depuis, « le calme effrayant. » Nos troupes revenaient petit à petit du Mexique, où un prince allait rester. Le Palais d'Été de l'empereur de la Chine avait été dévalisé avec effraction et escalade, mais sans trop d'esclandre. Les impôts rentraient, les bestiaux se vendaient ; et pourtant de cette paix du sépulcre, n'était sorti ni un écrivain, ni un peintre, ni un penseur. Tous ceux dont la dictature impériale avait tenté d'accaparer
le talent l'avaient laissé dans les fourrés de Compiègne. Ce gouvernement d'aventuriers, qui ne sera, dans l'histoire, autre chose qu'une aventure, n'avait inspiré qu'un chef-d'œuvre, lequel lui avait porté malheur. Il s'appelait : les Châtiments.
A cette époque, un négociant qui, vingt fois par an, ne risquait pas la faillite, était considéré comme un incapable. Une femme qui devait moins de soixante mille francs à son tailleur passait pour une pauvresse. Un magistrat qui hésitait à recevoir de la préfecture de police ses arrêts tout libellés, était un factieux.
Acheter du charbon de terre, le porter dans un trou creusé avec préméditation, et publier ensuite qu'on venait de découvrir une mine de houille, s'appelait : être dans ses affaires.
A ce moment de notre récit, la France traînée en esclavage comme une femme capturée par des corsaires barbaresques et vendue à la côte d'Afrique, commençait à soupeser ses chaînes et à secouer silencieusement ses membres ankylosés.
Ce n'était pas encore la lutte déclarée, c'était l'opposition anonyme et insaisissable. Un courant de goguenardise sillonnait la France politique. Au théâtre, la moindre phrase à double entente faisait éclater la salle. L'Ecole de médecine sifflait les professeurs dont la présence avait été remarquée au dernier bal des Tuileries. On regardait narquoisement monter la dette publique de cinq cent millions par an. On riait aux enterrements des dignitaires qui touchaient quatre cent mille francs de traitement sur les fonds avoués, flanqués de quatre cent mille autres francs sur les fonds secrets, et que les feuilles officieuses félicitaient d'être morts pauvres.
Les classes dirigeantes, dont la spécialité est d'ignorer l'art de se diriger, ne pouvaient méconnaître ces symptômes de désagrégation. Mais quand il fallut les constater publiquement, au lieu d'avouer qu'il y avait désaffection, le gouvernement crut faire œuvre de génie en déclarant qu'il y avait complot.
Le mot une fois lâché, on ne pouvait se dis-
penser de le justifier. Toute la police du Deux- Décembre reçut l'ordre de dénicher à tout prix des conspirations et d'arrêter des conspirateurs. Ceux qu'on ne trouva pas, on les inventa, et ceux qu'on n'inventa pas, on les appointa. La plupart des sociétés ouvrières furent transformées en sociétés secrètes, et les découvertes en bombes Orsini et en fulminates de toutes -sortes prirent des proportions magistrales.
Mais ce trafic de complots imaginaires offre plusieurs dangers, dont le moindre est que les policiers, occupés à forger et à enchevêtrer des intrigues, s'y embrouillent de telle sorte qu'ils finiraient par passer, sans y croire, à côté d'une conjuration véritable. Tous les oisifs de la Préfecture et les anciens adhérents de la Société du Dix-Décembre, que le calme effrayant laissait en disponibilité, furent réquisitionnés pour les rôles divers qu'ils avaient à jouer dans les attentats qui se préparaient. Les uns devaient cacher chez eux les engins explosibles ; les autres devaient les y découvrir et en envoyer le dessin
aux journaux; d'autres avaient mission de se tenir devant la justice dans un mutisme absolu ; quelques-uns étaient embauchés pour la « scène des aveux » au juge d'instruction ; plusieurs représentaient les agents de Mazzini, et poussés par les titillations du remords, avaient ordre de venir déclarer qu'ils avaient reçu du célèbre agitateur, chacun cinquante mille francs et un poignard pour tuer Napoléon III. A l'audience on produirait le poignard, mais on ne montrerait pas les cinquante mille francs.
Esther était restée en relations d'affaires concernant le salut de l'Etat, avec un sieur Piétremont, qui se disait ancien déporté de 52, et passait pour avoir beaucoup souffert. Ses souffrances n'étaient cependant pas telles qu'il ne se trouvât mêlé à presque toutes les manifestations, invité à presque tous les banquets commémoratifs, et introduit dans presque toutes les réunions clandestines où se traitaient des questions orageuses.
Les différents projets de grèves qui s'agitaient
dans le monde du travail donnaient lieu notamment à des conciliabules d'où la politique n'était pas toujours rigoureusement exclue. Le pseudo-déporté Piétremont avait assisté, huit jours auparavant, à une séance du syndicat de la grève des fondeurs en fer, alors en cours de discussion, et y avait noté avec soin ces paroles imprudentes prononcées par un ennemi du capital :
« C'est par le gibier que les rois commencent et par le peuple qu'ils finissent. Eh ! bien, qu'à son tour le peuple commence par la grève, et il finira par la Révolution. »
C'était plus qu'il n'en fallait pour faire marquer d'une croix rouge la porte de la maison où les grévistes se rassemblaient tous les samedis. Cette maison était précisément située rue Saint- Maur-Popincourt, à l'extrémité nord du faubourg du Temple, c'est-à-dire dans un des quartiers particulièrement signalés. Paris a eu de tout temps des quartiers signalés. Sous le premier Empire, la rue Saint-Marceau avait le pri~
vilége d'inquiéter le vainqueur de Marengo. Sous Louis-Philippe, c'est le faubourg Saint-Antoine qui faisait trembler dans les mains du roi \e parapluie légendaire. Sous le second Empire, les hommes d'ordre exprimaient le désir que Belleville n'eût qu'une seule tête, afin d'avoir la faculté de la trancher d'un seul coup.
Le pouvoir cherchait des complots ; l'agent Piétremont avait vu dans la phrase citée plus haut, un excellent « poupard » à nourrir. Pour revêtir aux yeux de l'autorité le syndicat des fondeurs grévistes de toutes les apparences de ia société secrète, il ne manquait plus à l'intelligent limier que la présence constatée de l'indispensable envoyé de Mazzini, sans lequel un attentat n'avait aucune chance de réussir dans le monde, même officiel.
Piétremont qui, à vingt ans de là, avait été reçu, sous le nom du vicomte de Brady, dans les salons légitimistes d'Esther, s'était ouvert de cette situation à sa vieille camarade.
— J'aurais été bien heureux d'enlever cette
aTaire-Jà avant ma pension de retraite, avait-il dit.
C'est sur ce Piétremont qu'Esther jeta instantanément son dévolu pour empêcher le danger reux choc d'une rencontre entre Max et Geneviève. Il fallait travailler à rendre irrémissible ieur séparation, qui pouvait n'être que momentanée. Elle s'y était engagée vis-à-vis du docteur et surtout vis-à-vis d'elle-même. Une fille honnête était sur le point d'épouser celui qu'elle aimait, Esther eût manqué à tous ses devoirs de dévergondée en ne brisant pas ce mariage.
Max. pouvait, d'un instant à l'autre, tomber en pleurant aux pieds de- la calomniée. La dernière perle du collier, la dernière vertu de l'idole, Piétremont se chargerait de l'enlever en un tour de main. Voilà pourquoi Esther avait souri quand Geneviève avait pris la plume pour écrire sous sa dictée. Or, Esther avait vendu assez longtemps ses sourires pour en connaître le prix. Quand elle en laissait tomber un, ce n'était pas une faveur, c'était un placement.
— Ecrivez, dit Esther à Geneviève, qui se tenait prête à contresigner tous les décrets de son Egérie :
« Monsieur Max. . . »
— Monsieur! fit douloureusement la jeune fille. Non, pas monsieur. Il croirait que je suis fâchée contre lui.
— Vous auriez le droit de l'être. Mais, pour votre dignité comme pour la mienne, il est mieux d'établir une ligne de démarcation entre le Max d'hier et celui d'aujourd'hui. Il ne s'agit pas ici d'un vulgaire rendez-vous, il faut qu'il le comprenne.
« Monsieur Max, » écrivit en soupirant Geneviève, qui se retenait pour ne pas ajouter entre parenthèse : non, va ! pas monsieur, mais mon adoration, mon ange, mon ciel bleu, mon âme et ma beauté !
<( Une dame respectable, continua Esther, me donne le conseil de vous demander une heure l'entretien avant de prendre une résolution dé-
fmitive. Je me rendrai favec elle, demain samedi...
— Pourquoi pas aujourd'hui vendredi ? demanda Geneviève.
— Demain ! demain ! Laissons- lui le temps de se reconnaître. « Demain samedi, dans la maison qu'elle habite rue Saint-Maur-Popincourt, 45.
— Gomment, rue Saint-Maur-Popincourt ?
— Oui, j'y ai un appartement où je reçois, depuis dix ans, les familles pauvres auxquelles je m'intéresse. C'est plus commode pour tout le monde. Nous le verrons là, et, comme je vous le faisais observer, si cette conversation doit être la dernière, vous le quitterez sans crainte de scandale et sans avoir à redouter de sa part aucune persécution ultérieure.
« Popincourt, 45, » dit Geneviève, répétant les deux derniers mots qu'elle venait d'écrire.
« Vous direz simplement ceci au concierge, reprit Esther, continuant à dicter : Je suis attendu au troisième. II vous conduira lui-même auprès de nous.
ce Nous vous attendrons à partir de 8 heures du soir.
« Recevez, monsieur Max, mes salutations. » Maintenant, signez.
— Dieu ! que cette lettre est sèche ! s'écria Geneviève. Il est impossible de rien imaginer de plus sec.
— Vous ne pouvez cependant pas vous jeter à sa tête !
— Mais s'il allait se figurer que je veux le voir pour lui dire des sottises?
— Ce n'en serait pas plus mauvais. Je ne vois aucun inconvénient à ce qu'il ait quelque incertitude sur l'accueil qui lui sera fait... Gervais !
Le domestique parut en négligé d'antichambre.
— Gervais, dit Esther, remettez une livrée, et portez vous-même cette lettre au concierge de la maison de la rue Louis-le-Grand, 23. Vous recommanderez vivement qu'on la monte sans retard au destinataire. Vous entrerez de votre personne dans la loge, de façon à ce que votre
toilette soit remarquée. Ah ! vous mettrez la livrée à boutons armoriés.
Gervais prit la lettre, s'inclina et sortit. Geneviève aurait voulu s'élancer sur ses pas, mais la présence de Mme la baronne lui imposait une réserve qu'elle réussissait avec peine à maintenir. Ne pouvant encore se jeter au cou de Max, elle se prosterna aux genoux d'Esther, et voulut à toute force les lui embrasser.
— Pas d'enfantillage, dit celle-ci en la relevant et en la serrant maternellement sur son cœur. En m'occupant de votre bonheur, je pense un peu à ma fille. Si nous réussissons, c'est elle qu'il faudra remercier. Vous la remercierez, n'est-ce pas ?
— Oh! madame! dit Geneviève, sa pensée ne me quittera plus.
— Maintenant, pas un mot à personne, mon enfant, pas même ou plutôt surtout à cette malheureuse petite Clémentine, qui m'inquiète bien. Heureusement, vous la verrez encore aujourd'hui
et puis ce sera tout. Je vais aviser à vous séparer d'elle.
Geneviève retourna rue Richelieu, ayant dans le cœur et sur les lèvres toutes les musiques de la passion qui délire. Esther, qui ne délirait jamais, s'assit devant le buvard laissé ouvert et écrivit au compère Piétremont cette contrepartie de la lettre de Geneviève :
« Demain samedi, à huit heures, un jeune homme blond, grand et très distingué, est attendu à la soi-disant réunion des grévistes fondeurs en fer. Il aura Mans sa poche des listes déjà couvertes de noms. Il vient recruter des affdiés. Faites établir une souricière. Tout fait supposer que la capture sera sérieuse. »
Elle cacheta le billet, se leva pour aller devant sa glace rectifier ce que sa coiffure, improvisée pour Geneviève, avait de par trop bel oiseau, mit un chapeau noir, un manteau de drap gris tout uni, prit à la main le papier destiné à Tagent, afin de le remettre au premier commifsionnaire stationné sur sa route, et descendi
par l'escalier de service, après avoir dit en passant à la bonne, assise dans la cuisine :
« Vous avez congé jusqu'à huit heures. Je vais demander à dîner à Frédérique. »
Max avait atteint, depuis quelques jours, ce paroxysme d'inquiétude et de désolation qui n'est pas exempt de calme, tant celui qui souffre de cette situation intolérable est convaincu qu'elle ne peut durer.
— Il va se produire un phénomène quelconque qui modifiera cet état de choses, se disait-il. Sera-ce une cheminée qui me tombera sur la tête et me fera perdre subitement le souvenir? Sera-ce une paralysie foudroyante ? Sera-ce enfin un mot de Geneviève qui me renseignera sur ce qu'elle est devenue et conséquent ment sur ce que je vais devenir ?
Lorsque le concierge de la maison lui remit la lettre de Geneviève, avec ces mots :
ce Voici ce qu'un domestique en livrée vient d'apporter pour vous, »
Max fut pris, en reconnaissant l'écriture, d'un saisissement indéfinissable.
— Geneviève fait porter sa correspondance par des laquais à armoiries, pensa-t-il ; voilà qui est passablement menaçant... Ah! c'est le domestique de la dame dont elle me parle, se dit-il avec un soupir de soulagement, après avoir comme avalé d'un coup d'œil les quatre lignes que lui adressait sa maîtresse.
Il avait toutes les preuves qu'elle s'était outrageusement moquée de lui. Cette boucle d'oreille rapportée ingénument par la femme de chambre et qu'il avait encore dans sa poche ; cette fuite, ou mieux cette évasion précipitée de Geneviève se donnant un quart d'heure auparavant comme incapable de tenir sur ses pieds ; la certitude où semblait être son père de la trahison de la jeune fille, et jusqu'au dédain du
vieux Poil-de-Brique pour la race à laquelle elle appartenait, tout devait lui crier aux oreilles que les arguments contradictoires à opposer à de pareilles évidences ne pouvaient appartenir qu'à un- nouvel échafaudage de méprisables gasconnades. Max ne songea pas un instant à refuser ce rendez- vous.
— Enfin, ie vais donc avoir une explication, murmurait-il, en repliant dans ses doigts le billet qu'il plaçait tantôt dans un gousset, tantôt dans l'autre.
Les explications ne lui avaient pas manqué, mais il était décidé à considérer comme catégoriques seulement celles que lui fournirait . Geneviève et dont elle sortirait plus blanche que jamais.
Geneviève aurait offert le rendez-vous sous condition qu'elle n'expliquerait rien, que Max l'eût accepté avec le même empressement. Après quinze jours de séparation, d'exaltation et de solitude, ce n'est plus à l'explication qu'on tient, c'est à la femme.
Quand Max retrouva son équilibre, son premier sentiment fut celui de l'humiliation devant la joie folle qui le possédait.
— Pas un mot à mon père, se dit-il, mon intention étant de ne tenir aucun compte des observations qu'il pourrait me faire. Celui qui doit m'empêcber d'aller demain rue Saint-Maur- Popincourt, 45, n'est certainement pas encore fondu.
La lettre portait huit heures du soir. Le lendemain, Max se mit en route à six heures et quart, sous prétexte que la rue Saint-Maur-Popincourt confinait aux boulevards les plus extérieurs et que la situation topographique lui en était inconnue. Il est vrai que s'il en ignorait le chemin, le cocher de la voiture qu'il prit le connaissait et ne devait guère employer plus de vingt minutes à le parcourir. Mais l'impatience de Max ressemblait à celle des bourgeois fous de spectacle, qui se croient obligés d'aller, dès trois heures de l'après-midi, faire queue à îa porte d'un théâtre abonné à des recettes de quatre cents francs.
Il n'était pas encore sept heures quand la voiture de Max s'arrêta devant la porte d'une maison à tournure décrépite, dont la vétusté se constatait par le mot portier, peint en bâtarde sur la porte de la loge, où dînait en famille un homme âgé, auquel il débita la leçon prescrite :
« Je suis attendu au troisième. »
— . Ah ! c'est vous ! fit le portier, qui avait indubitablement été averti. Très bien. Personne n'est encore arrivé, mais si vous voulez me suivre, je vous introduirai. Je ne suppose pas que vous restiez longtemps seul.
Le portier monta l'escalier, précédant Max jusqu'à une porte étroite. Il la lui ouvrit et le fît entrer dans une grande pièce qui ne ressemblait ni à une salle à manger, ni à un salon, ni à une salle d'études, ni à un atelier. Au milieu de la chambre, une table longue, en bois blanc, insuffisamment fixée sur deux X, et au milieu de la table une lampe suintant l'huile, ombragée par un abat-jour vert, que les infiltrations graisseuses avaient rendu gris. Sept ou huit
chaises de paille semblaient causer autour de la table, au bas-bout de laquelle un encrier était resté ouvert. Au reste, pas un papier, pas un livre, pas de pendule sur la cheminée, aucune installation. %
Max, laissé seul dans cette espèce de galerie, se mit à en arpenter le parquet vermoulu, se •demandant par quelle bizarrerie Geneviève avait choisi pour le recevoir un réduit si peu favorable à une causerie intime. Ce dénûment cadrait peu avec la livrée bleu de ciel du domestique porteur de la lettre.
Mais l'esprit et le cœur de Max étaient préoccupés à ce point que ses yeux s'habituèrent vite aux singularités du lieu.
— Dès qu'elle va m'apparaîtra, je ne pourrai pas m'empêcher de la prendre entre mes bras et de l'embrasser comme du pain. D'ailleurs, il vaut mieux que je le fasse tout de suite. Si par hasard elle n'est pas sans reproche, je n'aurais , plus le droit de l'embrasser après l'aveu de sa culpabilité Il y a seulemeiit deux mois, qui
m'aurait dit qu'elle m'était si chère et si indispensable ? Il est vrai qu'alors je n'étais pas jaloux. Et je restais quelquefois deux ou trois jours sans mettre le pied chez elle. Il me semble que maintenant je ne la quitterais pas d'une semelle. Laisser une femme seule, quelle aberration !
Il repassa, à quatre ou cinq reprises consécu* tives, le roman de ses amours, jusqu'à l'heure nébuleuse où il avait vu sa Geneviève étendue inanimée sur la chaussée de la rue Saint-Martin. Il se hâtait de glisser sur cet épisode, origine de tous ses doutes, et cause première de leur séparation.
<c Après tout, se disait-il, j'ai bien fait semblant d'être à la mort pour la forcer à venir chez moi, pourquoi n'aurait-elle pas feint de se suicider pour m'obliger à l'épouser? Chacun pour soi, au fait. »
Après être revenu plusieurs fois sur cette idée qui excusait sa faiblesse, il regarda sa montre : il était sept heures dix.
Il reprit le cours de ses méditations, passant de l'extrême confiance à la plus soupçonneuse inquiétude.
— Admettons un instant qu'elle ait un amant, fit-il en sentant ses jarrets fléchir sous cette pensée. Que lui répondrai-je si elle vient me faire l'ouverture suivante : «Quand j'ai compris t[ue la lumière allait se produire sur ma fausse tentative et que je ne serais jamais ta femme, j'ai cédé aux sollicitations d'un autre. Aujourd'hui je m'aperçois que je ne peux vivre heureuse sans toi. Je te reviens repentante et désillusionnée. Il ne sera jamais question de mariage entre nous, et je continuerai à t'aimer comme une maîtresse fidèle. » Si elle me tient ce langage, me jetterai-je sur elle pour l'étrangler de mes propres mains, ou la presserai -je contre mon cœur en mêlant des larmes d'oubli à ses larmes de honte ?
Max flottait entre ces deux solutions, et ij allait probablement se décider pour la seconde, quand un coup de sonnette extrêmement via-
lent et prolongé vint couper court à ses irrésolutions. Il alla vivement à la porte, derrière laquelle, avant d'ouvrir, il eut le temps de percevoir le bruit légèrement cuivré d'une robe de soie qui s'agite.
« C'est elle ! » fit-il.
Et le mouvement de son doigt sur la gâchette de la serrure, fut arrêté par cette réflexionpoignante :
— Gomment vient-elle en costume de soie ? Elle est sortie de chez elle vêtue d'un peignoir de laine et elle n'a envoyé chercher aucun de ses effets.
Cependant la main avait été aussi rapide que la pensée. La porte s'ouvrit. Une femme sans chapeau, mais la tête et le visage entièrement couverts par un grand voile de Chantilly noir, la taille serrée dans un costume de faille illustrée sur fond gris, avec dessin de fleurettes mauves, et chaussée de bottines mordorées, vierges de tout contact avec le pavé des rues, entra en marchant impétueusement sur Max qui avait
involontairement reculé. Arrivée à deux pas de celui qu'elle cherchait, elle enleva, d'un geste dégagé, la dentelle qui obscurcissait ses traits.
Ce n'était pas Geneviève.
Elle saisit Max par le bras avec une telle audace et l'entraîna si précipitamment vers l'escalier, qu'il eut à peine le loisir de reconnaître que l'inconnue était grande, blonde d'un blond cendré, extrêmement pâle, avec un teint du Nord, les yeux d'un bleu turquoise et qu'elle avait au plus vingt-cinq ans.
— Ma voiture nous attend. Venez vite ou vous êtes perdu, lui dit-elle.
— Perdu ? A propos de quoi perdu ? fit Max en résistant quelque peu.
— Parce qu'avant cinq minutes vous allez
être arrêté. Allons, venez! Ah! je suis
arrivée trop tard !
En effet, la porte restée entrebâillée venait de s'ouvrir toute grande, et un groupe noirâtre se tenait sur le seuil.
La salle était à peu près complètement noyée
dans l'ombre: L'abat-jour placé immédiatement au-dessus du bec de la lampe laissait seulement passer un maigre jet de lumière, dans lequel saillit en avant de l'escouade une proéminence entourée d'un arc-en-ciel.
La proéminence était un ventre et l'arc-enciel l'écharpe d'un commissaire de police dont le reste, perdu dans l'obscurité, .demeurait à l'état d'énigme. Cet abdomen tricolore s'exprima ainsi, d'une voix qui se faisait grosse pour se donner l'accent convaincu :
« Au nom de la loi, je vous arrête. »
— Vous m'arrêtez ! moi ! s'écria la dame blonde, dont l'entrée avait précédé de si peu celle du commissaire de police.
— Je n'ai pas d'ordre pour vous, madame, répondit l'abdomen ; vous pouvez vous retirer. Néanmoins, comme peut-être il y aura lieu de vous faire appeler, vous voudrez bien nous laisser votre adresse.
— Oh î monsieur ! voyez à quels désagréments vous pouvez m'exposer! fit-elle en rougissant»
— Soyez tranquille, madame, répliqua l'écharpe, nous savons être discrets. D'ailleurs, si vous refusiez de nous donner vos nom, prénoms et qualités, nous avons mille moyens de les savoir quand même.
— Il suffit. Je me nomme la comtesse Pizajceiï. Je loge rue Neuve-des-Mathurins, n° 6. .Si vous croyez que je vous trompe, vous pouvez faire interroger mon cocher, puisque mon coupé est en bas.
— Nous ne vous demandons rien de plus, dit le ventre en rentrant dans l'ombre pour taire place à l'étrangère... Laissez passer madame, vous autres ! ajouta-t-il très haut, ce qui indiquait la présence sur le carré d'une seconde escouade destinée à renforcer la première.
— Votre innocence est évidente ! dit la jeune femme à Max. N'ayez aucune inquiétude. Je veillerai sur vous.
Et elle sortit fièrement entre la haie des agents, comme une reine qui regagne son carrosse, après une revue de ses troupes.
Le commissaire de police fit signe à deux de ses hommes, qui commencèrent à inventorier des yeux et des mains les moindres objets, regardant sous les chaises, sous la table, sous l'encrier, sous la lampe; puis à deux autres, qui se mirent à fouiller Max, à qui la surprise avait ôté jusqu'à l'envie de se rebiffer.
On lui enleva son portefeuille, on examina les coins de son mouchoir pour constater à quelles initiales il était marqué, on lui saisit dans la poche extérieure de sa jaquette le billet de Geneviève.
Le commissaire de police lut le papier, le retourna pour n'en rien perdre, et le serra dans une serviette en cuir noir qu'il portait sous le bras.
— Maintenant, marchons ! dit-il.
Max se trouva instantanément entouré d'un état-major d'argousins, au milieu desquels il descendit les trois étages qui aboutissaient à la rue.
— .Est-ce que je vais me montrer dehors avec
cette escorte? fut la première impression dont Max se rendit compte d'une façon à peu près lucide.
Heureusement, un fiacre attendait devant ia porte.
— Un homme sur le siège et deux dans la voiture, ce sera assez, dit le chef de la bande noire ; les autres resteront ici au guettage, ajouta-t-il dans l'argot du métier.
Max se trouva, sans trop savoir comment, assis dans le fiacre, en face de deux êtres moustachus à chapeaux gras et limés sur les bords.
L'Empire a été le paradis de la police. Sous les autres régimes, les côtés inavouables de la profession imprimaient à ceux qui l'exerçaient un certain cachet de modestie. Les arrestations du 2 Décembre, exercées sur des notabilités politiques de premier ordre, relevèrent le métier au point que le dernier des sergents de ville finit par se considérer comme le collaborateur du chef de l'Etat. Le plus grand nombre d'entre eux poussaient la familiarité jusqu'à se
tailler la barbe de façon à lui ressembler. Tous semblaient dire en faisant circuler la foule, les jours de fête publique :
« J'aurais pu exercer les fonctions d'ambassadeur ou de référendaire à la Cour des Comptes, j'ai préféré celles d'agent de police, comme plus flatteuses, bien que moins lucratives.
Les deux « curieux » qui étaient échus à Max essayèrent de lier conversation avec leur client :
« A cette époque-ci de l'année, il fait déjà bien vilain temps en Angleterre, » dit le plus âgé.
Max, qui n'avait jamais mis le pied sur le sol anglais, s'abstint de répondre, bien qu'il n'aperçut pas l'intention cachée sous cet aphorisme.
Ce mutisme tua dans son germe toute tentative de dialogue, et les trois voyageurs roulèrent silencieusement jusqu'au dépôt de la Préfecture de police, où la voiture s'arrêta.
Il était trop tard pour obtenir une chambre particulière^ et après avoir déclaré à l'employé du greffe ses noms et ceux de ses père et mère, Max fui jeté dans une de ces sales fétides, suin-
tantes et glaciales qui ont été décrites cent fois.
Il s'y promena toute la nuit, tant pour se réchauffer que pour secouer et débrouiller ses facultés cérébrales, engourdies par l'étonnement.
(( Geneviève me donne rendez-vous dans un quartier excentrique, et, au lieu de Geneviève, c'est une comtesse Pizareff qui m' arrive, suivie, à cinq minutes de là, par un commissaire de police qni m'arrête. Que peut bien signifier cette charade et que pensera mon père quand il apprendra que je ne suis pas rentré? »
Tel est le cercle étroit dans lequel tourna son noctambulisme, interrompu à courts intervalles par l'introduction dans la salle où il errait, d'une population disparate qui s'y empilait insensiblement d'une manière inquiétante pour la respiration et aussi pour l'odorat.
Le fils du docteur Houzelot n'éprouvait d'ailleurs aucune crainte sur l'issue de son arrestation. Il croyait à un malentendu, à quelque erreur de nom ou de personne et s'attendait à être
rendu à la liberté, dès qu'une confrontation quelconque aurait eu lieu.
Aussi fut-il désagréablement émotionné quand, au lieu de lui ouvrir les portes du dépôt, on lui ouvrit celles de plusieurs voitures cellulaires dans lesquelles il vit monter successivement ses compagnons de chambrée.
Il se disposait à pénétrer comme eux dans une de ces boîtes sinistres où les hommes sont rangés comme les dés d'un jeu de dominos ; mais au moment où il levait un pied résigné pour accomplir l'humiliante ascension, il se vit retenu par un gardien, qui lui dit :
« Pas vous, monsieur, pas vous. On vous a amené une voiture bourgeoise. »
Et on lui fit avancer un nouveau fiacre, dans lequel il monta flanqué de trois nouveaux agents.
— Il faut croire que je suis un prisonnier d'importance, pensa-t-il. Ce n'est pas toujours de vol que je suis accusé. Voilà déjà un renseignement.
Cette fois, c'est devant le guichet de la prison
de Mazas qu'on le fit descendre. Lorsqu'après une nouvelle constatation d'identité, il se trouva, en tête-àrtête avec un hamac suspendu dans une cellule de cinq pas de long sur deux de large, il se demanda si on ne se moquait pas de lui. Cependant, il était toujours sans inquiétude, le caractère du prisonnier en prévention étant, quel que soit le crime dont on l'accuse, de se sentir volontiers rassuré. Max avait tant de raisons de se croire victime de quelque quiproquo ridicule, qu'il ne pouvait prendre sa détention au sérieux. Vers neuf heures du matin, il eut un véritable accès de gaieté quand on lui apporta la soupe de la maison.
— C'est probablement l'affreux Mathussem qui me fournit cette nourriture. Jamais je n'accepterai pour beau-père un homme qui sert à ses gendres des potages aussi détestables, pensa-t-il, après avoir mouillé ses lèvres à la gamelle.
Il la reposa presque intacte sur la table et se dit, en riant tout haut :
« Il pourra ajouter ce bouillon-là à la dot de sa fille. »
En somme, n'était le chagrin de n'avoir pas revu Geneviève, qu'il n'osait soupçonner d'avoir participé en rien à son aventure, il n'aurait pas regretté outre mesure d'avoir fait connaissance avec ce fameux Mazas, qui, depuis le Deux Décembre, semble, dans l'opinion des masses, avoir repris la suite des affaires de la Bastille.
Vers trois heures, un gardien vint ouvrir la porte de sa cellule en l'invitant à sortir.
— Est-ce que je suis libre? demanda Max.
— Non, pas du tout.
— Où nous rendons-nous, alors?
— A l'instruction.
— Je vais donc connaître mon crime, se dit Max.
Il eut envie, car en prison on bavarderait avec une chaise, de faire part à son gardien de cette circonstance qu'il allait à l'instruction avec l'idée, non de raconter ce qu'il avait fait, mais de l'apprendre ; puis il réfléchit que les malfai-
teurs les plus avérés ont l'habitude de se montrer extrêmement surpris quand on les arrête, et il eut peur de laisser cette impression à celui qui l'accompagnait. Il renonça donc à parler de lui-même et se contenta de placer cette question :
— N'est-ce pas M. Mathussem qui a l'entreprise des vivres de la prison ?
— Non, M. Mathussem n'a eu jusqu'ici que les départements, répondit le gardien, qui regarda immédiatement Max comme un gibier de maisons centrales.
Celui-ci ne se douta même pas de l'effet produit par sa demande.
— Il paraît que Mlle Léocadie n'est pour rien dans la soupe de ce matin, se contenta-t-il de penser.
Il entra au greffe, où on le fit asseoir devant une table, de l'autre côté de laquelle était installé un personnage maigre, osseux, à favoris longs quoique rares, et à physionomie ascétique.
C'était l'homme que nos jurisprudents ont décoré du nom baroque de juge d'instruction.
Cet instructeur chercha préalablement à s'instruire en faisant porter l'interrogatoire sur les suppositions les plus saugrenues. Il demanda à Max dans quel but il allait à Londres au moins une fois par mois.
Max répondit qu'il n'était jamais allé à Londres, qu'il n'avait jamais eu l'occasion d'aller à Londres, et qu'il ne savait pas pourquoi on le questionnait sur le but qu'il poursuivait en allant à Londres, puisqu'il n'y avait pas encore mis les pieds.
On lui demanda alors s'il était franc-maçon. Axiome : quand un juge d'instruction se trouve en présence d'une accusation qui manque de solidité, il demande à son prévenu s'il est francmaçon.
Max n'était pas franc-maçon. Le magistrat l'interpella alors sur ce fait que sa mère étant d'origine italienne, il devait, lui Max, parler
l'italien au moins aussi correctement que le français.
Max déclara que sa mère était née en Tonraine, de parents français, que lui Max ne connaissait pas un mot d'italien, et que si le juge d'instruction continuait à lui débiter des coq-àl'âne de cet ordre, il refuserait, une fois pour toutes, ,de répondre.
Le tortionnaire, qui n'en était qu'aux préliminaires, comprit que l'heure était arrivée d'effrayer Max, et lui signifia qu'il était poursuivi pour avoir fait partie d'une société secrète, ayant pour objet de changer la forme du gouvernement existant.
— La société dont je faisais partie était, en effet, tellement secrète qu'elle ne m'avait pas même dit son secret. Quand un commissaire de police est venu m'arrêter, j'étais seul, dans une maison que je ne connaissais pas, au milieu d'une chambre où je n'étais jamais entré.
— Mais, dans cette maison que vous ne con-
naissiez pas, vous attendiez des amis que vous connaissiez ?
— J'attendais quelqu'un, mais non « des amis. » — C'est singulier, car ces amis que vous n'attendiez pas sont venus aux lieu et place de la personne que vous attendiez. Il serait même oiseux de nous cacher leurs noms, car ils sont à peu près tous sous la main de la justice, dit le juge en regardant Max avec une fixité persistante. • — Ma foi, si ces « amis » sont arrêtés, je le regrette, répliqua Max du même ton presque enjoué, mais comme de ma vie je n'ai eu le bonheur d'en apercevoir un seul, je ne puis prendre qu'une part relative au désagrément dont ils sont victimes.
— Ainsi, vous affirmez ne pas être un agent de Mazzini chargé de le mettre en communications avec le groupe d'individus que nous recherchons actuellement ?
— Ah! par exemple, fit le jeune homme, Mazzini pourrait se vanter d'avoir mal placé sa confiance. Non, monsieur, non, si vous croyez réel-
lement tenir un agent de Mazzini, vous avez été induit dans une grossière erreur.
— Mais alors, nommez-nous la personne qui devait venir vous trouver, rue Saint-Maur-Popincourt, 45, à 8 heures du soir.
Max réfléchit que ses amours n'avaient rien de mystérieux, et que Geneviève s'était trop notoirement montrée comme sa maîtresse pour songer jamais à se plaindre d'avoir été compromise par ses indiscrétions. Il répondit :
— La personne que j'attendais est une femme, ou plutôt ma femme.
— Mais enfin, reprit le juge redevenant presque un homme, il est particulier, vous en conviendrez vous-même, qu'un jeune homme aussi distingué que vous ait un rendez-vous avec une femme, dans un quartier aussi misérable et dans une maison aussi délabrée que celle où vous avez été appréhendé au corps.
— J'en conviens, dit Max, mais ce n'est pas moi qui ai choisi le lieu du rendez-vous. J'ai reçu une lettre de Geneviève m'invitant à me
LES DÉPEAVÉS 439
trouver hier samedi, à huit heures, rue Saint- Maur-Popincourt, 45, au troisième. Je me suis rendu à huit heures, au troisième, rue Saint- Maur-Popincourt. Je n'ai rien de plus à vous raconter.
— Vous ne ferez, en outre, aucune difficulté de reconnaître à quel point il est étrange que l'heure de votre entrevue avec la personne dont vous parlez, coïncide exactement avec celle d'une réunion politique tenue dans le même endroit. Il y a là une fatalité tout à fait déplorable.
— C'est mon opinion, reprit Max, frappé des déductions de son juge ; et vous me rendriez un véritable service si vous étiez en mesure de m'expliquer ce singulier concours de circonstances. On a saisi sur moi la lettre qui m'assignait le rendez-vous. Si elle se retrouve, vous pourrez voir par vous-même que...
— La lettre est au dossier, dit le juge-instructeur en la tirant d'une chemise en papier gris. Si ce n'est pas là un mot d'ordre que vos amis
vous ont donné, c'est un piège que quelqu'un vous a tendu.
Ce mot : piège fit tressaillir Max. La lettre de Geneviève, un piège ! C'était affreux à supposer et cependant c'était possible. Le juge lui lut ce premier interrogatoire, qu'il écouta d'une oreille distraite et qu'il signa d'une main machinale. Geneviève l'attirant dans une maison surveillée par la police pour l'y faire arrêter, il n'y avait plus rien au delà.
Une fois rentré dans sa cellule, il resta plongé jusqu'au lendemain dans un abîme de méditations plus incohérentes les unes que les autres. Il aurait voulu voir son père. Comment n'avait-il de lui aucune nouvelle ? Savait-il seulement son aventure ? Comme il allait se tordre de rire quand Max lui apprendrait à qui il était redevable de son incarcération, car l'affiliation à la société secrète ne pouvait être sérieusement maintenue après les explications qu'il venait de produire. Le seul côté grave de l'incident était la nouvelle trahison de Geneviève.
— Le n° 29, au parloir! cria la voix d'un gardien. Le n° 29, c'était lui. On vint le déboucler, et, un instant après, il se trouvait en face de la jeune comtesse Pizareff, l'ange gardien qui lui était apparu un instant à la clarté d'une lampe mal émêehée, et qu'il eut quelque peine à reconnaître à travers le double grillage qui les séparait l'un de l'autre.
— Me pardonnerez-vous? dit la jeune femme un peu confuse ; je me suis permis de me présenter à la Préfecture comme votre cousine, et 'ai pu obtenir l'autorisati on de vous voir.
— De m'apercevoir, tout au plus, répondit Max. Ce treillis est serré comme un masque d'armes, et si vos traits ne s'étaient pas instantanément gravés dans ma mémoire, lorsque vous
— Pardon, monsieur, interrompit l'étrangère avec la vivacité d'une femme blessée de ce ton quelque peu cavalier; je ne serais certainement pas venue si je n'avais une bonne nouvelle à vous annoncer et, au besoin, un témoignage à vous
offrir. Votre arrestation, j'en ai l'assurance à cette heure, n'aura aucune suite fâcheuse. Le hasard m'a mise au courant de la basse vengeance dont vous êtes aujourd'hui victime. Si l'affaire prenait une tournure inquiétante, n'hésitez pas à me faire appeler ; je révélerai toute l'intrigue.
— Je commence en effet à soupçonner qu'il y a contre moi, de la part de quelqu'un, un acharnement prémédité, répliqua le jeune homme un peu humilié, devant une jolie femme, de la naïveté avec laquelle il avait donné dans le panneau. Heureusement, ajouta-t-il, le plus puni n'est pas celui qu'on pense, car les ennuis de la prison sont largement compensés par les surprises du parloir.
— Monsieur, je vous en supplie il y a là
des gardiens, murmura la comtesse au comble de l'embarras. Elle parut renoncer à reprendre la conversation, et, après un moment de silence mutuel, elle dit à Max :
« Ma visite est terminée, vous souffrirez que je me retire. »
— Vous reviendrez demain, n'est-ce pas, ma cousine?
— Qui sait si vous ne serez pas mis en liberté aujourd'hui même!
— Ce ne serait pas une raison pour ne plus vous revoir.
— Me revoir ! à quoi bon ? puisque vous n'auriez plus besoin de moi,
— Un instant, alors! Si, une fois dehors, je dois vous perdre, je suis capable de m'avouer coupable pour rester toute ma vie dans les fers.
— Monsieur, je vous salue, fut la seule réponse que ce dernier lazzi reçut de la jeune femme, qui s'éloigna « d'un pas sévère », comme dit la ronde du Brésilien.
Après avoir fermé la lettre où elle avertissait son collègue et ami Piétremont de la présence probable de Max à la réunion de la rue Saint- Maur-Popincourt, Esther avait dit à sa bonne : « Je vais demander à dîner à Frédérique. » Frédérique était une des éventualités féminines sur lesquelles Esther avait tablé pour accompagner Max dans le voyage de consolation qu'on lui préparait. Fille d'un officier russe tué en Crimée, Frédérique avait épousé, à dix-sept ans, un négociant en fourrures établi à Odessa. Dans les fréquentes
allées et venues de son mari, qu'elle accompagnait souvent à Paris, elle s'était perfectionnée dans la langue française, qu'elle avait fini par parler couramment, ce dont le négociant Pizareff était très fier. Il l'avait épousée sans dot, pour sa beauté, mais comme il n'était lui-même ni jeune, ni particulièrement séduisant, il se considérait encore comme son obligé.
C'est pourquoi Frédérique n'avait mis aucun scrupule à lui faire payer cher son obligeance. Certains ménages sont une variété du partage de Montgommery : tandis que la femme entasse ^es robes dans ses armoires et les mouchoirs de dentelle dans ses nécessaires, le mari porte des gilets déchirés aux poches et des cravates limées aux plis. L'épouse devient alors pour l'époux une sorte de chapelle ardente, aux parois de laquelle il dépose, comme des ex-voto, tcrates les superfluités dont il se prive lui-même.
Frédérique, tout en se laissant décorer comme une statue, en avait gardé la froideur. Chez quel-
ques natures privilégiées la lame use le fourreau, chez d'autres, le fourreau protège la lame. MmePizarefï semblait à jamais fortifiée contre les entraînements d'une passion quelconque par la cuirasse de frimas qui défendait son tempéramment lymphatique. Toutes les étincelles pouvaient tomber sans danger d'explosion sur. cette poudre mouillée. L'amour, que les plus sceptiques consentent à admettre tout au moins comme l'échange de deux sensations, était pour elle une ce corvée ».
La situation embarrassée d'une grande maison, dans laquelle le bon Pizareff avait engagé la plus grosse partie de sa fortune, ayant nécessité son départ subit pour l'Allemagne, il n'avait pas hésité à laisser dans Paris, où il se trouvait alors avec elle, sa femme seule, pendant les quinze jours dont il avait besoin. Il monta en cheminée far parfaitement confiant dans l'incurable placidité de Frédérique.
C'est un dicton généralement répandu que la froideur physique est pour une femme une ga-
rantie de sa bonne conduite. Ce calcul n'aurait pas été nombre de fois démenti par les faits qu'il le serait par le raisonnement. La femme passionnée cède par passion, la femme froide cède par lassitude., par insouciance, quelquefois même par générosité. La chute pour une âme ardente qui en prévoit les émotions, les transports, les enivrements et consécutivement les douleurs, est une initiation solennelle, presque sacrée, devant laquelle elle recule avec quelque effroi.
ce Cet homme, qui est aujourd'hui un étranger pour toi, vas-tu donc* le rendre le témoin et le confident de sensations inénarrables, de crises insensées, d'extravagances involontaires, » ne peut s'empêcher de crier la pudeur alarmée, dans l'oreille de celle qui sent approcher l'heure où elle va se donner tout entière. En revanche, la créature à sang-froid, qu'aucun courant magnétique ne sollicite et qu'aucun baiser ne brûle, a d'autant moins d'énergie pour la lutte qu'elle accorde moins d'importance aux conséquences
de la défaite. Non-seulement elle ne peut s'habituer à se reprocher comme un crime ce qui la laisse'si indifférente, mais elle a quelque peine à se croire plus engagée après qu'avant ce prétendu abandon, dans lequel elle ne s'abandonne pas. L'infidélité lui paraît un tel enfantillage, que la vertu ne lui semble qu'une convention.
— Comment, se dit-elle à chaque faiblesse nouvelle, voilà ce dont les hommes sont jaloux ! Ça n'en vaut vraiment pas la peine.
Les quinze jours demandés par le mari de Frédérique, s'allongèrent en trois longs mois, au bout desquels il revint à Paris annoncer à sa femme que la faillite de la grande maison de Berlin entraînerait peut-être la sienne. Frédérique avait, pendant ses trois mois de solitude, commandé deux robes par mois, acheté trois parures de trois mille francs chaque et quatre douzaines de chemises garnies d'interminables mètres de point d'Alençon. Quand le désolé Pizarefî la supplia de vouloir bien décommander les deux tiers de cette cargaison, Fré-
dérique demanda à son mari, le plus naïvement du monde, ce qu'il comptait faire désormais d'une femme à qui il ne pourrait plus donner autant de chemises garnies de point d'Alençon qu'elle se permettrait d'en désirer.
Un an après, Frédérique, plus ornementée que jamais, et portant fièrement son adultère sur l'oreille, quittait son mari ruiné et failli, et venait commencer à Paris sa campagne de France, armée de ses cheveux d'un blond tout septentrional, de ses yeux d'un bleu polaire, de son insensibilité à toute épreuve, et munie de son contrat, ce qui lui permettait de dire trois fois par jour :
« N'oubliez pas, je vous prie, que vous parlez à une femme mariée. »
La mort de ce mari, survenue à quelque temps de là, l'avait laissée dans une détresse momentanée qui l'avait obligée à des capitulations d'ordres divers. Elle y avait puisé, du moins, une confiance sans limites dans cette force inconnue, qui lui permettait de jouer tous
les sentiments sans se laisser entamer par aucun. Un pas polonais dansé en costume national, dans un bal donné par Esther, l'avait mise en relief, au point que deux mois n'avaient pas passé sur cette Varsoviana, que Frédérique était à la fois couverte de diamants et de dettes.
Elle était installée à Paris depuis six ans et en avait à peu près vingt-cinq, lorsqu'Esther songea à l'intéresser dans la trame ourdie contre le bonheur de Geneviève.
Les deux femmes ne s'étaient pas vues depuis environ un an. Elles s'attendrirent, s'appelèrent ma chérie, mon trésor, mon bon chat, Frédérique jura à Esther qu'elle ne l'avait jamais trouvée si jeune.
Esther qui depuis trente-cinq ans appelait <c mon trésor » des femmes qu'elle ne pouvait pas souffrir, savait à quoi s'en tenir sur les démonstrations de la marmoréenne Frédérique, et mit promptement une digue à ce débordement de sympathies.
— En voilà assez, dit-elle tout à coup, j'ai à
te parler affaires. Que penserais-tu de vingt mille francs ?
— Ah ! ma chère, ce serait mars en Carême. J'ai été indignement quittée, il y a quinze jours. Je te conterai ça.
Esther lui développa alors la combinaison. Il s'agissait d'enlever un fils de famille, avec l'assentiment du père, et de le rendre au bout de trois mois, radicalement guéri d'un amour inquiétant pour tout le monde.
— Je ferai de mon mieux. Où est-il ce jeune homme ?
— Voilà. Le difficile est de le rencontrer. D'autant que j'ai trouvé un chef-d'œuvre pour le séparer de celle qu'il cherche depuis quinze jours ; c'est de le faire arrêter par la police dans la chambre même où elle lui aura écrit d'aller l'attendre.
— Très bien, mais où cette comédie nous mène-t-elle ?
— D'abord, elle nous met à l'abri d'une entrevue, ensuite elle laisse supposer au jeune
homme que s'il est en prison, c'est à sa maîtresse qu'il le doit.
— Eh ! bien, et moi, qu'est-ce que je deviens?
— Toi, j'ai pensé à une chose : tu te fais sa dame blanche d'Avenel. Tu le défends contre les pièges des méchants. Tu le protèges comme une sœur, et, à sa première sortie, il ne peut pas moins faire que de t'adorer.
Esther dressa alors pourFrédérique les plan, coupe et élévation de l'édifice à élever entre Max et Geneviève, en laissant à l'intelligence de son amie le soin de modifier les détails et de parer à l'imprévu.
— Au reste, pour tes vingt mille francs, tu n'est pas autrement malheureuse, avait ajouté Esther. Tu sais que le jeune homme est charmant, très spirituel et d'un comme il faut !...
— Si tu t'imagines que ces questions-là me touchent, avait répondu Frédérique. Je l'aimerais mieux bête et commun, avec cinq mille francs de plus.
Et elles s'étaient quittées en s' embrassant à pleines joues.
Esther, toutes ses dispositions prises, alla faire chez elle sa veille d'Austerlitz, tandis que Geneviève, brisée par la fatigue de sa première sortie, anéantie par la joie, terrassée par l'émotion, rentrait chez Clémentine, en se faisant aussi petite, aussi inaperçue que possible, et résolue à confire silencieusement dans son rêve jusqu'à l'heure prochaine où il prendrait un corps.
— Eh! bien, et ce couvent? demanda la jeune artiste.
— Je dois revoir madame du Caurroy demain soir, répondit simplement Geneviève.
Elle partagea sa nuit entre l'image de Max et celle de la jeune fille de la baronne, dont le fiancé avait été tué en duel. Elle ne pouvait penser au premier, sans se reprocher de négliger la seconde.
— Ai-je été assez indifférente et assez glaciale, quand elle me parlait de son enfant ! se
disait-elle. Elle doit m'avoir trouvée bien sans cœur. Je la plains cependant sincèrement, cette pauvre et sainte demoiselle, mais j'étais comme une égarée. Les paroles glissaient sur moi. Je ne voyais que Max. Est-ce malheureux d'être faite comme ça ?
Le lendemain, vers sept heures, Geneviève entrait chez Esther, qui lui parut encore plus mère de famille que l' avant-veille.
— Si par hasard il ne pouvait pas venir ! fit. observer Geneviève, dont l'imagination commença à. travailler dès qu'elle fut installée dans la voiture avec son chaperon.
— Soyez sûre, en tous cas, que les obstacles ne viendront pas de lui.
— Il va peut-être vouloir m' embrasser. Doisje le laisser faire?
— Est-ce que vous avez quelque répugnance à lui tendre votre front ?
— Non ! oh ! non ! au contraire. Seulement c'est à cause de vous.
— Laissez-vous embrasser alors, je fermerai les yeux.
— Et s'il me dit : à ton tour embrasse-moi, pour me prouver que tu ne m'en veux plus ?
— Eh ! bien, vous l'embrasserez à votre tour.
— Je puis tout vous dire, à vous qui êtes si bonne. Savez-vous ce qui me tourmente le plus?
— Non, je l'ignore.
— C'est que, dans ma lettre, je l'ai appelé Monsieur.
— Bah ! Une fois votre mari il vous appellera madame. Ce sera sa vengeance.
— Est-ce que nous sommes bientôt arrivées ?
— Avant dix minutes, vous pourrez me le présenter.
Geneviève n'attendit pas que la voiture fut complètement arrêtée pour tourner de ses doigts impatients le bouton de la portière, et s'élancer au milieu de la chaussée, car plusieurs autres fiacres obstruaient l'accès du trottoir.
Elle tendit la main à Esther, qu'elle entraîna
plutôt qu'elle ne la fit descendre, et voulut à toutes forces passer sous la tête d'un des chevaux rangés devant la porte du n° 45, afin de se voir plus vite dans la même maison que Max.
Esther, prudente comme on l'est à son âge, eut toutes les peines du monde à l'obliger à faire un détour qui leur épargnât à toutes deux le danger de se faire écraser.
Le jeune fille marcha avec une telle résolution jusqu'à la loge du concierge, qu'elle ne vit pas ce que l'œil d'orfraie de la vieille Esther remarqua immédiatement, c'est-à-dire un va-etvient significatif entre les voitures et le n° 45.
Au moment où les deux femmes essayaient de traverser un groupe d'hommes vêtus de noir qui ondulait sous la porte, une voix précipitée leur cria : « N'entrez pas, mesdames ! On arrête dans la maison. »
— On arrête ! qui donc ? pourquoi donc ? fit Esther. Veuillez nous laisser passer. Nous avons affaire au troisième.
— Mais c'est précisément au troisième que
se fait la perquisition, répliqua un des hommes noirs en station aux abords de la souricière.
— Ah! mon Dieu! et Max! s'écria Geneviève.
— Cet homme se trompe ! suivez-moi, dit Esther, qui, saisissant la jeune fille par le bras, se glissa avec elle jusqu'à la loge du portier, entre les rangs des agents placés en observation.
Le portier, pâle comme un mort et tremblant d'être « emballé », raconta alors avec une entière bonne foi que le prétendu syndicat des grévistes fondeurs qui se réunissaient dans la maison tous les samedis, était une société secrète dont le chef venait d'arriver de Londres, muni de cinq cent mille francs en banknotes. C'est lui qui avait été arrêté le premier.
— Et vous l'avez vu? demanda Geneviève haletante.
— C'est moi-même qui l'ai introduit. Un autre chef du complot, un vieux, était venu dans la journée m' avertir que si son ami arrivait le premier, on le priât d'attendre les autres.
— Et il est vieux aussi, n'est-ce pas ?
— Il est tout jeune au contraire. Grand, blond, il a tout à fait l'air d'un Anglais.
— C'est lui, c'est Max ! que va-t-on en faire? où est-il? dites-moi donc où il est? répéta Geneviève hors d'elle.
— Où il est? il est parti avec deux agents, dans un fiacre, répondit le portier. Depuis un quart d'heure, on a déjà pincé trois autres de ses complices.
— Vous êtes bien sûre, dit Esther à Geneviève, que M. Max ne s'est jamais occupé de politique?
— Lui! madame, oh! jamais. Il est si honnête, si incapable de faire le moindre tort à qui que ce soit, répliqua Geneviève, ne sachant pas au juste si s'occuper de politique ou voler des couverts d'argent n'était pas un peu la même chose.
— En ce cas, ne nous effrayons pas outre mesure, reprit Esther ; il est sans doute victime de quelque erreur, de quelque dénonciation peut-être.
— Oh ! madame, qui aurait pu le dénoncer, il est si bon.
— Les bons ont quelquefois plus d'ennemis que les mauvais. Enfin, venez. Demain nous éclaircirons cette aventure.
— C'est cela, et quand je devrais aller moimême trouver son père...
Esther fit remonter dans la voiture sa jeune compagne, en proie à un désespoir tellement profond, que sa tête resta, aussi longtemps que dura la route, inclinée sur sa poitrine, sans qu'elle adressât à Esther une seule parole et un seul regard.
— Madame, dit-elle à Esther seulement lorsque le cocher sonna à la porte cochère de la maison de la rue d'Antin, puisque nous devons partir demain dès le matin, pour aller à sa recherche, je voudrais bien ne pas vous quitter jusqu'à ce que nous l'ayons retrouvé.
— Comment donc, mon enfant, votre proposition m'est très agréable, répondit Esther qui n'était pas fâchée de l'avoir ainsi sous la main,
ce qui lui permettrait de diriger ses moindres démarches. J'ai trois lits dans mon appartement ; vous en prendrez un, et je m'imaginerai encore être avec ma fille.
La nuit fut terrible. Depuis l'instant où elle avait écrit à Max sous la dictée d'Esther, jusqu'à l'heure où elle était descendue rue Saint- Maur-Popincourt, la vie chez Geneviève avait été à peu près suspendue. La presque certitude de revoir celui de qui un serrement de main, un baiser sur le cou avaient le pouvoir, non pas seulement de l'émouvoir, mais de l'incendier ; l'espérance de revenir appuyée sur son bras chéri, avaient transporté cette âme brûlante dans des régions translunaires d'où elle retombait comme foudroyée. Elle s'accusait mentalement d'avoir provoqué ce rendez-vous dont l'issue, qui devait être si heureuse, avait été si fatale. Elle voyait passer devant ses yeux fermés, mais pleins de lueurs, des fantômes de sbires, s'agiter des chaînes et s'entr'ouvrir d'épaisses murailles de prisons. Elle se figurait tous les éta-
blissements pénitentiaires modelés sur le cachot deBuridan. Vers deux heures du matin, Esther qui ronflait dans la chambre d'à côté, fut éveillée en sursaut parles appels réitérés de Geneviève.
■ — Qu'y a-t-il? que demandez-vous? dit la noble amie de Frédérique en déboulant de son lit et en cherchant ses pantoufles.
— Madame ! reprit Geneviève, quand elle la sentit auprès d'elle, jurez-moi qu'on ne peut pas le guillotiner.
Lorsqu'elle se leva le lendemain pour aller à la découverte, elle apprit par la domestique qu'Esther était déjà partie, la devançant probablement dans cette intention. Elle attendit dans .un état presque convulsif son retour, qui n'eut lieu qu'à onze heures du matin.
— Eh bien? demanda Geneviève en allant au devant d'elle.
— Impossible à qui que ce soit de le voir, pas même à son père, répondit Esther en.se jetant sur un divan comme une femme harassée. Il est
au secret le plus absolu. L'affaire est plus grave que nous ne le supposions.
— Mais puisqu'il est innocent !
— En politique on n'est jamais innocent. Les gouvernements condamnent quand ils ont besoin de condamner, et puis voilà.
Geneviève rentra dans sa chambre plus morne qu'une vestale sur le point d'être enterrée vivante. Le premier objet qui frappa ses yeux troublés fut une lettre format ministre, placée très en vue sur la table à ouvrage que lui avait allouée Esther.
La suscription portait :
A Mademoiselle Geneviève
Et en encre bleue, vers l'angle de la gauche, le cachet de la Préfecture de police.
— Cette lettre est.de lui! on lui a permis de m'écrire ! fut sa première impression.
Elle déchira dans toute sa longueur l'enveloppe, d'où s'échappa un papier qui se déplia en tombant.
C'était un billet de mille francs.
La lettre était ainsi conçue :
((.Mademoiselle, « M. le préfet vous adresse tous ses remer ciments pour le concours patriotique que vous avez prêté à la justice dans l'affaire délicate dont elle est actuellement saisie. Il me charge de vous transmettre, avec ses félicitations, cette marque de sa reconnaissance.
« Veuillez agréer, Mademoiselle, l'assurance de ma parfaite considération.
(( Le chef du bureau de la sûreté. »
(Signature illisible.)
— Ah ! mon Dieu ! qu'est-ce que c'est que ça? s'écria Geneviève en marchant sur le billet comme pour l'écraser.
— Quoi donc? fit Esther, arrivant au cri de la jeune fille.
— Voyez, madame. On m'envoie mille francs. Je ne sais pourquoi. Je n'en veux pas. Dieu! quelle infamie !
— C'est clair, reprit Esther après avoir lu la lettre que lui tendait Geneviève. On aura saisi sur M. Max le mot que vous lui avez écrit, et on se figure là-bas que vous êtes cause de l'arrestation de toute la bande.
— Moi! cause d'une arrestation! oh! par exemple ! mais c'est épouvantable !
— Le plus fâcheux de l'aventure, c'est que votre fiancé va naturellement supposer qu'il vous doit son emprisonnement.
— Lui! Max! croirait que c'est moi!... ah! c'est trop ! c'est trop ! dit Geneviève en tombant comme une masse dans un fauteuil.
— Un peu d'énergie, mon enfant. La vérité, ne l'oubliez pas, finit toujours par éclater, dit Esther avec mansuétude.
— Mais , demanda Geneviève, s' attachant à la possibilité de quelque erreur incompréhensible, comment la lettre que je viens de recevoir a-t-elle pu me parvenir ici ? Je n'y suis que depuis hier soir.
— On l'a remise tout à l'heure à la bonne.
Est-ce que la police ne sait pas tout ce qui se passe dans Paris !
— C'est vrai, fit l'innocente. Mais jamais Max ne pourra croire que j'ai essayé de lui faire de la peine. Il sait bien que je n'aime que lui au monde.
— Il s'imaginera peut-être que vous avez voulu vous venger.
— S'il croit cela, alors c'est fini ! murmura Geneviève, qui se sentant défaillir se retint au bras d'Esther, pour ne pas glisser sur le parquet.
Celle-ci déboucha un flacon de sels anglais qu'elle lui fit respirer.
— Je voudrais me recoucher un peu, dit Geneviève quand elle rouvrit les yeux. Je me sens toute drôle.
Esther appela la bonne, qui aida la jeune fille à se mettre au lit.
A ce moment un coup de sonnette résonna dans l'appartement, et Esther, voyant la domestique occupée, alla ouvrir elle-même.
C'était le docteur Houzelot qui venait d'apprendre l'incarcération de son fils, et était accouru chez Esther, sans désemparer.
— C'est moi qui ai tout fait, lui dit-elle. Retournez chez vous et ne vous occupez de rien. Votre Max en a pour une quinzaine au maximum.
— Oui, mais sa Geneviève ? demanda Houzelot.
— Sa Geneviève nous laissera tranquilles pour quelque temps. Cette fois-ci, je crois que la colombe en a dans l'aile.
Le soi-disant complot de la rue Saint-Maur- Popincourt était abandonné au bout de deux jours d'instruction. Mais l'empire faisait volontiers payer à ceux qu'il arrêtait sans motifs, le crime de n'être pas coupables, en prolongeant le plus longtemps possible les tourments de la détention préventive. Trois semaines après que la parfaite bonne foi de Max avait été reconnue et proclamée, il était encore dans son cabanon. Il en sortait par jour une demi-heure en tout, qu'il allait passer au parloir dans un tête-à-tête gardé à vue, avec Frédérique. J'ignore le nom du scélérat qui a eu le premier l'idée de la détention
cellulaire, mais tant qu'on maintiendra en France cette variété de la question extraordinaire, nul n'aura le droit d'affirmer que la torture y est abolie. Les barres de fer qui brisaient les jambes de Ravaillac et de Damiens ont été remplacées par l'isolement qui brise les cerveaux.
Si les femmes pouvaient se rendre compte du besoin d'expansion que la cellule développe dans le cœur de l'homme, il n'en est pas une qui ne se fit un devoir de faire incarcérer son mari, pendant un bon trimestre, dans les solitudes de Mazas. Une visite acquiert alors un prix inestimable. Le son d'une voix humaine vous tire du fond de votre crypte en vous rappelant que vous n'êtes pas totalement mort. Un mot ami lancé à travers un grillage, n'est pas seulement un commencement de résurrection, c'est un commencement de liberté.
Pendant vingt jours pleins, en dehors de son père qui venait de temps en temps le rassurer sur le dénouement du procès, et à qui il n'osait avouer les véritables motifs de sa déconvenue,
Max ne voyait absolument que la « comtesse » Pizareff. Les réticences, les chut ! et les doigts sur la bouche prodigués par Frédérique n'avaient pu moins faire que d'infuser à Max un violent désir de l'étudier de plus près, dès que les portes de la prison s'ouvriraient devant lui.
— Dans ma détresse, se disait-il chaque fois qu'il revenait de sa conversation quotidienne, j'ai encore joué de bonheur d'avoir rencontré une jolie femme pour s'occuper de moi avec cette assiduité. Si elle ne me fait pas oublier l'autre, elle met au moins quelques compresses sur les blessures dont cette misérable m'a criblé.
Le prisonnier s'habitue vite à une situation, car il ressasse presque constamment la même idée. Le onzième jour de son entrée en cellule, Max connaissait si bien l'instant précis où il entendait crier dans sa galerie : « Le n° 29, au parloir ! » que cinq minutes avant cet appel, il s'occupait de rectifier sa toilette, renouait sa cravate et passait un peigne dans ses cheveux.
Aussi fut-il sensiblement désappointé le dou-
zième jour, qui se passa sans que le n° 29 eût été appelé au parloir. Chacune des heures qui le séparaient du lendemain lui parut avoir six semaines. Le treizième jour, aucune nouvelle de la comtesse. Le quatorzième jour, continuation de l'éclipsé.
Au moment de l'après-midi où Frédérique avait l'habitude d'apparaître derrière ses fils de fer, Max se sentait pris dans les jambes d'une trépidation qui le poussait à se précipiter contre la porte de sa casemate, et à essayer de l'enfoncer pour sortir.
— Si je ne peux pas aller causer avec elle, qu'on me laisse causer avec son grillage ; ce sera toujours une distraction, se disait-il.
Le quinzième jour, à l'heure habituelle, son cœur battit avec un redoublement d'énergie.
— Si dans dix minutes elle n'est pas ici, pensa-t-il, c'est qu'elle a assez de moi. Pour peu que je reste encore un mois dans ce sépulcre, sans voir personne, me voilà frais.
« Me voilà Irais, » voulait dire pour lui que le
souvenir de Geneviève allait de nouveau le hanter, et lui rendre la solitude plus affreuse. Car il s'était aperçu, tout récemment, que lorsqu'il se la rappelait c'était avec amertume, mais sans colère.
Le coup de peigne et le nœud de cravate de Max ne furent heureusement pas perdus ce jourlà. Madame Pizareff, un peu pâlotte, un peu traînante, revint prendre sa place dans le coffre à claire-voie qui lui servait de cadre.
— Ah ! enfin ! dit Max, non sans brusquerie, j'étais convaincu que je ne vous reverrais jamais.
— J'ai été souffrante, répondit Frédérique. il me semble que j'ai bien le droit d'être souffrante.
— Vous auriez pu me le faire savoir. Voilà trois jours que je ne vis pas.
— Monsieur Houzelot, reprit alors d'un ton blessé la jeune visiteuse, on pardonne beaucoup à un homme aussi maltraité par le sort que vous l'êtes. Cependant, je vous ferai observer
que vous vous méprenez singulièrement sur mon compte. J'ai appris par le plus grand des hasards qu'il se tramait un complot, non contre le gouvernement, mais contre vous. J'ai cru de mon devoir de femme de vous arracher aux pièges d'une autre femme. On m'a assuré, tout à l'heure, que votre détention touchait à son terme. Le jour où vous sortirez d'ici, ma mission sera terminée. C'est uniquement pour ne pas la laisser incomplète que je consens à veiller sur vous, jusqu'à votre mise en liberté. J'ai eu le tort de me donner comme votre cousine, je l'avoue. Mais si j'ai commis une inconséquence, ce n'est peut-être pas à vous de me le faire sentir.
Max, sa demi-heure réglementaire écoulée, rentra dans sa cellule, fort troublé par cet amalgame de paroles sévères et douces, irritées, mais généreuses. Ce sont ces alternatives de chaud et de froid, qui amènent les hommes à demander merci. Dans l'état de pénurie intellectuelle et morale où se trouvait
notre prisonnier , il n'était pas difficile à réduire.
Le lendemain Frédérique eut regret de ce qu'elle appela son emportement, et fut presque tendre.
Le surlendemain elle reprit toute sa dignité, et le jour suivant, elle reparut à l'état de mélange réfrigérant ; éteignant ainsi d'un mot glacial le malheureux Max quand il arrivait tout flambant, le réconfortant d'un coup d'oeil ami quand il se présentait timide et déconcerté.
Le vingt-deuxième jour, Frédérique vint plus tôt qu'à l'ordinaire.
— Monsieur Max, dit-elle, cette visite est la dernière : je pars pour l'Italie.
— Vous ! quand cela ?
— Demain, par l'express de Marseille. Depuis mon veuvage, je passe tous les hivers à Florence. Voilà les froids , mon médecin m'a affirmé que si je ne quittais pas Paris, avant huit jours je tomberais tout à fait. Nous autres russes, nous sommes plus frileux que les français.
Max resta coi. Il ne pouvait élever la prétention de lui voir préférer ses promenades de Mazas au séjour de Florence.
— Je vous quitte, mon ami, reprit la jeune femme. Je n'ai que le temps de faire mes préparatifs. Je vous verrai à Paris, à mon retour... si je reviens, car je suis réellement bien souffrante. Quant à vous, votre situation ne peut se prolonger maintenant plus d'un jour ou deux.
— Quoiqu'il arrive, madame, répondit Max, redevenant cérémonieux devant la solennité de la séparation, je n'oublierai jamais avec quelle bienveillance vous avez changé pour moi en heures d'émotions charmantes, les heures d'ennui de la prison, après avoir si courageusement tenté d'empêcher mon arrestation. Puisque ma reconnaissance est en ce moment tout ce que je puis vous offrir, croyez qu'elle vous est acquise, et que je me consolerais difficilement si je ne pouvais un jour vous La manifester.
Frédérique s'inclina et sortit, laissant Max aussi ému qu'intrigué. Quelle était au juste cette
femme ? Quelle circonstance avait provoqué ce « plus grand des hasards, » grâce auquel elle avait été mise au courant des machinations organisées contre lui, et dont elle ne s' était jamais clairement expliquée. Cette conduite, à la fois pleine de réserve et de sollicitude , aggravait le crime de Geneviève et la poussait par les épaules hors du cœur de Max.
Enfin, le vingt-troisième jour d'une captivité doloroso-comique , c'est-à-dire le lendemain même de la dernière visite de la comtesse , il reçut celle du directeur de la maison , l'invitant à évacuer son territoire, en vertu d'une ordonnance de non-lieu.
A midi, il était rue Louis-le-Grand et tombait dans les bras de son père, qui lui dit vivement après les premiers épanchements :
— Je savais que tu allais nous être rendu aujourd'hui ou demain. Voilà cent cinquante louis. Il faut t' éloigner pendant deux ou trois mois. Ta tranquillité, la mienne, mon élection peutêtre, sont à ce prix. Pars ce soir pour Londres^
pour Genève, pour où tu voudras. Connais-tu les îles Baléares? Il paraît que c'est un paradis. Embarque-toi pour les îles Baléares.
— Je ne demande pas mieux, répondit Max ; j'éprouve un violent besoin de changer d'air. Mais si je vais à Londres, d'abord je n'y respirerai pas, ensuite, c'est pour le coup qu'à mon retour on m'arrêtera comme agent de Mazzini.
— Va aux îles Baléares.
— Non, si tu me laisses le choix, je me déciderai probablement pour l'Italie.
— L'Italie, très-bien. Suis-je distrait! Je n'y pensais pas. Quand pars-tu? Demain?
— Pourquoi pas ce soir? Le train de Marseille est à sept heures quarante-cinq. J'ai tout le temps de faire mes malles.
— Va pour sept heures quarante-cinq. Félix te préparera ta valise. Nous dînerons à cinq heures et demie. Surtout ne va pas te faire arrêter de nouveau, d'ici là.
L'air que prit le docteur, en prononçant ces derniers mots, lit comprendre à Max que son
père n'ignorait rien du traquenard tendu par Geneviève, et que, s'il n'insistait pas sur ce chapitre, c'était uniquement pour éviter de l'humilier.
Max, qui avait choisi l'Italie avec préméditation, arriva à la gare de Lyon cinq minutes à peine avant le départ du train. Une place restait dans le wagon-coupé. Il y monta, et s'assit à côté d'une dame voilée qui, avec sa femme de chambre, occupait les deux autres stalles.
— Comment, Monsieur! c'est vous, fit la voyageuse, au comble de l'étonnement.
— Mais oui, c'est moi, dit gaîment le jeune homme, qui venait de reconnaître celle en l'honneur de qui il avait opté pour la patrie de Michel- Ange, de Rossini, de Cimarosa et de Polichinelle. Mon père m'a donné campo pour deux mois au moins, trois mois au plus, en me conseillant d'aller les passer en Italie. Vous n'auriez pas voulu m'obliger à désobéir à mon père !
— En effet, monsieur , c'est moi qui aurais
dû vous cacher mon départ. Mais j'étais si loin de supposer que vous seriez libre aujourd'hui ! Car, je puis vous l'avouer maintenant, je n'étais pas du tout rassurée sur le dénouement de votre arrestation.
La conversation s'engagea sur les bases les plus amicales. On n'était pas arrivé à Fontainebleau que Frédérique avait raconté comment logeant dans la même maison qu'une baronne à la détrempe, avec laquelle Mlle Geneviève s'était liée tout à coup et passait toutes ses soirées, une lettre de la maîtresse de Max à ladite baronne était tombée dans ses mains par une erreur de distribution ; comment toutes les péripéties du drame et jusqu'au nom du commissaire de police, qui devait intervenir au bon moment, y étaient indiqués; comment, enfin, elle avait pris la résolution de se mettre en travers et comment, ignorant l'adresse de Max, elle n'y avait réussi qu'à moitié.
— De pareilles monstruosités ne se voient qu'à Paris, avait-elle ajout'' en terminant son
récit, dans lequel elle avait pris le plus grand soin de ne pas glisser le moindre blâme contre Geneviève.
Max convoqua toutes les ressources de son esprit, dans le but de prouver à sa blonde comtesse qu'il n'était pas aussi profondément niais que sa facilité à se laisser empiéger lui en donnait l'air. Cependant, il n'hésita pas à la régaler d'une confession générale, depuis la prétendue tentative de suicide de sa maîtresse jusqu'à son prétendu rendez-vous.
— Il y a sur terre des créatures bien surprenantes, s'était contentée de faire remarquer Frédérique.
Tandis que Max s'enfuyait à toute vapeur , réalisant ce rêve invraisemblable de quitter les plafonds de Mazas pour le ciel de l'Italie, Geneviève, frappée comme d'un coup de massue, restait abattue chez Esther, qui se gardait bien de l'aider à se relever.
— Si elle n'en revient pas, disait cette algébriste, elle assure, en disparaissant, le bonheur de quatre personnes, sans compter Clémentine, qui ne sera pas la moins heureuse. Si elle se remet, au contraire, moi qui l'aurai sauvée, j'ai barre sur elle, elle m'appartient corps et âme, et je ne m'appelle plus Esther, si je ne fais pas
de cette simplette la plus terrible citoyenne qui ait jamais fait cabrer un champ de course. De cette façon, si je ne parviens pas à me venger d'elle, elle me servira à me venger des autres.
Mais il devenait de plus en plus douteux que Geneviève put jamais servir à la venger de personne. Elle ne maigrissait pas, elle fondait. Une idée fixe lui ôtait l'appétit, le sommeil et la parole.
« Qu'a-t-on fait de Max ? » se demandait-elle cinquante fois par jour et deux cents fois par nuit.
De temps en temps elle posait à Esther cette question unique :
« A-t-on de ses nouvelles ? »
A quoi Esther répondait :
« Est-ce que maintenant on peut jamais rien savoir ? Sous Louis-Philippe, ah ! ça, oui. Il aurait été arrêté sous Louis-Philippe, je vous dirais : très bien! Mais aujourd'hui un homme est coffré, ni vu ni connu. C'est le bon plaisir, pas autre chose. Les gens qui ont disparu du jour
au lendemain, et dont on n'a plus entendu parler, c'est par milliers qu'on les compte. »
La malade retombait alors dans son anxiété silencieuse. Un matin elle se crut sauvée.
— Je vais aller me jeter aux pieds de l'Impératrice, dit-elle à Esther ; elle passe pour si charitable.
— Ma chère enfant, répondit la baronne, qui n'avait pu tenir son personnage plus de quarante-huit heures, si l'Impératrice s'amusait à rendre leurs amants à toutes les femmes qui les ont perdus, elle n'aurait plus le temps d'enfiler ses bottines.
— Mais alors que faut-il faire ?
— Il faut espérer. Il nous reviendra peut-être au moment où nous l'attendrons le moins.
Ce système de consolation était le plus cruel
de tous. A chaque coup de sonnette, Geneviève
tressaillait dans son lit en se disant :
« Je ne l'attends plus, donc c'est lui. »
Comme toutes les femmes ennemies du jeune,
Esther portait spécialement son attention sur
l'infinitésimale quantité de nourriture quotidiennement absorbée par Geneviève.
— Mangez, lui recommandait-elle à tout bout de champ. Quand on ne mange pas on a « le pylore. »
Beaucoup de gens croient que le pylore est une maladie.
Vers la fin du second mois après le départ de Max, elle ne pouvait pas rester levée plus de deux heures par jour, et son teint avait pris cette transparence blafarde de la pâte tendre des porcelaines Louis XVI.
(( Elle ressemble à une veilleuse ! » disait Esther.
Le docteur Houzelot avait reçu de son fils des lettres de Florence, de Naples, et enfin de Pompéï. Le sens général de cette correspondance cursive était : « Je me porte bien, et je suis très heureux. » Il en conclut que le remède conseillé par Esther avait. opéré, et à l'entrée du troisième mois, il écrivit à Frédérique qu'ayant loyalement gagné les vingt mille francs promis.,
il la priait de revenir, afin qu'il les lui fit compter par son banquier, ainsi que la convention en avait été moralement signée entre eux. A une personne intelligente comme elle, les prétextes ne manqueraient pas pour quitter Max, et d'ailleurs il y avait pour opérer la séparation un procédé infaillible que lui, Houzelot, n'hésiterait pas à employer, c'était d'arrêter les dépenses du voyage, et de ne plus rien envoyer à Max, si ce n'est la somme strictement nécessaire pour reprendre le train.
Il s'attendait à voir arriver Frédérique une quittance à la main, demandant son salaire. Il fut très surpris de recevoir d'elle une lettre presque sentimentale, où on lui faisait savoir que Max, un peu fatigué, ne pouvait revenir tout de suite. Vingt mille francs n'étaient rien si on les comparaît à une santé aussi précieuse. Quant au manque de fonds, Frédérique n'avaitelle pas ses bijoux?
Ce désintéressement rendit Houzelot tout pensif. Le jour des élections partielles n'était
pas encore fixé, mais il ouvrait tous les matins le Moniteur universel, avec l'espérance, non dénuée de crainte, de l'y voir officiellement annoncé. Tous les journaux avaient mis son nom en avant. Le gouvernement était tout honteux de l'arrestation momentanée de son fils, laquelle n'était plus attribuée qu'au zèle intempestif de quelques agents subalternes, mais pouvait passer pour une manœuvre de l'avantdernière heure.
On avait, en conséquence, fait insinuer au docteur que s'il consentait à ne pas accentuer outre-mesure sa circulaire électorale, on renoncerait à lui opposer un concurrent officiel. Sa nomination à peu près assurée perdrait ainsi le caractère d'opposition systématique et même dynastique qu'elle avait revêtu d'abord. 11 serait candidat non agréable, mais non combattu. Enfin on lui offrait un compromis.
Houzelot l'eût peut-être repoussé s'il n'avait ' craint que cette noble indépendance n'excitât les moustiques du journalisme officieux à venir
se coller trop curieusement aux vitres de sa vie privée. Ce mot bouleversant de Mathussem :
« Vous n'êtes pas éligible. »
lui était entré dans le cœur jusqu'à la garde . Plus l'heure du vote approchait, plus la chute lui eût semblé profonde et déshonorante. Une indiscrétion, un moment de mauvaise humeur de Mathussem, et il était perdu non-seulement comme futur député, mais comme médecin. Il se trouvait donc entre des électeurs qu'il fallait satisfaire sans' trop effaroucher le pouvoir, et un pouvoir qu'il avait à ménager sans s'aliéner les électeurs. Mais celui qu'il était urgent de contenter avant tout, c'était l'implacable Mathussem. Aussi la prolongation des amours de Max avec Frédérique et de leur séjour à l'étranger lui mettait-elle à l'oreille une puce excessivement cuisante.
Il fit porter chez Esther cette lettre inattendue où madame Pizarefî parlait de vingt mille francs avec cette légèreté, et de ses bijoux avec cet abandon. Esther, à qui Frédérique ne s'était
jamais révélée sous cet aspect magnanime, se creusait la tête pour comprendre, et ne savait que répondre, lorsqu'elle reçut de son amie cette seconde lettre, suffisamment explicative de la première :
« Rome, 16 octobre 1865, « Ma bonne Esther,
ce Voir Naples et mourir ! Mourir d'ennui probablement. Des coups de soleil et de la poussière, delà poussière et des coups de soleil. Voilà Naples. Venise, c'est autre chose, ça pue ! Une infection, ma chère. Je m'inondais de Bully avant de descendre dans ma gondole. Et les lagunes ! ces fameuses lagunes. C'est tout le temps une odeur de vieux cuirs, qui vous tourne sur le cœur. Faut-il que les hommes soient à manies, pour aller dépenser leur argent dans des endroits pareils, car tout est d'un hors de prix !...
« A Rome, d'où je t'écris, c'est une autre rengaine, on ne voit que des ruines. Tu arrives au milieu d'une grande plaine, n'est-ce pas ? On
ne te montre rien du tout, et on te dit : c'est une ruine. Il y a aussi les églises, et, bien entendu, les tableaux. Max me fait quelquefois rester des demi-heures devant une sainte famille de ce raseur de Raphaël. On dit pourtant qu'il était très joli garçon. La seule peinture qui m'ait intéressée, c'est le portrait de sa maîtresse, la Fornarina. Tu dois avoir entendu parler de la Fornarina.
« Les femmes de par là sont assez jolies, mais pas de taille. On mange de bonnes glaces, ça, par exemple, on ne peut pas dire autrement, mais mauvaise nourriture, et puis dévorée des bêtes : Des cloques continuellement plein les bras.
« Eh ! bien, tu ne me croiras pas : M. Houzelot père vient de me faire savoir qu'il m'attendait à Paris, pour régler nos compteset liquider la société Frédérique , Esther et Ge , et j'ai refusé. Je t'entends d'ici t'écrier : Elle est folle ! Elle est insensée ! Elle est peut-être amoureuse ! Non, ma bonne, je n'ai jamais eu la tète plus
solide et le cœur plus libre. Je ne te ferai pas • languir plus longtemps : j'ai un projet. Voilà bientôt trois mois, sans compter ses vingt-deux jours de prison, que Max ne voit que moi. Notre amour est resté cellulaire comme à Mazas. Dans ces conditions-là une femme est bien forte. De plus, Max n'est pas très solide, c'est un jeune homme qui a grandi trop vite. Pour un rien le voilà sur le flanc. Une femme un peu intelligente, qui ne lui laisserait pas de repos, qui le mènerait tous les soirs au théâtre, le forcerait, après le spectacle, à souper jusqu'à deux heures du matin, et trouverait le moyen de l'empêcher de dormir le reste de la nuit, en aurait tout de suite raison. Moi, tu sais, je ne m'émotionne pas. D'ailleurs, je dors dans la journée.
« Enfin, si, une supposition, il venait à tomber sérieusement malade, qui pourrait l'empêcher de rédiger un petit testament en ma faveur?
« Qu'en penses-tu ? Je voudrais ton avis motivé, comme on dit.
(( Réponds-moi à Rome, Via del Popolo, à l'hôtel Français, où nous sommes descendus. Tu peux tout me conter, j'ai recommandé qu'on ne remette les lettres qu'à moi.
(( Ta Frédérique. »
Le soir venu, Esther s'assit devant son bureau, ouvrit son buvard incrusté de nacre, dans l'attitude d'un évêque qui médite un mandement, et voici les lignes que se mit à tracer cette femme revenue du pays des songes, et qui après avoir débuté dans la vie par l'audace, finissait par la circonspection *:
« Ma toute belle Frédérique, «Ta lettre m'a fait une peine énorme. C'est avec des extravagances comme celles que tu t'es mises en tête, qu'on manque les a il aires les plus sûres. Refuser d'obéir à l'ordre du père, qui t'écrit de revenir, c'est empêcher le mariage du fils avec la demoiselle du monde. Empêcher le mariage du fils avec la demoiselle.
c'est pousser à son mariage avec Geneviève. Tu as souscrit un engagement, il faut le tenir. Quelle opinion le docteur aurait-il de nous, après un coup pareil ?
« Mais où je te trouve surtout enfant au possible, c'est quand tu te mets à me dévider ton histoire de testament. Voyons, Frédérique, tu n'y penses pas. D'abord il n'a pas un sou à recueillir avant la mort de son père. En second lieu, lui tombât-il demain une fortune sur la tête, le jour où tu te présenterais avec ton testament pour toucher, c'est inouï comme tu serais reçue! Gomment peux-tu espérer faire valoir tes droits? Procès en captation que tu perdrais indubitablement avec des frais énormes. Tu sais comme les tribunaux sont tendres pour nous autres ! »
Les judicieuses observations d'Esther furent interrompues par la voix plaintive de Geneviève, que la fièvre ne quittait pas depuis huit jours.
Esther prit la lampe et entra dans la chambre delà malade.
— Qu'avez-vous, ma chère enfant? lui ditelle.
— Madame, demanda Geneviève, est-ce que vous avez fait reporter les mille francs?
— Quels mille francs? Ah! ceux de là-bas? Non, ils sont toujours dans votre tiroir.
— Oh ! madame, faites-les reporter tout de suite. On dira à ce monsieur qu'il s'est trompé, qu'ils n'étaient pas pour moi.
— Mais, mon enfant, il est neuf heures du soir. Il faut attendre à demain.
— Demain de bonne heure, alors .-Si ces mille francs n'étaient plus là, je suis sûre que je me porterais mieux.
— Comptez sur moi, mon enfant, cria Esther, qui était revenue à son buvard et s'était remise à sa lettre, qu'elle continua ainsi :
« La célèbre Geneviève est installée chez moi, dans la chambre qui commande le salon, tu te souviens. Elle est mal, très mal. Mais à son âge on rebondit si facilement! Que le père vienne à te considérer comme plus dangereuse qu'elle, il
l'empoigne par un bras et débarque, avec la petite, via del Popolo, à l'hôtel Français, en présence de ton Max, à qui il raconte que nous nous fichons de lui depuis près de cinq mois, que Geneviève est un astre et toi une... nébuleuse. Tout ton génie n'empêchera pas le jeune homme de tomber sur le cœur de sa maîtresse, et elle d'éclater de santé quinze jours après. Ce serait bien agréable !
« Saisis-tu, maintenant? et te rends-tu compte du pétrin dans lequel tu peux nous fourrer tous?
« J'attends de toi une réponse qui me rassure.
« Je t'embrasse quand même.
(( Esther. »
Par le retour du courrier, c'est-à-dire à huit jours d'intervalle, la déclaration ci-dessous suspendit pour quelque temps ce commencement de roman par lettres :
<( Ma chère Esther,
« Patiente un peu, et tu seras la première à me dire : Non, tu n'étais pas folle. Il n'a jamais été dans mon esprit question de discussion et de procès avec la famille; mais quand on ne peut pas prendre ce dont on a envie, on s'arrange pour que quelqu'un vous l'offre.
« A cette- heure, j'étonne Max par mes habitudes d'ordre et par mon désintéressement. « Ce que je veux de toi, c'est toi seul, » ne cessé-je de lui répéter. J'en suis à faire des difficultés pour lui laisser payer ma place au théâtre. Il se sent presque humilié .de la prodigieuse quantité d'amour que je lui donne, sans rien lui demander en échange. L'autre jour, comme il souffrait beaucoup de la tête, car la vie que je le force à mener a fini par lui donner des migraines presque continuelles, il m'a attirée près de lui et m'a tenu à peu près ce langage :
« — Sais-tu ce qui m'affecte au dernier point? C'est que si, par hasard, je mourais, je m'en
irais ton débiteur. C'est à peine si tu me permets de t'offrir une voiture ! Tu me refuses tout, et je suis sûr que tu t'endettes plutôt que d'avoir recours à moi. Le côté le plus triste de ma situation, c'est que je n'ai rien, et que si je mourais, je ne pourrais pas te laisser un sou.
« Tu penses si je me suis mise à sangloter, en lui demandant si quelque chose dans ma conduite lui avait donné le droit de m'insulter. ,
« — Vous êtes donc aussi avec mes ennemis? me suis-je écriée.
« Il m'a naturellement pressée pour savoir de quels ennemis je voulais parler. Alors j'ai tiré de mon corset une petite médaille byzantine que j'ai Subtilisée autrefois à Serge Garpoutsine, et je l'ai posée sur la table, en disant à Max :
« — Jurez-moi sur cette image que vous ne répéterez à personne ce que je vais vous confier.
« Il s'est empressé de m'accabler de serments.
« Eh ! bien, lui ai-je riposté, je suis profon-
dément triste. J'ai reçu de votre père, qui, paraît-il, connaît notre liaison, une lettre où il semble, croire que je vous aime avec une arrièrepensée d'intérêt personnel. Je ne peux pas lui faire un crime de sa défiance, puisqu'il ne me connaît pas. Mais où je me suis sentie douloureusement froissée, c'est quand j'ai lu deux pages d'admonestations à propos d'un mariage qu'il avait préparé, et auquel il m'accuse de mettre obstacle, comme si je n'étais pas disposée à subir pour vous tous les sacrifices ! Ce projet, je l'ai toujours ignoré, et vous êtes' là pour affirmer que je n'ai pas tenté le moindre effort pour vous en détourner. Quand vous en ai -je détourné? répondez.
(( — Jamais ! a-t-il répondu. Cette accusation est odieuse. Votre désintéressement touche au sublime. Je vais immédiatement écrire à mon père. Où est sa lettre ?
« — Elle m'a fait trop de mal, je l'aï déchirée. D'ailleurs, je vous défends d'y faire allusion en quoi que ce soit. Vous ne trahirez pas la pro-
messe que vous m'avez faite sur cette médaille.
« Il m'a renouvelé l'engagement pris.
« Maintenant, ai-je insisté, pars, marie-toi. Tu n'as rien à craindre de mon désespoir. Je ne fais pas d'extravagances, moi. Je ne me jette pas par la fenêtre.
ce II est tombé dans mes bras, les larmes aux yeux, à la suite de quoi nous avons passé une soirée étonnante, et, dans un moment de frénésie, je lui ai dit en lui mordant la joue jusqu'au sang :
« Si tu mourais, mon Max, sais-tu ce que tu me laisserais dans ton testament? Je t'ai donné mon âme, je veux que tu me lègues ton corps chéri. Je le ferais étendre avec précaution dans un cercueil d'ébène incrusté d'argent, et je te ferais creuser un caveau assez vaste pour pouvoir aller passer mes journées auprès de toi, Combien de temps te survivrais-je ? Dieu seul le sait, mais le jour où j'irais me coucher pour l'éternité à tes côtés serait le plus attendu de tous.
(( Voilà ce que je lui ai dit. Tu comprendras plus tard pourquoi, et tu me rendras justice. Du reste, est-ce que tu n'auras pas ta part, gros bébé?
« Ta fidèle,
(( Frédérique. »
« P. S. J'écris au docteur que son fils va trop mal pour se mettre en route. C'est presque vrai. »
— Comprends pas ! se dit Esther.
Cependant Mathussem, n'entendant parler de rien, se dirigea vers la rue Louis-le-Grand ayant à son bras Léocadie, prête à appuyer les réclamations de son père.
— Le délai fixé pour le voyage de M. Max est périmé, dit-il. Pourquoi n'est-il pas ici? Je commence à soupçonner qu'on s'est moqué de nous jusqu'à présent. Vous voulez me mener en bateau, comme nous disons dans les prisons, et je n'aime pas bien qu'on me mène en bateau.
— M. Max aurait mieux fait d'avouer tout de suite qu'il n'avait pas l'intention de m' épouser, ajouta Léocadie sans plus d'amour-propre.
— La loi, reprit son père, n'accorde plus au gouvernement qu'un mois et demi pour décréter les élections à faire. D'un jour à l'autre la date peut en être fixée officiellement. J'ai lu le Siècle, qui croit pouvoir assurer qu'elles auront lieu le vingt-cinq du mois prochain, c'est-à-dire dans cinq semaines. Dame ! vous savez, vous n'êtes pas éligible.
Dans toute autre circonstance, Houzelot aurait bondi devant cette grossière menace sous condition, mais la vie politique est un conservatoire de couleuvres qu'on a toujours quelque prétexte pour avaler sans grimace. On se dit :
(( Ce n'est pas pour moi que je travaille, c'est pour la patrie. »
Et le tour est fait.
Houzelot offrit en holocauste à ses électeurs tous les propos blessants que lui adressa Mathussem, une demi-heure durant, et tous les souvenirs répugnants que le vieux bimbelotier remit sur le tapis avec autant de crudité que si Léocadie n'avait pas été là. Elle parut,
du reste, peu surprise, et il resta acquis pour le docteur qu'on avait discuté vingt fois, en sa présence, l'incident qui l'enfermait, sans qu'il pût en sortir, dans les mains de Mathussem.
Houzelot se contenta, pour toute réplique, de montrer la lettre de Frédérique accusant l'impossibilité où était Max de songer actuellement au retour.
— Mais je vais insister, ajouta-t-il, et faire savoir là-bas qu'on ait à me ramener mon fils, mort ou vif.
La conférence se termina par ces mots de Mathussem, lesquels n'admettaient aucun nouvel attermoiement :
« Enfin! vous avez cinq semaines. »
Le docteur savait que le gouvernement reculait volontiers le quart d'heure de Rabelais et qu'il ne se résignait à convoquer le peuple dans ses comices que quand il devenait matériellement impossible d'agir autrement. Il n'en adressa pas moins lettres sur lettres et télé-
grammes sur télégrammes à l'hôtel Français, qui ne lui retournait aucune réponse.
— Mon fils se sera mis en route pour revenir et il voyage à petites journées, fut la probabilité à laquelle il s'arrêta, bien qu'il se demandât par quelle négligence Max ne l'avait pas avisé de son retour.
Deux, trois, quatre, cinq semaines se succédèrent dans la même attente et le même silence. Le docteur, inquiet pour Max, inquiet aussi pour lui, frissonnait en ouvrant tous les matins le Moniteur, à l'idée d'y voir annoncée la prochaine ouverture de la période électorale. Le spectre de Mathussem se dressait devant lui avec des proportions gigantesques. Un éclat de la part de cet homme était imminent, et il serait irréparable. Le cauchemar de l'inquiétude tournait à la fantasmagorie.
Le docteur entrait dans sa sixième semaine d'ignorance et d'anxiété, et était convenu avec lui-même de partir à la recherche de son fils, s'il restait huit jours encore sans nouvelles,
lorsqu'il reçut enfin une lettre datée de Rome, avec cette adresse tracée d'une main magistrale sur une enveloppe de grande dimension :
Il Signore Houzelot
Medico via Louis-le-Grand, 23 Parigi.
La missive était écrite en italien. Le docteur ne parlait pas ce dialecte, mais il n'eut pas de peine, en s' aidant de ses humanités, à assembler, au milieu d'un fouillis de phrases parasites, les trois ou quatre lignes auxquelles se réduisent toutes les lettres, si longues soientelles.
« Nous avons eu, disait celle-ci, la douleur de perdre, le 16 du courant, M. Maximilien Houzelot, votre fils, mort à la suite d'une courte et subite paralysie du cerveau, avec les secours de mon saint ministère et consolé par les soins touchants et les pieuses exhortations de Mme la
comtesse Pizareff, la noble amie de votre famille.
« Le défunt a été provisoirement déposé dans le caveau du couvent des Minimes jusqu'à ce que vous ayez manifesté vos intentions touchant la translation de ses précieux restes. »
Ce sinistre avis était noyé dans un océan de sentences empruntées à la langue illustrée par Cicéron, mais devant lequel le styliste antique aurait eu le droit de s'écrier : « Eheu ! Eheu ! bassa latinitas ! » le tout signé :
f Aniceto Vescovo di Sumatra (évêque de Sumatra), via di Santo Pietro, Roma.
Le désespoir stupéfait où tomba le docteur Houzelot à cette lecture, fut encore aggravé par ce soupçon que le déploiement d'intrigues provoqué par ses fureurs ambitieuses n'était pas étranger à cette mort si rapide et si incompréhensible. Il se sentit moins affligé comme un père qui vient de perdre son fils unique, qu'ef-
frayé comme un malfaiteur qui vient de faire un mauvais coup. Il essaya de se raidir. Il voulut marcher un peu. Ses jambes tremblaient sous lui.
— Allons ! dit-il, soyons homme. Je ne puis pas écrire à cette femme, je vais répondre à ce prêtre.
Il commença trois lettres, dont il ne put mener une seule plus loin que la seconde ligne, et qui se fondirent toutes trois dans cette dépêche laconique adressée à l'évêque Aniceto :
« Prière de m'envoyer le corps de mon fils. »
Quatre jours après l'arrivée à Paris du lugubre billet de faire-part, Esther, debout et tenant la main de Clémentine qui était venue aux nouvelles, regardait dormir Geneviève, dont les forces cédaient peu à peu sous l'abondance de sueurs continuelles. Ses dents, coulées, comme toutes celles des peuples orientaux, dans un émail presque vaporeux, commençaient à se déchausser. Le fond jaunâtre de son teint d'Algérie, dominé jusque là par l'éclat de la santé et la richesse d'un sang vigoureux, reprenait insensiblement son empire.
— En admettant qu'elle s'en tire, elle a des chances de rester laide, était en train de faire remarquer Clémentine, lorsque la domestique, entrant dans la chambre à coucher, dit vivement à l'oreille d'Esther :
— Monsieur le docteur Houzelot attend dans le salon. Il paraît furieux.
Esther, prévoyant une bourrasque, s'arma de ses plus grands airs, ce qui ne l'empêcha pas de faire passer Clémentine devant elle.
— Madame, dit le docteur, sans prendre la peine d'expliquer aux deux femmes le bouleversement de ses traits, que signifie cette lettre que je reçois à l'instant de votre amie Frédérique ? »
Et il leur tendit une feuille de papier bleuâtre où s'étalait cette brève notice :
« Monsieur,
« Le corps que vous me redemandez ne vous appartient plus. Mon Max me l'a légué par tes-
tament. C'est tout ce que j'ai voulu de lui, mais je le garde.
« Plaignez-moi, je vous plains.
« Frédérique Pizareff . »
— Votre fils est mort! est-ce Dieu possible? s'écria Esther.
— Est-ce Dieu possible ? répéta Clémentine.
— C'est bien! c'est bien! gardez vos condoléances, reprit Houzelot en frappant du pied, il ne s'agit pas de mon fils, il s'agit de cette lettre.
— La douleur aura fait perdre la tête à cette pauvre Frédérique, répondit Esther, en rendant le papier. Allez vous-même lui redemander votre enfant. Je la connais : elle vous le rendra.
Et un sourire insalubre glissa sur ses lèvres lippues.
— Ah! ça! vieille farceuse, allez-vous continuer longtemps votre comédie ? répliqua Houzelot, mis hors de lui par les regards au ciel de l'audacieuse matrone.
— Etes-vous venu ici pour insulter des femmes sans défense ? riposta Esther ; voilà qui serait étrange de la part d'un homme de votre âge et de votre monde.
— Je suis venu ici pour vous prier d'avertir votre digne camarade que si elle ne me renvoie pas immédiatement le corps de mon pauvre fils, et Houzelot ne put retenir des larmes où la rage entrait pour quelque chose, je dépose une plainte contre elle et je la fais arrêter.
— Une plainte en quoi? en détournement de cadavre? Qu'en dis-tu, Clémentine ?
— Ce serait cocasse, répondit l'artiste.
— D'ailleurs, Frédérique n'est pas une exaltée, il s'en faut. Si elle ne veut rien rendre, c'est qu'elle a en poche un bon testament qui lui permet de tout garder.
— Mais dans quel but? qu'espère-t-elle? où veut-elle en venir? demanda le docteur, ébaubi de la prétention de Frédérique.
— Elle veut garder son amant mort, puisqu'elle n'a pu le garder vivant, fit Esther.
Les femmes qui aiment sérieusement ont de ces fantaisies-là.
— Moi je serais capable d'en faire autant, appuya Clémentine à tout hasard.
— Eh ! bien, nous verrons ce que les juges penseront de cette façon d'aimer sérieusement, dit Houzelot
— Et pourquoi donc n'aurait-elle pas un cœur comme les autres ? répondit Esther, en se dressant sur ses ergots. Vous vous figurez peut-être que les femmes du monde sont seules à savoir se sacrifier.
— Et en résumé, elles font pis que nous, appuya de plus en plus Clémentine.
— Mon pauvre Max ! mon pauvre Max ! répétait le docteur, en foulant avec fureur la moquette des tapis d'Esther.
— Puisque vous l'aimiez tant, fit observer judicieusement celle-ci, pourquoi donc lui imposiez-vous d'épouser une femme qu'il ne pouvait pas voir en peinture, au lieu de lui laisser pren-
dre tout bonnement celle qu'il adorait, car il l'adorait, sa Geneviève.
Le docteur se garda de répondre que le mariage de Max avec Léocadie le sauvait, lui, d'un affront public, tout en assurant sa nomination aux élections prochaines.
Depuis la douloureuse nouvelle, le père avait à ce point triomphé du candidat, que la modification profonde apportée dans sa situation politique par la mort de son fils, ne s'était pas encore nettement présentée à son esprit. L'attaque brutale d'Esther lui remit devant les yeux, avec toutes ses crevasses, le volcan sur lequel il dansait depuis six mois. Plus de Max, plus de mariage ; plus de mariage, plus de députation. Et comme couronnement, Mathussem sortant du cratère, pour jeter à la foule la lave brûlante du scandale, dont ce fds d'Israël avait déjà, peu de temps auparavant, menacé le docteur.
Ces images effrayantes s'entre-croisèrent tout à coup et se mirent à danser autour de lui une
ronde fulgurante. Le déshonneur, qui est la mort de l'âme, allait l'emporter, comme la mort qui est le déshonneur du corps venait de prendre son fils. En présence du gouffre qui s'ouvrait spécialement pour lui, il oublia un instant Max, pour s'apitoyer sur son propre naufrage. Il n'était pas éloigné de se considérer comme plus à plaindre que lui, car Max était au bout de son calvaire, tandis que le sien ne lui montrait pas moins de ses douze stations à essuyer. Perspective d'autant plus répugnante, qu'elle se dessinait subitement à ses yeux sous le coup des guoguenardises de ces deux créatures. Il resta comme saisi d'un éblouissement passager, et au lieu de répondre à l'interpellation d'Esther, il tomba assis au bas bout du canapé en poussant ce cri de désolation :
« Ah ! la malheureuse, elle me prive des restes de mon enfant, et c'est elle, oui, j'en suis sûr, c'est elle qui l'a tué. »
En disant ce dernier mot, le docteur s'était vivement relevé, avec un visage si singulière-
ment hagard, que Clémentine, dont la bravoure n'avait jamais été mise à la plus petite épreuve, s'était réfugiée dans l'enfoncement de la porte de la chambre à coucher, non sans avoir jeté cette alarme :
— Madame Esther, sauvez-vous ! »
Mais Esther, qui était de la vieille garde, ne reculait pas facilement. Elle marcha sur Houzelot et lui dit, en le regardant avec une fixité pleine de défi :
— Plaignez-vous donc que Frédérique ait tué votre fils, vous qui êtes en train de tuer Geneviève.
— Geneviève ! s'écria le docteur ! ah ! si je le lui avais laissé, Max ne serait pas mort !
— Max est mort ! répondit comme un écho Geneviève, qui ouvrit toute grande la porte derrière laquelle elle se tenait depuis un instant, en chemise et pieds nus.
— Voyez, dit Esther, en montrant avec un geste cornélien la jeune fille qui avait roulé sur le tapis du salon ; vous venez de l'achever*
Le docteur, effaré devant ce tableau, oublia jusqu'à son devoir professionnel. Son unique pensée, à la vue de Geneviève étendue blême dans sa chemise blanche, fut de mettre entre lui et ce fantôme le plus de distance possible. Aussi se hâta-t-il de profiter du congé qu'Esther lui donna en ces termes :
(( Eloignez-vous, monsieur. Votre présence peut lui devenir funeste, » pour prendre son chapeau et s'enfuir.
C'est donc un autre médecin qui décida des ventouses et des sinapismes dont on matelassa le corps insensibilisé de Geneviève, avant de pouvoir l'arracher à une syncope qui dura trois heures entières.
— Continuez les sinapismes, ajoutez des boules d'eau chaude et des fers presque brûlants aux pieds, pour y ramener le sang qui s'est violemment porté à la tête, dit le médecin quand il put quitter sa cliente. Si elle échappe à la méningite, elle aura une fameuse chance.
Elle n'eut aucune chance, car la méningite se
déclara. Clémentine, qui était venue quatre jours de suite se renseigner sur l'état de sa « pauvre amie, » apprit le cinquième jour que toute illusion devait être abandonnée. Geneviève parlait encore, mais elle n'entendait plus.
— Il n'est que temps d'aller chercher un prêtre, dit l'artiste ; ce serait un crime de la laisser mourir comme un chien.
Dans une certaine classe, se passer des secours de la religion s'appelle : mourir comme un chien.
— J'ai fait prévenir hier soir l'abbé Beaugrand, répondit Esther. Tu penses si je le connais : c'est lui qui m'a fait faire ma première communion.
— Et quand sera-t-il ici, ce bon vieillard ? demanda Clémentine, sans se douter de l'impertinence qu'elle lançait à Esther en qualifiant de vieillard, sans autres informations, le prêtre qui lui avait fait faire sa première communion.
— Ce matin, à onze heures, répondit l'excommuniante, dédaignant de relever le mot.
— Si tu veux, je vais l'attendre. Je n'ai jamais eu occasion de voir donner l'extrême-onction, reprit Clémentine.
La première question posée, en entrant, par l'abbé Beaugrand, dont l'âge justifiait l'assertion de Clémentine, fut celle-ci :
— La moribonde a-t-elle été baptisée ?
— Baptisée? Mais, au fait, non, répondit Esther. Geneviève n'est pas catholique. Elle est la fille d'un chef arabe.
— Elle serait musulmane? fit l'abbé avec un mouvement quelque peu répulsif.
— Précisément, dit Clémentine. Elle est de cette religion où les hommes ont plusieurs femmes.
— Alors, il n'y a pas un instant à perdre, reprit l'abbé, comme si le feu était à la maison. Il faut la baptiser sur-le-champ. Quel épouvantable malheur, mes enfants, si elle avait rendu le dernier soupir avant mon arrivée ! Vite ! Avez-vous un parrain, une marraine ?
— Je lui en servirai, à cette chère petite, reprit Esther d'une voix de catéchumène.
— Bon ! Le parrain, maintenant.
— Si on faisait monter le concierge? avança Clémentine.
— Cherchons d'abord parmi nos connaissances, répondit Esther, médiocrement flattée de ce compérage.
— Madame, une visite ! vint dire la domestique.
■ — Très bien, j'y vais. Si monsieur l'abbé veut rester un instant avec notre malade...
Elle trouva au salon Carbonnel, rasé de frais, un bouton de rose aux dents :
— Ah ! c'est toi, Ludovic ! On ne te voit plus. Clémentine se plaignait à l'instant de tes absences, s'écria Esther en étrennant d'un gros baiser la barbe de l'ancien beau.
— Oui, répondit Carbonnel avec une feinte indifférence, j'ai appris ce matin que M. Max Houzelot était mort en Italie. Alors, j'ai pensé que son amie Geneviève, tu sais, la petite femme
d'Alger, allait rester sans ressources, et j'étais venu pour te prier de lui faire savoir que dans le cas où elle se trouverait dans l'embarras...
— Tu t'offrais pour la recueillir. Je te comprends, saint Vincent de Paul.
— Malheureusement il est trop tard, gros horreur ! dit Clémentine, qui, en reconnaissant la voix de son maître, était entrée à pas de loup. Geneviève n'a plus besoin de votre protection. Entrez un peu, vous verrez.
— C'est ça, entre. Nous cherchions justement un parrain pour elle. Tu arrives très bien. C'est moi qui serai ta commère.
Les deux femmes prirent Carbonnel chacune par un bras, et l'entraînèrent dans la chambre à coucher. Le prêtre était debout au pied du lit de la jeune fille, déjà sous l'aile de la mort. Ce changement de scène troubla Carbonnel au point qu'il se serait décidé à la retraite, si l'abbé Beaugrand, touché par la prestance et l'air de dignité de cet homme à cheveux blancs, ne lui
avait immédiatement pressé la main avec une effusion tout apostolique.
Garbonnel dut céder devant cette avance. On fit apporter par Gervais, le valet de chambre, de l'eau, du sel et quelques serviettes. On tira le lit au milieu de la chambre, de façon à faire à Esther la place nécessaire pour aller s'installer à la droite de Geneviève, tandis que Garbonnel restait à sa gauche ; et la néophyte se trouvant ainsi entre ses parrain et marraine, la cérémonie commença.
Clémentine, qui s'était dévotement agenouillée sur un tabouret en tapisserie, écouta avec onction, et comme l'instruction la plus religieuse du monde, le credo débité par le vieux Ludovic et le confiteor promulgué par Esther.
Quand le prêtre** demanda à celle-ci, répondant pour Geneviève, dont les yeux atones ne semblaient rien percevoir de ce qui se passait autour d'elle, si elle renonçait à Satan, à ses pompes et à ses œuvres, et qu'elle répondit à cette injonction par un « oui » de poitrine, ce
fut réellement un beau spectacle. Dieu, que l'imagerie catholique représente volontiers dans l'attitude d'un chef d'orchestre, au milieu d'une légion d'anges pinçant de la harpe ou jouant du violoncelle, Dieu dut à ce moment donner à ses musiciens ordinaires le signal d'une bien mélodieuse symphonie.
Lorsqu'il fut constaté que la douce Geneviève, dont le cœur n'avait jamais couvé que des instincts de chasteté, de dévouement et de tendresse, avait renoncé, pour les six heures qui lui restaient à vivre, aux pompes du nommé Satan, on procéda aux derniers sacrements.
Bien que Clémentine eut satisfait sa curiosité relativement à l'application de l'extrême onction, elle demanda à veiller sa camarade pendant la nuit qui suivrait, et qu'on supposait devoir être la dernière.
En effet, vers deux heures du matin, Geneviève, qui semblait assoupie, se réveilla tout à coup en poussant de grands cris. Clémentine s'approcha. L'agonisante lui prit alors le cou
dans ses deux bras livides, et, lui collant ses lèvres contre l'oreille, elle lui dit avec un accent mystérieux :
— Il faut reporter les mille francs.
Puis le râle la prit, et, à cinq heures, elle était morte.
En contemplant sur son oreiller funèbre cette tête encore adorable, bien .que déjà estompée par la mort ; en voyant ces cils veloutés projeter leur ombre dans les ravages de ces joues naguère si soutenues, et creusées depuis par tant d'insomnies ; en songeant que cette vertu céleste venait de s'éteindre dans le désespoir entre une Esther et un Carbonnel, après avoir passé si près du bonheur, Clémentine, qui accomplissait ses seize ans le jour même, sentit s'agiter en elle quelque chose qui ressemblait à un remords. Une humidité instantanée, qui à la rigueur pouvait afficher la prétention de s'appeler une larme, se fraya un passage jusqu'au bord extérieur de sa paupière, où elle se sécha aussitôt. Nous espérons qu'en faveur de
son tout jeune âge on voudra bien pardonner à une enfant, cette faiblesse, qu'elle racheta d'ailleurs immédiatement en disant à Esther, dont le calme ne s'était pas un instant démenti :
— Elle est finie ! c'est malheureux ! mais en réfléchissant bien, il vaut encore mieux que ce soit comme ça.
La même Esther tint pourtant à déployer^ pour les obsèques de la jeune fille qui était venue mourir chez elle, un luxe d'autant moins dispendieux que les mille francs dont Geneviève ne s'était pas relevée en firent tous les frais» Elle alla chercher des camarades qu'elle avait perdues de vue depuis des lustres pour leur adresser des lettres de faire part. Assister en grand deuil, et se composer des figures renversées à l'enterrement de gens qu'elles connaissent à peine, est une des coquetteries des femmes suspectes. Le rappel battu par Esther fut donc entendu dans tous les quartiers où se logeait une femelle envieuse d'établir qu'elle avait une religion, un cœur et une robe noire»
De sorte que celle qui, sa courte vie durant, avait été la pudeur même et dont l'innocence foncière avait résisté à toutes les conversations de magasin, subit cette suprême dégradation d'être accompagnée au cimetière par tout ce que Paris recelait de traviatas, de balais rôtis et de mauvaises samaritaines.
Carbonnel, le parrain, conduisait le deuil. En tête des pleureuses marchait Esther, les yeux pochés de pleurs.
« Cette pauvre petite chatte, disait-elle à tous et un chacun, je l'aimais comme ma fille... »
Ses cinquante-trois ans n'étaient pas fâchés de laisser supposer qu'ils pouvaient avoir une fille qui n'en comptait pas plus de dix-sept.
Au retour de la cérémonie, dans les divers restaurants où on se dispersa pour déjeuner, on convint à une forte majorité, que si Esther avait été tout ce qu'on voudra, elle n'en possédait pas moins un cœur d'or. Dans le dictionnaire de morale comparée qu'elles ont composé pour leur usage, et un peu pour le nôtre, les aven-
turières parisiennes ont donné à certains mots une signification psychologique inconnue des anciens. Elles peuvent lancer du vitriol à la figure de leurs rivales et porter leur progéniture aux Enfants-Trouvés, sans cesser d'avoir « un cœur d'or. »
Il fut donc convenu que celui d'Esther avait été fondu dans ce précieux métal. Elle avait d'ailleurs accrédité de son mieux cette légende, en achetant pour Geneviève une concession de cinq années, et en déposant sur sa fosse une gigantesque couronne d'immortelles où s'enroulait cette inscription :